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  • Fred Zeller franc-maçon, artiste peintre et militant au XXe siècle

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    zeller bio.jpgUne fois n'est pas coutume, je vais commencer par la fin  parce qu'elle éclaire les sentiments contradictoires de fascination et de répulsion que je peux éprouver à l'égard de Fred Zeller dont j'ai déjà évoqué le souvenir sur ce blog bien que je ne l'aie personnellement jamais rencontré. Denis Lefebvre conclut la petite biographique qu'il lui a consacrée en citant cet extrait de L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche (p. 128) :

    « Quichotte : le monde manque de chevaliers errants.
    Sancho : il y a pourtant bien des gens qui errent.
    Quichotte : Oui mais bien peu méritent le nom de chevalier.»

    Et Lefebvre de conclure : « Fred Zeller a été un chevalier. »

    Cette citation est particulièrement bien trouvée car le personnage de Don Quichotte, objet d'une multitude d'interprétations, est d'abord à mes yeux le symbole de l'homme travaillé par le désir de vivre en conformité avec ses idées. Alonso Quichano, nourri par ses nombreuses lectures de romans de chevalerie, s'est rêvé chevalier. Il s'est choisi un nom : Don Quichotte de la Manche. Il s'est fabriqué une armure de bric et de broc avec des affaires laissées par ses bisaïeux. Rossinante, son modeste et frêle cheval, était pour lui le fier destrier du chevalier en campagne. Puis Quichotte a pris la route et parcouru l'Espagne pour combattre le mal et protéger les opprimés, suivi dans cette folle mission par Sancho Pansa, faux écuyer mais vrai paysan, cheminant sur son âne Ruccio.

    De son côté, Zeller s'est vu en chevalier des bonnes causes mais en chevalier d'un genre particulier : militant révolutionnaire. Mais un militant révolutionnaire comme il y en a beaucoup en France. Un militant qui n'a paradoxalement participé à aucune révolution hormis peut-être à celle que l'on se raconte à soi-même dans les prises de parole, les joutes oratoires et dans le choc des idées au sein des partis politiques. Si Fred Zeller est connu pour avoir été le secrétaire particulier de Léon Trotsky, cette expérience, certainement intense, n'a en fait duré que quelques semaines. Elle reste donc anecdotique. Denis Lefebvre montre que Fred Zeller a été trotskiste plus par admiration pour le vieux révolutionnaire russe que par réel intérêt pour la mouvance trotskiste qui ne l'a jamais véritablement considéré comme un des siens. On peut s'étonner aussi que l'activisme politique de Zeller ne l'ait pas amené à s'impliquer physiquement dans la guerre civile d'Espagne et à rejoindre les brigades internationales contrairement à beaucoup de jeunes gens politisés de sa génération. Mobilisé en 1939, puis très vite réformé de l'armée pour raisons médicales, Zeller n'a pas non plus connu les combats. Si Fred Zeller a participé, dès décembre 1940, à la création du Mouvement National Révolutionnaire, un des premiers mouvements de résistance de Paris, il ne semble pas cependant s'être distingué par des actions clandestines particulières. Ce qui, bien entendu, ne relativise ni son courage ni son hostilité à l'occupation allemande. Mais comme beaucoup de Français, il lui a fallu d'abord gagner sa vie sans se compromettre pour faire vivre son foyer (Zeller s'est marié, une première fois, en 1938). Même Zeller semble avoir pris le train de 1968 en marche en s'agitant plus par la parole qu'en battant le pavé parisien...

    On pourrait bien sûr trouver d'autres exemples qui soulignent cette discordance entre les paroles et les actes, entre la vie rêvée et la vie vécue, entre les grandes orgues de l'autobiographie de Fred Zeller parue en 1976 et la petite musique du livre de Denis Lefebvre publié en mars 2018. Nulle ironie dans ce constat. C'est le lot du plus grand nombre. On est tous plus ou moins velléitaires. En effet, comme l'écrivait Montaigne, c'est une belle harmonie quand le dire et faire vont ensemble mais en réalité, rares sont ceux qui y parviennent. Et ce ne sont pas généralement pas les plus bavards. Ce qui compte ici, c'est le regard distancié de l'historien qui analyse et remet en perspective le parcours du personnage. 

    franc-maçonnerie, GODF, engagement, fred zeller,lecture,denis lefebvre, Léon Trotsky, conform editionSur un plan beaucoup plus personnel, la lecture de l'ouvrage de Denis Lefebvre m'a permis de mesurer l'évolution de ma perception de Fred Zeller. En effet, je n'avais pas 18 ans quand j'ai lu son autobiographie. Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, je suis persuadé que cette lecture fut décisive à bien des égards et qu'elle a suscité en moi le désir conscient d'entrer en franc-maçonnerie. A l'époque, j'étais sensible à l'énergie de Zeller, à son propos vigoureux et passionné. J'aspirais probablement, moi aussi, à changer le monde. C'était le temps de mes premiers engagements militants, au sein du MJS et du PS,  suivis très vite par mon entrée en franc-maçonnerie au sein du Grand Orient de France que je percevais tel que Fred Zeller le présentait. Je suis sûr aujourd'hui que si j'étais en mesure de relire cette autobiographie, elle me tomberait des mains. C'est peut-être la raison pour laquelle la lecture de l'ouvrage de Denis Lefebvre, quasiment trente ans après, a fini par dessiller complètement mon regard sur le personnage.

