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femmes

  • La Clandestine

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    femmes, clandestine, tradition, mixité, jean-louis laurensRespecter les femmes, c'est bien entendu pouvoir envisager une amitié fraternelle sereine avec elles; mais les côtoyer en loge, c'est prendre le risque de s'exposer au jeu de la séduction, et même, dans certains cas, d'éprouver pour elles du désir et de l'amour. C'est la raison pour laquelle, d'un point de vue traditionnel, la franc-maçonnerie s'est ouverte tardivement aux femmes.

    Attention ! Je ne dis pas que la tradition maçonnique s'appuie sur des considérations anatomiques particulières en postulant, par exemple, que le franc-maçon a une bite à la place du cerveau, mais elle lui rappelle cependant qu'il demeure un homme malgré ses grades et qualités. En d'autres termes, il importe que le franc-maçon reste pleinement lui-même et disponible pour ses frères quand il est en loge.

    Cet impératif, énoncé ainsi, n'est pas très politiquement correct. Pourtant, il faut savoir que les femmes ont été écartées des travaux de loge moins pour des raisons sociales ou politiques, contrairement à ce qui est souvent avancé, que pour des raisons sexuelles. En effet, la promiscuité fraternelle ne doit pas aboutir à une promiscuité amoureuse qui pourrait avoir des incidences sur la vie interne des ateliers. Ce que je viens d'écrire n'est ni un jugement de valeur ni une invention de ma part mais procède de l'histoire de l'Ordre et des rituels.

    Qu'il me soit permis de citer à cet égard un charmant petit ouvrage publié en 1805 par un certain Jean-Louis Laurens que tout le monde a oublié depuis longtemps. Il s'intitule Vocabulaire des Francs-Maçons. L'auteur, dont on ne sait quasiment rien, si ce n'est qu'il est mort en 1807 et qu'il a probablement connu les usages maçonniques du dix-huitième siècle, rappelle que la femme, dans la terminologie maçonnique, est désignée sous le nom de « clandestine ».

    Cette appellation est aujourd'hui tombée en désuétude. Je la trouve néanmoins très intéressante car une « clandestine » est étymologiquement celle que l'on tient secrète ou dont l'identité n'est pas forcément connue des frères (ce qui paraît normal car la clandestine n'a pas non plus forcément à connaître l'identité des frères). Elle n'est pas nécessairement l'épouse. Elle peut être la mère, la sœur, l'amante ou tout simplement l'amie. Elle est en tout cas la femme que le nouvel initié estime le plus et à qui celui-ci doit remettre les gants, symbole de pureté, que le Vénérable lui a donnés lors de l'initiation (de nos jours, il est courant d'y substituer une rose rouge, ce qui est regrettable).

    Voici ce que Laurens écrit (Vocabulaire des Francs-Maçons, pp. 9 et 10) :

    « Mon très cher frère, on a quelques fois blâmé notre ordre, de ne pas admettre les femmes parmi nous. Ceux à qui ce reproche est échappé, ont mal interprété le sens d'une pareille exclusion. Pour donner une idée du cas particulier que nous faisons de la chère moitié du genre humain quoiqu'elle soit exclue de nos mystères, nous sommes dans l'usage de louer ce sentiment naturel qui porte tout homme à aimer ce sexe aimable. La loge vous prie d'accepter cette paire de gants blancs et d'en revêtir la Clandestine que vous avez jugée ou que vous jugerez digne de vos affections. Leur blancheur est le symbole de la candeur et de l'innocence que vous devez rechercher en elle. »

    La clandestine est donc, dans la vie quotidienne, le témoin de l'engagement du nouveau maçon. Ce dernier doit lui expliquer la valeur symbolique des gants qu'il lui remet. Si le maçon doit rechercher dans la clandestine la candeur et l'innocence, la clandestine doit également percevoir de son côté la candeur et l'innocence chez le franc-maçon dont la sincérité du geste est garantie par l'exclusion de toute autre femme des travaux de la loge.

    Cet exclusivisme rappelle un peu l'amour courtois ou le fin'amor du chevalier pour sa dame : le franc-maçon doit faire preuve pour la clandestine d'élégance morale, de politesse, de générosité, d'humilité et d'honnêteté. Le franc-maçon doit donc bien réfléchir à la portée de son geste car il ne peut remettre cette paire de gants qu'une seule fois.

