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fred zeller

  • Fred Zeller franc-maçon, artiste peintre et militant au XXe siècle

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    zeller bio.jpgUne fois n'est pas coutume, je vais commencer par la fin  parce qu'elle éclaire les sentiments contradictoires de fascination et de répulsion que je peux éprouver à l'égard de Fred Zeller dont j'ai déjà évoqué le souvenir sur ce blog bien que je ne l'aie personnellement jamais rencontré. Denis Lefebvre conclut la petite biographique qu'il lui a consacrée en citant cet extrait de L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche (p. 128) :

    « Quichotte : le monde manque de chevaliers errants.
    Sancho : il y a pourtant bien des gens qui errent.
    Quichotte : Oui mais bien peu méritent le nom de chevalier.»

    Et Lefebvre de conclure : « Fred Zeller a été un chevalier. »

    Cette citation est particulièrement bien trouvée car le personnage de Don Quichotte, objet d'une multitude d'interprétations, est d'abord à mes yeux le symbole de l'homme travaillé par le désir de vivre en conformité avec ses idées. Alonso Quichano, nourri par ses nombreuses lectures de romans de chevalerie, s'est rêvé chevalier. Il s'est choisi un nom : Don Quichotte de la Manche. Il s'est fabriqué une armure de bric et de broc avec des affaires laissées par ses bisaïeux. Rossinante, son modeste et frêle cheval, était pour lui le fier destrier du chevalier en campagne. Puis Quichotte a pris la route et parcouru l'Espagne pour combattre le mal et protéger les opprimés, suivi dans cette folle mission par Sancho Pansa, faux écuyer mais vrai paysan, cheminant sur son âne Ruccio.

    De son côté, Zeller s'est vu en chevalier des bonnes causes mais en chevalier d'un genre particulier : militant révolutionnaire. Mais un militant révolutionnaire comme il y en a beaucoup en France. Un militant qui n'a paradoxalement participé à aucune révolution hormis peut-être à celle que l'on se raconte à soi-même dans les prises de parole, les joutes oratoires et dans le choc des idées au sein des partis politiques. Si Fred Zeller est connu pour avoir été le secrétaire particulier de Léon Trotsky, cette expérience, certainement intense, n'a en fait duré que quelques semaines. Elle reste donc anecdotique. Denis Lefebvre montre que Fred Zeller a été trotskiste plus par admiration pour le vieux révolutionnaire russe que par réel intérêt pour la mouvance trotskiste qui ne l'a jamais véritablement considéré comme un des siens. On peut s'étonner aussi que l'activisme politique de Zeller ne l'ait pas amené à s'impliquer physiquement dans la guerre civile d'Espagne et à rejoindre les brigades internationales contrairement à beaucoup de jeunes gens politisés de sa génération. Mobilisé en 1939, puis très vite réformé de l'armée pour raisons médicales, Zeller n'a pas non plus connu les combats. Si Fred Zeller a participé, dès décembre 1940, à la création du Mouvement National Révolutionnaire, un des premiers mouvements de résistance de Paris, il ne semble pas cependant s'être distingué par des actions clandestines particulières. Ce qui, bien entendu, ne relativise ni son courage ni son hostilité à l'occupation allemande. Mais comme beaucoup de Français, il lui a fallu d'abord gagner sa vie sans se compromettre pour faire vivre son foyer (Zeller s'est marié, une première fois, en 1938). Même Zeller semble avoir pris le train de 1968 en marche en s'agitant plus par la parole qu'en battant le pavé parisien...

