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elizabeth st leger

  • L'initiation de Mrs Beaton et de Mrs St Leger est-elle un mythe maçonnique ?

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    Après avoir évoqué Elizabeth St. Leger, je voudrais parler à présent du cas particulier d'une autre femme qui fut initiée, elle aussi, à la FM dans des circonstances similaires au XVIIIe siècle. Son aventure est brièvement racontée par le topographe John Chambers, auteur d'une Histoire générale du Comté de Norfolk en deux volumes, publiée en 1829 (1).

    Chambers rappelle tout d'abord que la FM est publiquement apparue dans la ville de Norwich en 1724 et que le premier maître fut le F Prideaux, fils du doyen de Norwich (2). Il indique ensuite qu'une tenue importante a eu lieu en 1819 à l'occasion d'une visite du duc de Sussex. Puis enfin, en note de bas de page, Chambers indique :

    "Died, in St. John's Maddermarket, Norwich, July 1802, aged 85, Mrs. Beaton, a native of Wales. She was commonly called the freemason, from the circumstance of her having contrived to conceal herself one evening of the wainscotting  of a lodge room, where she learned the secret, the knowledge of which thousands of her sex have in vain to arrive at. She was, in many respects, a very singular character, of which one proof adduced is, that the secret of the freemasons died with her." (3)

    Je traduis ce passage ainsi :

    "Décès de Mme Beaton, originaire du Pays de Galles, âgée de 85 ans, en juillet 1802, Quartier Maddermarket de St. Jean, à Norwich. Elle a été communément appelé "la franc-maçon" (4), parce qu'elle trouva le moyen de se cacher un soir derrière le lambris d'une salle de la loge, où elle apprit le secret et la connaissance que des milliers d'autres femmes ont cherché à percer en vain. Elle était, à bien des égards, d'un caractère très singulier, dont l'une des preuves fut qu'elle emporta le secret de la franc-maçonnerie avec elle dans la tombe."

    Il est frappant de retrouver pour Mrs Beaton une trame assez similaire à celle employée pour Mrs St. Leger :

    • Une femme, curieuse comme toutes les autres femmes, et donc désireuse de percer les mystères de la FM, espionne les travaux d'une L (la curiosité féminine n'est évidemment pas un jugement de valeur de ma part mais très exactement ce que ces histoires suggèrent).
    • Elle est découverte.
    • Elle est initiée.
    • Elle vécut longtemps (plus de 80 ans, ce qui est remarquable pour l'époque) entourée, dit-on, du respect des FF, et elle mourut fidèle au serment prêté, emportant avec elle les secrets dans sa tombe.

    Il y a cependant quelques différences notables :

    • Mrs St Leger est de la noblesse irlandaise et d'une famille connue ; on ne sait rien en revanche de la vie de Mrs Beaton si ce n'est qu'elle est morte en 1802 à l'âge de 85 ans (5). On peut supposer malgré tout que cette dernière est issue d'un milieu aristocratique.
    • L'année de l'initiation de Mrs St. Leger est incertaine (on la situe aux alentours 1710-1712) ; celle de Mrs Beaton est inconnue.
    • Les circonstances précises qui ont conduit à l'initiation de Mrs St. Leger sont bien connues et ont été étudiées ;  on ne sait rien des circonstances de l'initiation de Mrs Beaton en dehors du résumé sommaire de John Chambers (6)
    • Il existe un célèbre portrait de Mrs St. Leger, portant un tablier maçonnique et au signe de fidélité du compagnon. Ce qui ne semble pas être le cas de Mrs Beaton (en tout cas, je n'en ai pas trouvé).

    En février 2015, le F Roger Dachez est revenu sur l'histoire singulière de Mrs St Leger qu'il a qualifiée de hapax, c'est-à-dire de fait unique et sans suite. Le parcours tout aussi atypique de Mrs Beaton tendrait donc à relativiser le hapax sauf à considérer que l'initiation de la dame de Norwich ne s'est jamais produite. Ce qui n'est pas une hypothèse à exclure. On pourrait même aller plus loin et se demander si Elizabeth St. Leger a bien été reçue en FM dans la L de son père, le vicomte de Doneraile. En effet, dans quelle mesure ne sommes-nous pas confrontés à des récits imaginaires ?