    Je conçois que cette approche puisse apparaître surannée. Cependant, j'ai la faiblesse de la croire bien plus belle et surtout bien plus honnête que les considérations savantes sur la séparation des sexes dans les sociétés initiatiques ou que les plaidoiries grandiloquentes sur la mixité dans les loges.

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  • L'homme battu

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    société,violence,femmes,hommes8 mars, journée internationale de la femme. 25 novembre, journée internationale pour l'élimination des violences à l'égard des femmes. Loin de moi l’idée de discuter les violences faites aux femmes. J’aimerais néanmoins que l’on n'oublie pas d'évoquer les violences faites aux hommes par les femmes. Mais là je rêve, car le sujet est tabou et n'intéresse pas les pouvoirs publics. Il fait même rigoler tout le monde. L'homme battu est souvent perçu comme une mauviette, un sous-homme, un type dépourvu de toute virilité, un gars au fond qui mérite son sort.

    C'est un sujet que je connais bien. J'ai été battu par une femme. Cela a commencé de façon insidieuse et duré environ quatre ans. Le plus souvent à l'abri des regards. D'abord par des remarques déplacées, voire franchement grossières essuyées, au départ sans y faire très attention, puis de plus en plus douloureusement. Sur moi, ma famille, mes amis, mon tissu relationnel élargi, sur les choses que j'appréciais etc. Ensuite par des injures qui, progressivement, sont devenues quotidiennes et qui, quelques fois, ont fini par déborder de la sphère intime quand elle ne parvenait plus à se contenir (chez des amis par exemple). Enfin, beaucoup plus tard, par des gifles, des assiettes qui volent dans le salon, des coups que l'on encaisse sans répliquer dans le feu d'une scène de ménage. Je dis bien "sans répliquer" car l'homme battu que j'étais savait parfaitement qu'il pouvait la laisser sur le carreau à tout moment. J'étais bien plus costaud qu'elle. Lui coller une droite aurait été un jeu d'enfant. Seulement voilà, les coups d'un homme donnés sur le corps d'une femme ont plus d'impact juridique que les coups d'une femme donnés sur le corps d'un homme. C'est trivial, dit ainsi, mais c'est pourtant la réalité des choses. Répliquer, même pour me défendre, c'eût été me condamner d'avance aux yeux d'un flic, d'un magistrat, de la société tout entière... Je savais que ma parole d'homme dévalorisé n'aurait aucune espèce d'importance face à la sienne. Heureusement qu'elle n'a pas eu de beignes dans la tronche ! Pourtant, comme j'aurais aimé lui en coller une. Rien qu'une. Une belle tarte. Mais elle en aurait fait la tragédie du siècle et moi les frais. J'ai eu la chance d'en être conscient tout de suite. Je sais que d'autres ne l'ont pas et répliquent sans réfléchir dans un geste d'humeur et d'exaspération avec toutes les conséquences pénales et civiles qui y sont attachées.

    Alors on prend son mal en patience. On serre les dents et on remet son destin à des jours meilleurs. On se ment beaucoup. Peut-être a-t-elle des soucis ? Peut-être ne fais-je pas assez d'efforts ? Elle a probablement raison. Je ne suis qu'un nul, un minable, un raté. Elle perd sa vie avec moi. Elle mérite mieux qu'un looser. Il va falloir que je me ressaisisse... Comme il est bien difficile regarder en face, et lucidement, l'échec de sa vie conjugale sans chercher des excuses à l'autre, sans chercher des stratagèmes pour sauvegarder les apparences sociales et repousser l'inéluctable. Ça fait heureusement très longtemps que je me suis sorti de cette spirale mortifère et de l'emprise de cette connasse, de cette coquille vide, de cette perverse narcissique dépourvue d'affects. Il m'a fallu cependant l'aide bienveillante de proches qui m'ont fait prendre conscience de l'impasse dans laquelle je me trouvais, qui m'ont tendu la main, m'ont redonné de l'estime de soi et m'ont dit : "Maintenant, ça suffit. Tu n'as rien à te reprocher. C'est elle qui a un gros problème. Elle te dénigre. Elle te fait du mal. Tu te négliges. Ça ne te ressemble pas. Casse-toi, divorce-la !" Seul, m'en serais-je sorti ? Quinze ans après, je n'ai toujours pas la réponse à cette question qui a cessé de m'obséder depuis. La roue a tourné dans le bon sens. Je vis heureux à présent avec une femme que j'aime, qui m'aime et qui m'a donné le plus adorable des petits garçons.

