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etats-unis

  • La lumière brille aussi dans le Caucase mais dans un contexte géopolitique compliqué

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    russie,géorgie,france,grande bretagne,etats-unis,franc-maçonnerie,andrei bogdanov,achil ebralidzeUne petite note de géopolitique maçonnique pour ce dimanche 17 mai. Je vous emmène dans la région du Caucase sur les rives orientales de la Mer noire, en Géorgie.

    Le 14 mars dernier, la G∴L Georgie a été consacrée à Tbilissi. Elle a pour Grand Maître le F Archil Ebralidze qui, déjà, annonçait la couleur, en novembre 2013, dans le numéro 12 de la Gazette provinciale des francs-maçons de la province de Durham (Angleterre). Le F Ebralidze, alors membre de la RL Fawcett n°661 de Seaham, y annonce son intention de développer la franc-maçonnerie en Géorgie, où il est installé depuis 2007. Ce qui, soit dit en passant, est courageux et tout à son honneur car la Géorgie, comme toutes les anciennes terres soviétiques, a subi pendant des décennies une propagande antimaçonnique intense. Et le clergé orthodoxe local n'est pas spécialement réputé pour son ouverture d'esprit.

    Un passage de la lettre d'Ebralidze, en page 11, mérite d'être citée (je l'ai traduite) :

    "En 2008, j'ai rejoint la loge Aurora n°5 de la Grande Loge de Russie (...) Je suis maintenant passé maître et trésorier de la loge. Je suis parvenu à apporter la lumière maçonnique à deux de mes cousins, leurs garçons et mon beau-fils ainsi que d'un certain nombre de mes amis proches."

    Et c'est là qu'on se dit que c'est mal parti... Si cette GL de Géorgie a pour racine un homme qui parraine des membres de sa famille et quelques uns de ses amis proches, si cet homme est en plus bombardé Grand Maître quelques mois plus tard, alors le risque de donner naissance à une maçonnerie clanique est élevée avec toutes les dérives éventuelles que cela peut comporter.

    Remarquez, je ne veux pas faire de mauvais procès anticipés à nos FF Géorgiens mais disons que le contexte nourrit quand même le doute car la toute jeune GL de Georgie a été installée par la GL de Russie, elle-même sujette au clanisme politique. Cette dernière a pour GM le F Andrei Vladimirovich Bogdanov (rien à voir avec nos deux martiens hexagonaux). Bogdanov est un homme politique. Il préside l'ancien Parti démocratique de la Russie devenu aujourd'hui le parti de la Juste Cause. Bogdanov est un ultralibéral béât comme on peut l'être quand on a subi la planification soviétique. Il croit aux forces du marché comme on peut croire au GADLU (lui, manifestement, associe les deux).

    Le problème est que l'élection de Bogdanov à la tête de la GL de Russie en juin 2007 a donné lieu à une scission en 2008. Une minorité de l'Obédience a en effet considéré qu'il n'était pas sain, pour le développement harmonieux de la maçonnerie, que le F Bogdanov présente sa candidature à la présidence de la Russie en mars 2008 (il a fait royalement un peu plus de 1% des suffrages ; on se souvient que Dimitri Medvedev, poussé par Vladimir Poutine, a été confortablement élu avec 70% des voix). Il semble qu'on soit bien dans le cadre d'une maçonnerie clanique où les cadres de la GL de Russie sont aussi les cadres du mouvement Juste Cause. Les détracteurs de Bogdanov prétendent même que celui-ci est en réalité de mèche avec le pouvoir et qu'il joue en quelque sorte le rôle de l'idiot utile censé monter au monde entier que la Russie est démocratique et respecte les libertés publiques (c'est bien entendu un reproche de détracteur qu'il convient de considérer avec prudence).

    Je reviens à notre toute jeune GL de Géorgie. Je crois qu'elle a du souci à se faire avec une telle fée penchée sur son berceau, et ce d'autant plus qu'elle semble avoir été fondée dans la précipitation et dans un contexte des plus électriques. En effet, il convient de rappeler que le 8 février 2015, la GL d'Ukraine a installé une loge à Tbilissi. Il est très probable que la GL de Russie ait voulu signifier que la Géorgie était sa sphère d'influence et qu'il était hors de question qu'une obédience géorgienne puisse voir le jour en dehors de son intervention... Fonder une GL  en un mois... Chapeau !

    Rappelons tout de même - car le détail est amusant - que ce sont ces mêmes FF qui prétendent ne pas faire de la politique et représenter une maçonnerie de tradition. Ce qui est également cocasse, c'est l'extraordinaire passivité des obédiences anglo-saxonnes (britanniques et américaines pour l'essentiel) face à cette situation. Elles savent pourtant pertinemment que les dignitaires de ces pays ne sont "réguliers" que pour le carnet d'adresses.

