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fédérés

  • Du rassemblement au Père Lachaise

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    ob_842f51_ob-62585d-godf-1er-mai.jpgLa « traditionnelle » manifestation du Père Lachaise étant annoncée sur de nombreux blogs maçonniques, je vais donc en profiter pour rappeler quelques notes écrites sur le sujet.

    Cette manifestation, il faut le redire, repose sur une lecture romantique de la Commune de Paris. Elle entretient une mythologie, de nature essentiellement politique, destinée à faire croire que la franc-maçonnerie tout entière aurait soutenu les insurgés. Ce qui est évidemment faux.

    La Commune de Paris était à l'origine un mouvement communal qui réclamait pour la Capitale un statut similaire aux autres communes françaises, notamment le droit pour les parisiens de pouvoir élire librement un conseil municipal. Puis, elle est devenue très vite un mouvement patriotique de refus de la défaite face à la Prusse avant d'être subvertie par des éléments révolutionnaires d'extrême gauche qui l'ont entraînée dans une impasse politique à l'issue tragique.

     

  • Les Francs-Maçons et la Commune de Paris. Quelques vérités complémentaires.

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    Le F Contremoulin a récemment annoncé sur son blog la manifestation traditionnelle de la franc-maçonnerie parisienne devant le Mur des Fédérés, au cimetière du Père Lachaise, le 1er mai prochain. C'est donc une excellente occasion, pour moi, de revenir brièvement dans cette note sur le rôle des francs-maçons durant la Commune de Paris. Je voudrais citer ici quelques passages du livre en quatre tomes du profane Maxime Du Camp (1822-1894), Les Convulsions de Paris, qui fut un témoin direct de la Commune (1). Dans le tome IV de son ouvrage, l'académicien consacre une sous-section entière du chapitre 1 à "la manifestation des francs-maçons", épisode bien connu où les délégués des loges maçonniques se sont rendus sur les remparts de la Capitale pour y planter leurs bannières.

    Je connais les vifs reproches qui ont été formulés à l'encontre de cet ouvrage. Notamment ceux du F allemand Michael Georg Conrad (1846-1927), historien, francophile, et que je crois digne de foi parce qu'il a rejeté aussi bien les violences des communards que la répression brutale du soulèvement populaire par les Versaillais. Conrad considérait le livre de Du Camp comme un pamphlet misérable, une oeuvre de mensonge et de rancune réactionnaire (2). Mais la sincérité des reproches du F Conrad ne minore pas pour autant le témoignage de Du Camp qu'il faut lire parce que celui-ci apporte une vision différente de la vulgate que l'on a l'habitude d'entendre aujourd'hui. Quand on lit Du Camp, on se rend compte qu'il est loin d'être hostile à la franc-maçonnerie. Son ton n'est pas non plus celui d'un pamphlétaire et d'un réactionnaire rancunier, mais d'un témoin qui ne partageait pas les orientations politiques des meneurs les plus extrêmes. Et quand on lit Maxime Du Camp, on se surprend à penser que son témoignage est probablement bien plus proche de la réalité historique que la légende dorée des francs-maçons sous la Commune colportée aujourd'hui.

    Que dit Maxime Du Camp dans son livre ? Il dit que la franc-maçonnerie n'a jamais soutenu la Commune. Il prétend au contraire que la Commune, par l'intermédiaire de certains FF, a tenté de compromettre la franc-maçonnerie pour la rendre solidaire du mouvement insurrectionnel. Maxime Du Camp revient ainsi sur l'entrevue qui a eu lieu à Versailles, le 11 avril 1871 entre Adolphe Thiers, chef du pouvoir exécutif, et "quelques francs-maçons agissant individuellement." 

    Voici ce qu'il écrit :

    "M. Thiers leur fit observer, en outre, qu'ils n'étaient munis d'aucun mandat régulier et qu'il les avait reçus parce qu'il se refusait à dire à personne qu'elles étaient ses intentions et sa ferme volonté. les francs-maçons, qui s'étaient délégués eux-mêmes, revinrent un peu penauds et rendirent compte à leurs loges. Celles-ci convoquèrent les membres des ateliers pour nommer une commission qui définirait le mandat dont les délégués devaient être officiellement chargés. C'est alors que les TCF de la Commune interviennent et imposent un mandat impératif qui est accepté par les délégués dans la séance du 21 avril : "1° Obtenir un armistice pour l'évacuation des villages bombardés ; 2° demander énergiquement à Versailles la paix basée sur le programme de la Commune, le seul qui puisse amener la paix définitive." En ne repoussant pas immédiatement ce mandat, les francs-maçons cessaient d'être des intermédiaires et devenaient des alliés de la Commune." (3)

    Selon Du Camp, un mandat aussi intransigeant ne pouvait aboutir qu'à l'échec et à la confrontation ultime. Comment Thiers pouvait-il accepter une paix basée sur le programme de la Commune ? Il n'y avait donc rien à négocier. Le 22 avril 1871, Thiers a donc opposé une fin de non-recevoir à la délégation de FF venue à Versailles qui en fut très irritée. C'est à ce moment là que, selon Maxime Du Camp, le processus de noyautage atteint son paroxysme. Les activistes de la Commune vont alors s'employer à parler au nom de la franc-maçonnerie tout entière.