    Ce que j'aimerais que l'on parvienne à comprendre un jour, c'est que les femmes et les hommes ne se rangent pas en blocs monolithiques avec, d’un côté, les femmes opprimées et, de l’autre, les hommes oppresseurs. L’oppression sociale et idéologique masculine a toujours trouvé, dans l’intimité, sa contrepartie sur le terrain affectif et privé, où des femmes ont fini par exercer une forme de dictature féroce. Habituées naturellement à se poser en "victimes", aidées en cela par le droit qui leur est plus favorable, elles ne se rendent pas compte de leur pouvoir opprimant. Le fait est que beaucoup de couples modernes vivent des échanges où la dynamique "traditionnelle" des pouvoirs est en réalité inversée. Sauf que notre société, si soucieuse d'égalité, n'est pas prête à le voir et à l'admettre.

  • L'initiation de Marie-Henriette Xaintrailles

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    femmes,initiation,franc-maçonnerie,marie-henriette xaintrailles,jean-claude bésuchet de saunois,françois-timoléon bègue-clavelSi les figures d'Elizabeth St Leger Aldworth et Maria Deraismes sont relativement bien connues, il en est d'autres qui, au contraire, sont tombées dans l'oubli. J'ai évoqué, il y a quelques mois, l'énigmatique Mrs Beaton initiée en Angleterre au XVIIIe siècle. Je voudrais maintenant parler de Madame Xaintrailles qui aurait été (le conditionnel est de mise) la première femme à avoir été initiée aux mystères maçonniques dans une loge française (donc hors loge d'adoption).
     
    Cet événement est raconté dans deux ouvrages. Le premier est celui de Jean-Claude Bésuchet de Saunois (1790-1867) et s'intitule Précis historique de l'Ordre de la franc-maçonnerie depuis son introduction en France jusqu'en 1829 (Rapilly Libraire, Paris, 1829, en deux tomes). Le second est celui de François-Timoléon Bègue-Clavel (1798-1852) et s'appelle Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie et des sociétés secrètes anciennes et modernes (Pagnerre éditeur, Paris, 1843).
     
    Voici tout d'abord la version qu'en donne Bésuchet de Saunois (cf. pages 299 et suivantes de son Précis historique de l'Ordre de la franc-maçonnerie) :

    « XAINTRAILLES (madame de), femme du général de ce nom, fut son aide de camp, et mérita que le premier consul Bonaparte la maintînt dans les fonctions de son grade, et lui donnât un brevet de chef d'escadron. Elle avait droit à ces distinctions extraordinaires pour son sexe par quelques faits d'armes remarquables et par plusieurs traits d'humanité. Voici son histoire maçonnique. La loge des Artistes, présidée par le frère Cuvelier, annonce une tenue d'adoption destinée aux dames maçonnes : l'usage est que les frères , avant d'ouvrir les barrières du jardin d'Éden, se réunissent en travaux d'hommes. Madame de Xaintrailles, convoquée pour la loge d'adoption où elle devait être initiée comme femme, arrive à la loge à l'heure militaire, c'est-à-dire à l'heure fixée par la lettre de convocation. Les frères commençaient à peine les travaux maçonniques : on informe le vénérable de la présence, dans les Pas-Perdus, d'un officier supérieur en grand costume militaire. Le vénérable lui fait de mander s'il est porteur d'un diplôme. L'officier supérieur qui ne soupçonne pas que par cette pièce on entend un acte qui constate sa qualité de maçon , remet son brevet d'aide de camp ; le frère expert le porte sans l'examiner au vénérable qui en donne lecture à la loge ; l'étonnement est général. Le vénérable, ancien militaire, auteur dramatique, maçon enthousiaste, est inspiré par cet incident ; il propose à la loge d'admettre cette héroïne dont il a plusieurs fois entendu parler avec éloge, non au premier grade maçonnique des dames, mais au premier de nos grades comme franc-maçon, faisant remarquer que si le premier consul a trouvé dans la conduite guerrière de madame de Xaintrailles des motifs suffisants pour autoriser la simulation de son sexe, la loge ne pourra être blâmée d'imiter le chef du gouvernement en transgressant, en faveur de cette dame, nos lois et nos usages. La discussion est vive ; le pour et le contre sont soutenus avec une égale ardeur. Une improvisation nouvelle et pleine d'éloquence du vénérable décide la question, et la loge se charge de justifier par de puissants motifs près du Grand Orient l'innovation inouïe qu'elle se permet dans cette circonstance. Des commissaires sages et prudents vont annoncer à madame de Xaintrailles la haute faveur dont elle est l'objet , et la préparer à l'initiation des maçons , si elle accepte :« Je suis homme pour mon pays, dit-elle, je serai homme pour mes frères. » Elle se soumet aux épreuves que l'on modifie autant que les convenances l'exigent, et on la proclame apprenti maçon. Une demi-heure après les barrières du jardin d'Éden sont ouvertes, et madame de Xaintrailles, annoncée officiellement dans sa qualité maçonnique, siège sur les bancs au rang des hommes. »