    On pourrait bien sûr trouver d'autres exemples qui soulignent cette discordance entre les paroles et les actes, entre la vie rêvée et la vie vécue, entre les grandes orgues de l'autobiographie de Fred Zeller parue en 1976 et la petite musique du livre de Denis Lefebvre publié en mars 2018. Nulle ironie dans ce constat. C'est le lot du plus grand nombre. On est tous plus ou moins velléitaires. En effet, comme l'écrivait Montaigne, c'est une belle harmonie quand le dire et faire vont ensemble mais en réalité, rares sont ceux qui y parviennent. Et ce ne sont pas généralement pas les plus bavards. Ce qui compte ici, c'est le regard distancié de l'historien qui analyse et remet en perspective le parcours du personnage. 

    franc-maçonnerie, GODF, engagement, fred zeller,lecture,denis lefebvre, Léon Trotsky, conform editionSur un plan beaucoup plus personnel, la lecture de l'ouvrage de Denis Lefebvre m'a permis de mesurer l'évolution de ma perception de Fred Zeller. En effet, je n'avais pas 18 ans quand j'ai lu son autobiographie. Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, je suis persuadé que cette lecture fut décisive à bien des égards et qu'elle a suscité en moi le désir conscient d'entrer en franc-maçonnerie. A l'époque, j'étais sensible à l'énergie de Zeller, à son propos vigoureux et passionné. J'aspirais probablement, moi aussi, à changer le monde. C'était le temps de mes premiers engagements militants, au sein du MJS et du PS,  suivis très vite par mon entrée en franc-maçonnerie au sein du Grand Orient de France que je percevais tel que Fred Zeller le présentait. Je suis sûr aujourd'hui que si j'étais en mesure de relire cette autobiographie, elle me tomberait des mains. C'est peut-être la raison pour laquelle la lecture de l'ouvrage de Denis Lefebvre, quasiment trente ans après, a fini par dessiller complètement mon regard sur le personnage.

    En effet si j'avais pu côtoyer Zeller en loge, ses certitudes, son esprit binaire, ses radotages simplistes, notamment dans ses dernières années (cf. sa prestation navrante en marge du Cercle de Minuit le 8 novembre 1995), sa manière de politiser à outrance l'engagement maçonnique, auraient probablement fini par m'agacer. Denis Lefebvre écrit (p. 88 et suiv.) :

    « Il [Zeller] entend toujours porter haut les couleurs du Grand Orient. Pour lui, tout est simple : la franc-maçonnerie est une organisation progressive, et il ne manque jamais de rappeler, en reprenant ses textes fondamentaux, qu'elle « a pour objet la recherche de la vérité, et travaille à l'amélioration matérielle et morale de l'humanité ». Sans relâche, il contribue à tourner cette institution vers l'extérieur, estimant qu'elle ne doit pas vivre en vase clos. Politique,  le Grand Orient dans ces années de grande maîtrise de Fred Zeller ? Bien sûr, mais pas dans le sens de ces prédécesseurs Paul Anxionnaz et Jacques Mitterrand. S'il reprend les journées d'idées et colloques, le choix des thèmes est moins politique que dans le passé, elles sont axés sur les problèmes de la qualité de vie et, plus largement, entendent - déjà - s'ouvrir vers le XXIe siècle qui s'approche. »

    Nous y sommes en plein en 2018. Si les hommes politiques sont toujours invités à s'exprimer au cours de tenues blanches ou dans le grand temple de la rue Cadet, ces rendez-vous semblent faire moins recette que les colloques d'universitaires ou de membres de la société civile parce que la parole des mandataires publics est aujourd'hui dévalorisée par rapport à la parole des experts. Cependant, dans un cas comme dans l'autre, j'ai l'impression que la démarche initiatique et les travaux des loges passent au second plan. En effet, je constate que l'obédience consacre un temps de plus en plus conséquent à des manifestations publiques qui lui permettent de briller en société et de servir la soupe à des professionnels de la conférence. C'est comme si elle semblait trouver dans cette situation la preuve irréfutable que la franc-maçonnerie est effectivement (ou est redevenue) « un laboratoire d'idées ». Ouf !