    Ce qui est enfin paradoxal, et qui doit être souligné, c'est que les FF de ces pays renouent de plus en plus des liens fraternels avec les obédiences françaises prétendument irrégulières (le GODF ou la GLDF notamment) parce qu'ils rejettent toute instrumentalisation de l'Ordre maçonnique à des fins politiques ou d'affaires. Et le drame, c'est que ces obédiences françaises, obnubilées par la médiocrité des polémiques hexagonales, par exemple sur la CMF ou plus récemment encore sur les états d'âme d'Alain Graesel, semblent ne pas se rendre compte de ce mouvement d'insatisfaction et de cette demande de rapprochement...

  • De "l'image intellectuelle" de la franc-maçonnerie française

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    2226946352.jpgLire le blog de Roger Dachez est toujours un bonheur renouvelé. On en ressort toujours enrichi de nouvelles connaissances. Et sans doute a-t-il raison quand il écrit le 26 janvier dernier dans un billet consacré au 45e anniversaire de la revue Renaissance Traditionnelle :

    "Or tout cela [la recherche maçonnologique] ne suscite pas toujours l’enthousiasme massif des francs-maçons français, il faut bien le reconnaitre – pour aussitôt le déplorer. L’érudition fait parfois peur et, plus encore, le travail intellectuel rebute, et surtout on ne saisit pas toujours le caractère prioritaire de l’enquête historique pour éclairer « l’ésotérisme maçonnique ». Je ne reviendrai pas ici sur les dangers d’une exégèse aventureuse qui suppose qu’on peut interpréter des symboles sans rien connaître de leur contexte d’apparition, de leurs sources, des commentaires dont ils furent accompagnés au cours du temps, des mutations qu’ils ont pu subir. C’est en partie pourquoi la littérature maçonnique est si volontiers médiocre – au mieux –,  confuse – trop souvent –, et au pire, délirante. C’est aussi pour cette raison que, dans notre pays, à la différence  ce qu’on observe dans nombre d’autres pays européennes, le domaine maçonnique n’est pas considéré, dans les milieux académiques, comme un champ d’étude digne de ce nom…et que l’image intellectuelle de la maçonnerie est si dégradée…"

    Qu'il me soit permis toutefois de tempérer l'opinion de l'auteur dont l'anglophilie le conduit souvent à se montrer un peu trop sévère à l'égard de ce qui se passe en France. Je ne suis pas sûr que le franc-maçon britannique ou américain ou le franc-maçon belge "de base" ait un appétit de connaissances universitaires (dans le domaine maçonnologique bien entendu) plus développé que son homologue français. Je sais bien que la "masonic education" est développée chez nos amis anglo-saxons. Mais favorise-t-elle vraiment l'esprit critique alors qu'on constate simultanément le conservatisme arrogant dont font preuve les Grandes Loges régulières ? On peut en douter.

    Pour ma part, il m'est arrivé de fréquenter, dans les années 90, des séminaires de l'Institut des Religions et de la Laïcité (IERL) de l'Université libre de Bruxelles (ULB), mon alma mater. Je peux vous assurer qu'on était loin d'y retrouver des armadas d'étudiants francs-maçons pour suivre - même en auditeurs libres - les enseignements d'Hervé Hasquin, Luc Néfontaine, Anne Morelli ou Guy Haarscher, ces dignes successeurs de feu John Bartier. Je peux même vous dire qu'une majorité de francs-maçons d'outre-Quiévrain n'avait pas la moindre idée des riches apports scientifiques de la recherche belge à la maçonnologie.

    Je ne crois donc pas que "l'image intellectuelle de la maçonnerie" soit forcément plus flamboyante ailleurs en dépit de réalisations remarquables. C'est vrai qu'en Amérique ou en Belgique, la maçonnerie a été capable de créer des universités. Mais c'est sans doute aussi parce que ces créations s'inscrivaient dans des logiques institutionnelles propres à ces pays (cf. les notions de "community" aux Etats-Unis et de "pilarisation" en Belgique). En France, la maçonnerie n'a pas eu besoin de créer une université. Elle s'est plutôt bornée à oeuvrer dans le sens d'une meilleure diffusion des savoirs. Elle a ainsi combattu, de l'intérieur, la tutelle du clergé catholique sur l'enseignement. Elle a soutenu les scientifiques qui prônaient la libre recherche et l'indépendance d'esprit par rapport aux dogmes religieux. Elle a également souhaité que l'enseignement universitaire ne soit pas uniquement réservé à ceux qui en avaient les moyens financiers. Bref, elle a contribué à réformer les institutions universitaires existantes sans avoir eu besoin d'en créer une à son image.

    Il suffit de songer à ce que coûte une année dans une université britannique ou américaine pour relativiser les "mérites" de la franc-maçonnerie anglo-saxonne... Et du temps où j'étudiais en Belgique, les droits d'inscription étaient certes beaucoup moins élevés que de l'autre côté de la Manche et de l'Atlantique, mais ils tournaient quand même aux alentours de  25 000 francs belges (environ 750 €).  J'imagine enfin que les frères anglo-saxons sont confrontés, eux aussi, à l'enthousiasme créatif d'une certaine littérature mystico-ésotérique. Et je ne parle même pas de l'antimaçonnisme qui y est virulent. Allez sur Youtube. Le nombre de vidéos conspirationnistes d'origine américaine est hallucinant. Quant aux frères belges, c'est une certitude : ils lisent ce que nous lisons ; nous lisons ce qu'ils lisent. Comment ne pas rappeler ici qu'il existe entre eux et nous de très grandes affinités maçonniques, intellectuelles et philosophiques ? Eux savent aussi ce qu'est l'intolérance des clergés.