    En effet si j'avais pu côtoyer Zeller en loge, ses certitudes, son esprit binaire, ses radotages simplistes, notamment dans ses dernières années (cf. sa prestation navrante en marge du Cercle de Minuit le 8 novembre 1995), sa manière de politiser à outrance l'engagement maçonnique, auraient probablement fini par m'agacer. Denis Lefebvre écrit (p. 88 et suiv.) :

    « Il [Zeller] entend toujours porter haut les couleurs du Grand Orient. Pour lui, tout est simple : la franc-maçonnerie est une organisation progressive, et il ne manque jamais de rappeler, en reprenant ses textes fondamentaux, qu'elle « a pour objet la recherche de la vérité, et travaille à l'amélioration matérielle et morale de l'humanité ». Sans relâche, il contribue à tourner cette institution vers l'extérieur, estimant qu'elle ne doit pas vivre en vase clos. Politique,  le Grand Orient dans ces années de grande maîtrise de Fred Zeller ? Bien sûr, mais pas dans le sens de ces prédécesseurs Paul Anxionnaz et Jacques Mitterrand. S'il reprend les journées d'idées et colloques, le choix des thèmes est moins politique que dans le passé, elles sont axés sur les problèmes de la qualité de vie et, plus largement, entendent - déjà - s'ouvrir vers le XXIe siècle qui s'approche. »

    Nous y sommes en plein en 2018. Si les hommes politiques sont toujours invités à s'exprimer au cours de tenues blanches ou dans le grand temple de la rue Cadet, ces rendez-vous semblent faire moins recette que les colloques d'universitaires ou de membres de la société civile parce que la parole des mandataires publics est aujourd'hui dévalorisée par rapport à la parole des experts. Cependant, dans un cas comme dans l'autre, j'ai l'impression que la démarche initiatique et les travaux des loges passent au second plan. En effet, je constate que l'obédience consacre un temps de plus en plus conséquent à des manifestations publiques qui lui permettent de briller en société et de servir la soupe à des professionnels de la conférence. C'est comme si elle semblait trouver dans cette situation la preuve irréfutable que la franc-maçonnerie est effectivement (ou est redevenue) « un laboratoire d'idées ». Ouf !

    Je voudrais citer cet autre passage du livre de Denis Lefebvre (p. 97 et suiv.) : 

    « Pour lui [Zeller], les choses ont toujours été très simples : la Franc-Maçonnerie, institution luttant pour le progrès, est naturellement à gauche, elle doit être présente dans la Cité pour aider à transformer la société et préparer l'avenir. La Franc-Maçonnerie qu'il aime n'est pas celle des augustes fadaises, des développements sur le symbolisme, des méditations intérieures. Son message musclé est simple, sans ambages, il soulève des protestations au sein de la rue Cadet : la coupe est bien amère à avaler pour certains frères. »

    Les idées de Zeller sont simples mais cette simplicité est terrifiante quand on y réfléchit. Moi qui suis « naturellement » à gauche depuis toujours, jamais, au grand jamais, il ne me viendrait à l'idée de réduire la franc-maçonnerie, société initiatique, à un positionnement politique d'assemblée ! Ce qui fait la richesse d'une loge et d'une obédience, c'est précisément la diversité de ses membres. C'est le choc des idées et des convictions dans le respect de la dignité humaine et des principes démocratiques. Je connais - et heureusement - beaucoup de frères qui n'ont pas les mêmes convictions politiques que les miennes. Ils sont du centre ou de droite. J'en connais aussi beaucoup qui n'ont pas d'opinions affirmées parce que la politique et les débats de société ne font pas partie de leurs centres d'intérêt ou en tout cas n'ont pas de lien, direct ou indirect, avec leur présence en maçonnerie. Peu m'importe. Ce sont mes frères. Ce sont nos différences qui nous enrichissent. Et j'ai bien l'impression que c'est cette réalité que l'on essaie de gommer en voulant réduire la maçonnerie du Grand Orient de France à l'image d'une « maçonnerie sociétale » (sous entendue de gauche et laïque) par opposition à une soi-disant « maçonnerie traditionnelle » (sous entendue de droite et cléricale). Or le Grand Orient de France est bien plus complexe qu'il n'y paraît.

