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  • Madrid, un 20 novembre

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    Environ 200 personnes se sont rassemblées le 20 novembre 2016 place de l'Orient à Madrid afin de rendre hommage au dictateur Francisco Franco décédé le 20 novembre 1975. Les fascistes espagnols en ont profité pour célébrer le quatre-vingtième anniversaire de la mort du fondateur de la Phalange, José Antonio Primo de Rivera, exécuté à Alicante le 20 novembre 1936. Certains slogans faisaient directement allusion à ceux de la campagne de Donald J. Trump. Cette manifestation a été organisée par les mouvements d'extrême droite Fuerza NuevaMovimiento Católico Español et Falange y Democracia Nacional. A noter la présence d'une délégation italienne et française.

    Lire également : Les droits de l'homme selon Franco

  • Et si le 24 juin 1717 n'avait pas existé ?

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    Anthony Sayer, George Payne, Jean-Théophile Désaguliers, Roger Dachez, Andrew Prescott, Daniel Ligou, Richard Berman, Grande Bretagne, France, Europe, Franc-Maçonnerie, Histoire, Recherche, Origines, Mythe, 1717Les francs-maçons du monde entier, notamment les Britanniques, s'apprêtent à fêter l'an prochain le tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative. Il est en effet communément admis que quatre loges londoniennes se sont réunies en 1716 à l'auberge du Pommier (Apple-Tree Tavern), dans la Charles Street, à Covent-Garden dans le but, d'une part, de fonder ensemble et pour un temps limité (pro tempore) une Grande Loge et, d'autre part, de se placer à court terme sous l'autorité d'un même grand maître. Il est également communément admis que ces loges fondatrices ont tenu, le 24 juin 1717, la première assemblée annuelle de la Grande Loge et la première fête d'Ordre à l'auberge de l'Oie et le Gril (The Goose and Gridiron Tavern) située à St. Paul's Church-Yard. Avant le dîner, les frères choisirent de porter Anthony Sayer à la Grande Maîtrise et désignèrent les Grand Officiers de la Grande Loge. De provisoire la Grande Loge de Londres devint alors permanente. 

    Et si cet événement n'avait jamais eu lieu ? C'est ce que l'historien Roger Dachez indique sur son blog. De retour de Cambridge, il écrit :

    « Les conférences apportent parfois leur lot de surprises, de « scoops ». La conférence de clôture, présentée par le Pr Andrew Prescott, contenait une révélation de ce genre, assez bouleversante en cette année de célébration d’un tricentenaire : le 24 juin 1717…n’a sans doute jamais eu lieu ! »

    Pourtant s'agit-il vraiment d'une surprise ou d'un scoop ? A vrai dire non car beaucoup d'historiens avaient déjà des doutes depuis longtemps. Mais avant d'en venir au vif du sujet, je voudrais faire une toute petite remarque. Comme Roger Dachez est volontiers sévère à l'égard de la maçonnologie française, il ne me paraît pas inutile de signaler d'abord ce propos du professeur Richard Andrew Berman qui, de son côté, n'est pas spécialement tendre envers la maçonnologie britannique (cf. Freemasonry Today, n°35, automne 2016, revue de la Grande Loge Unie d'Angleterre, p. 61) :

    « Unfortunately there are only a few academic historians in England who consider Freemasonry a bona fide subject. It is quite different in continental Europe and the US, for example, where Freemasonry is not only studied academically but also benefits from dedicated lecturers and professors. I hope I can help to turn the tide in Britain. »

    ligou.jpgEt de souligner ensuite que la recherche universitaire française dans le domaine de la franc-maçonnerie en général et de ses origines en particulier est très loin d'être indigente même s'il n'est pas toujours évident pour les chercheurs français de consulter les sources anglaises. Je ne pense d'ailleurs pas être injurieux envers les chercheurs britanniques en disant qu'ils peuvent éprouver, de leur côté, des difficultés à consulter et à comprendre les archives maçonniques françaises rédigées dans notre langue du dix-huitième siècle.

