Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

gérard de nerval

  • Baudelaire franc-maçon ?

    Imprimer

    charles baudelaire,honoré de balzac,poésie,franc-maçonnerie,littérature,victor hugo,stendhal,gérard de nervalIl y a cent cinquante ans, le 31 août 1867, disparaissait Charles Baudelaire. Cet anniversaire me donne l'occasion de revenir brièvement sur l'appartenance maçonnique du poète. Néanmoins je le précise d'emblée : cette appartenance n'est nullement avérée et repose essentiellement sur des suppositions. Il n'y a pas - à ma connaissance du moins - de preuves matérielles de cette appartenance. Cependant, je n'oublie pas que le XIXe siècle recèle d'innombrables pièges. En effet, la vie maçonnique de l'époque ne s'embarrassait guère de formalités administratives même si celles-ci n'étaient pas absentes. Il était donc relativement facile pour un homme, même jouissant d'une certaine notoriété, d'être initié à la franc-maçonnerie dans une relative confidentialité. La postérité de son appartenance était tributaire du soin fort variable accordé par les loges à la conservation de leurs archives.

    Une chose semble établie en tout cas, c'est que Charles Baudelaire a eu un franc-maçon dans son entourage familial immédiat tout comme Honoré de BalzacVictor HugoStendhal ou Nerval. Le général Aupick, beau-père du poète, a en effet appartenu à la loge La Philadelphie à l'orient de Gravelines (cf. René Wibaux, « La loge de Gravelines », Acacia, n°4, 1933) sans grande conviction. Mais cette proximité familiale, bien entendu, ne suffit pas à faire de Baudelaire un frère et ce d'autant plus qu'il ne s'entendait absolument pas avec son beau-père. 

    On a pu également soutenir que Caroline Dufaÿs, la mère de Baudelaire, appartenait à la franc-maçonnerie d'adoption sans apporter non plus de preuves décisives. La seule affirmation concernant l'appartenance maçonnique de Charles Baudelaire vient du frère Roland Dumas. Dumas, alors avocat, conseillait Mme Henriette Renaut de Broise. Celle-ci était la petite fille d'Eugène de Broise et la petite nièce d'Auguste Poulet-Malassis, les deux éditeurs de Baudelaire condamnés avec lui en 1857 pour outrage aux bonnes moeurs suite à la publication du recueil Les Fleurs du Mal. Voici ce que Roland Dumas avait déclaré au journal Le Figaro à propos des relations entre le poète et ses éditeurs (Le Figaro, cité par le Bulletin du Centre de documentation du Grand Orient de France, numéro 51, p.88): 

    « Ils s'étaient connus au sein d'une loge maçonnique, car l'auteur des « Fleurs du Mal » était franc-maçon ; sa mère également et celle-ci alignait souvent en bas de ses lettres cinq points significatifs (...) d'autre part le poète apposa les trois points symboliques sur l'acte par lequel il cédait ses droit à Poulet-Malassis et au beau-frère de ce dernier Eugène de Broise, tous deux imprimeurs-libraires et membres de la loge Saint-Christophe à Alençon. »

    signature.jpgVoici donc la fameuse signature de Baudelaire à laquelle Dumas a fait allusion. On distingue en effet trois points. Le premier marque l'abréviation du prénom (rien d'original). Le deuxième est situé sur la lettre i (ce qui est d'une prévisibilité confondante) et le troisième est assimilable au point qui ponctue une phrase ou marque l'arrêt de la plume. Il faut donc avoir, à mon avis, un esprit particulièrement inventif pour y déceler une quelconque qualité maçonnique. Ou alors il faut admettre qu'il existe beaucoup de francs-maçons qui s'ignorent.

    signature2.jpgLa signature de Caroline Aupick n'est guère plus probante. On distingue bien six points et non cinq. Trois peuvent s'expliquer pour les mêmes raisons que précédemment. Les trois autres entre les deux lignes paraissent être une fantaisie ou bien la volonté de symboliser trois baisers comme cela se fait parfois. Cette signature termine en tout cas un courrier de Madame Aupick à une certaine veuve Vernazza qui venait de perdre son fils. Il convient de préciser qu'on ne trouve dans cette lettre de condoléances aucune allusion maçonnique. La mère de Baudelaire y exprime simplement des paroles réconfortantes et présente à Madame Vernazza « ses sentiments distingués ». 

    Il existait en outre une loge à Alençon dont le titre distinctif complet était Saint-Christophe de la Forte Union. Cette loge avait été constituée sous les auspices de la Grande Loge de France le 2 juillet 1764. Elle s'est agrégée ensuite au Grand Orient de France le 23 septembre 1774. Je ne suis pas sûr en revanche que cette loge ornaise était toujours en activités au dix-neuvième siècle, en tout cas dans les années 1840/1850. 