    J'ai ensuite le plus grand mal à croire que l'on puisse, comme Zeller, passer cinquante ans de vie maçonnique sans s'interroger sur les « augustes fadaises ». En effet, qu'est-ce qu'une fadaise sinon une chose dépourvue d'intérêt ? Comment peut-on passer cinquante ans de vie maçonnique en considérant que ce qui la constitue et la forme (les rites, la progressivité des degrés, les décors, la disposition du temple, les symboles, etc., et toutes les réflexions qu'ils peuvent susciter) est insignifiant ? Comment anticiper l'avenir sans prendre appui, raisonnablement, sur le patrimoine symbolique et spirituel de l'Ordre maçonnique ? Il y a là quelque chose qui me dépasse et qui relève de la tartuferie. Pourquoi de la tartuferie ? Parce que Zeller fut artiste peintre et que son travail, que je ne connais pas pour être honnête, a certainement dû le sensibiliser au langage symbolique, à la poésie et à l'idée selon laquelle l'esprit a besoin de prendre de la hauteur pour gagner en profondeur. L'esprit a également besoin de périodes de recul. Denis Lefebvre le rappelle tout au long du livre. Fred Zeller a connu des temps de retrait et de silence méditatif. L'art a été, comme la politique, une des grandes préoccupations de son existence. J'ai donc du mal à croire que Zeller pensait vraiment toujours ce qu'il disait.

    franc-maçonnerie, GODF, engagement, fred zeller,lecture,denis lefebvre, Léon Trotsky, conform editionEn conclusion, j'ai beaucoup apprécié le livre de Denis Lefebvre parce qu'il raconte le parcours d'un homme singulier et attachant. Je l'ai d'autant plus apprécié qu'il retrace la vie d'un homme dont je ne partage pas toutes les convictions. Et c'est justement pour cela que la franc-maçonnerie est belle : on y croise d'autres personnes qui pensent différemment de soi et qui, en étant ce qu'elles sont, permettent à chacun de grandir à son rythme. L'auteur, qui est également secrétaire général de l'Office universitaire de recherches socialistes (OURS), ne cache pas son admiration pour Fred Zeller mais il ne tombe jamais dans le piège de l'hagiographie. Ce petit livre donne donc à réfléchir au delà-même de son objet. Je crois ainsi que l'héritage de Fred Zeller (la personnalisation à outrance de l'obédience, les colloques censés combler le vide, les communiqués intempestifs qui réduisent la liberté de conscience à un prêt à penser, l'extériorisation incontrôlée, etc.) a vocation à être dépassé afin que le Grand Orient de France, l'une des plus anciennes obédiences au monde, n'oublie jamais sa spécificité maçonnique.

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    Denis Lefebvre, Fred Zeller franc-maçon, artiste peintre et militant au XXe siècle, Conform édition, collection Pollen maçonnique, Paris, mars 2018. A commander ici.

  • Albert Lucien Quet, le fidèle

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    albertlcuien.jpgJe voudrais évoquer ici le souvenir d'un frère que j'ai eu la chance de côtoyer plusieurs années au cours de ma vie maçonnique : Albert Lucien Quet (1919-2014). Albert Lucien, né Albert Almir Victorin, était le doyen des frères de la loge La Bienfaisance à l'orient de Nîmes (GODF). Il avait plus de cinquante ans de vie maçonnique lorsqu'il est passé à l'orient éternel. Même dans ses dernières années, lorsqu'il était en résidence à la maison de retraite de Vialas, petit village lozérien au coeur des Cévennes (Albert Lucien était né au Pont de Montvert),  il ne manquait jamais de s'acquitter de sa capitation. Il avait en effet systématiquement décliné la proposition des vénérables de la loge, dont la mienne, à solliciter l'honorariat.

    Pour Albert Lucien, la qualité maçonnique était indissociable de son statut de membre actif de l'atelier. Il voulait être « à égalité » avec ses frères, unis par les valeurs de l'Ordre maçonnique et respectueux des mêmes devoirs. En d'autres termes, il voulait rester fidèle à son engagement et à son serment.

    Quand je pense à Albert Lucien, je pense souvent à deux autres frères dont j'ai déjà parlé sur ce blog : André Quet d'une part et Albert Balagué d'autre part. Albert Lucien et André Quet avaient non seulement en partage un patronyme mais aussi un même lieu de résidence. Tous deux habitaient au Grau du Roi sur les bords de la mer méditerranée. Quant à Albert Lucien et Albert Balagué, ils se ressemblaient dans la façon de se comporter en loge : c'était des taiseux. Albert Lucien et Albert avaient aussi connu, à des endroits différents, l'engagement actif au sein de la Résistance durant l'occupation nazie et le régime de Vichy. Albert Lucien avait été membre des maquis et des corps francs des forces françaises de l'intérieur. 

