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  • Le Grand Architecte de l'Univers

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    stainedglass_masonic_compasses.jpgIl y a quelques années, j'ai eu le grand plaisir de compulser des vieux tracés de travaux d'une loge nîmoise fondée en 1784. Je me souviens en particulier du compte-rendu d'un banquet rituel. Dans le procès-verbal, on rappelle à un moment donné que le Vénérable Maître a demandé au Grand Architecte de l'Univers (G∴A∴D∴L'U∴) de bénir le repas.

    Je suis désolé de jouer le couillon de service, mais "bénir" suppose l'action du divin, pas du hasard ou de je ne sais quel autre concept. Il n'y a rien de surprenant. Au XVIIIème siècle, il y avait autour du G∴A∴D∴L'U∴ un consensus. Dans l'esprit des maçons, il s'agissait de Dieu.

    Attention ! n'allons pas en déduire qu'il s'agissait d'un choix idéologique mûrement réfléchi et assumé. La société française de cette époque n'était pas aussi sécularisée qu'aujourd'hui. Dieu ou l'image de Dieu accompagnait les hommes tout au long de leur vie : du berceau (baptême) à la tombe (extrême onction). Pour le dire autrement, le G∴A∴D∴L'U∴ ou Dieu, ça allait de soi.

    Revenons aux Constitutions d'Anderson, ce texte fondateur de la maçonnerie spéculative. Dans la partie réglementaire, l'article premier fait expressément référence à Dieu et à la Religion. Si vous lisez bien le contenu de cette disposition, jamais vous n'y verrez une remise en cause de Dieu, principe transcendant. Par contre, là où vous distinguerez un net infléchissement, c'est sur la notion de religion.

    « […] Mais quoique dans les temps anciens, les maçons fussent obligés, dans chaque pays d’être de la religion de ce pays ou nation, quelle qu’elle fût, aujourd’hui, il a été considéré plus commode de les astreindre seulement à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord, laissant à chacun ses propres opinions, c’est-à-dire d’être des hommes de bien et loyaux ou des hommes d’honneur et de probité quelles que soient les dénominations ou croyances religieuses qui aident à les distinguer, par suite de quoi, la maçonnerie devient le Centre de l’Union et le moyen de nouer une amitié fidèle parmi des personnes qui auraient pu rester à une perpétuelle distance. »

    gadlu,dieu,rite,initiation,franc-maçonnerie,métaphysique,liberté,réflexion,conscienceLa modernité andersonienne ne réside donc pas dans une interprétation floue du concept du G∴A∴D∴L'U∴ qui le réduirait à des approches qu'il n'a jamais eues (ex : le hasard ou je ne sais quel idéal) mais dans une « approche pluraliste et universaliste » du divin (théisme, déisme, panthéisme). Cette modernité réside simplement dans le refus que le G∴A∴D∴L'U∴ soit organiquement apparentée à une religion donnée. Ce qui n'est pas la même chose. La modernité andersonienne est d'ailleurs magnifiquement résumée dans l'épitaphe gravée en français, en grec, en hiéroglyphes égyptiens et en sanscrit sur l'imposant mausolée du F∴ Eugène Goblet d'Alviella (ancien T∴P∴S∴G∴C∴ du Suprême Conseil de Belgique) : « L'être unique a plus d'un nom ». Il est possible d'admirer ce mausolée au cimetière de Court-Saint-Etienne (Belgique)

    Autrement dit, les Constitutions d'Anderson ne remettent pas en cause la notion de Dieu ou d'un ordre monadologique quelconque ou encore d'un principe premier créateur de toute chose. C'est la raison pour laquelle la réaction des Anciens ne s'est pas faite attendre, en Grande Bretagne, avec Laurence Dermott, en France, avec Andrew Ramsay et un peu plus tard Joseph de Maistre. Que proposaient-ils si ce n'est l'inféodation de la maçonnerie à la religion (catholique) ?