    Premièrement, il est curieux de constater autant de similitudes dans les circonstances ayant abouti à l'initiation de l'une et de l'autre. Ces deux histoires, en fin de compte, ne présentent pas les femmes à leur avantage. Elles montrent que les femmes sont entrées en L par effraction, comme des voleuses ou des espionnes, guidées par la curiosité et, surtout, par la volonté de satisfaire un besoin personnel de percer les secrets de l'Ordre maçonnique traditionnellement réservés aux seuls hommes. Il y a donc dans les similitudes de ces récits quelque chose qui relève du mythe, c'est-à-dire un désir de transmettre ce même message latent reproductible à l'infini. John Chambers exprime bien cette idée lorsqu'il écrit que Mrs Beaton reçut les secrets et les connaissances que des "milliers d'autres femmes" ont tenté de percer en vain. 

    Deuxièmement, il y a une étrange communauté de destin entre les deux personnages : Mrs St. Leger est morte à l'âge 80 ans, Mrs Beaton à 85 ans. Cette situation n'est pas banale compte tenu de l'espérance de vie moyenne au XVIIIe siècle qui, je le précise, était inférieure à 30 ans aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Le nombre quatre-vingts, selon la Bible, symbolise le cours de la vie humaine. "Les jours de nos années s'élèvent à soixante-dix ans, Et, pour les plus robustes, à quatre-vingts ans; Et l'orgueil qu'ils en tirent n'est que peine et misère, Car il passe vite, et nous nous envolons" (Psaume 90:10). Cette huitième décennie signifie donc que les deux femmes ont atteint un âge canonique, sinon dans les faits, du moins dans le principe. C'est un peu, au fond, comme dans les contes. Ne dit-on pas que les héros vécurent heureux et longtemps et qu'ils eurent beaucoup d'enfants ? Ici c'est un peu pareil. Les deux femmes vécurent longtemps, heureuses, et entourées du respect des FF.

    Troisièmement enfin, ces deux femmes sont passées à la postérité pour avoir été, parait-il, les premières à avoir été initiées en F∴M∴. Pourtant, ni l'une ni l'autre n'ont laissé de traces remarquables et empiriquement observables de leur présence en loge en dehors du respect dont les FF∴, dit-on, les ont entourées. Par "traces remarquables et empiriquement observables", je n'entends pas spécialement de preuves d'une quelconque action de leur part en vue de la promotion de la femme en FM, mais plutôt de simples témoignages de contemporains sur leurs faits et gestes en L. En d'autres termes, il est frappant de constater qu'on ne sait quasiment rien de leur parcours maçonnique respectif. J'ai par exemple beaucoup de peine à croire que Mrs St. Leger ait de son vivant si peu attiré l'attention des autorités maçonniques de son époque alors qu'elle est pourtant réputée avoir eu soixante ans de vie maçonnique environ, du moins si l'on s'en réfère à l'histoire officielle.  Soixante ans de vie maçonnique, n'est-ce pas considérable et exceptionnel ? Ça l'est au XXIe siècle. Alors pensez ce qu'il pouvait en être au XVIIIe siècle ! Et que dire de cette Mrs Beaton dont l'existence n'est mentionnée qu'à titre anecdotique dans un livre rédigé par un obscur topographe anglais il y a bientôt deux cents ans ?

    Par conséquent, il est légitime de se poser la question de la réalité de l'initiation de ces deux femmes. Entendons-nous bien. Je ne nie pas la réalité historique des deux personnages. Les deux ont probablement existé. En revanche, ont-elles vraiment été reçues en L comme on le prétend traditionnellement ? (7) Là, j'avoue avoir quelques sérieux doutes eu égard aux invraisemblances de ces deux parcours demeurés longtemps dans l'oubli et redécouverts bien des années plus tard par les historiens (8).

    ____________

    (1) John Chambers, A General History of County of Norfolk, éd. John Stacy, London, 1829.

