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edouard drumont

  • Les turbulents héritiers de l'antimaçonnisme

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    La vidéo des Brigandes, manifestement, interpelle beaucoup de FF sur la toile. Le F Geplu du Blog maçonnique Hiram.be m'a ainsi demandé mon avis sur un message qu'il a reçu de ce groupe d'activistes. Il a eu la gentillesse d'en publier un extrait. D'autres s'interrogent sur la qualité de la réalisation, sur de possibles complicités internes, sur le lieu aussi (s'agit-il d'un temple maçonnique ou d'une reconstitution et où se situe-t-il ?) et enfin sur le matériel et la documentation qu'il a fallu aux Brigandes et à ceux qui sont derrière pour mettre au point cette vidéo. Peut-être parviendra-t-on, un jour, à en savoir davantage sur ce mystérieux groupe qui ne porte pas les maçons en son coeur.

    Je voudrais revenir brièvement ici sur l'aspect "documentation" qui semble inquiéter certains lecteurs du blog. C'est vrai que Les Brigandes semblent beaucoup connaître de choses sur la FMmême si ces connaissances sont mises au service d'une propagande contre ellePourtant, il n'y a rien de surprenant à cela. Si l'antimaçonnisme a toujours charrié son lot impressionnant de crétins, il a pu aussi prospérer grâce à gens curieux et, parfois, très cultivés.

    Tenez ! Le profane Bernard Faÿ par exemple. Ce brillant universitaire,  nommé administrateur général de la Bibliothèque nationale en 1940, était un spécialiste reconnu du dix-huitième siècle et de la franc-maçonnerie. Mais c’était surtout fondamentalement un idéologue d’extrême droite et un antisémite virulent qui savait pertinemment que si les faits ne corroboraient pas son idéologie, il fallait s’arranger pour qu’ils lui fussent conformes. C'est la raison pour laquelle il n'a pas hésité à prendre des libertés avec l’histoire et à présenter l'Ordre maçonnique de façon grotesque et inquiétante au grand public. C'est ce qu'il fit avec l'exposition maçonnique du Petit Palais à Paris dès octobre 1940 et, un an plus tard, dans la revue mensuelle qu'il dirigea jusqu'en 1944 -  Les Documents Maçonniques - (cette revue est tombée récemment dans le domaine public et elle est désormais consultable en ligne sur le site de la Bibliothèque Nationale de France). 

    Un autre exemple. Le F Jean-Baptiste Bidegain. C'était au départ un maçon estimable qui a viré à l’antimaçonnisme le plus sournois au début du XXème siècle, alors même qu’il avait été secrétaire général adjoint du GODF. Le drame de cet homme intelligent et cultivé, son calvaire intime même, fut de mettre ensuite son talent d’écriture, son esprit d’analyse et son expérience maçonnique au service d'une ambition dévorante et d'un besoin de reconnaissance jamais assouvi. Il a voulu se venger de ceux dont ils estimaient qu’ils avaient intrigué contre lui au sein de l’appareil du GODF lors du départ du secrétaire général, Narcisse-Amédée Vadecard. Lui, l'adjoint, guignait le poste. Il ne l'a pas obtenu. Il a choisi de trahir le GODF pour collaborer avec les milieux monarchistes et catholiques. Il est devenu l'informateur du député nationaliste Guyot de Villeneuve en 1904 et fut à l'origine de l'affaire des fiches qui provoqua un grave scandale à l'époque mais qui, aujourd'hui, s'explique très bien eu égard au contexte politique (on était encore en pleine affaire Dreyfus et les républicains avaient, à juste raison, de sérieux doutes sur la loyauté d'une partie des officiers). 

    De façon générale, ce qui m'a toujours interpellé, c'est moins la propagande que les propagandistes. On trouve souvent des personnes cultivées qui mettent sciemment tout leur talent, tout leur savoir au service du mensonge et de mesquins règlements de compte. Il faut en particulier se souvenir de tous ces parcours, de tous ces hommes qui furent les ennemis actifs de l'Ordre maçonnique. Certains d'entre eux furent sur les colonnes (comme quoi l'ennemi n'est pas toujours celui qu'on croit). Ils sont des sources d'inspiration pour bon nombre d'adversaires de la FM.