    Enfin Dumas dit bien que Baudelaire et ses éditeurs se sont connus dans une loge maçonnique mais il se garde bien d'en indiquer le titre distinctif. Ce qui paraît assez invraisemblable car comment être sûr d'une rencontre sans en donner le lieu précis ?

    Que reste-t-il alors sinon l'oeuvre poétique ? Certains ont donc interprété les poèmes afin de leur trouver un sens maçonnique caché. Par exemple, on a pu considérer que le poème L'Albatros était une allégorie de l'initiation ou de la démarche initiatique. L'exégèse, parfois, emprunte des chemins sinueux...

    Comment ne pas songer non plus à ces célèbres vers (Les Fleurs du Mal, IV) ? :

    « La Nature est un Temple où de vivants piliers,
    Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
    L'homme y passe à travers des forêts de symboles
    Qui l'observent avec des regards familiers (...) »

    Temple, piliers, paroles, symboles... Il en faut peu pour conforter ceux qui voient en Baudelaire un franc-maçon. Or, là encore, il est difficile d'y voir une allusion d'appartenance maçonnique.

    Bref, si Charles Baudelaire avait été vraiment franc-maçon, sans doute en eût-il parlé simplement, sans chercher à le dissimuler, je ne dis pas dans ses poèmes, mais au moins dans sa correspondance. Nous en aurions probablement conservé des traces objectives et des témoignages.

    (Cette note est la 400ème du blog)

  • Nerval, Dumas, Gautier et les autres

    Imprimer

    alexandre dumas,gérard de nerval,isidore taylor,joseph boulmier,alexandre massolTrente janvier 1855, par une froide journée, Gérard de Nerval est conduit au cimetière par ses amis et la foule de ses admirateurs. Comme le relève le poète Joseph Boulmier dans la nécrologie publiée dans Le Franc-Maçon, la revue de François Dechevaux-Dumesnil (Le Franc-Maçon, 1855, p.64-66) :

    « L’art, la littérature, l’amitié, avaient été fidèles au rendez-vous funèbre. Illustres et inconnus suivaient pêle-mêle le convoi ; car tous aimaient, admiraient, pleuraient ce noble et bon Gérard, qui disait il y a quelques jours : Mon père, digne vieillard, âgé de quatre-vingt-huit ans, n’a conservé d’amour, de foi et d’enthousiasme que pour la Franc-Maçonnerie. Interprète de la douleur commune, M. Francis Wey a prononcé sur la tombe du mort un simple et touchant discours, que le devoir des grands journaux était de reproduire ; ce qu’ils n’ont pas fait. Louis Jourdan a eu plus de mémoire ; il a parlé du poète et de son enterrement. Nous y avons vu Louis Jourdan, Labédollière, Achille Jubinal et Théophile Gautier, dont l’admirable feuilleton attira la foule des bons cœurs à la Morgue, à Notre-Dame, et au cimetière du Père-Lachaise (...) »

    Et Boulmier de préciser un peu plus loin :

    « Dechevaux-Dumesnil, nous faisait remarquer dans cette légion d’élite, dans ce monde de l’intelligence universelle, les frères Taylor, Alexandre Dumas, Cari Elshoëct, Louis Ulbacli, Ernest Legouvé, Fiorentino, Paul Bocage, Auguste Maquet, le bibliophile Jacob et l’auteur d’un nouveau livre, les Ressuscites, Henri Delaage, Auguste Luchet, Schœffer, Allyre Bureau, Nadar, Vallon, et vingt autres. Quelques femmes, nous disait-il, prient, et elles seules, avec un bien petit nombre d’hommes, ont l’air triste et grave. Néanmoins, ajoutait notre ami, parmi ce monde qui tient un peu de l’étudiant par la mise et la tenue excentriques, le baron Taylor était grave et digne, Henri Delaage profondément ému , et jusqu’au bord de la fosse Théophile Gautier a eu les yeux noyés de larmes. »

    Inévitablement ce genre de témoignage alimente les spéculations sur l'appartenance maçonnique des protagonistes. Depuis la remarquable étude de Georges-Henri Luquet, qui semble toujours faire autorité, il est communément admis que Gérard de Nerval n'a jamais été initié (G.-H.Luquet, Gérard de Nerval et la Franc-Maçonnerie, Mercure de France, 1er mai 1955, p. 77 et suivantes). Luquet indique :

    « Il est normal que chez un romancier l'imagination tienne une place plus ou moins importante, même lorsqu'il parle de lui. Mais elle a pris chez Gérard à divers moment un caractère nettement pathologique. Il sera donc instructif de mettre en parallèle chronologique ses déclarations sur sa qualité de franc-maçon et ses périodes de folie. »

    De cette mise en parallèle érudite, Luquet en conclut que les contradictions et les incohérences de Gérard de Nerval ne permettent pas d'établir l'appartenance maçonnique de l'écrivain bien que celui-ci fût effectivement fils de franc-maçon. Luquet montre aussi que les écrits maçonniques de Nerval résultent d'emprunts plus ou moins bien digérés d'ouvrages du dix-huitième siècle, spécialement du type adonhiramite. Autre argument, que Luquet ne mentionne pas curieusement alors qu'il paraît bien plus décisif qu'une étude approfondie de la correspondance de l'écrivain, est qu'il n'existe aucune preuve établissant l'initiation de Gérard de Nerval.