    Voici ensuite la version plus édulcorée de Bègue-Clavel (cf. pages 34 et 35 de son Histoire pittoresque de la franc-maçonnerie) :
     
    « Bien que la loi qui interdit aux femmes l'accès des loges soit absolue, elle a pourtant été enfreinte une fois dans une circonstance assez remarquable.  La loge des Frères-Artistes, présidée par le frère Cuvelier de Trie, donnait une fête d'adoption. Avant l'introduction des femmes, les frères avaient ouvert leurs travaux ordinaires. Au nombre des visiteurs qui attendaient dans les pas perdus, se trouvait un jeune officier en uniforme de chef d'escadron. On lui demande son diplôme. Après avoir hésité quelques instants, il remet un papier plié à l'expert, qui, sans l'ouvrir, va le porter à l'orateur. Ce papier était un brevet d'aide-de-camp, délivré à madame de Xaintrailles, femme du général de ce nom, qui, à l'exemple des demoiselles de Fernig et d'autres héroïnes républicaines, s'était distinguée dans les guerres de la révolution, et avait gagné ses grades à la pointe de son épée. Lorsque l'orateur lut à la loge le contenu de ce brevet, l'étonnement fut général. Les esprits s'exaltèrent, et il fut spontanément décidé que le premier grade, non de la maçonnerie d'adoption, mais de la vraie maçonnerie, serait conféré séance tenante à une femme qui, tant de fois, avait manifesté des vertus toutes viriles, et avait mérité d'être chargée de missions importantes, qui exigeaient autant de discrétion que de courage et de prudence. On se rendit aussitôt près de madame de Xaintrailles, pour lui faire part de la décision de la loge, et lui demander si elle acceptait une faveur sans exemple jusqu'alors. Sa réponse fut affirmative. « Je suis homme pour mon pays, dit-elle ; je serai homme pour mes frères. » La réception eut lieu; et, depuis cette époque, madame de Xaintrailles assista souvent aux travaux des loges. » 
     
    On constate que les deux versions de ce même événement diffèrent légèrement sur la forme. Pour Bésuchet de Saunois, Madame Xaintrailles devait être initiée mais dans le cadre de la maçonnerie d'adoption. C'est parce qu'elle s'est présentée en avance et en uniforme de militaire, au moment où la "loge des hommes" se réunissait, qu'elle est devenue soudainement un sujet de débat et que la question de son initiation à la franc-maçonnerie s'est alors posée. Bésuchet impute principalement la responsabilité de cette décision au vénérable Cuvelier. Il précise qu'il y a eu un débat contradictoire nourri au sein de la loge. Cette histoire s'est produite sous le Consulat, entre 1800 et 1804, puisque Bésuchet fait explicitement référence au Premier consul, donc à Napoléon Bonaparte. Bègue-Clavel, lui, précise que Madame Xintrailles fut initiée mais dans l'enthousiasme général et sans faire référence explicitement à Cuvelier et à un débat contradictoire au sein de la loge.
     