    Albert Lucien avait connu le feu. Dans le sud Lozère, sud Ardèche et haut Gard, zones géographiquement cloisonnées au relief tortueux, les engagements de la Résistance se sont surtout  traduits par un harcèlement constant des patrouilles allemandes (attaques de véhicules isolés, sabotage de voies de communication, etc.).  Contrairement à ce que laissent entendre certains historiens, je ne pense pas que le souvenir de la révolte des camisards et l’enracinement du protestantisme en Cévennes aient alimenté spécifiquement une attitude résistante par l’assimilation, consciente ou non, des termes « maquisards-camisards » (P. Cabanel, « Résistance civile, résistance armée. Étude d’un cas : les Cévennes », J.-M. Guillon, P. Laborie (sous la dir. de), Mémoire et histoire : la Résistance, Actes de colloque, Toulouse, Privat, 1995, p. 275 sq). Albert Lucien était certes protestant mais il était surtout laïque et républicain. Et puis, comme il me l'avait dit un jour, on trouvait de tout dans la Résistance. Il me semble - mais je peux me tromper - que son statut de combattant au sein des FFI, a par la suite ouvert à Albert Lucien les portes de l'armée régulière où il fit une carrière d'officier.

    J'ai appris d'Albert Lucien cette vérité : les hommes valent mieux qu'on ne le dit et mieux qu'on ne le croit à condition de faire l'effort de les rencontrer, de les écouter et de les estimer. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut fuir les oppositions lorsque les circonstances l'exigent et quoi qu'il puisse en coûter. Son apparente sévérité dissimulait une personnalité sensible et attachante.

    Je n'ai aucune intention hagiographique - j'espère qu'on l'aura compris - en consignant sur ce blog le souvenir de ces hommes que j'ai eu la chance de croiser en loge. J'entends simplement exprimer ici la reconnaissance que je dois à la franc-maçonnerie en général et au Grand Orient de France en particulier de m'avoir permis de rencontrer, en son sein, des personnes de qualité que rien ne révélait à l'attention du public et qui étaient aussi disponibles qu'on peut l'être pour faire part aux autres de ce qu'ils avaient de meilleur.

  • Silence et travail maçonnique

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    churchill.jpg

    J'ai déjà brièvement abordé la question du silence en franc-maçonnerie sur ce blog. Je voudrais à nouveau y revenir pour regretter que le silence ne soit cantonné qu'au premier degré. Je suis pourtant certain que la franc-maçonnerie tirerait de grands avantages à prévoir de nouvelles périodes de silence imposé. Par silence, je n'entends pas l'absence de bruits ou de fracas. Je n'entends pas davantage l'absence de paroles car tout silence a vocation à être brisé. Je vise plutôt le silence de l'observateur qui devrait accompagner et favoriser la rencontre avec celui qui diffère de soi. Le silence est sensation, perception, échange. Univers intérieur et canal de communication. C'est le dialogue infraverbal de la loge au travail. Il lie chaque ouvrier du chantier. C'est non seulement celui de l'apprentissage mais aussi celui qui devrait rythmer le compagnonnage, la maîtrise, jusqu'aux multiples démarches susceptibles de les approfondir. Il faudrait ainsi pouvoir toujours garder présent à l'esprit ces propos de feu Daniel Beresniak (cf. Daniel Beresniak, Le silence, Detrad AVS, Paris, 2000) :

    « Dedans, c'est le chantier. Là on bâtit et on produit, on assemble, on ajuste. L'apprenti bâtisseur apprend à parler, c'est-à-dire à produire de la parole au lieu d'en reproduire. Il travaille sur lui-même et repère les idées reçues, comme il y est invité par le rappel fréquent des métaux à laisser à la porte du temple. Il vérifie et acquiert l'esprit de géométrie. Rappelons que la géométrie n'est pas seulement l'art du trait, mais surtout une modalité de savoir qui exclut le principe d'autorité : le statut de maître ne suffit pas pour qualifier le bien-fondé de son discours. Ce que dit le maître est à vérifier. »