    Je voudrais citer cet autre passage du livre de Denis Lefebvre (p. 97 et suiv.) : 

    « Pour lui [Zeller], les choses ont toujours été très simples : la Franc-Maçonnerie, institution luttant pour le progrès, est naturellement à gauche, elle doit être présente dans la Cité pour aider à transformer la société et préparer l'avenir. La Franc-Maçonnerie qu'il aime n'est pas celle des augustes fadaises, des développements sur le symbolisme, des méditations intérieures. Son message musclé est simple, sans ambages, il soulève des protestations au sein de la rue Cadet : la coupe est bien amère à avaler pour certains frères. »

    Les idées de Zeller sont simples mais cette simplicité est terrifiante quand on y réfléchit. Moi qui suis « naturellement » à gauche depuis toujours, jamais, au grand jamais, il ne me viendrait à l'idée de réduire la franc-maçonnerie, société initiatique, à un positionnement politique d'assemblée ! Ce qui fait la richesse d'une loge et d'une obédience, c'est précisément la diversité de ses membres. C'est le choc des idées et des convictions dans le respect de la dignité humaine et des principes démocratiques. Je connais - et heureusement - beaucoup de frères qui n'ont pas les mêmes convictions politiques que les miennes. Ils sont du centre ou de droite. J'en connais aussi beaucoup qui n'ont pas d'opinions affirmées parce que la politique et les débats de société ne font pas partie de leurs centres d'intérêt ou en tout cas n'ont pas de lien, direct ou indirect, avec leur présence en maçonnerie. Peu m'importe. Ce sont mes frères. Ce sont nos différences qui nous enrichissent. Et j'ai bien l'impression que c'est cette réalité que l'on essaie de gommer en voulant réduire la maçonnerie du Grand Orient de France à l'image d'une « maçonnerie sociétale » (sous entendue de gauche et laïque) par opposition à une soi-disant « maçonnerie traditionnelle » (sous entendue de droite et cléricale). Or le Grand Orient de France est bien plus complexe qu'il n'y paraît.

    J'ai ensuite le plus grand mal à croire que l'on puisse, comme Zeller, passer cinquante ans de vie maçonnique sans s'interroger sur les « augustes fadaises ». En effet, qu'est-ce qu'une fadaise sinon une chose dépourvue d'intérêt ? Comment peut-on passer cinquante ans de vie maçonnique en considérant que ce qui la constitue et la forme (les rites, la progressivité des degrés, les décors, la disposition du temple, les symboles, etc., et toutes les réflexions qu'ils peuvent susciter) est insignifiant ? Comment anticiper l'avenir sans prendre appui, raisonnablement, sur le patrimoine symbolique et spirituel de l'Ordre maçonnique ? Il y a là quelque chose qui me dépasse et qui relève de la tartuferie. Pourquoi de la tartuferie ? Parce que Zeller fut artiste peintre et que son travail, que je ne connais pas pour être honnête, a certainement dû le sensibiliser au langage symbolique, à la poésie et à l'idée selon laquelle l'esprit a besoin de prendre de la hauteur pour gagner en profondeur. L'esprit a également besoin de périodes de recul. Denis Lefebvre le rappelle tout au long du livre. Fred Zeller a connu des temps de retrait et de silence méditatif. L'art a été, comme la politique, une des grandes préoccupations de son existence. J'ai donc du mal à croire que Zeller pensait vraiment toujours ce qu'il disait.

    franc-maçonnerie, GODF, engagement, fred zeller,lecture,denis lefebvre, Léon Trotsky, conform editionEn conclusion, j'ai beaucoup apprécié le livre de Denis Lefebvre parce qu'il raconte le parcours d'un homme singulier et attachant. Je l'ai d'autant plus apprécié qu'il retrace la vie d'un homme dont je ne partage pas toutes les convictions. Et c'est justement pour cela que la franc-maçonnerie est belle : on y croise d'autres personnes qui pensent différemment de soi et qui, en étant ce qu'elles sont, permettent à chacun de grandir à son rythme. L'auteur, qui est également secrétaire général de l'Office universitaire de recherches socialistes (OURS), ne cache pas son admiration pour Fred Zeller mais il ne tombe jamais dans le piège de l'hagiographie. Ce petit livre donne donc à réfléchir au delà-même de son objet. Je crois ainsi que l'héritage de Fred Zeller (la personnalisation à outrance de l'obédience, les colloques censés combler le vide, les communiqués intempestifs qui réduisent la liberté de conscience à un prêt à penser, l'extériorisation incontrôlée, etc.) a vocation à être dépassé afin que le Grand Orient de France, l'une des plus anciennes obédiences au monde, n'oublie jamais sa spécificité maçonnique.