    Bésuchet et Bègue-Clavel, ne donnent cependant aucun élément précis sur la récipiendaire. On connait pourtant son identité. Il s'agit vraisemblablement de la prussienne Marie-Henriette Heiniken. En 1790, cette berlinoise fit la connaissance du général Antoine Charles Dominique Lauthier-Xaintrailles (1769-1833) dont elle devint la maîtresse, puis l'aide de camp en 1793 lorsque celui-ci fut nommé général. Elle connut la notoriété non seulement pour avoir porté l'uniforme mais aussi pour s'être distinguée, à maintes reprises, sur le champ de bataille. Elle reprit aux Prussiens un parc d'artillerie, arrêta la révolte de la 44ème demi-brigade, sauva le 11ème bataillon du Doubs et un gros détachement de gendarmerie. Elle préserva des horreurs de la guerre les habitants d'Edenhoffen et se dévoua auprès des soldats blessés. Elle se fit appeler par le nom de son amant dans l'espoir qu'il accepte un jour de l'épouser (cf. Léon Hennet, Madame Xaintrailles, chef d'escadron, aide de camp, Carnet de la sabretache: revue d'histoire militaire: rétrospective: Mme Xaintrailles, Paris, Sabretache, 1906, pp 355-356). Mais elle fut pourtant abandonnée par le général Xaintrailles. Le Premier consul Bonaparte la chargea alors d'une mission confidentielle en Egypte. Elle obtint une pension en 1814 qui lui fut retirée à la chute de l'Empire. Elle mourut dans la pauvreté en 1818.
     
    Cependant, il ne faut pas se méprendre. Le cas de Madame Xaintrailles, si extraordinaire soit-il, n'est pas aussi isolé que ce qu'on pourrait penser. En effet, à la fin du XVIIIème siècle, les femmes soldats n'étaient pas rares. Bègue-Clavel l'a d'ailleurs souligné en faisant allusion aux demoiselles Fernig et aux autres héroïnes républicaines. Certaines de ces femmes se travestissaient en hommes. Comme le remarque Jean-Clément Martin (cf. Travestissements, impostures et la communauté historienne - À propos des femmes soldats de la Révolution et de l’Empire, Politix, Volume 19 - n° 74/2006, p. 31-48) : "Ces femmes soldats ont profité de la liberté donnée par la Révolution – surtout entre 1791 et 1794 – qui permet à tous les individus d’inventer leur vie, quels que soient les statuts et les convictions." Si nombre d'entre elles ont porté l'uniforme, c'est plus par un souci d'affirmation individuelle, dans le cadre d'un parcours de vie singulier, que par un désir conscient et systématique de renverser le système patriarcal.
     
    Par conséquent, on ne peut pas déduire de l'histoire racontée par Bésuchet de Saunois et Bègue-Clavel je ne sais quel message en faveur de l'émancipation des femmes et de leur entrée en franc-maçonnerie. Il est impossible, à mon avis, de lui attribuer pareille signification. D'une certaine manière, celle-ci semble confirmer ce que j'avais écrit, en février 2015 ici même sur ce blog, au sujet de Mrs St Leger Aldworth. En effet, à l'instar de la jeune aristocrate irlandaise, Mme Xaintrailles a été considérée symboliquement comme un homme parce que des circonstances particulières avaient exigé que la loge prît une décision urgente à son égard (« Je suis homme pour mon pays ; je serai homme pour mes frères. »). La femme était dans la salle des Pas Perdus, en uniforme de chef d'escadron, donc travesti en homme. Son identité, en fin de compte, ne fut découverte que lorsqu'on lui demanda de justifier sa qualité maçonnique, c'est-à-dire juste avant d'entrer dans le Temple. Sa ponctualité aux travaux a confirmé chez elle d'étranges vertus viriles (désolé pour le cliché des femmes toujours en retard ; je ne fais que reprendre Bésuchet et Bègue-Clavel). La loge des Frères artistes fut obligée de débattre de ce cas extraordinaire, comme le fit la loge du Vicomte de Doneraile quasiment cent ans plus tôt. Elle décida alors d'initier la femme sur le champ.
     