    Avec Les Brigandes, Bernard Faÿ, Edouard Drumont, Jules Guérin, Mgr Jouin, Charles Maurras, Maurice Barrès, Paul Riche, Jean Marquès-Rivière, Jean-Baptiste Bidegain, Jules Doinel et tant d'autres, ont à nouveau de turbulents héritiers.

  • L'étrange Monsieur Morinaud

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    Il est facile de faire entrer le loup dans la bergerie. Il suffit de ne pas se montrer trop regardant sur les principes et d'ouvrir simplement la porte. C'est ce que fit la loge Union & Progrès de Constantine en 1889 lorsqu'elle initia Emile Morinaud, jeune avocat, promis à un brillant avenir au service de la République et dont les dents n'ont pas tardé à rayer le pavé mosaïque. Vénérable Maître de sa loge, Morinaud s'est piqué très vite de politique. Il est triomphalement élu député de Constantine en 1898. Edouard Drumont, rédacteur en chef du journal La Libre Parole et antisémite virulent, a été élu député d'Alger. Il a battu Paul Samary, l'adversaire malheureux de Drumont et frère du Grand Orient. 

    Dans toutes les loges d'Algérie c'est bien entendu la consternation. L'impensable s'est donc produit. Drumont est député. Et le frère Morinaud, qui a fait une campagne électorale antisémite, s'est affiché à ses côtés ! Les deux nouveaux élus vont pouvoir désormais demander l'abrogation du décret Crémieux du 24 octobre 1870 qui avait octroyé la nationalité française aux juifs d'Algérie. 

    Septembre 1898. Rue Cadet. Paris. Siège du Grand Orient. Le Convent est houleux vu l'actualité. Nous sommes en pleine affaire Dreyfus et l'antisémitisme atteint son paroxysme. On s'inquiète de sa propagation dans les loges et notamment de la situation à Constantine. La loge Union & Progrès est sommée de convoquer d'urgence un conseil de famille pour juger les actes de Morinaud. 

    Octobre 1898, le député Paul Bernard, ancien membre du Grand Orient, accueille une délégation de députés antisémites à Paris. Et sans surprise, la loge constantinoise acquitte son turbulent Vénérable. Cette fois-ci, le Conseil de l'Ordre du Grand Orient comprend mieux le danger et se saisit directement de l'affaire. Emile Morinaud est radié du Grand Orient de France en raison de son antisémitisme et de son alliance politique avec les ennemis de la République et de la Franc-Maçonnerie. Une nouvelle loge, Cirta,  est créée à Constantine. Elle est composée de républicains sincères. Union & Progrès est dissoute.

    Le problème de l'antisémitisme en maçonnerie a touché quasiment toutes les obédiences de l'époque. A Constantine, la Grande Loge de France n'a pas été épargnée. Ainsi, en 1903, la loge écossaise Les Hospitaliers a également fait l'objet d'une inspection du Conseil fédéral. Mais des affaires similaires ont eu lieu ailleurs. Ainsi, la loge L'Action socialiste à l'orient de Paris a été violemment antidreyfusard. Elle refusait l'admission des juifs, accusés d'être les agents du capitalisme. A Nancy, la Loge Saint-Jean de Jérusalem a été rappelée sévèrement à l'ordre pour avoir refusé un profane au seul motif qu'il était juif. 

    Peut-on cependant affirmer qu'il y a eu un "problème juif" dans la maçonnerie française de la Belle Epoque ? Oui et non. Oui dans la mesure où, comme on l'a vu, certains ateliers se sont hélas distingués par des positions clairement antisémites. Non dans le sens où l'écrasante majorité des loges a eu un comportement parfaitement exemplaire et conforme aux principes maçonniques. Enfin, les Obédiences ont réagi énergiquement et rapidement contre ces dérives antisémites. Ces affaires, en tout cas, ont contribué à fédérer les Obédiences autour de la République et des idéaux de 1789. Elles les ont sans doute incitées à consolider et à approfondir les acquis républicains jusqu'à ce que l'avènement des partis politiques modernes les ramène progressivement à des préoccupations plus philosophiques et initiatiques.