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    Denis Lefebvre, Fred Zeller franc-maçon, artiste peintre et militant au XXe siècle, Conform édition, collection Pollen maçonnique, Paris, mars 2018. A commander ici.

  • Photo de famille

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    Le frère Frédéric C. m'a transmis un souvenir de famille. Une nuée de canaris immortalisée dans le Grand Temple Groussier rue Cadet à Paris. Il devait s'agir de la première séance plénière du Conseil de l'Ordre en 1979. On voit que les costumes sont d'époque. On y reconnaît notamment à l'avant plan Roger Leray, Grand Maître, Jacques Mitterrand - qui n'avait aucun lien de parenté avec François Mitterrand - et l'historien Paul Gourdot.

    Roger Leray venait de succéder à Michel Baroin (le père de François Baroin ) à la grande maîtrise. L'élection du jeune Michel Baroin avait été mal vécue. Cet ancien commissaire à la D.S.T. puis sous-préfet, et enfin président de la GMF, avait succédé en 1977 à Serge Behar à la tête du Grand Orient. Il avait annoncé la couleur dès son entrée en fonction, déclarant qu'il n'était pas un homme politique et que le Grand Orient ne devait subir l'influence d'aucun parti, d'aucun groupement, d'aucun homme politique. Ambiance...

    Pourtant Baroin ne dissimulait pas ses amitiés : il était proche d'Edgar Faure, dont il fut le collaborateur. Il était également lié à Eugène Chambon, de la Grande Loge Nationale Française, qui s'appliquait, par la fraternelle du Carrefour de l'Amitié, à mettre en relation des maçons radicalisants et gaullistes... Baroin était également un ami personnel de Jacques Chirac. Il devait certainement savoir que ses fréquentations agaçaient certains dignitaires de la rue Cadet. Il n'est d'ailleurs pas incongru de penser que cela l'amusait de bousculer ainsi les habitudes des anciens. Michel Baroin, sémillant quadragénaire, avait bénéficié de la division persistante des socialistes au sein du Grand Orient. Ce qui lui avait permis de s'imposer à la surprise générale. Il s'était allié au docteur Edmond Corcos, socialiste proche de Michel Rocard, lui-même poussé par Fred Zeller l'ancien trotskiste. C'était, paraît-il, un curieux équipage.

    Bien que la photographie ne le montre pas, l'atmosphère était alors à la reprise en main du Grand Orient par l'aile gauche du Conseil de l'Ordre composée de socialistes de la tendance mitterrandiste. Il faut se rappeler du contexte. En 1979-1980, on s'acheminait péniblement vers la fin du septennat de M. Valéry Giscard d'Estaing sur fond de diamants centrafricains, d'avions renifleurs et de ministre suicidé de deux balles dans la tête. La monarchie giscardienne n'était pas encore contrariée. Le chef de l'Etat courtisait d'ailleurs ostensiblement la franc-maçonnerie. Tantôt Giscard jetait son dévolu sur la Grande Loge de France : il avait ainsi fait savoir qu'il était prêt à se faire initier mais à des conditions finalement jugées inacceptables. Tantôt Giscard donnait des signes au Grand Orient en acceptant par exemple de recevoir Roger Leray à l'Elysée.

    Cette période était aussi celle de l'union de la gauche, des grandes espérances, de l'attente des lendemains qui chantent et des mesures censées changer la vie. Au Grand Orient, certains avaient fait ce choix en faveur de la gauche tandis que d'autres au contraire, plus à droite ou plus modérés, gaullistes ou radicaux, pas forcément minoritaires en tout cas, redoutaient de voir l'arrivée des communistes au pouvoir.

    Au Grand Orient, Roger Leray, accompagné de Jacques Mitterrand, oeuvrait activement en faveur d'une accentuation de la politisation de l'obédience. Il voulait tirer un trait sur la parenthèse Baroin et souhaitait une relance de l'extériorisation amorcée par les Grands Maîtres Anxionnaz, Mitterrand et Zeller à la croisée des années 60 et 70. L'année 1980 fut donc celle des colloques organisés par le Conseil de l'Ordre à Cannes, Bourges ou Paris sur les problèmes de l'énergie, la laïcité, le travail et le chômage. 