    Parlons de cette loge justement. On a des informations assez précises à son sujet. Si l'on s'en réfère à Bésuchet de Saunois, la loge des Frères artistes a été fondée le 22 juin 1797 (22ème jour du 4ème mois 5797) à l'orient de Paris. Elle a été présidée par Jean-Guillaume Cuvelier de Trie (1766-1824), avocat mais surtout homme de lettres et de théâtre dont le surnom était, toujours selon Bésuchet, le "Corneille des boulevards" (sic). Il s'agissait donc d'un auteur de seconde, voire de troisième catégorie, qui n'avait sans doute pas le talent nécessaire pour marquer les Belles Lettres de son empreinte. Mais il semble en tout cas que l'homme avait une imagination féconde puisqu'il créa, en 1801 et à partir de la loge des Frères artistes, l'ordre sacré des Sophisiens, mélange très improbable (mais très en vogue à l'époque) de franc-maçonnerie et d'égyptomanie.
     
    Il semble que cette loge était encore en activités en 1829 lors de la parution du livre de Bésuchet de Saunois. Celui-ci note en effet :
     
    "Cette respectable loge conserve encore aujourd'hui un rang distingué parmi les ateliers de la capitale. Elle a été présidée depuis quelques années par les frères Fauchet et Bouilly, aujourd'hui (1828) orateurs du Grand Orient." (cf. Précis historique, op. cit., Tome 1, éd. 1829, pp. 99 et 100).
     
    Dans l'annuaire qui figure au tome 1 de son ouvrage, Bésuchet de Saunois a même pris soin de préciser qu'un chapitre était souchée sur la loge des Frères artistes, ce qui confirme qu'il s'agissait incontestablement d'un atelier important.
     
    Alors, me direz-vous, l'initiation de la Xaintrailles a-t-elle vraiment eu lieu ou bien s'agit-il au contraire d'une légende ? Je n'ai évidemment pas la réponse à cette question. Pour tenter de résoudre l'énigme ou tenter d'approcher une certaine forme de vérité, il faudrait se rendre au fonds maçonnique de la Bibliothèque nationale de France pour éplucher soigneusement les archives de la loge des Frères artistes. Si cet événement a eu lieu, il est impensable de ne pas en retrouver la trace dans les archives de cette loge si tant est qu'elles aient été parfaitement bien conservées. Malgré tout, j'éprouve à l'égard de l'initiation maçonnique de Mme Xaintrailles les mêmes doutes que pour l'initiation de Mrs St Leger Aldworth ou de Mrs Beaton pour la bonne et simple raison que j'ai beaucoup de peine à croire que Madame Xaintrailles ait de son vivant si peu attiré l'attention de ses contemporains en maçonnerie qu'on n'en ait parlé guère ailleurs que dans les ouvrages de Bésuchet de Saunois et Bègue-Clavel. Je me dis que cet événement a tout aussi bien pu sortir tout droit de l'imagination fertile de Cuvelier de Trie. En effet, quand on a une aptitude à inventer et à écrire des histoires, quand de surcroît on pousse le vice à créer un ordre fantaisiste et pseudo initiatique, il est alors tout à fait possible d'inventer l'initiation d'une femme de général révolutionnaire.
  • Quelques brèves réflexions sur les rites d'adoption et la séparation des sexes en franc-maçonnerie

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    rites d'adoption,mixité,femmes,franc-maçonnerie,hommesLa franc-maçonnerie est venue indirectement aux femmes par le biais des rites maçonniques d'adoption. Ces rites mériteraient certainement une étude approfondie (1) loin des clichés auxquels la méconnaissance et les revendications sociales en matière d’égalité des sexes (revendications justifiées, là n’est pas la question) les ont progressivement et irrémédiablement réduits (2). Ils ouvraient en tout cas la porte sur un univers d’une grande richesse mais dont la raison d’être a été perdue à cause notamment de l’idée selon laquelle les sexes sont égaux. Or, nous savons précisément qu'ils ne le sont pas, notamment en raison de leurs différences biologiques (ex : l'homme a une force physique plus importante ; la femme peut enfanter, etc.). Le problème est que l’on a tôt fait de déduire de ces différences une volonté masculine d’asservissement de la gens féminine (même s'il est indéniable que les femmes ont longtemps vécu sous la tutelle juridique, économique et sociale des hommes). La différence biologique est hélas souvent perçue et analysée sous l’angle d’un rapport de force, d’une lutte pour la domination de l’autre sexe.