    (2) Un doyen est un prêtre coordinateur de plusieurs paroisses. Il est chargé de présenter tout nouveau curé à ses paroissiens. Il convient de préciser que l'Eglise anglicane a autorisé le mariage des prêtres en 1549. Le doyen en question s'appelait Humphrey Prideaux (1648-1724). Il a eu un seul fils  Edmund Prideaux (1693-1745) qui fut donc le premier maître de la loge de Norwich (c'est ainsi que l'on appelait les vénérables).

    (3) John Chambers, Ibid., p. 1304

    (4) La traduction est bien "la franc-maçon" et non "la franc-maçonne". En effet, l'absence d'accord entre l'article défini et le substantif permet de mieux souligner l'étrangeté de cette situation pour l'époque et donc de comprendre le sobriquet dont Mrs Beaton fut affublée.

    (5) Mrs Beaton serait donc née en... 1717. Tiens tiens... cette année ne vous rappelle-t-elle rien ?

    (6) Voy. Arthur Edward Waide, A New Encyclopedia of freemasonry, vol. 1, New York, 1921, p.18 Waide le dit bien : "How she became a freemason in view of this incident I do not pretend to explain, but she is said to have passed by this title among the people about her" (Comment est-elle devenue franc-maçon ? Je n'ai pas la prétention de l'expliquer, mais elle est passée pour tel parmi les gens de son entourage).

    (7)  Même le célèbre portrait de Mrs St Leger Aldworth en tablier ne dissipe pas les doutes à son sujet car la gravure daterait de 1811, soit environ trois décennies après la date présumée de sa mort. Cette gravure semble être une reproduction d'un tableau plus ancien mais je n'ai pas trouvé d'information sur sa date et son auteur. La GL provinciale de Munster est muette à ce sujet. Il existe également une peinture à l'huile s'inspirant du portrait initial mais qui date de 1877. En outre la loge de Doneraile où la jeune femme aurait été initiée ne semble pas avoir fait l'objet d'une immatriculation sur les registres de la GL d'Irlande avant 1791. Il n'y a pas d'archives concernant les activités des ateliers irlandais les plus anciens. En 1791, la GL d'Irlande (elle-même fondée en 1725) lui attribua le n°44 (aujourd'hui elle porte le n°150). Néanmoins, cette L fut considérée comme un atelier existant depuis des temps immémoriaux (ben voyons...).

    (8) Edward Conder, The Honorable Miss, St Leger and Freemasonry, et WJ Chetwode Crawley, Supplementary Note on the Lady Freemason, Ars Quatuor Coronatorum, volume 8, 1895 L Quatuor Coronati n°2076, O de Londres. Quant à Mrs Beaton, elle ne semble pas avoir suscité de recherches particulières, du moins à ma connaissance.

  • Elizabeth St Leger ou comment une femme devint homme par l'initiation

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    elizabeth st leger,initiation,femmes,mixité,irlande,histoire,roger dachezLe 21 février, le F Roger Dachez est revenu sur son blog sur l'initiation de Mrs Elizabeth St Léger, la première femme à avoir été initiée aux mystères maçonniques aux alentours de 1710-1712. Roger Dachez tire deux principales réflexions de ce précédent demeuré sans suite en Grande Bretagne (du moins dans le cadre de la maçonnerie prétendument "régulière").

    La première réflexion, écrit-il, c'est que "jamais Elizabeth St Leger n’a posé la moindre revendication au sujet de  la "libération" des femmes". Alors quelle pouvait-être bien la signification de l'initiation de cette jeune fille au début du XVIIIe siècle ?

    Je pense pour ma part qu'il n'y a aucun message particulier lié à cette initiation fortuite, donc imprévue. Une jeune femme, à peine sortie de l'adolescence, surprend une loge réunie au sein du château familial. Elle est alors initiée sur le champ pour qu'elle puisse prêter serment à son tour de ne jamais rien graver ni buriner au sujet des mystères de l'ordre maçonnique. C'est du pragmatisme pur et simple. On agrège au groupe celle qui pourrait divulguer ce qu'elle a vu et entendu. Comment expliquer que cette initiation ait été possible ? Comment se fait-il surtout qu'Elizabeth St Léger ait pu demeurer jusqu'à la fin de sa longue vie membre d'une L nonobstant les règlements maçonniques et en particulier les Constitutions d'Anderson qui, on le sait, excluaient les femmes de l'initiation maçonnique ? J'ai une réponse qui vaut ce qu'elle vaut mais qui, après tout, n'est pas plus absurde qu'une autre.