    Parmi les canaris, il y avait Pierre C. que j'ai eu la joie de connaître dans les années 90 lorsque j'étais un tout jeune franc-maçon. J'aimais discuter avec lui parce qu'il n'hésitait pas à bousculer les brontosaures locaux. Il ne se la jouait pas vieux sage qui murmure de façon sibylline les yeux fermés : « médite... et tu comprendras ». Il avait ce côté gentiment provocateur et irrévérencieux qui le rendait immédiatement sympathique. Son passage au Conseil de l'Ordre l'avait en quelque sorte prémuni des attaques de quelques aigris du cru. Je me rappelle d'un frère qui m'avait glissé à l'oreille sur le ton de la plaisanterie : « fais gaffe, il est au RPR. » Pierre était aussi un ami de Michel Baroin disparu accidentellement en 1987. Je me souviens qu'il m'avait parlé un peu de son expérience au Conseil de l'Ordre mais sans trop entrer dans les détails, de peur peut-être de briser les illusions du jeune maçon que j'étais. Il est le seul sur la photo qui ne fixe pas du tout l'objectif. Son regard semble attiré par quelque chose d'autre. Son fils Frédéric a l'impression qu'il se marre. C'est fort possible.

    En 1979-1980, j'avais sept ans, l'âge de raison. Je venais d'entrer au CE1. Je regardais à la TV l'Ile aux Enfants et les Visiteurs du Mercredi. En ce temps, il suffisait de me donner un bâton pour qu'il devienne dans mes mains une épée, une canne, une baguette magique. J'étais loin, très loin, de ces messieurs graves que l'on voit sur la photo. La disparition brutale de mon grand-père maternel cette année-là m'avait juste fait prendre conscience que l'homme était mortel et qu'il n'y avait aucun échappatoire à ce scandale.

  • Fred Zeller, l'engagé

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    CPB76054591.jpegEn parcourant un vieux numéro de Logos, périodique du Grand Orient de Belgique, je suis tombé sur cette citation de Fred Zeller (1912-2003) :

    « La qualité de maçons au GODF implique un certain comportement dans la vie et aussi certains choix. Si cela choque des frères, inutile de récriminer et pousser des hauts cris : il existe d'autres obédiences où l'on ne cherche à résoudre aucun problème, où l'on ne se pose aucune question, où l'on ne veut pas entendre parler politique en loge, mais où l'on se contente de se retrouver régulièrement à des agapes fraternelles, où l'on se raconte des gaudrioles en rêvant des étoiles. »

    Si j'en crois l'article de Logos, cette citation serait extraite du dernier ouvrage de Fred Zeller écrit au soir de sa vie (Fred Zeller, Témoin du siècle, de Blum à Trotsky au Grand Orient de France, Grasset, Paris, 2000). Je n'ai pas lu l'ouvrage. Je ne saurais donc l'attester. J'observe simplement que cet illustre frère a éprouvé le besoin de se pencher à deux reprises sur son parcours politique, philosophique et intellectuel puisqu'il avait déjà publié, en 1976, chez Robert Laffont une autobiographie intitulée Trois Points, c'est tout (que j'ai eue l'opportunité de lire, elle). Ce qui, à mon humble avis, en dit long sur la fascination que Zeller devait éprouver pour lui-même.