    Ceci dit, revenons-en à la problématique du 24 juin 1717. Je voudrais rappeler ici cette observation du regretté Daniel Ligou (Les Constitutions d'Anderson, introduction, traduction et notes de Daniel Ligou, Edimaf, Paris, 1990, p. 43) :

    « Le gros reproche que nous ferions à notre pasteur est donc son silence sur le XVIIe et les débuts du XVIIIe siècle. Anderson - qui devait pourtant être renseigné, ou qui aurait pu se renseigner - est vraiment trop discret. Discrétion qui a permis les meilleures (ou les pires !) hypothèses sur le passage de l'opératif au spéculatif. Si Anderson avait parlé, bien des problèmes qui sont pour nous de faux problèmes n'auraient pas été posés. Mais pourquoi n'a-t-il pas parlé ? »

    Certes, on peut objecter que Daniel Ligou visait expressément ici la théorie de la transition plus que la réunion du 24 juin 1717 en tant que telle (Ligou ne remet d'ailleurs pas en cause son existence, op.cit., p. 19). Néanmoins, je pense qu'il avait fait preuve d'une certaine perspicacité en relevant le curieux silence du pasteur Anderson sur la franc-maçonnerie du début du dix-huitième siècle, c'est-à-dire sur la période 1701-1723. Comment ne pas s'étonner non plus de ne rien savoir du charpentier Jacob Lamball et du capitaine Joseph Elliot qui furent pourtant tous deux les premiers Grands Surveillants de la Grande Loge ?

    En fait, il faut attendre l'édition de 1738 pour que le pasteur Anderson, déjà malade, fasse enfin référence à cette tenue de fondation de la Grande Loge de Londres. Dans une thèse soutenue en 2010 à l'Université d'Exeter (Grande Bretagne) et intitulée The Architects of the Eighteenth Century - English Freemasonry, 1720-1740, le professeur Richard Andrew Berman est revenu sur le 24 juin 1717. L'universitaire n'a pas réfuté l'existence de la réunion du 24 juin 1717 mais il a toutefois remarqué que le pasteur James Anderson l'avait évoquée tardivement dans un but précis. Il s'agissait de montrer que les loges londoniennes avaient résolu, dès 1717, de choisir dans leur sein un grand maître dans l'attente de placer un aristocrate à leur tête. Il écrit (p. 196):

    « Anderson’s 1738 Constitutions stated that Grand Lodge was formed on 24 June 1717. The members of four lodges had convened at the Apple Tree tavern, each being known by the name of the tavern at which it met: the Apple Tree in Charles Street, Covent Garden; the Goose & Gridiron in St. Paul’s Churchyard; the Crown in Parker’s Lane, near Drury Lane; and the Rummer & Grapes in Channel Row, Westminster. Anderson wrote that these founding lodges resolved to choose a Grand Master from their own number « until they should have the Honour of a noble brother at their Head ». Given Montagu’s acceptance of the role in 1721, Anderson’s account may be correct; equally, his record of events may have offered a retrospective rationale and justification for Desaguliers and Folkes having persuaded Montagu to take the position. »

    berman.jpgLe duc John de Montagu fut en effet le premier aristocrate à présider la Grande Loge de Londres après les roturiers Anthony Sayer, George Payne et Jean-Théophile Désaguliers. Et c'est cet aristocrate qui commanda à Anderson les Constitutions de l'Ordre. La mention de la réunion du 24 juin 1717 poursuivait donc un objectif d'affirmation et de pérennisation de la jeune franc-maçonnerie dans la vie sociale et politique anglaise. Un message à usage interne en somme.

    Richard Berman précise cependant en note de bas de page que les archives des francs-maçons contemporains de l'événement sont muettes à ce sujet et qu'il n'existe aucune preuve matérielle de l'événement. 

    « It is not possible to verify the statement independently. However, there is no obvious reason for Anderson to have lied over a matter that would have been within the relatively recent experience of many in the relevant lodges. Nonetheless, other (albeit limited) contemporary records, for example, Stukeley, Family Memoirs, are silent on the issue. »

    Les plus vieilles sources documentaires de la « maçonnerie spéculative officielle » datent de 1723. Si la réunion du 24 juin 1717 n'avait jamais eu lieu, on peut aussi supposer que des contemporains d'Anderson n'auraient pas manqué de le relever et de le dénoncer. Or, comme je l'ai déjà montré, les critiques de l'édition de 1738 se sont principalement focalisées sur l'article premier des obligations et pas sur la naissance de la Grande Loge de Londres. 