    Les Constitutions de 1723 n'ont été qu'une étape. Il me paraît évident qu'elles étaient annonciatrices de changements profonds résultant non seulement de l'évolution des moeurs et des mentalités mais aussi des effets d'un cléricalisme intransigeant (cf. les nombreuses bulles pontificales d'excommunication de l'Ordre maçonnique). A partir du moment où on légitime qu'il y a plusieurs chemins possibles pour approcher l'idée du divin, on légitime aussi la liberté de conscience, et donc la contestation de l'existence du divin. Dès l'instant où le cléricalisme s'insinue dans toutes les sphères de la société, notamment au niveau politique, et se manifeste par son intolérance et son fanatisme, il génère inévitablement le rejet, l'anticléricalisme et le besoin de sécularisation de l'espace social. La franc-maçonnerie a donc exprimé ce besoin irrépressible de liberté de conscience et cette volonté d'émancipation des hommes à l'égard de la religion, notamment en Europe, et plus particulièrement dans les pays à forte tradition catholique romaine. Cette évolution doctrinale, bien sûr, s'est faite progressivement pour aboutir aux importantes réformes de 1872 (en Belgique sous la grande maîtrise du F∴ Auguste Couvreur) et 1877 (en France sous la présidence du F∴ Antoine de Saint-Jean) en faveur de la liberté absolue de conscience et à la suppression de l'invocation obligatoire « à la gloire du Grand Architecte de l'Univers » (A∴L∴G∴D∴G∴A∴D∴L'U∴). Il est apparu que le besoin de tolérance exigeait que cette invocation fût facultative et laissée à la discrétion de chaque loge. Les réformes de 1872 et 1877 n'ont donc pas soudainement surgi du néant et elles ont une signification précise.

    « A la gloire du Grand Architecte de l'Univers ». Il est intéressant de revenir sur cette invocation car les mots ont un sens. Que signifie la gloire ? Assurément pas la célébrité ou la renommée. Mais tout simplement 1) les splendeurs de la manifestation divine et l’irrépressible admiration qu’elle suscite ; 2) les hommages rendus par les créatures à leur Créateur. Le terme de « gloire » est d’ailleurs utilisée abondamment en théologie et en gnoséologie. Et les expressions sont nombreuses. Ne parle-t-on pas de « Trône de gloire » pour désigner la majesté divine ? Ne dit-on pas que le Christ sculpté les bras ouverts sur les frontons des églises est « en gloire » ? Le « séjour de gloire » n’est-il pas une autre manière de désigner le paradis perdu mais néanmoins promis aux croyants ? N’appelle-t-on pas « gloire » les rayons divergents d’un triangle représentant la sainte Trinité ?

    gadlu,dieu,rite,initiation,franc-maçonnerie,métaphysique,liberté,réflexion,conscienceIl est donc inutile de chercher midi à quatorze heures. Le G∴A∴D∴L'U∴ c'est Dieu selon la terminologie du métier. Si le G∴A∴D∴L'U∴ avait été un symbole que chacun pouvait interpréter à sa guise, alors il est bien évident qu'il aurait été complètement absurde, tant pour le G∴O∴ de Belgique que pour le G∴O∴ de France, de le rendre facultatif. Certains francs-maçons soutiennent cette position. Ils évacuent ainsi le contexte historique et la signification réelle de la formule pour mieux accréditer l'idée, au fond, que la suppression de la référence obligatoire au G∴A∴D∴L'U∴ est l'expression d'un matérialisme athée, d'une intolérance à l'égard du sentiment religieux et d'une volonté de détruire la tradition maçonnique. J'ai déjà montré que ce n'était évidemment pas le cas et que l'évolution doctrinale des GG∴OO∴ belge et français a été confortée par la bêtise crasse et les outrances d'une maçonnerie anglo-saxonne radicalement incapable de comprendre le fait maçonnique en dehors d'elle-même (les considérations politiques n'ayant pas été non plus absentes). Je n'y reviendrai donc pas ici.

    Aujourd'hui il est important de se rendre compte que nous vivons, en Belgique et en France du moins, sur une approche « fourre-tout » du G∴A∴D∴L'U∴. Cette approche est certes respectable, je ne dis pas le contraire, mais il faut juste se rappeler qu'elle n'est apparue qu'à la fin du XIXème et au XXème siècle, notamment avec les travaux des FF∴ Oswald Wirth et de Jean Corneloup (il y en a d'autres bien sûr). Les deux que j'ai cités ont contribué à populariser une vision relativiste du G∴A∴D∴L'U∴ pour transformer la formule en symbole et faire ainsi habilement coïncider la tradition maçonnique avec les scrupules de conscience des uns et des autres. Le but est noble et vise la recherche de la tolérance la plus large. 

    Pour ma part, je n'ai aucun problème avec le G∴A∴D∴L'U∴. Ma loge de rite français a choisi de ne pas s'y référer précisément parce qu'elle en connait l'histoire et la signification. Elle appartient de surcroît au G∴O∴D∴F∴ qui se refuse à toute affirmation dogmatique et laisse le soin à chaque franc-maçon de se déterminer librement par rapport à toutes les questions métaphysiques. La qualité de nos travaux ne s'en ressent pas. Nous n'en sommes pas moins réguliers puisque nous respectons nos règles de travail. C'est en tout cas notre spécificité de L∴ qui, je l'admets, peut très bien ne pas convenir à d'autres. Il m'est cependant arrivé maintes fois de visiter des LL∴ où le G∴A∴D∴L'U∴ faisait partie du paysage sans que cela m'ait posé le moindre problème de conscience alors que je suis pourtant, croyez-moi, un athée convaincu.