    La séparation des sexes en franc-maçonnerie est souvent mal comprise du plus grand nombre. Elle traduit pourtant simplement l'idée selon laquelle la relation avec l’autre sexe est superflue en des lieux et en des instants donnés. Pour le dire autrement, cette séparation permet de prendre conscience d’une différence. Elle créé une rupture qui permet à cette différence de s’incarner et de se vivre. Dans les loges maçonniques, les pairs et pères engendrent symboliquement leurs fils alors que les femmes, elles, ont cette possibilité naturelle d'enfanter. La loge exprime cette différence. L’homme engendre hors de lui, la femme en elle-même. Ce que l’homme ne peut modeler au-dedans de lui, il le fait au dehors : il construit. Il trace des plans, il se figure ou il visualise symboliquement des temples pour pénétrer son monde intérieur. Et il incite son frère à faire de même. Il se rêve conquérant, maître, chevalier, que sais-je d’autre, pour se livrer en réalité à de bien modestes (mais nécessaires) combats intimes : canaliser sa force brutale par un apprentissage, s’améliorer et, partant, imaginer qu’il est possible d’améliorer le monde. « Tu seras un homme mon fils » disait Rudyard Kipling en conclusion de sa liste de recommandations poétiques. Rudyard parlait à ce fils abstrait et, à travers lui, à une humanité rêvée. 

    Maintenant, je n’idéalise pas non plus. Je sais bien qu’il existe des maçons qui se satisfont de réactions machistes. Mais, dans le fond, ils ne sont pas plus méprisables que ne le sont des frères qui vont porter dans les loges masculines le flambeau de la mixité institutionnelle moins parce qu’ils y voient une nécessité absolue que parce qu’ils partagent la vie d’une sœur très revendicative. Ils essaient d’acheter en loge la paix de leurs ménages sans penser à leurs frères qui vivent seuls ou avec une profane.

    Le féminin n’est pas totalement évacué. En loge, il est simplement anecdotique. Entendons par là que s’il peut apparaître dans certains symboles (ex : la lune que l'on cite souvent), sa place demeure résiduaire dans l’œuvre maçonnique où la construction initiatique prend appui sur l’engagement du corps physique (la construction extérieure d’un Temple, le maniement d’outils, l’application de la force mesurée sur la matière brute, etc.). Meurtre, vengeance, idéal chevaleresque, force et douceur, justice et injustice, dévouement et bienfaisance, tous ces éléments s’entremêlent dans la confrontation successive de l'initié à des psychodrames où la femme ne tient aucun rôle (3).

    Les rites d’adoption ouvraient donc un chemin. Ce chemin a très vite été abandonné. La voie de l’imitation a été privilégiée, principalement pour des raisons politiques et sociales. Cette voie de l'imitation - les femmes font comme les hommes - est maintenant si développée qu'elle postule un indifférentisme politiquement correct. C’est une option. Ce n’est pas la mienne.

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    (1) On lira avec profit A. Doré, Vérités et Légendes de l'histoire maçonnique, pp. 103 et suiv. consacrées à la maçonnerie des dames et à une étude des grades et rituels des loges d'adoption. Quant à l'initiation des premières francs-maçonnes, Elizabeth Aldworth St Leger et Mrs Beaton, je n'y reviendrai pas ici.

    (2) C'est ce qui explique, par exemple, qu'un journaliste d'un grand hebdomadaire français - jamais en retard dès lors qu'il s'agit de proférer des énormités sur la franc-maçonnerie qu'il ne connaît d'ailleurs que de façon livresque et polémique - a cru malin d'écrire récemment : "Le machisme ordinaire est si présent en loge, dans la bouche ou le comportement de frères de base ou de certains grands maîtres." On peut se demander comment ce monsieur, profane de surcroît, est capable de mesurer le "machisme ordinaire" en loge et d'y apporter une appréciation. 

    (3) Il y a pourtant de nombreuses figures féminines mythiques qui n'ont rien à envier à la figure tutélaire d’un Hiram. Je songe à Pénélope, à Ariane, à Médée, à Hélène, à Nausicaa, etc. ou bien, si l’on tient à rester dans un cadre biblique, Eve, Myriam, Sarah ou Ruth ou encore Vasthi l’insoumise.