    Durant des décennies, les historiens de la franc-maçonnerie ont donc pris acte des affirmations de James Anderson sans chercher à les remettre en cause. Pourtant, si ces auteurs avaient pris le temps de lire attentivement les textes fondateurs, notamment leurs versions successives, ils auraient pu être éventuellement saisis d'un doute. Quand on prend par exemple la version des Constitutions d'Anderson telles que La Tierce les a traduites et diffusées auprès des loges françaises en 1743, on ne peut qu'être frappé par les différences relatives à l'histoire mythique de l'Ordre. La Tierce fait l'impasse sur la tenue du 24 juin 1717, qu'il ne semble manifestement pas connaître, pour se concentrer essentiellement, et avec force détails, sur la vie de la franc-maçonnerie sous la Rome antique. Ce qui, reconnaissons-le, est pour le moins paradoxal : pourquoi La Tierce a-t-il longuement évoqué de prétendus faits ayant eu lieu il y a 2000 ans ? Pourquoi est-il resté silencieux sur un événement fondateur vieux d'une vingtaine d'années ? Pourtant La Tierce avait eu des contacts avec la maçonnerie anglaise et fréquenté la loge A l'enseigne du duc de Lorraine à l'orient de Londres (cf. Georg Franz Burkhard, Annalen der Loge zur Einigkeit, 1842, Frankfurt am Main, 1842, p.8).

    2226946352.jpgIl n'y a donc pas à proprement parler de « surprise » ou de « scoop ». Le ver était déjà dans le fruit si je puis dire. En effet, en l'absence de preuves matérielles, on devait de toute façon considérer la réalité de l'événement avec prudence. Et ce d'autant plus que la presse anglaise de l'époque n'en avait jamais fait état. Richard Berman montre en effet que la presse anglaise n'a commencé à s'intéresser à la franc-maçonnerie qu'à partir de 1721. Les journaux ont fini par être intrigués par cette mystérieuse confrérie rassemblant des aristocrates et des gentlemen dans des tavernes du centre de Londres. Il cite notamment l'édition du 1er juillet 1721 du Weekly Journal or Saturday's Post qui relate la visite du Duc de Montagu à une réunion maçonnique à Stationers' Hall. La « couverture médiatique » de la franc-maçonnerie est donc née en 1721. Depuis, la presse n'a jamais cessé de s'y intéresser au point d'en faire l'un de ses marronniers favoris.

    Il semble aujourd'hui que le professeur Andrew Prescott ait apporté aux chercheurs du monde entier de nouveaux éléments sur le 24 juin 1717. J'attends donc avec impatience que Roger Dachez fasse le compte rendu de la conférence de l'universitaire écossais.

    ___________________

    Le 24 juin 1717 selon les Constitutions d'Anderson (édition de 1738)

    « Le Roi George Ier entra dans Londres le 20 Sept. 1714. Et après que la Rebellion fut terminée A. D. 1716, les quelques Loges de Londres se trouvant elles-mêmes négligées par Sir Christopher Wren, pensèrent qu’il était bon de s’unir et d’avoir un Grand Maître comme Centre d’Union et d’Harmonie, voici les Loges qui se réunirent,
    1. At the Goose and Gridiron (A l’oie et le Gril) Brasserie à St. Paul's Church-Yard.
    2. At the Crown (A la Couronne) Brasserie à Parker's Lane près de Drury Lane.
    3. At the Apple-Tree (Au Pommier) Taverne sur Charles-street, Covent-Garden.
    4. At the Rummer and Grape (A la Coupe et au Raisin) Taverne sur Channel-Row, Westminster.
    Celles-ci et quelques autres anciens Frères se réunirent à la dite Apple-Tree, et ayant porté en chaire le plus ancien Maître Maçon (aujourd’hui Maître de Loge) ils constituèrent eux-mêmes une Grande Loge pro Tempore en Due Forme, et dans les meilleurs délais, ranimèrent la Conférence Trimestrielle des Officiers de Loges (appelée GRANDE LOGE), décidèrent de tenir l’Assemblée Annuelle et Fête et ensuite de choisir un Grand Maître parmi eux, jusqu’à ce qu’ils aient l’Honneur d’avoir un Frère Noble à leur tête.
    En conséquence, le Jour de la Saint Jean-Baptiste, la 3ème année du roi George Ier A. D. 1717, l’Assemblée et Fête des Maçons Francs et Acceptés était tenue à la pré-citée Brasserie Goose and Gridiron.
    Avant le dîner, le plus ancien Maître (aujourd’hui Maître de Loge) en chaire, proposa une liste de Candidats appropriés ; et les Frères élirent à une majorité de mains levées M. Anthony Sayer, Gentleman, Grand Maître des Maçons (M. Jacob Lamball, Charpentier, Capt. Joseph Elliot, Grands Surveillants) qui fut dans les meilleurs délais investi avec les Insignes de l’Office et du Pouvoir par le dit plus ancien Maître, et installé, fut félicité par l’Assemblée qui lui rendit l’Hommage.
    Sayer, Grand Maître, commanda aux Maîtres et Surveillants des Loges de se réunir avec les Grands Officiers chaque Trimestre en Conférence, à l’Endroit qu’il leur désignera dans la convocation envoyée par le Tuileur. »