    3006625972.jpgEn effet, Dieu ou l'idée de Dieu ne me dérange pas. Je conçois tout à fait que la démarche maçonnique puisse envisager la transcendance en fonction d'un corpus symbolique largement emprunté à la Bible. En revanche la croyance obligatoire en Dieu et en sa volonté révélée érigée en pré-requis de l'initiation maçonnique me révulse comme me révulsent ces individus qui se convertissent à la maçonnerie comme d'autres se convertissent à une confession religieuse. Généralement, ces derniers prennent tout au pied de la lettre. Ils découvrent un rite et sont incapables d'en sortir. Ils n'envisagent pas d'autres conceptions que la leur. Tout se réduit à leur approche étriquée et exclusive du sacré. En maçonnerie, ils projettent leur rapport magique et primitif à la transcendance. Ils croient au troc qui consiste à amadouer le divin, souvent représenté de façon anthropomorphique, par de mesquines prières comme si leur petite vie d'initiés méritait je ne sais quelle considération particulière.

    Enfin, lire la Bible ou ouvrir les travaux de loge en présence de ce livre sacré, ne suppose pas que l'on croit littéralement en ce qu'il recèle. C'est un témoignage de l'esprit humain qui en vaut d'autres (c'est d'ailleurs la raison pour laquelle la Bible n'a jamais été exclusive dans les ateliers). Pour s'en persuader, il suffit de prendre un autre exemple. Ainsi, lire et comprendre un mythe gréco-latin n'implique pas chez le lecteur une adhésion ou une croyance en l'existence de Zeus et de toute sa smala olympienne. Pourtant, il fut une époque où les êtres humains pensaient différemment et croyaient réellement en l'existence de ces dieux fantasques et versatiles.

  • Le G∴A∴D∴L∴U∴ dans la controverse de 1877

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    Il m'a été rapporté que le F Alain Bernheim, que l'on ne présente plus, ne serait pas d'accord avec ma note du 14 mai dernier relative à la réforme de 1877. Il précise ce qui suit dans un mail qui ne m'était pas destiné mais qui m'a été fraternellement transmis.

    "On lit sous la date du 14 mai 2015 sur le BLOG « 3,5,7 » dont les commentaires sont fermés et l’auteur anonyme:

    « L'abolition, en septembre 1877, de la référence obligatoire à Dieu, Grand Architecte de l'Univers, et à l'immortalité de l'âme par le Grand Orient de France (GODF) est généralement bien connue des francs-maçons puisqu'on en mesure toujours aujourd'hui les effets. »

    Eh bien non, elle n’est pas « généralement bien connue des francs-maçons » puisque ces mots sont inexacts.

    Pourquoi inexacts ? Parce que :

    1) A été modifiée en 1877 la phrase suivante de l’art. 1 de la Constitution de 1865 :

    Elle a pour principes l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la solidarité humaine. Elle regarde la liberté de conscience comme un droit propre à chaque homme et n'exclut personne pour ses croyances.  

    2) Phrase qui a été ainsi modifiée en 1877:

    Elle a pour principes la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine.

    3) On ne trouve dans aucune versions des Constitutions du GODF, depuis 1849, les mots  Grand Architecte de l'Univers. Ces mots n’ont pas été prononcés une seule fois par le pasteur Desmons au Convent de 1877.

    alain bernheim"

    Ce que dit Alain Bernheim est tout à fait exact. Le Convent de 1877 s'est effectivement prononcé sur la modification de l'article 1er de la Constitution du Grand Orient de France après des débats bien connus. Pour autant ce que je dis n'est absolument pas faux car le voeu n°IX, présenté par le F Frédéric Desmons, lors de la séance conventuelle du jeudi 13 septembre 1877, a aussi une histoire qu'il convient de rappeler sous peine d'en détourner le sens. Alain Bernheim le sait parfaitement mais ça va mieux en le disant.