    "[Les délégués] convoquèrent pour le 26 une assemblée plénière de tous les francs-maçons présents à Paris. C'est alors que la Commune s'empare, non pas de la franc-maçonnerie, mais du groupe libre penseur et dissident qui s'arrogeait le droit de la représenter. Au dessous de la convocation, on lisait la déclaration suivante : "En présence du refus du gouvernement de Versailles d'accepter les franchises municipales de Paris, les francs-maçons réunis en assemblée générale protestent et déclarent que, pour obtenir ces franchises, ils emploieront, à partir de ce jour, tous les moyens qui sont en leur pouvoir." Plusieurs délégués avaient refusé de signer cette provocation. Il pouvait convenir, en effet, à quelques hommes honorables d'intervenir dans une oeuvre d'apaisement mais ils répudiaient, par le seul fait de leur abstention, toute part, même indirecte, pris à la révolte. L'affiche était à peine placardée que les protestations se produisirent de toutes parts, individuelles et collectives. Un vénérable écrit : "Dans la voie nouvelle où s'est engagée la réunion maçonnique, il m'est impossible de la suivre. Il ne s'agit plus de conciliation ; on a délaissé le but humanitaire et patriotique que l'on poursuivait d'abord." (...) Les délégués savaient bien qu'ils ne représentaient pas la franc-maçonnerie et qu'ils ne représentaient qu'eux-mêmes." (4)

    C'est donc dans la plus grande illégalité maçonnique et dans le plus grand désordre que fut décidée la fameuse manifestation du 29 avril 1871 qui a abouti à ce qu'un millier de maçons, en décors, plantent des bannières de loges sur les remparts de Paris. Maxime Du Camp se montre sévère à l'égard de cette initiative :

    "Si les francs-maçons qui ont cru devoir se mêler à cette manifestation derrière laquelle se cachait une déclaration de guerre au gouvernement légal, se sont imaginé qu'ils ont produit une impression sérieuse sur la population de Paris, ils ont eu de grandes illusions. On en a ri et plus d'un quolibet les a salués au passage. On a parlé de leur nombre ; on a dit qu'ils étaient cinq mille. Ce chiffre est extraordinairement gonflé ; en le réduisant de moitié, on fera encore une large part à l'exagération." (5)

    Voilà pour l'essentiel ce que Maxime Du Camp dit dans son ouvrage au sujet de la manifestation des francs-maçons sous la Commune de Paris. On le voit, sa prose n'est point haineuse même si elle n'est pas dénuée, de temps en temps, de sévérité. Maxime Du Camp se montre au contraire étrangement bienveillant à l'égard de la franc-maçonnerie dont il ne fait pourtant pas partie. En tout cas son témoignage, d'après moi, a infiniment plus de valeur historique que beaucoup de récits dithyrambiques sur cette période troublée de notre histoire.

    En effet, Du Camp décrit un processus détestable toujours à l'oeuvre aujourd'hui. Quel est-il ? C'est le fait pour quelques uns de parler au nom de la franc-maçonnerie et de l'instrumentaliser à des fins politiques. C'est l'atteinte constante et répétée à la liberté de conscience des FF. J'en ai déjà donné quelques exemples récents dans le cadre de ce blog (cf. les 25 propositions dites "du GODF" ; les interventions intempestives du Grand Maître, les communiqués ineptes du collectif laïque, etc.). 

    Maxime Du Camp montre donc que la franc-maçonnerie n'est pas un bloc monolithique de gens qui pensent la même chose. Il rappelle utilement que tous les FF n'ont pas eu la même opinion sur les événements de la Commune. Les FF n'ont pas réagi de la même manière durant cette guerre civile. Du Camp montre qu'un groupe bien décidé, et plus ou moins organisé, peut aisément circonvenir l'Ordre maçonnique en parlant crânement à sa place. 

    Il faut aussi citer ce témoignage d'un F anonyme publié en 1871 qui exprime, en une soixantaine de pages, un sentiment similaire à celui de Maxime Du Camp. L'auteur écrit en introduction de son livre et en des termes beaucoup plus polémiques :

    "J'aime trop l'institution à laquelle j'appartiens pour ne pas chercher à prouver que si des maçons ont excité à la guerre civile, du moins la maçonnerie est étrangère à des violences qu'elle réprouve ;

    Et que ceux qui ont taché de sang le drapeau maçonnique étaient des meneurs et non des ouvriers du temple de Salomon.

