Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

général boulanger

  • Le Grand Occident de France

    Imprimer

    grandoccident.jpgAvez-vous déjà entendu parler du Grand Occident de France ? Il s'agissait d'une organisation antisémite de la fin du XIXe siècle fondée en pleine affaire Dreyfus par Jules Guérin (1860-1910), un agitateur politique et publiciste (c'est ainsi que l'on désignait souvent les journalistes à l'époque) venu de l'extrême gauche mais financé par la fine fleur de la réaction.

    Quelles étaient les origines du Grand Occident de France ? Le Grand Occident était une émanation de la Ligue antisémitique (ou antisémite) de France que Jules Guérin animait avec Edouard Drumont depuis sa création en 1889. En 1899, Guérin avait eu l'idée de singer la franc-maçonnerie, représentée essentiellement en France par le Grand Orient de France (le Droit Humain et la Grande Loge ont été fondés respectivement en 1893 et 1894). La référence à l'occident était supposée démontrer que le Grand Orient de France était a contrario le parti juif et le parti de l'étranger agissant dans l'ombre et complotant contre les intérêts français. Le Grand Occident, lui, entendait incarner la France éternelle. Guérin résumait les choses en ces termes (Le Matin, 26 avril 1899) :

    "Au Grand Orient, nous avons opposé le Grand Occident de France. On s'est étonné de ce titre. Mais il nous était indiqué par la nature même des choses. Nous sommes à l'ouest même du monde. derrière nous, il n'y a rien."

    On y pratiquait semble-t-il un rite antijuif, c'est-à-dire une parodie de rite maçonnique. Les membres du Grand Occident se séparaient en criant "A bas les juifs". Chaque adhérent devait prêter le serment suivant : "Je jure sur l'honneur de combattre les juifs et les exploiteurs autant qu'il sera en mon pouvoir." (cf. Georges Bensoussan, L'idéologie du rejet. Enquête sur "Le monument Henry" ou archéologie du fantasme antisémite dans la France de la fin du XIXe siècle. Ed. Manya, Paris, 1993, pp. 190 et suivantes). Mais il semble toutefois que l'essentiel des activités était surtout constitué de conférences publiques auxquelles se pressait le tout-Paris de l'antisémitisme.

    La photo ci-dessus a été prise en août-septembre 1899 pendant le siège du Grand Occident de France par la police. L'organisation de Guérin avait été impliquée dans la tentative de coup d'Etat perpétrée notamment par Paul Déroulède le 23 février 1899. Guérin s'y retrancha avec une trentaine de ses partisans et y soutint un siège de trente-huit jours (du 13 août au matin du 20 septembre 1899). Cet épisode tumultueux de la Troisième République est passé à la postérité sous le nom de l'affaire dite du Fort Chabrol (une référence ironique au siège du Fort Alamo en 1836 ?).

    guerin.jpgPourquoi ce siège a-t-il duré aussi longtemps ? Le peuple de Paris, dit-on, s'est gaussé de l'incapacité du Préfet de police Lépine à mettre un terme aux agissement de Guérin. Comme souvent, la réalité est toute autre ainsi que l'explique Ernest Raynaud dans ses souvenirs (Ernest Raynaud, La vie intime des commissariats : souvenirs de police, éd. Payot, Paris, 1926, pp. 55 et suivantes).

    "Ce Jules Guérin passait pour une « casserole ». C'était l'avis de M. Pajot, commissaire de police du quartier du Combat, qui, lorsque j'étais officier de paix du XIXe arrondissement, m'avait confidentiellement mis en garde contre un excès de répression à son encontre, car ce Jules Guérin était un agitateur forcené que je trouvais mêlé à toutes les manifestations de voie publique. Son éloquence acide jetait le trouble dans les réunions. Hâbleur et fanfaron, il offrait, sous son chapeau de feutre mou, l'image d'un Tartarin hargneux. Il avait fondé la ligue antisémite et s'était institué Maître du grand Occident de France, machine de guerre dressée contre le grand Orient maçonnique. Son journal l'Anti-juif déversait périodiquement son flot de bile sur les institutions."