  • Grande Loge de France (suite et fin)

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    GLDF.jpgJe viens de recevoir un gentil message d'un membre de la Grande Loge de France manifestement chagriné que je sois venu en appui d'un texte écrit par un « collège des invisibles » (dont je ne connais aucun des membres) et publié sur le blog de La Maçonne.

    Ce frère m'indique notamment ceci :

    « Pour ce qui concerne la GLDF, merci de vous y intéresser, je ne commenterais pas vos dires, mais je soulignerai simplement que TOUT ce qui s'est fait ces dernières années a été voté par les convents à une majorité de plus de 80% des délégués des loges... au moins. Que l'orientation prise par mon obédience ne convienne pas à certaines « sensibilités », je peux tout à fait le concevoir, mais il parait évident qu'elle correspond au désir d'une large majorité de frères.. . Quand à ramener « l'esprit » de l'obédience à celui qu'il était au temps de notre dernière guerre des religions, cela me parait aussi abusif que de ramener le GODF à l'esprit de godillot du pouvoir qui a été le sien à certains moments de son histoire (...). »

    Je souhaiterais, sans polémiquer, rappeler les points suivants :

    1°) On peut prendre de très mauvaises décisions même à 80% de majorité. Ce faisant, il ne s'agit pas d'un jugement de valeur de ma part mais d'une réalité que les instances de la Grande Loge de France ont fini par admettre en renonçant à poursuivre des démarches illusoires de reconnaissance auprès de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Je comprends que ces instances aient tenté un rapprochement avec Londres en spéculant sur les déboires de la Grande Loge Nationale Française. Ça fait tellement longtemps qu'elles y travaillent. Elles ont voulu profiter de l'aubaine.

    2°) Il est un fait que la Grande Loge de France - obnubilée par les promesses inconsidérées de quelques Grandes Loges européennes - a cru pouvoir obtenir cette reconnaissance dans le cadre d'une chimérique confédération maçonnique de France. Dans ce but, elle s'est progressivement marginalisée en France au cours des dernières années, par exemple en se désolidarisant de l'Institut Maçonnique de France et du Salon du Livre Maçonnique de Paris ou en édictant une circulaire, pour le moins singulière, sur les intervisites. Je me souviens que cette situation avait créé un certain émoi parmi les frères de la Grande Loge de France. Dans quelle proportion ? Je l'ignore. Suffisamment en tout cas pour qu'il se remarque.

    3°) A titre personnel, j'ai toujours pris soin de pas commenter outre mesure les décisions d'une obédience à laquelle je n'appartiens pas. Ainsi je ne me rappelle pas de m'être particulièrement alarmé de la constitution de la confédération maçonnique de France, probablement parce que j'étais déjà convaincu, comme Michel Barrat, que la montagne accoucherait inévitablement d'une souris. Par ailleurs, il m'est même arrivé de défendre Marc Henry (que je n'ai jamais rencontré) sur ce blog.