    J'entends parfois des frères qui s'interrogent sur l'utilité de la franc-maçonnerie, qui la considèrent parfois comme une institution dépassée parce qu'elle ne répondrait plus à leurs attentes ou ne coïnciderait plus avec leurs obsessions (sociétales pour les uns, traditionnelles pour les autres). Ils seraient sans doute bien inspirés de prendre à nouveau la démarche initiatique au sérieux en observant à nouveau des temps de silence. Ces temps de silence les aideraient probablement à mesurer la distance qui les sépare encore de l'initié qu'ils aimeraient devenir un jour. Il y a tellement de choses à apprendre. Apprendre à faire silence pour mieux écouter ses interlocuteurs. Apprendre à faire confiance au rite en mettant d'abord un point d'honneur à le pratiquer sérieusement sans tomber non plus dans les fréquentes fautes de goût des pompes excessives (la valeur d'un rite ne dépend ni du nombre de bougies ni de la longueur des ouvertures, des fermetures et des différentes cérémonies). Le travail à accomplir est vaste. Aucun sujet ne peut être écarté a priori du travail de logeSi les francs-maçons entendent bien l'Art, ils pourront devenir des agents actifs et efficaces du lien social. Sans prosélytisme mais avec un optimisme raisonnable et raisonné. Sans céder non plus à la tentation du communiqué de presse creux auquel personne ou presque ne prête attention. Ils pourront oeuvrer dans la discrétion au rapprochement des individus qui, sans eux, resteraient à perpétuelle distance les uns des autres. Ce travail, complémentaire aux efforts nécessaires d'introspection, implique de la lucidité, donc en amont de l'observation et du silence. Observation et silence sont les deux ingrédients indispensables qui permettent d'aborder une situation nouvelle et de rassembler les différents éléments qui la composent. Ce travail implique de la solidarité, donc un peu de chaleur et de tolérance, c'est-à-dire de capacité à supporter celui dont on ne partage pas l'opinion.

    On peut trouver un exemple concret et saisissant de ce travail dans une intervention énergique du frère Winston Churchill devant la Chambre des Communes le 13 octobre 1943 (cf. HC Deb 13 octobre 1943 vol 392 cc920-1012). Le premier ministre britannique avait trouvé ce jour là les mots justes pour frapper les esprits et lutter contre la tentation de certains parlementaires de dissoudre le Parlement et de convoquer des élections nouvelles dans un contexte particulièrement difficile. L'issue de la guerre demeurait encore largement incertaine malgré la défaite de l'armée allemande, en février 1943, à Stalingrad. Churchill n'imaginait pas d'alternative à la victoire. Il en était déjà au stade de l'édification de la société démocratique d'après guerre, celle qui surgirait à coup sûr des ruines des champs de bataille et qui rassemblerait demain les ennemis d'hier. Et Churchill de prévenir solennellement les représentants britanniques, notamment les plus défaitistes, qu'il ne servirait à rien d'exiger des autres des progrès significatifs s'ils n'étaient pas en mesure d'en fournir eux-mêmes. Churchill les avait mis face à leurs responsabilités et à leur devoir d'exemplarité. A eux de prouver leur capacité de travailler ensemble à l'apaisement de la société britannique. A eux de conserver un minimum de sang-froid en pleine tempête. A eux de ne pas profiter des désordres de la guerre pour adopter des mesures économiques et sociales injustes. A eux d'apprendre à se respecter et à se parler au sein des Communes. Tel était le préalable indispensable pour que la voix du Parlement déborde de son enceinte et porte auprès de la population.

  • Liberté de conscience et démocratie

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    GODF, liberté, égalité, fraternité, engagement, réflexion, cité, extrémismeQuand un profane pose sa candidature auprès d'une loge du Grand Orient de France, et si le scrutin s'est avéré positif, il reçoit un document intitulé « Préalables pour l'initiation » dans lequel sa première instruction maçonnique est consignée. Il s'agit de lui rappeler tout simplement les principes capitaux de la franc-maçonnerie, tels qu'ils sont entendus et appliqués par l'obédience, à charge pour lui de les méditer et de déterminer, librement, s'il souhaite poursuivre sa démarche. On peut notamment y lire ce passage :

    « La Franc-Maçonnerie ne donne ni consigne pour l'action, ni directive et n'impose aucune façon de voir. Aucun de ses adhérents n'est engagé par une décision à l'égard du monde profane. Chacun conserve ainsi sa totale liberté d'appréciation et d'entreprise. Il ne lui est demandé que bonne volonté et travail dans la libre recherche de la Vérité. Cependant, chacun ayant tendance à découvrir sa propre Vérité, la quête spirituelle du Franc-Maçon est aussi le symbole de l'Amour et de la Perfection. »