    La police se résolut à donner l'assaut le 20 septembre 1899 parce que le Président de la République avait gracié Alfred Dreyfus la veille et qu'il fallait donc absolument désarmer les forcenés avant que la nouvelle ne devienne publique. Elle n'eut pas cette peine car les rebelles finirent par se rendre sans résistance dès les premières sommations d'usage. La durée du siège avait sans doute permis non seulement de fatiguer Guérin et sa bande mais aussi de les déconsidérer définitivement auprès de l'opinion publique, notamment auprès de celles et ceux qui leur avaient manifesté de la sympathie.

    Guérin fut condamné à dix ans de prison par la Haute Cour de Justice, peine commuée, un an plus tard, en bannissement du territoire national. Il dut donc s'exiler à Namur (Belgique). Il fut ensuite amnistié en 1905 et rentra en France où il cessa alors toute activité politique pour monter une affaire qui périclita très vite. Jules Guérin mourut dans le dénuement le plus complet le 13 février 1910 des suites d'un coup de froid (il avait participé activement aux opérations de secours lors des inondations d'Alfortville).

    affaire dreyfus,julles guérin,grand occident de france,antimaçonnisme,antisémitismeLe Grand Occident de France, qui possédait quelques groupes en province et en Algérie, survécut un temps mais les antisémites finirent par se déchirer. Certains voulaient uniquement racialiser l'antisémitisme (selon eux le juif était un être inférieur inassimilable). D'autres voulaient associer la question sociale à l'antisémitisme (d'après eux le juif était un capitaliste exploiteur). Edouard Drumont, directeur de La Libre Parole, démissionna avec fracas de la présidence d'honneur du Grand Occident de France fin 1901. Jules Girard, ancien compagnon de Jules Guérin au "Fort Chabrol", tenta de mettre fin à ses jours en février 1905 à cause du découragement que lui inspirait l'ingratitude de ses anciens amis politiques. Après la réhabilitation définitive du capitaine Alfred Dreyfus en 1906 par la Cour de cassation, le Grand Occident de France finit par disparaitre très rapidement dans l'indifférence générale.

    Quel fut le positionnement du Grand Orient de France vis-à-vis de l'organisation de Guérin ? On peut imaginer sans peine que ce fut un positionnement hostile. En l'absence de partis politiques structurés, le Grand Orient était en effet particulièrement investi dans la vie politique française et il était un centre d'union de tous les républicains (des modérés aux socialistes en passant par les radicaux). Toutefois, en dépit des apparences, il semble que cette période ait été délicate à gérer pour la principale obédience maçonnique française. J'ai déjà montré que le climat au sein de l'obédience était mauvais. En effet, de nombreux francs-maçons craignaient une infiltration du Grand Orient par les réactionnaires et il est d'ailleurs arrivé que certains fassent même le coup de poing en tenue pour empêcher des initiations de profanes perçus, à tort ou à raison, comme des adversaires de la République. Le général Boulanger, entré en politique - ne l'oublions pas - grâce à Georges Clemenceau, avait aussi des sympathisants et des soutiens rue Cadet. Certains francs-maçons n'étaient pas non plus insensibles au revanchisme de Déroulède et aux discours nationalistes (une des loges en vue de l'Obédience ne s'appelait-elle pas Alsace-Lorraine ?). L'antisémitisme sévissait aussi dans les loges, notamment en Algérie.

  • L'affaire Lalou

    Imprimer

    Regarder le passé, c'est se rendre compte que les choses, parfois, n'étaient pas forcément meilleures qu'aujourd'hui. En témoigne l'initiation avortée de Charles Lalou, député du Nord, dont les opinions boulangistes avaient provoqué une expédition punitive de plus de 500 Frères le 5 février 1889.

    Ce fait divers, qu'on imaginerait mal de nos jours, a fait les choux gras de toute la presse de l'époque. Il faut se remettre dans le contexte. Le général Boulanger, personnage équivoque, soutenu aussi bien à droite (royalistes, bonapartistes) qu'à gauche (certains radicaux et socialistes), venait d'emporter les législatives partielles du 27 janvier 1889 à Paris face à Edouard Jacques, président du Conseil général de la Seine. Les partisans du général Boulanger avaient envisagé une marche sur l'Elysée à laquelle le principal intéressé s'était prudemment refusé de participer. Le camp républicain redoutait un coup d'Etat.