    Je réfute donc cette idée selon laquelle le maçon français se désintéresserait de la recherche maçonnologique et de toute étude sérieuse. L'image intellectuelle de la maçonnerie ne me parait pas aussi dégradée que Roger Dachez le prétend. A bien des égards même, la maçonnerie française est d'un dynamisme - certes parfois un peu brouillon - qui n'a rien à envier à celui qu'on peut trouver ailleurs sous d'autres latitudes. Et puis, je ne suis pas dupe non plus du petit monde de la recherche maçonnique qui cultive volontiers l'entre-soi. On retrouve d'ailleurs souvent les mêmes têtes de conférences en conférences, de colloques en colloques, d'interviews en interviews, de salons du livre en salons du livre, de documentaires télévisés en documentaires télévisés. Roger Dachez donc, mais aussi Pierre MollierAlain Bauer et Ludovic Marcos. Ou bien son éminence Alain Bernheim, le "Jean Daniel" de la maçonnerie, qui a su élever l'estime de soi à des hauteurs vertigineuses, ou encore le sulfureux Jean-Marc Vivenza, mais aussi "le chevalier" Jean-François Var, Irène Mainguy, Cécile Révauger ou encore Jean Solis.

    Ne voyez nulle ironie dans mes propos car j'admire sincèrement la plupart de ces frères et soeurs qui contribuent, chacun à leur manière, à une meilleure connaissance de la franc-maçonnerie. Encore faut-il qu'ils restent aussi à leur place et qu'ils n'oublient pas que la franc-maçonnerie ne se réduit pas à l'acquisition d'un savoir cumulatif dispensé par des clercs de la maçonnologie. Avant d'être un objet d'étude, la maçonnerie est surtout un art tout d'exécution. Pour le dire autrement, la maçonnerie est un "savoir-être" et un "savoir-faire". On peut avoir la tête bien pleine et rester un maçon médiocre. On peut ignorer beaucoup de choses tout en ayant compris l'essentiel que l'on peut exprimer dans la fermeté de caractère, dans l'altruisme et la philanthropie, dans la douceur et la bienveillance, dans la volonté de maintenir la cohésion d'une loge, etc. Ces chemins là ne sont pas à négliger. Si on les perd de vue, on se perd parce qu'ils témoignent de toutes les difficultés de l'initiation maçonnique.

    Au fond, je crois qu'un bon maçon est avant tout celui qui parvient à concilier la pensée et l'action. Autrement dit, c'est celui qui a la capacité d'agir en homme de pensée et de penser en homme d'action. C'est l'homme qui triomphe de la névrose. C'est celui qui vainc la procrastination et la velléité. Les maçons qui m'ont le plus marqué étaient loin d'être des érudits et des théoriciens. Certains d'entre eux n'avaient jamais ouvert de livres ou bien alors rarement et ne s'en cachaient d'ailleurs pas. Certains d'entre eux n'avaient pas eu l'opportunité de suivre des études. Quelques uns n'en avaient eu pas le temps, emportés par le tourbillon de la vie. Il s'agissait de petits employés, de commerçants, d'artisans, de retraités, de fonctionnaires, bref d'anonymes qui venaient en loge avec pour tout bagage leur bon sens, leur esprit de synthèse et de conciliation, leur expérience et la volonté de connaître son prochain pour travailler avec lui à l'avènement d'une humanité meilleure et plus éclairée. Ils raisonnaient. Ils agissaient. Ils vivaient. Ils ressentaient. Ils fraternisaient.

    Le peu que je sais de la maçonnerie, c'est bien à ces anonymes que je le dois. Les chercheurs et les écrivains prolifiques, eux, m'ont appris à conserver un esprit critique par rapport à la franc-maçonnerie, à me défier des gourous, des tribuns, des préjugés, et c'est vrai, de cette paresse qui, trop souvent, conduit nombre de maçons à négliger l'histoire de leur Ordre au profit d'un symbolisme fourre-tout ou d'interprétations erronées.

    3116658840.jpgEn conclusion, que Roger Dachez se rassure ! L'image intellectuelle de la maçonnerie française n'est ni meilleure ni plus dégradée qu'ailleurs. La maçonnerie française est bien vivante. Elle déploie ses activités dans des coins qu'il n'imagine pas. C'est "un bordel gaulois" comme me le répétait malicieusement feu Régis Blanchet (disparu il y a bientôt dix ans !). Ce "bordel gaulois" n'a rien d'un musée ou d'un déambulatoire où l'on parle à voix basse et où l'on compulse de vieux grimoires. C'est une rivière souterraine aux résurgences imprévisibles qui jaillissent dans un bruit de tonnerre et vous obligent à hausser la voix. Il est d'ailleurs inutile de lutter contre son courant. Il faut au contraire se laisser emporter et surprendre pour en tirer le meilleur parti de sa force.