    Je vais vous raconter une petite histoire que l'on se transmet dans ma famille. Il y a fort longtemps, ma grand-mère (ou mon arrière-grand-mère je ne sais plus) avait reçu à dîner le chanoine et archiprêtre de la cathédrale d'Uzès (Gard). Comme elle savait que celui-ci avait un solide appétit, elle avait mis bien sûr les petits plats dans les grands pour contenter le saint-homme. Elle lui avait notamment préparé un succulent gigot. Or, au moment de lui en servir une tranche, elle se rendit compte avec horreur que c'était le vendredi saint ! Le chanoine la rassura. Il bénit alors le plat en ces termes : "Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, viande, je te baptise poisson." Et tout le monde put alors se régaler.

    Bien que la comparaison puisse manquer d'élégance, je pense néanmoins que le Vicomte Doneraile fit à sa fille ce que le bon chanoine fit au gigot. Elizabeth St Leger fut baptisée garçon comme la viande fut baptisée poisson. En d'autres termes, Elizabeth St Leger est devenue symboliquement homme parce des circonstances particulières exigeaient que la L prenne à son sujet une décision urgente. Il n'y avait donc aucune raison, par la suite, de défaire ce qui avait été décidée.

    Pour le reste, il est évidemment impossible, à mon sens, d'attribuer à l'initiation de la jeune aristocrate la moindre valeur émancipatrice pour la femme. Comment Mrs St Leger aurait-elle pu revendiquer quoi que soit à une époque où la femme était placée sous la tutelle économique, juridique et sociale de l'homme ? Comment aurait-elle pu même concevoir un renversement ou un rééquilibrage possible du patriarcat ? Au XVIIIe siècle, la femme n'était pas un sujet de droit, même en Irlande. Elle était entièrement soumise à la volonté de son père ou, quand elle était épouse, à celle de son mari. 

    La deuxième réflexion du F Dachez à propos de cet épisode singulier de l'histoire maçonnique est que "les FF n’ont alors pas estimé que l’initiation d’une femme fût "ontologiquement" impensable". Je ne suis pas sûr que l'on puisse présenter les choses sous un angle aussi élaboré. D'ailleurs l'histoire ne dit pas qu'il y a eu un débat à ce sujet. De toute façon, s'il y en a eu un, nous n'en connaissons pas le contenu. Nous savons simplement le contexte : une L∴ assemblée surprise par une jeune profane bien née (1). Et le résultat : l'initiation de la petite curieuse. Le F∴ Dachez souligne bien le fait que les FF∴ avaient été confrontés à "un cas extrême" (sic). Ce cas n'avait donc pas vocation à se répéter. Cela signifie donc que les FF∴ de la L du Vicomte Doneraile ont agi tout simplement de manière pragmatique. Leurs contemporains des autres LL n'ont d'ailleurs tiré de cette affaire aucun enseignement sur la légitimité possible d'une présence féminine en franc-maçonnerie. Il n'y a donc eu aucun acte fondateur dans ce qui s'apparentait, au fond, à un fait divers exceptionnel. Je ne pense même pas que l'on puisse y voir des paradoxes.

    C'est ce qui explique que la légitimité de l'initiation des femmes - que je ne remets nullement en cause dans son principe (est-il besoin de le souligner ?) - s'est posée, beaucoup plus tard à la fin du XIXe siècle, à un autre niveau, c'est-à-dire non pas sur un plan strictement maçonnique, mais sur le plan profane de l'égalité des droits. Ce qui est certes infiniment respectable, mais n'est tout de même pas la même chose. Les femmes ont donc voulu faire comme les hommes. Elles ont voulu les imiter. Elles ont voulu porter le tablier comme elles ont voulu par la suite porter le pantalon. Elles se sont appropriées, petit à petit, de revendication en revendication, un patrimoine symbolique et un environnement initiatique qui ne leur étaient pas originairement destinés quoi qu'on en dise aujourd'hui.   

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    (1) On peut raisonnablement douter que la décision eût été identique si la curieuse avait été une simple domestique au service du Vicomte...