    Je devine l'objection formulée par certains frères : le Grand Orient méconnaît donc cette disposition lorsqu'il appelle ses membres à faire barrage à l'extrême droite et, plus largement, lorsqu'il publie des communiqués de presse. Je comprends cette objection mais il faut la nuancer. Si une réserve à l'égard des communiqués de presse intempestifs de l'obédience se justifie très souvent (notamment dans le domaine de la laïcité), il ne faut pas oublier non plus que des circonstances exceptionnelles peuvent commander une prise de position claire et ferme. Quand le Grand Orient de France appelle à faire barrage à l'extrême droite, il ne fait que s'inscrire dans le prolongement des qualités que l'on attend de chaque franc-maçon. Dans les « Préalables pour l'initiation » figure en effet cet autre passage :

    « La qualité de Franc-Maçon, ainsi que les droits et prérogatives qui y sont attachés, se perd : 1) par une action déshonorante : 2) par l'exercice d'un état notoirement déconsidéré dans l'ordre social : 3) par la violation des engagements maçonniques contractés lors de l'initiation; 4) par l’appartenance, la collaboration de fait ou de droit à une association ou à un groupement appelant à la discrimination, à la haine, à la violence envers une personne ou un groupe de personnes en prétextant de leur origine, leur appartenance à une ethnie ou à une religion déterminée et qui propagerait des idées et des théories tendant à justifier ou à encourager cette discrimination, cette haine, cette violence. 5) Par l’appartenance, la collaboration de droit ou de fait à une association ou à un groupement conduisant directement ou indirectement à détruire, à déstabiliser ou à aliéner l’être humain. »

    Lorsque je suis entré en franc-maçonnerie en 1992, les points 4) et 5) n'existaient pas. Ils ont été ajoutés, plus tard, lorsque les frères se sont rendus compte que les points 1), 2) et 3) n'étaient pas suffisamment explicites. Les points 3) et 4) ont été ajoutés lorsque l'obédience a été confrontée à des membres qui ont choisi de repousser les limites de l'action déshonorante et du parjure, notamment dans le domaine politique en s'alliant, par exemple, au Front National ou en concevant la possibilité d'une collaboration avec cette formation politique d'extrême droite, voire une adhésion pure et simple. Se référant aux préalables susvisés, ces parjures avaient alors beau jeu de rappeler que « la Franc-Maçonnerie ne donne ni consigne pour l'action, ni directive et n'impose aucune façon de voir ». 

    Or, la liberté absolue de conscience n'est pas l'indifférentisme d'opinions ! La liberté de conscience n'est pas le produit de la confusion. Elle n'a de sens, bien sûr, que dans un cadre démocratique garantissant à chacun le respect des grandes libertés publiques : le respect de la vie privée, la liberté d'aller et de venir, le droit à la vie et à la sécurité, l'interdiction des traitements inhumains et dégradants, la liberté du commerce et de l'industrie, etc. En d'autres termes la liberté de conscience s'inscrit dans le cadre des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour s'en rendre compte, il suffit de voir ce qui se passe dans les Etats autoritaires ou dictatoriaux (y compris dans ceux qui se situent sous les tropiques comme Cuba ou le Venezuela par exemple) et de se demander ce qui peut bien rester de la liberté de conscience quand toutes les libertés fondamentales de l'être humain sont quotidiennement bafouées par la puissance publique. 

    Qu'est-ce que tout ceci signifie au fond ? Que les loges du Grand Orient de France admettent les individus de toutes opinions, cultures et croyances pourvu qu'ils aient le souci du respect de l'autre et de la préservation du cadre démocratique indispensable à toute pensée libre et à toute activité maçonnique indépendante.

  • Fred Zeller, l'engagé

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    CPB76054591.jpegEn parcourant un vieux numéro de Logos, périodique du Grand Orient de Belgique, je suis tombé sur cette citation de Fred Zeller (1912-2003) :

    « La qualité de maçons au GODF implique un certain comportement dans la vie et aussi certains choix. Si cela choque des frères, inutile de récriminer et pousser des hauts cris : il existe d'autres obédiences où l'on ne cherche à résoudre aucun problème, où l'on ne se pose aucune question, où l'on ne veut pas entendre parler politique en loge, mais où l'on se contente de se retrouver régulièrement à des agapes fraternelles, où l'on se raconte des gaudrioles en rêvant des étoiles. »

    Si j'en crois l'article de Logos, cette citation serait extraite du dernier ouvrage de Fred Zeller écrit au soir de sa vie (Fred Zeller, Témoin du siècle, de Blum à Trotsky au Grand Orient de France, Grasset, Paris, 2000). Je n'ai pas lu l'ouvrage. Je ne saurais donc l'attester. J'observe simplement que cet illustre frère a éprouvé le besoin de se pencher à deux reprises sur son parcours politique, philosophique et intellectuel puisqu'il avait déjà publié, en 1976, chez Robert Laffont une autobiographie intitulée Trois Points, c'est tout (que j'ai eue l'opportunité de lire, elle). Ce qui, à mon humble avis, en dit long sur la fascination que Zeller devait éprouver pour lui-même.