    Nous sommes une société secrète pour faire le bien et non pour pousser au mal. Nos armes ne se chargent pas avec de la poudre et des balles et nous n'avons pas à accomplir une mission de bouchers.

    A d'autres la guerre, l'égorgement, la destruction ; à nous la paix, le travail et la fraternité.

    Ainsi donc : A chacun selon ses oeuvres." (6)

    Naturellement, il ne s'agit pas pour moi de critiquer en bloc la Commune de Paris. Il ne s'agit pas davantage de nier l'affreuse semaine sanglante et le martyre de milliers de fédérés massacrés par les Versaillais. Il ne s'agit pas non plus de minimiser la répression féroce qui s'est abattue sur les insurgés dans les années qui suivirent (condamnations à mort, déportation au bagne, exil, etc.). Non. Il s'agit plutôt de montrer que la réalité historique est infiniment plus complexe que la vision romantique (ou mythique si on veut être plus gentil) de la Commune que les obédiences maçonniques célèbrent chaque année au Père Lachaise devant le mur des fédérés dans l'indifférence, il faut bien le dire, de la majorité des FF de France.

    Pour terminer cette note, il me semble utile de citer in extenso cette circulaire du Conseil de l'Ordre diffusée le 29 mai 1871, soit un mois après la fameuse manifestation parisienne.  

    "Grand-Orient de France

    Suprême Conseil pour la France et les possessions françaises

    O de Paris, le 29 mai 1871 (EV)

    Aux RR Ateliers de l'Obédience.

    TTCCFF,

    Les criminels et douloureux événements dont Paris vient d'être le théâtre ont donné lieu, de la part d'un certain nombre de francs-maçons, à des actes qui ont ému à juste titre la franc-maçonnerie, non seulement en France, mais aussi à l'étranger. Ces actes, la conscience publique en a déjà fait justice. D'ailleurs, les principes de notre institution et ses lois interdisaient absolument les manifestations auxquelles s'est livré ce groupe de francs-maçons, ou soi-disant tels, recrutés pour la plupart on ne sait où, et dont la majeure partie, nous sommes heureux de la constater, n'appartenait pas à l'obédience du Grand-Orient de France.

    Il n'est pas dans les attributions du Conseil de l'Ordre de statuer sur des faits de cette nature, à moins d'en être régulièrement saisi, l'assemblée générale du Grand-Orient de France a seule qualité pour en connaître. Mais ce que nous tenons à déclarer bien haut, c'est que si le Grand-Orient de France n'a pu, par suite de la dissémination de ses membres, empêcher de pareils actes, il les a réprouvés et n'y a participé en aucune manière.

    Dès le 29 avril, le jour même où avaient lieu ces coupables manifestations, et avec l'immense regret de ne pas avoir agi plus vite, les membres du Conseil de l'Ordre adressaient à tous les présidents d'ateliers et faisaient insérer dans divers journaux une protestation contre les résolutions prises dans une assemblée de francs-maçons, au Châtelet ; la veille, une réunion nombreuse de Vénérables des loges de Paris avait également protesté et tenté d'empêcher ces manifestations. Tous ces efforts ont été vains et sont venus échouer contre des passions soulevées par des influences intéressées et perverses.

    Voilà, TTCCFF, ce qu'en l'absence du Grand-Maître les membres du Conseil de l'Ordre, présents à Paris, croient devoir, sans tarder, porter à la connaissance de tous les francs-maçons, afin que les actes qui vous ont émus restent tout entiers sous la responsabilité de ceux qui les ont commis, et qu'il soit bien constaté que la maçonnerie française, en tant que corps constitué, ne s'est pas écartée un seul instant des principes qui font sa force et des sages lois qui la régissent.

    Agréez, TTCCFF, l'assurance de nos sentiments fraternels.

    Les membres du Conseil de l'Ordre

    De Saint-Jean, Montanier, Bécourt, Galibert, Grain, Renaud, Poulle, Viennot, Portallier." (7)

    __________

    (1) Maxime Du Camp, Les Convulsions de Paris, Tome IV, La Commune à l'Hôtel de Ville, 6ème édition, Hachette et Cie, Paris, 1883.

    (2) Michel Durand, Michael Georg Conrad à Paris (1878-1882), "Années d'apprentissage" d'un intellectuel critique, coll. Convergences, éd. Peter Lang, Berne, 2004.

    (3) Maxime Du Camp, Les Convulsions de Paris, op.cit., pp. 52 et 53.

    (4) Ibid. pp. 54 et 55.

    (5) Ibid. pp. 59 et 60.

    (6)  Anonyme, Les Francs-Maçons et la Commune de Paris, Du rôle qu'a joué la franc-maçonnerie durant la guerre civile, E. Dentu libraire-éditeur, Paris, 1871. 

    (7) Ibid., pp 61 et 62.