    On est peu ou prou confronté au même problème pour Alexandre Dumas. Joseph Boulmier affirme la qualité maçonnique de l'auteur (officiel) des Trois Mousquetaires en se référant à la seule remarque de son rédacteur en chef. Ce qui, reconnaissons-le, est un peu court. Là non plus, il n'existe aucun document établissant avec certitude l'initiation de Dumas si ce n'est l'affirmation de l'historien Giuseppe Leti selon laquelle Dumas aurait été initié un petit peu plus tard au sein de la loge napolitaine Fede Italica en 1862 en compagnie de Pantaleo, l'aumonier de Garibadi, et du juriste Luigi Zuppetta (G. Leti, Carboneria e massoneria nel Risorgimento italiano : saggio di critica storica, 1925, rééd. A. Forni, 1966, p. 249). Il est un fait que cette loge a bel et bien existé. Elle a été fondée le 18 août 1861 et a été démolie le 23 juillet 1877 par le Grand Orient d'Italie (cf. C. Miccinelli et C. Animato, Il conte di Montecristo, favola alchemica e massonica vendetta, ediz. Mediterranee, Roma, 1991, p.40).

    Le chercheur est donc placé face à des dates incohérentes et des témoignages suspects. Ainsi Théophile Gautier a été déclaré maçon sur les seules affirmations des historiens André Lebey et Eugen Lennhoff (cf. Daniel Ligou, Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie, PUF, Paris, 1991) sans que des éléments objectifs, tels que des diplômes maçonniques ou des procès-verbaux de tenues, puissent l'attester avec certitude.

    Mais attention ! Le XIXe siècle recèle d'innombrables pièges. La vie maçonnique de l'époque ne s'embarrassait guère de formalités administratives même si elles n'étaient pas absentes. Il était en effet relativement facile pour un homme, même jouissant d'une certaine notoriété, d'être initié à la franc-maçonnerie dans une relative confidentialité. Nous parlons de Nerval, Dumas, Gautier et d'autres parce qu'ils sont aujourd'hui des monuments de la littérature française alors que leurs contemporains ne savaient évidemment pas si la postérité retiendrait leurs noms. Ils étaient au fond comme tous les anonymes ayant travaillé la pierre brute, c'est-à-dire tributaires du soin fort variable accordé par les loges à la conservation de leurs archives.

    Il faut donc se méfier de ces époques lointaines. On a peut-être le tort de les considérer avec nos yeux de francs-maçons du XXIe siècle aux itinéraires bien balisés par les formulaires obédientiels, les diplômes ou les cartes d'identité. Souvenons-nous ainsi d'Alexandre Massol - ou Marie-Alexandre pour citer son prénom complet - dont l'initiation avait été mise en doute de son vivant parce qu'il avait été dans l'incapacité d'en apporter les preuves matérielles. Et que dire alors de Joseph Boulmier - Joseph-Désiré de son vrai prénom - celui qui a rendu compte de l'enterrement de Gérard de Nerval le 30 janvier 1855 ? Si ce poète a laissé quelques traces aujourd'hui oubliées (cf. Emile Meulien, Histoire de la ville et du canton de Tournus, éd. Miège, Tournus, 1892, p.233), s'il lui est arrivé de voir dans l'Union des Poètes, dont il était devenu sociétaire en 1857, une « impérissable franc-maçonnerie de l'imagination » (cf. Bulletin de l'Union des Poètes, n°34 et 35, 1857, p.84), on ne sait rien en revanche de sa vie maçonnique. Même le quotidien Le XIXe siècle, pourtant ordinairement bavard sur la vie maçonnique de son temps, n'a fait qu'une allusion timide au décès de Boulmier pour uniquement révéler qu'il avait inspiré à Jules Vallès, un autre franc-maçon, le personnage de Boulimier dans sa trilogie Jacques Vingtras (cf. Le XIXe siècle, édition du 30 mars 1885). Peut-on en conclure que Boulmier ne fut pas maçon, lui qui a pourtant écrit pour la revue de Dechevaux-Dumesnil ?

    Le 30 janvier 1855, de « vrais-faux maçons », accompagnés de frères dont la qualité ne fait aucun doute, se sont donc recueillis, au cimetière parisien du Père Lachaise, autour d'une fosse où a été ensevelie la dépouille d'un hypothétique enfant d'Hiram. Tous réunis par l'art, la littérature et l'amitié.