    En 1875, la L La Fraternité progressive de Villefranche-sur-Saône (Rhône) a présenté un voeu visant à la réforme de l'article 1 de la Constitution du Grand Orient de France. Ce voeu était motivé par un incident survenu dans cette loge lors de l'initiation de deux profanes qui avaient déclaré, sous le bandeau, l'un qu'il croyait en l'Etre suprême, l'autre qu'il n'y croyait pas. Chacune de ces deux positions pouvait être défendue réglementairement. L'article 1 de la constitution adopté le 5 juin 1865 énonçait en effet à sa première phrase : "La Franc-Maçonnerie a pour principe l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la solidarité humaine". Le même article énonçait à sa deuxième phrase : "Elle regarde la liberté de conscience comme un droit proche propre à chaque homme et n'exclut personne pour ses croyances" (Bull. GO, 1865, pp.230 et suiv.). Mais alors pourquoi initier le croyant et rejeter l'athée ? Le compromis réglementaire de 1865 ne pouvait donc que susciter l'insatisfaction parmi les frères et amener à des situations comme celle à laquelle la loge de Villefranche-sur-Saône a été confrontée.

    D'où l'adoption du voeu n°IX qui est d'ailleurs passée à la postérité sous le nom de « la querelle du Grand Architecte ». Dans son ouvrage consacré à Frédéric Desmons et à la Franc-Maçonnerie sous la Troisième République (publié aux éditions Gedalge, Paris, 1966), le regretté Daniel Ligou n'a-t-il pas intitulé le quatrième chapitre relatif au vote du voeu n°IX « Le Grand Architecte de l'Univers » (cf. les pages 79 et suivantes) ? Ce qui s'est passé en 1877, c'est donc bel et bien bien une controverse au sujet de la place du GADLU. C'est ainsi qu'elle a été comprise par les tenants de la régularité attachés à une vision théiste ou théistique de la franc-maçonnerie. Ces derniers ne se sont guère embarrassés d'en comprendre les origines au regard des dispositions de l'article 1 de la Constitution du GODF qui furent successivement adoptées, en 1849, 1854 et 1865. Il est exact cependant que le GODF n'a pas immédiatement supprimé la formule ALGDGADLU en tête de ses correspondances officielles mais qu'il a été logiquement amené à le faire dans le prolongement de la réforme de 1877.

    Je comprends le raisonnement qui vise à sortir le GADLU de la controverse parce qu'il s'agit de défendre l'idée, au fond, que cette formule est un symbole librement interprétable. Pourquoi pas d'ailleurs ? Moi ça ne me dérange pas le moins du monde et, pour tout dire, je m'en tamponne dans les grandes largeurs. Sauf que cette formule n'a jamais été perçue comme telle ! Ni aujourd'hui ni aux siècles précédents. Ou bien alors il faut croire que les frères qui nous ont précédés passaient leur temps à polémiquer sur des contresens, à commencer par les Grandes Loges britanniques et américaines. Ce dont je doute (il n'y a qu'à constater l'échec retentissant de la CMF en porte à faux sur cette question comme sur beaucoup d'autres).

    Le GADLU, c'est donc originairement une formule pour désigner Dieu selon la terminologie du métier. C'est lorsqu'on a voulu concilier cette formule traditionnelle avec la liberté de conscience que l'on a prétendu faire du GADLU un symbole (ce fut notamment la position défendue par le F∴ Joannis Corneloup en 1945 lorsque celui-ci avait espéré un rapprochement entre le GODF et les GGLL anglo-saxonnes à la faveur de la fin de la seconde guerre mondiale). Et je le repète : pourquoi pas si ça peut aider des FF à trouver le sommeil ? Mais on sait ce que les Anglais en pensent depuis 1877 :

    « In England, as in Ireland, and Scotland, and America, and Canada, we mean to stand firmly « super vias antiquas » and will continue to exclude as we actually shall reject all Atheists, and those who, wether « stupid » or otherwise, cannot, with us, conscientiously aknowledge and believe in T.G.A.O.T.U. » (The Freemason, December 15th 1877, p. 548).

    Pour terminer avec un sourire, je voudrais rappeler ici une anecdote que le F∴ Roger Dachez (un grand ami d'Alain Bernheim) a raconté sur son blog dans une note du 17 septembre 2014 :

    "Je me souviens qu'un jour, Brent Morris, un haut dignitaire du Suprême Conseil de la Juridiction Sud du Scottish Rite des USA, fin connaisseur de l’histoire de la maçonnerie - et membre de la loge Quatuor Coronati de Londres - me disait, alors que j'évoquais devant lui en souriant les contorsions intellectuelles de certains maçons français devant ces notions :

    "Roger, I can't understand them. The question is very simple: do you believe in God ? YES or NO ?"

    Brent a raison. Il faut simplifier. Donc simplifions. Je lui aurais donc répondu simplement : "Qu'est-ce que ça peut bien te foutre Brent que je croie ou pas ? T'as besoin de le savoir pour me serrer la main et m'offrir un verre ?"

    Voilà en tout cas la réponse qu'un pauvre petit blogueur anonyme souhaitait apporter à son illustrissime contradicteur.