    Je voudrais revenir sur cette citation qui exprime non seulement la doxa officielle du GODF mais aussi la qualité normative de maçon de l'obédience. Toutes deux se retrouvent ainsi réduites à un certain comportement et à certains choix que Zeller ne parvient cependant à déterminer – et encore en des termes très généraux – que par rapport à d'autres obédiences qu'il évite hypocritement de nommer. Tout cela serait bien inoffensif s'il ne s'agissait que d'une opinion exprimée à titre individuel par un ancien Grand Maître du GODF. Seulement voilà, il n'en est rien. Zeller n'était pas qu'un ancien dignitaire de la rue Cadet. Il fut aussi un homme politique, nourri un temps aux mamelles du trotskisme, idéologie qui favorise « l'esprit binaire » chez ceux qui en sont frappés. L'esprit binaire consiste à diviser le monde en deux camps irréductiblement opposés et que l'on peut décliner à l'infini : les bons d'un côté, les méchants de l'autre ; les exploités et les exploiteurs ; les progressistes et les conservateurs ; les libéraux et les réguliers, etc. Celui qui perçoit le monde de façon binaire a toujours le sentiment d'appartenir au camp du bien. Il est généralement inapte à la nuance et au compromis, car, au fond, la vie se résume pour lui à une lutte incessante qu'il faut absolument gagner. On est avec lui ou contre lui. Il n'y a pas de position médiane possible.

    Je ne dis pas cela par méchanceté ou volonté polémique – on l'aura compris – mais parce que cet esprit binaire transparaît de la citation de Zeller : « si cela choque des frères, inutile de récriminer et pousser des hauts cris : il existe d'autres obédiences (...) ». Ce qui, en d'autres termes, équivaut à dire que s'il se trouve au sein du GODF des francs-maçons en désaccord avec cette ligne de conduite (et j'en suis !), ces derniers doivent se taire ou quitter l'obédience pour trouver asile ailleurs, dans d'autres structures maçonniques où l'on ne fait que raconter des plaisanteries légères et bouffer. Le raisonnement, exprimé de cette manière, apparaît dans toute sa dimension grotesque. Et pourtant, c'est bien celui qui est à l'oeuvre depuis bientôt cinquante ans au sein du GODF. Ce n'est pas un hasard si à partir de la grande maîtrise de Fred Zeller, en 1971, on assisté à une extériorisation croissante et souvent incontrôlée de l'obédience, à une personnalisation de plus en plus marquée du pouvoir exécutif au détriment de la collégialité statutaire, à une insupportable caporalisation des loges, et, parfois, à une politisation intempestive. C'est ce phénomène dangereux que feu le professeur Bruno Etienne appelait « la profanisation du GODF ».

    Pourquoi dangereux ? Parce que ce qui est en cause, c'est la spécificité maçonnique. L'ordre maçonnique est avant toute chose symbolique et initiatique. Son activité centrale, sa raison d'être, consiste à pratiquer des initiations et à transmettre le patrimoine intellectuel, symbolique et philosophique des rites maçonniques. La mission de la franc-maçonnerie est d'offrir un creuset pour que des hommes de cultures, de religions, d'opinions politiques différentes, puissent librement et discrètement travailler, fraterniser et progresser ensemble afin de construire une humanité meilleure et plus éclairée. Ça ne veut pas dire, bien entendu, que les activités maçonniques doivent se limiter à la réflexion sur le symbole et l'initiation. La réflexion sociale est légitime en loge ! Car la loge est dans la Cité. Mais, comme le rappelait un frère belge dans une planche :

    « (…) ce qui fait que la Maçonnerie n'est pas un Rotary, une association de dames patronnesses, un centre d'action laïque, l'Armée du Salut, un Panthéon imaginaire composé de toutes les gloires qui ne furent pas maçons, la caisse d'entraide sociale de la police, un club de joueurs de boules ou un comité organisateur de soupers boudin/compote – activité au demeurant fort honorable – c'est avant tout la réflexion sur le symbole et l'initiation. »

    Il y a mille façons d'être un bon franc-maçon comme il y a mille façons de raconter des gaudrioles et rêver aux étoiles. En étant un bon père, un bon copain, un bon voisin par exemple. En étant quelqu'un en qui on peut compter ; en étant quelqu'un qui n'hésite pas à recadrer celui qui, au cours d'une conversation, dit des méchancetés, des conneries, fait preuve d'intolérance, de racisme, de négation de l'autre. En étant quelqu'un qui combat la violence et accorde du poids à la discussion et au compromis ; quelqu'un qui peut s'engager aussi, s'il en éprouve toutefois le désir, sous diverses formes et en fonction de ses goûts et de sa philosophie ; quelqu'un qui sait que l'homme est divers et multicolore ; quelqu'un qui n'a pas besoin de se sentir chapeauté par les communiqués de presse du Conseil de l'Ordre de son obédience parce qu'il sait se servir de son entendement.

