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françois dechevaux-dumesnil

  • Nerval, Dumas, Gautier et les autres

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    alexandre dumas,gérard de nerval,isidore taylor,joseph boulmier,alexandre massolTrente janvier 1855, par une froide journée, Gérard de Nerval est conduit au cimetière par ses amis et la foule de ses admirateurs. Comme le relève le poète Joseph Boulmier dans la nécrologie publiée dans Le Franc-Maçon, la revue de François Dechevaux-Dumesnil (Le Franc-Maçon, 1855, p.64-66) :

    « L’art, la littérature, l’amitié, avaient été fidèles au rendez-vous funèbre. Illustres et inconnus suivaient pêle-mêle le convoi ; car tous aimaient, admiraient, pleuraient ce noble et bon Gérard, qui disait il y a quelques jours : Mon père, digne vieillard, âgé de quatre-vingt-huit ans, n’a conservé d’amour, de foi et d’enthousiasme que pour la Franc-Maçonnerie. Interprète de la douleur commune, M. Francis Wey a prononcé sur la tombe du mort un simple et touchant discours, que le devoir des grands journaux était de reproduire ; ce qu’ils n’ont pas fait. Louis Jourdan a eu plus de mémoire ; il a parlé du poète et de son enterrement. Nous y avons vu Louis Jourdan, Labédollière, Achille Jubinal et Théophile Gautier, dont l’admirable feuilleton attira la foule des bons cœurs à la Morgue, à Notre-Dame, et au cimetière du Père-Lachaise (...) »

    Et Boulmier de préciser un peu plus loin :

    « Dechevaux-Dumesnil, nous faisait remarquer dans cette légion d’élite, dans ce monde de l’intelligence universelle, les frères Taylor, Alexandre Dumas, Cari Elshoëct, Louis Ulbacli, Ernest Legouvé, Fiorentino, Paul Bocage, Auguste Maquet, le bibliophile Jacob et l’auteur d’un nouveau livre, les Ressuscites, Henri Delaage, Auguste Luchet, Schœffer, Allyre Bureau, Nadar, Vallon, et vingt autres. Quelques femmes, nous disait-il, prient, et elles seules, avec un bien petit nombre d’hommes, ont l’air triste et grave. Néanmoins, ajoutait notre ami, parmi ce monde qui tient un peu de l’étudiant par la mise et la tenue excentriques, le baron Taylor était grave et digne, Henri Delaage profondément ému , et jusqu’au bord de la fosse Théophile Gautier a eu les yeux noyés de larmes. »

    Inévitablement ce genre de témoignage alimente les spéculations sur l'appartenance maçonnique des protagonistes. Depuis la remarquable étude de Georges-Henri Luquet, qui semble toujours faire autorité, il est communément admis que Gérard de Nerval n'a jamais été initié (G.-H.Luquet, Gérard de Nerval et la Franc-Maçonnerie, Mercure de France, 1er mai 1955, p. 77 et suivantes). Luquet indique :

    « Il est normal que chez un romancier l'imagination tienne une place plus ou moins importante, même lorsqu'il parle de lui. Mais elle a pris chez Gérard à divers moment un caractère nettement pathologique. Il sera donc instructif de mettre en parallèle chronologique ses déclarations sur sa qualité de franc-maçon et ses périodes de folie. »

    De cette mise en parallèle érudite, Luquet en conclut que les contradictions et les incohérences de Gérard de Nerval ne permettent pas d'établir l'appartenance maçonnique de l'écrivain bien que celui-ci fût effectivement fils de franc-maçon. Luquet montre aussi que les écrits maçonniques de Nerval résultent d'emprunts plus ou moins bien digérés d'ouvrages du dix-huitième siècle, spécialement du type adonhiramite. Autre argument, que Luquet ne mentionne pas curieusement alors qu'il paraît bien plus décisif qu'une étude approfondie de la correspondance de l'écrivain, est qu'il n'existe aucune preuve établissant l'initiation de Gérard de Nerval.