    4°) Je n'ai jamais eu l'intention de réduire l'esprit de la Grande Loge de France à la « Belle Epoque », période au cours de laquelle la franc-maçonnerie française fut particulièrement impliquée dans les débats politiques, économiques et sociaux. C'eût été absurde bien entendu. Une obédience évolue avec le temps. En revanche, j'ai voulu rappeler dans ma note, au travers d'Henri Brisson et d'Hégésippe Légitimus, que la réflexion sur des sujets dits « profanes » a toujours fait partie de l'histoire de la Grande Loge de France et qu'elle n'est pas illégitime. Je renvoie également les lecteurs à l'éloge funèbre de Frédéric Desmons par Gustave Mesureur. Il m'a toujours paru utile de rappeler ce passé là car je sais que certains frères de la Grande Loge de France ont tendance à vouloir le gommer ou l'atténuer fortement.

    Pour conclure, je tiens à dire que je n'ai aucun souci particulier avec la Grande Loge de France.

  • Les francs-maçons et le manifeste des 93

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    Suite au déclenchement de la première guerre mondiale, les convents des obédiences maçonniques n'ont pu avoir lieu, comme d'habitude, au mois de septembre. Ils ont été ajournés sine die. Le Grand Orient de France (GODF) a néanmoins convoqué les délégués des loges de la région parisienne pour une réunion exceptionnelle, le 8 novembre 1914, en son siège du 16 rue Cadet à Paris. Il s'agissait pour la plus ancienne obédience maçonnique française de s'organiser en cette sombre période et, notamment, de manifester sa solidarité à l'égard des frères appelés à faire leur devoir sous les drapeaux. C'est ainsi qu'une caisse de secours, un comité du travail, un bureau de placement et un service de repas ont été mis en place pour les frères et leurs familles. Mais cette réunion a été également l'occasion pour les francs-maçons présents de réagir à l'Appel des intellectuels allemands aux nations civilisées.

    Ce texte, publié le 4 octobre 1914, a été signé par 93 intellectuels d'outre-Rhin parmi lesquels le physicien Max Planck, le juriste Franz von Liszt (le cousin germain du célèbre compositeur), le chimiste Adolf von Bayaer, le musicien Siegfried Wagner (le fils du grand Wagner) ou encore, pour citer un autre exemple, le sculpteur Adolf von Hildebrand. Cet appel, connu également sous le nom de Manifeste des 93, a été rédigé pour soutenir le Kaiser Guillaume II et réfuter les exactions commises par l'armée allemande lors de l'invasion de la Belgique.

    Citons-en un extrait :

    "Il n'est pas vrai que l'Allemagne ait provoqué cette guerre. Ni le peuple, ni le Gouvernement, ni l'empereur allemand ne l'ont voulue. Jusqu'au dernier moment, jusqu'aux limites du possible, l'Allemagne a lutté pour le maintien de la paix. Le monde entier n'a qu'à juger d'après les preuves que lui fournissent les documents authentiques. Maintes fois pendant son règne de vingt-six ans, Guillaume II a sauvegardé la paix, fait que maintes fois nos ennemis mêmes ont reconnu (...) Il n'est pas vrai que nous avons violé criminellement la neutralité de la Belgique. Nous avons la preuve irrécusable que la France et l'Angleterre, sûres de la connivence de la Belgique, étaient résolues à violer elles-mêmes cette neutralité. De la part de notre patrie, c'eût été commettre un suicide que de ne pas prendre les devants."

    On voit que l'appel invoque des "preuves irrécusables" qu'il se garde bien de produire. Il se borne simplement à nier vigoureusement les accusations portées contre l'Allemagne et à rejeter, sans nuance, la faute sur les nations ennemies. Et, malheureusement, il n'est pas non plus exempt de racisme.

    "Ceux qui s'allient aux Russes et aux Serbes, et qui ne craignent pas d'exciter des mongols et des nègres contre la race blanche, offrant ainsi au monde civilisé le spectacle le plus honteux qu'on puisse imaginer, sont certainement les derniers qui aient le droit de prétendre au rôle de défenseurs de la civilisation européenne."

    Les frères du Grand Orient de France ont très mal ressenti le Manifeste des 93. Il faut dire qu'il est d'une étonnante médiocrité eu égard aux qualités des signataires. Comment se fait-il que l'érudition et les talents les plus divers se mettent ainsi au service de la propagande la plus vile ? Comment expliquer pareille situation dans cette Europe de la science et des arts, qui de surcroît se targue volontiers d'être la lumière du monde et l'avant-garde de l'humanité ? Il est certes légitime d'aimer son pays et de vouloir le défendre aussi bien par les armes que par les idées, mais cette inclination naturelle, que l'on peut avoir à l'égard de sa terre, justifie-t-elle les discours nationalistes les plus serviles ?