    Je voudrais revenir sur cette citation qui exprime non seulement la doxa officielle du GODF mais aussi la qualité normative de maçon de l'obédience. Toutes deux se retrouvent ainsi réduites à un certain comportement et à certains choix que Zeller ne parvient cependant à déterminer – et encore en des termes très généraux – que par rapport à d'autres obédiences qu'il évite hypocritement de nommer. Tout cela serait bien inoffensif s'il ne s'agissait que d'une opinion exprimée à titre individuel par un ancien Grand Maître du GODF. Seulement voilà, il n'en est rien. Zeller n'était pas qu'un ancien dignitaire de la rue Cadet. Il fut aussi un homme politique, nourri un temps aux mamelles du trotskisme, idéologie qui favorise « l'esprit binaire » chez ceux qui en sont frappés. L'esprit binaire consiste à diviser le monde en deux camps irréductiblement opposés et que l'on peut décliner à l'infini : les bons d'un côté, les méchants de l'autre ; les exploités et les exploiteurs ; les progressistes et les conservateurs ; les libéraux et les réguliers, etc. Celui qui perçoit le monde de façon binaire a toujours le sentiment d'appartenir au camp du bien. Il est généralement inapte à la nuance et au compromis, car, au fond, la vie se résume pour lui à une lutte incessante qu'il faut absolument gagner. On est avec lui ou contre lui. Il n'y a pas de position médiane possible.

    Je ne dis pas cela par méchanceté ou volonté polémique – on l'aura compris – mais parce que cet esprit binaire transparaît de la citation de Zeller : « si cela choque des frères, inutile de récriminer et pousser des hauts cris : il existe d'autres obédiences (...) ». Ce qui, en d'autres termes, équivaut à dire que s'il se trouve au sein du GODF des francs-maçons en désaccord avec cette ligne de conduite (et j'en suis !), ces derniers doivent se taire ou quitter l'obédience pour trouver asile ailleurs, dans d'autres structures maçonniques où l'on ne fait que raconter des plaisanteries légères et bouffer. Le raisonnement, exprimé de cette manière, apparaît dans toute sa dimension grotesque. Et pourtant, c'est bien celui qui est à l'oeuvre depuis bientôt cinquante ans au sein du GODF. Ce n'est pas un hasard si à partir de la grande maîtrise de Fred Zeller, en 1971, on assisté à une extériorisation croissante et souvent incontrôlée de l'obédience, à une personnalisation de plus en plus marquée du pouvoir exécutif au détriment de la collégialité statutaire, à une insupportable caporalisation des loges, et, parfois, à une politisation intempestive. C'est ce phénomène dangereux que feu le professeur Bruno Etienne appelait « la profanisation du GODF ».

    Pourquoi dangereux ? Parce que ce qui est en cause, c'est la spécificité maçonnique. L'ordre maçonnique est avant toute chose symbolique et initiatique. Son activité centrale, sa raison d'être, consiste à pratiquer des initiations et à transmettre le patrimoine intellectuel, symbolique et philosophique des rites maçonniques. La mission de la franc-maçonnerie est d'offrir un creuset pour que des hommes de cultures, de religions, d'opinions politiques différentes, puissent librement et discrètement travailler, fraterniser et progresser ensemble afin de construire une humanité meilleure et plus éclairée. Ça ne veut pas dire, bien entendu, que les activités maçonniques doivent se limiter à la réflexion sur le symbole et l'initiation. La réflexion sociale est légitime en loge ! Car la loge est dans la Cité. Mais, comme le rappelait un frère belge dans une planche :

    « (…) ce qui fait que la Maçonnerie n'est pas un Rotary, une association de dames patronnesses, un centre d'action laïque, l'Armée du Salut, un Panthéon imaginaire composé de toutes les gloires qui ne furent pas maçons, la caisse d'entraide sociale de la police, un club de joueurs de boules ou un comité organisateur de soupers boudin/compote – activité au demeurant fort honorable – c'est avant tout la réflexion sur le symbole et l'initiation. »

    Il y a mille façons d'être un bon franc-maçon comme il y a mille façons de raconter des gaudrioles et rêver aux étoiles. En étant un bon père, un bon copain, un bon voisin par exemple. En étant quelqu'un en qui on peut compter ; en étant quelqu'un qui n'hésite pas à recadrer celui qui, au cours d'une conversation, dit des méchancetés, des conneries, fait preuve d'intolérance, de racisme, de négation de l'autre. En étant quelqu'un qui combat la violence et accorde du poids à la discussion et au compromis ; quelqu'un qui peut s'engager aussi, s'il en éprouve toutefois le désir, sous diverses formes et en fonction de ses goûts et de sa philosophie ; quelqu'un qui sait que l'homme est divers et multicolore ; quelqu'un qui n'a pas besoin de se sentir chapeauté par les communiqués de presse du Conseil de l'Ordre de son obédience parce qu'il sait se servir de son entendement.