    obédience, GOB, France, Belgique, GODF, peintre, Fred Zeller, Engagement, réflexion,franc-maçonnerie, initiation, J'en reviens à Fred Zeller pour conclure. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, j'ai une immense tendresse pour cet homme que je n'ai pourtant jamais rencontré. Quelle vie ! J'avais d'ailleurs emprunté Trois points c'est tout dans la bibliothèque d'un ami de mon père. En 1989. Je n'avais pas dix-sept ans. Je lui dois donc d'une certaine manière mes premiers émois maçonniques. Son livre m'a mis sur la voie (et quelle voie !). Je me souviens par exemple de ma jubilation de voir la carte d'identité maçonnique de Marceau Pivert (un des mentors politiques de Fred Zeller) au musée du GODF en août 1990. Mais, fort heureusement, j'ai très vite su me défaire de ces reliques, comprenant à mon rythme que la maçonnerie était en réalité un vaste continent à découvrir, bien plus vaste en tout cas que le neuvième arrondissement de Paris. Zeller était en outre artiste peintre. J'ai appris depuis qu'en maçonnerie, il y avait pas mal de « pintaïres » (peintres, en occitan-provençal), c'est-à-dire, au sens figuré, de poseurs, de professionnels de l'affichage, de caméléons aux prétentions diverses (artistiques, politiques, sociales, philosophiques, etc.).

  • Alexandre le malheureux

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    chevalier.jpgJe voudrais revenir sur le très beau portrait que Denis Lefebvre a dressé du F∴ Alexandre Chevalier, ancien G∴M∴ du G∴O∴D∴F∴ de septembre 1965 à septembre 1966. Je ne vais volontairement pas entrer dans les détails de cette étude remarquable que vous pourrez lire en intégralité en vous procurant le dernier numéro des Chroniques d’Histoire Maçonnique. Mais je souhaiterais en dire cependant quelques mots, dans la mesure où je crois qu’on peut y trouver les origines de ce que nous vivons au sein du G∴O∴D∴F∴.

    Et que vivons-nous ? Depuis une quarantaine d’années, nous vivons sur l’idée que notre obédience doit être nécessairement et résolument engagée dans le monde profane. Nous constatons que l'exécutif a pris l'habitude de s’exprimer régulièrement et publiquement au nom de ses membres. Parfois – mais c’est très rare - cette expression publique se fait à bon escient, soit parce que le sujet est grave, soit parce que l’urgence commande un positionnement. Mais le plus souvent, cette expression publique est intempestive et inutilement clivante. Et surtout elle ne reflète absolument pas la diversité des opinions au sein des LL∴ de l’Obédience.

    Je prendrai un seul exemple en guise d’illustration. Le 8 octobre dernier, le Conseil de l’Ordre du G∴O∴D∴F∴ a publié un communiqué hostile à la ratification de la charte européenne des langues régionales et minoritaires perçue comme une atteinte intolérable à l’indivisibilité de la République et à l’unité des Français. Mais dans le même temps, vous avez de nombreuses loges du G∴O∴D∴F∴ qui organisent plus ou moins régulièrement des tenues dans des dialectes régionaux. La mienne, par exemple, apprécie de travailler de temps en temps en occitan. Je connais par ailleurs d’excellents FF∴ qui ont à cœur de défendre et de promouvoir la culture et la langue occitanes. Certains d'entre eux ne sont peut-être pas hostiles à la charte européenne contrairement à ce que le communiqué du G∴O∴D∴F∴ pourrait laisser penser. Ce sont pourtant d'excellents républicains. J'ai pu constater, par exemple et à mon grand étonnement, que le conservateur du musée de la franc-maçonnerie parlait remarquablement le patois des Cévennes. Faut-il y voir une marque de défiance à l’égard de l’indivisibilité de la République ? Non bien sûr !