    "C'est avec un sentiment de profonde tristesse que [la franc-maçonnerie] a vu l'élite intellectuelle de l'Allemagne sanctionner les plus abominables excès d'une barbarie qui n'est plus de notre temps. En lisant cette déclaration (...) on se demande si la pensée civilisatrice qui était la gloire de l'occident n'a pas sombré dans une sorte de philosophie de la guerre que l'on croyait à jamais disparue.

    Les plus grands penseurs de l'Allemagne, hommes d'Etat, savants, philosophes, poètes, artistes, se sont groupés pour faire de la force la plus étonnante apologie, mettant au second plan les conceptions séculaires de la civilisation et de la liberté humaine.

    [la franc-maçonnerie] flétrit tous ces penseurs qui ont mis leur génie, leur talent, au service d'une doctrine qui ferait de la force un dogme religieux et de la violence un dogme politique."

    Le texte voté par les délégués des loges parisiennes se contente d'accuser l'élite allemande parce que celle-ci a commis l'imprudence de signer un appel stupide. Mais elle n'est pas la seule. Les francs-maçons auraient pu fustiger l'élite française qui, elle aussi, a délaissé les livres au profit des règlements militaires. Ils auraient pu également critiquer le manifeste du 21 octobre 1914 signé par une centaine de professeurs britanniques. Mais c'eût été prêter le flanc à la critique et exposer inutilement l'institution maçonnique à la vindicte des nationalistes qui s'étale dans la presse.

    Toutefois, il ne faut pas croire que toute l'élite intellectuelle européenne cautionne la guerre. Le débat est vif sur de nombreux sujets, notamment sur les origines de la guerre, sur les responsabilités des uns et des autres, sur le démantèlement de l'Allemagne en cas de victoire, etc. De nombreuses voix dissidentes, et non des moindres, se sont exprimées contre la guerre même si elles peinent à se faire entendre. En Allemagne, des intellectuels ont refusé de signer l'appel du 4 octobre comme par exemple le jeune physicien Albert Einstein. Les écrivains allemands Thomas et Heinrich Mann ou encore le dramaturge autrichien Stefan Zweig ont réaffirmé leur attachement à la paix comme les français Romain Rolland, Henri Barbusse, Théodore Ruyssen, Jules Romains et Léon Werth. Il en est de même en Italie avec le philosophe Benedetto Croce et en Grande Bretagne avec le mathématicien Bertrand Russel.

    Ces voix dissidentes ne doivent pas être étouffées par celles qui ont l'oreille approbatrice des gouvernements. Elle témoignent toutes du fait que l'humanisme européen n'est pas mort. Elles rappellent la nécessaire indépendance de l'esprit à propos de laquelle Jean Jaurès écrivait dès 1903 dans son Discours à la Jeunesse :

    "Mais un jour vient, et tout nous signifie qu’il est proche, où l’humanité est assez organisée, assez maîtresse d’elle-même pour pouvoir résoudre, par la raison, la négociation et le droit, les conflits de ses groupements et de ses forces. Et la guerre, détestable et grande tant qu’elle est nécessaire, est atroce et scélérate quand elle commence à paraître inutile (... )Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques."

    En attendant, en novembre 1914, Jaurès n'est plus. La guerre est là. La raison et la science, célébrées tout au long du siècle précédent, sont en train d'être dépassées par les forces de l'organisation et de la technique. Le nationalisme, originairement fondé sur un besoin d'émancipation des peuples opprimés, est en train de se retourner brutalement contre l'humanité tout entière.

    Comment peut-on encore parler du progrès de l'humanité alors que l'humanité semble disparaitre dans la barbarie d'une guerre mondiale ? La question se pose, mais personne n'a de réponses satisfaisantes à apporter. En novembre 1914, on est en train d'expérimenter physiquement, dans la douleur et les atrocités, un changement d'époque. Le basculement dans le XXe siècle est terriblement difficile. Justement, de quoi ce siècle sera-t-il fait ? La question, là aussi, se pose, mais personne non plus ne peut y répondre.