    obédience, GOB, France, Belgique, GODF, peintre, Fred Zeller, Engagement, réflexion,franc-maçonnerie, initiation, J'en reviens à Fred Zeller pour conclure. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, j'ai une immense tendresse pour cet homme que je n'ai pourtant jamais rencontré. Quelle vie ! J'avais d'ailleurs emprunté Trois points c'est tout dans la bibliothèque d'un ami de mon père. En 1989. Je n'avais pas dix-sept ans. Je lui dois donc d'une certaine manière mes premiers émois maçonniques. Son livre m'a mis sur la voie (et quelle voie !). Je me souviens par exemple de ma jubilation de voir la carte d'identité maçonnique de Marceau Pivert (un des mentors politiques de Fred Zeller) au musée du GODF en août 1990. Mais, fort heureusement, j'ai très vite su me défaire de ces reliques, comprenant à mon rythme que la maçonnerie était en réalité un vaste continent à découvrir, bien plus vaste en tout cas que le neuvième arrondissement de Paris. Zeller était en outre artiste peintre. J'ai appris depuis qu'en maçonnerie, il y avait pas mal de « pintaïres » (peintres, en occitan-provençal), c'est-à-dire, au sens figuré, de poseurs, de professionnels de l'affichage, de caméléons aux prétentions diverses (artistiques, politiques, sociales, philosophiques, etc.).

  • La question sociale selon Mélenchon

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    Je voudrais faire deux observations à l'attention des quelques fachos qui, via Twitter, consultent régulièrement mon blog parce qu'ils croient y déceler les éléments du grand complot anti-français qui les fait cauchemarder.

    1°) Ce n'est pas parce que je parle d'untel sur ce blog que celui-ci est nécessairement franc-maçon. Je le précise car certains paranoïaques d'extrême droite ont cru comprendre que Thomas Guénolé était franc-maçon suite à une de mes notes publiée récemment. Guénolé est-il franc-maçon ? Je n'en sais strictement rien et, très franchement, je me moque éperdument de le savoir. Cela n'ajoute rien à son intervention stimulante dans l'émission de Laurent Ruquier. De toute façon, si je dis que quelqu'un est maçon, la fachosphère pensera qu'il ne l'est pas parce que je le dis. Si je dis que quelqu'un n'est pas maçon, la fachosphère pensera qu'il l'est parce que je le dis. Donc, je lui laisse le soin de choisir au gré de ses fantasmes.

    2°) Il m'arrive aussi de parler de tel autre dont l'appartenance maçonnique est avérée, non parce que je l'ai dévoilée, mais parce qu'elle est de notoriété publique et que l'intéressé n'a jamais cherché à la cacher. Mais en même temps, ce n'est pas parce que je parle d'un franc-maçon, quel qu'il soit, que je partage nécessairement ses idées. Nous avons certes en commun une démarche philosophique et des valeurs, mais nous pouvons tout à fait diverger sur plein d'autres sujets. C'est le cas du FJean-Luc Mélenchon pour lequel je n'ai jamais voté alors que lui et moi appartenons pourtant à la même obédience (le G∴O∴D∴F∴ ). Son positionnement  politique hostile à l'Union européenne en général et à l'Allemagne en particulier, ses relations conflictuelles avec ses anciens amis politiques, ses analyses économiques et sa bienveillance à l'égard de l'extrême gauche dont il est issu, ne m'ont jamais attiré. Je lui reconnais cependant une force de conviction, un art de la tchatche, une liberté de ton et une passion qui font de lui un homme attachant malgré sa vision binaire du réel. C'est cela la magie de la franc-maçonnerie : réunir ce qui est épars, réunir des hommes qui ne pensent pas forcément pareil.

    Ces deux observations étant faites, je voudrais maintenant signaler cet extrait d'une intervention de Mélenchon en date du 7 octobre dernier. Elle tranche avec le discours dominant au sujet du conflit social à Air France. Mélenchon parle de la violence visible toujours plus efficace que la violence qui ne se voit pas. Il rappelle aussi des évidences que l'on ne dit pourtant pas assez et qui expliquent les débordements auxquels on a assisté. Perdre son emploi engendre en effet tout un ensemble de problèmes sur lesquels on insiste rarement : dépression, suicide, divorce, éclatement des familles, déclassement social, marginalisation, etc. Il souligne également la pauvreté du débat public focalisé non sur la question sociale mais sur ce qu'il appelle des leurres comme par exemple le destin de Madame Le Pen ou les musulmans.