    Si on veut donc qu’une parole publique ait un tant soit peu de valeur, il n’y a pas trente-six solutions : il faut qu’elle demeure rare, exceptionnelle, réfléchie et mesurée. Sinon elle se banalise et cristallise inutilement les oppositions. Elle devient une simple réaction, un gazouillis, un bruit de fond. On finit par ne plus y prêter attention.

    C’est bien parce qu’il pressentait de telles dérives et qu'il redoutait des risques d’instrumentalisation politique de l’Obédience que le F∴ Alexandre Chevalier a été combattu dans les années soixante lorsqu'il a assumé la grande maîtrise et la présidence du Conseil de l'Ordre. Denis Lefebvre écrit (Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°76, p. 81) :

    "Dans son message aux Frères du Grand Orient, en septembre 1965, le nouveau Grand Maître ne cache rien de son constat et des ambitions qu'il fixe à l'obédience :

    "Vous voilà revenus dans vos Orients respectifs. Les travaux du Convent 1965 son terminés, des tâches nouvelles vous attendent.

    Vous avez librement débattu des problèmes intéressant l'Ordre et aussi les sociétés humaines. Votre volonté catégorique d'effacer  définitivement certaines taches sera respectée, croyez-moi. Mais je sais aussi que vous voulez que nous tournions définitivement la page sur les séquelles des méthodes que nous avons utilisées jusqu'à ce jour dans l'Ordre.

    La Maçonnerie se fonde sur l'avenir et non sur un passé politique usé. Elle n'est pas un tremplin pour un électoralisme poussiéreux. Elle est une école de réflexion déterminant une certaine qualité des relations humaines."

    Le message est clair : la politique politicienne doit être bannie des temples, même si l'obédience doit être politique, mais au sens plein du terme."

    Pour Chevalier, la Maçonnerie devait demeurer un centre d'union où les opinions les plus diverses pouvaient librement s'exprimer. Elle ne devait pas être, selon ses propres mots, "une succursale de partis, de groupement, ou un conglomérat de clans." (Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°76, p.90)

    Quand on se rappelle de certains événements récents, notamment de ceux qui ont eu lieu dans l'entre deux tours des dernières élections régionales, on se rend compte à quel point le F∴ Alexandre Chevalier avait vu juste, lui qui, pourtant, avait engagé le G∴O∴D∴F∴ dans des réflexions sociétales poussées, notamment sur la jeunesse et le planning familial.

    En 1966, le G∴M∴ Chevalier écrivait (Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°76, p.87) :

    "Le Grand Orient n'est pas un parti politique, mais une société initiatique, c'est-à-dire faite pour l'homme. Autrement dit, elle développe l'esprit critique, contribue aux améliorations de la dignité de l'homme en exaltant sa personnalité et sa culture."

    Denis Lefebvre montre dans son étude que Chevalier, déjà diminué par la maladie (il mourra en 1969), a été ensuite victime de manoeuvres d'appareil ayant abouti à son lâchage par le Conseil de l'Ordre devant le Convent 1966 (un fait sans précédent selon l'auteur). Chevalier a donc été désavoué par l'exécutif obédientiel qu'il présidait. Alexandre Chevalier a été attaqué par ceux qui voulaient que le G∴O∴D∴F∴ s'engage résolument et de façon visible dans la Cité au risque de se retrouver inféodé à des pensées, des doctrines et des stratégies politiques particulières. Les conditions de l'éviction du F∴ Alexandre Chevalier ont été si expéditives et choquantes que même le F∴ Fred Zeller, pourtant connu pour ses opinions politiques tranchées (il fut le secrétaire particulier de Léon Trotsky), a éprouvé le besoin de rendre justice et hommage au F∴ Alexandre Chevalier dans son autobiographie publiée en 1976 (Fred Zeller, Trois points c'est tout, Robert Laffont).

    En conclusion, la très belle étude de Denis Lefebvre montre à quel point l'Histoire peut éclairer notre présent. Elle remet à l'honneur une grande figure du G∴O∴D∴F∴ injustement oubliée.

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    C'est la fin de l'année, je vais donc faire une petite pause. Je vous souhaite d'excellentes fêtes et vous donne rendez-vous l'année prochaine. Prenez soin de vous et de vos proches.