    On est peu ou prou confronté au même problème pour Alexandre Dumas. Joseph Boulmier affirme la qualité maçonnique de l'auteur (officiel) des Trois Mousquetaires en se référant à la seule remarque de son rédacteur en chef. Ce qui, reconnaissons-le, est un peu court. Là non plus, il n'existe aucun document établissant avec certitude l'initiation de Dumas si ce n'est l'affirmation de l'historien Giuseppe Leti selon laquelle Dumas aurait été initié un petit peu plus tard au sein de la loge napolitaine Fede Italica en 1862 en compagnie de Pantaleo, l'aumonier de Garibadi, et du juriste Luigi Zuppetta (G. Leti, Carboneria e massoneria nel Risorgimento italiano : saggio di critica storica, 1925, rééd. A. Forni, 1966, p. 249). Il est un fait que cette loge a bel et bien existé. Elle a été fondée le 18 août 1861 et a été démolie le 23 juillet 1877 par le Grand Orient d'Italie (cf. C. Miccinelli et C. Animato, Il conte di Montecristo, favola alchemica e massonica vendetta, ediz. Mediterranee, Roma, 1991, p.40).

    Le chercheur est donc placé face à des dates incohérentes et des témoignages suspects. Ainsi Théophile Gautier a été déclaré maçon sur les seules affirmations des historiens André Lebey et Eugen Lennhoff (cf. Daniel Ligou, Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie, PUF, Paris, 1991) sans que des éléments objectifs, tels que des diplômes maçonniques ou des procès-verbaux de tenues, puissent l'attester avec certitude.

    Mais attention ! Le XIXe siècle recèle d'innombrables pièges. La vie maçonnique de l'époque ne s'embarrassait guère de formalités administratives même si elles n'étaient pas absentes. Il était en effet relativement facile pour un homme, même jouissant d'une certaine notoriété, d'être initié à la franc-maçonnerie dans une relative confidentialité. Nous parlons de Nerval, Dumas, Gautier et d'autres parce qu'ils sont aujourd'hui des monuments de la littérature française alors que leurs contemporains ne savaient évidemment pas si la postérité retiendrait leurs noms. Ils étaient au fond comme tous les anonymes ayant travaillé la pierre brute, c'est-à-dire tributaires du soin fort variable accordé par les loges à la conservation de leurs archives.

    Il faut donc se méfier de ces époques lointaines. On a peut-être le tort de les considérer avec nos yeux de francs-maçons du XXIe siècle aux itinéraires bien balisés par les formulaires obédientiels, les diplômes ou les cartes d'identité. Souvenons-nous ainsi d'Alexandre Massol - ou Marie-Alexandre pour citer son prénom complet - dont l'initiation avait été mise en doute de son vivant parce qu'il avait été dans l'incapacité d'en apporter les preuves matérielles. Et que dire alors de Joseph Boulmier - Joseph-Désiré de son vrai prénom - celui qui a rendu compte de l'enterrement de Gérard de Nerval le 30 janvier 1855 ? Si ce poète a laissé quelques traces aujourd'hui oubliées (cf. Emile Meulien, Histoire de la ville et du canton de Tournus, éd. Miège, Tournus, 1892, p.233), s'il lui est arrivé de voir dans l'Union des Poètes, dont il était devenu sociétaire en 1857, une « impérissable franc-maçonnerie de l'imagination » (cf. Bulletin de l'Union des Poètes, n°34 et 35, 1857, p.84), on ne sait rien en revanche de sa vie maçonnique. Même le quotidien Le XIXe siècle, pourtant ordinairement bavard sur la vie maçonnique de son temps, n'a fait qu'une allusion timide au décès de Boulmier pour uniquement révéler qu'il avait inspiré à Jules Vallès, un autre franc-maçon, le personnage de Boulimier dans sa trilogie Jacques Vingtras (cf. Le XIXe siècle, édition du 30 mars 1885). Peut-on en conclure que Boulmier ne fut pas maçon, lui qui a pourtant écrit pour la revue de Dechevaux-Dumesnil ?

    Le 30 janvier 1855, de « vrais-faux maçons », accompagnés de frères dont la qualité ne fait aucun doute, se sont donc recueillis, au cimetière parisien du Père Lachaise, autour d'une fosse où a été ensevelie la dépouille d'un hypothétique enfant d'Hiram. Tous réunis par l'art, la littérature et l'amitié.