    C'est la raison pour laquelle l'initiation de Charles Lalou au sein de la loge La France Démocratique (présidée par Georges Laguerre, député boulangiste du Vaucluse) était apparue - à tort ou à raison - comme une provocation par les Frères les plus soucieux de défendre la jeune Troisième République en cette année du centenaire de la Révolution française.

    Pourtant, le GODF était lui-même très partagé sur l'attitude à adopter vis-à-vis de Boulanger. Par exemple, un républicain aussi incontestable que Frédéric Desmons, président du Conseil de l'Ordre, ne cachait pas sa sympathie pour le turbulent militaire.

    Voici un extrait du compte rendu du quotidien Le XIXe siècle, viscéralement antiboulangiste, en date du 6 février 1889 :

    « Le porte-parole officiel du Boulangisme, l'enfant de choeur de la Chapelle de la rue Dumont-d'Urville, a été exécuté hier au Grand-Orient de France. L'exécution a été complète; elle était méritée.

    On sait que tout dernièrement Georges Laguerre a fondé ou plutôt ressuscité loge la République Démocratique, dans le but de donner le change à l'opinion publique en faisant croire que la Maçonnerie était Boulangiste.

    Pour augmenter le nombre, d’ailleurs très restreint des Membres de cet Atelier, le Frère Laguerre, Vénérable de la Loge, a présenté à l'Initiation un des membres influents du Comité de la rue de Sèze. Mais sachant que l'admission de ce personnage soulèverait un tollé général dans le monde maçonnique, il avait imaginé le truc suivant :

    Le Bulletin Maçonnique qui indique le programme des travaux de toutes les Loges, ainsi que l'heure des séances, annonçait que la tenue de la Loge de M. Laguerre, commencerait à huit heures et demie, et ne donnerait aucun renseignement sur l'Ordre du jour.

    D'autre part, le Vénérable avait fait envoyer aux Membres de sa Loge une convocation indiquant l'ouverture des travaux pour sept heures et demie précises, c'est-à-dire une heure avant l'heure habituelle et contrairement à tous les usages Maçonniques, de façon à dire à ceux qui se présenteraient à l'heure : la comédie est finie, la pièce est jouée.

    Ce projet, si habilement préparé, échoua complètement.

    Hier, cinq cents Francs-Maçons, prévenus à la hâte, sont venus de tous les points de Paris pour assister à l'ouverture des travaux de la Loge présidée par Laguerre.

    Il ne nous est pas permis de faire le compte rendu de la séance maçonnique, ce que nous devons dire, c'est que, malgré son cynisme et son audace, le député de Vaucluse, accablé sous le poids du mépris de tous les assistants, a été contraint de lever la séance et de sortir de sa Loge sous les huées des Francs-Maçons indignés (…). »

    L'affaire fit si grand bruit que le F∴ Esprit-Eugène Hubert, directeur de la revue La Chaine d'Union de Paris et antiboulangiste notoire, se crut obligé d'appeler indirectement les FF à la modération et à la raison (cf. La Chaine d'Union de Paris, février 1889, p. 36) :

    « Quelques excès ont pu être commis dans nos travaux, quelques méconnaissances ont pu être faites de nos prescriptions et Règlements, dans ces derniers temps ; ne nous en inquiétons point outre mesure. Cela ne peut avoir aucune conséquence grave, quant au point de vue de la stabilité et de la sécurité maçonniques : au contraire cela nous servira. Nous y puisons cet enseignement profitable que nous devons nous retrancher et nous renfermer dans nos anciennes manières d'être maçonniques ; que loin d'étendre notre cercle, nous devons le restreindre ; que, sans être une Société secrète, nous sommes une Société privée qui reste chez elle, qui ne sort point de chez elle, qui n'ouvre point ses portes à tous venants ; que nous sommes une Société qui se distingue, qui se détache de toute autre société par ses mots, signes, formes et coutume. Par son indépendance, par sa tolérance, par sa fraternité, par son abnégation, par ses larges horizons d'amélioration sociale, d'union entre toutes les races, des peuples entr'eux et par ses aspirations à la concorde, à la paix dans l'Humanité entière.

    Corps d'avant-garde, elle ne peut se découvrir sans vouloir s'exposer à être paralysée, comprimée dans son oeuvre, dans son action.

    Restons des Temples fermés. »

    _______________

    A consulter :

    Journal Le XIXe siècle - 6 février 1889.pdf