Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

dialogue

  • La voix au chapitre (2)

    Imprimer

    4087482196.jpgVous vous souvenez peut-être que je vous avais raconté ce qui s'était passé récemment dans mon souverain chapitre et de l'initiative que j'avais prise d'adresser une lettre ouverte à tous ses membres. Cette lettre, je le précise, a été soigneusement rédigée en des termes tout à fait acceptables. En tout cas, elle ne contenait rien de désobligeant envers qui que ce soit. Elle exposait simplement quelques problèmes de fond et de forme qui, à mon sens, ne mangeaient pas de pain mais pouvaient, éventuellement, alimenter la conversation. J'ai eu quelques retours positifs comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire. Sans plus. Je ne m'en suis pas alarmé outre mesure puisque j'avais indiqué aux destinataires que je n'attendais pas de réponses immédiates. Après tout, il est normal de donner du temps au temps.

    Bref, nous avons eu conseil hier soir. Et, durant toute la séance, je puis vous assurer qu'il n'y eut aucune d'allusion à mon courrier. Le Très Sage me demanda même de remplir l'office de sévère inspecteur en l'absence du titulaire. Le conseil se déroula donc dans un climat de sérénité. Puis vint la clôture des travaux après l'instruction du premier ordre. Le grand orateur prit alors la parole. Il évoqua ma lettre sans me nommer et m'exécuta sans autre forme de procès, affirmant que l'auteur du courrier n'avait pas été fraternel et qu'il avait traité les FF∴ du chapitre d'ignares. Il n'y avait pas, d'après lui, matière à débat et la décision d'abandonner le R∴F∴ de 1783 pour revenir au rite réglementaire n'avait pas été arbitraire. Autrement dit, silence dans les rangs ! Je fus d'autant plus assommé par cette mise à l'index brutale que deux heures avant, cet homme, pourtant vieux maçon, m'avait hypocritement demandé des nouvelles de mon petit garçon alors même qu'il avait le projet de m'étriller dans le courant de la soirée. Comme on ne parle jamais après les conclusions du grand orateur (celui-ci s'étant exprimé en cette qualité), la clôture se poursuivit dans une ambiance plutôt fraîche comme vous pouvez l'imaginer.

    Après la clôture des travaux, un frère s'exprima alors immédiatement pour s'étonner que la parole n'ait pas été donnée aux chantiers et pour dire notamment qu'il ne devait y avoir aucun sujet tabou au sein du chapitre. Le grand orateur lui répondit qu'il avait pris la parole précisément pour éviter qu'un débat ne s'engage. Curieuse méthode n'est-ce pas ? Exécuter un F∴ sans sommation pour éviter qu'un débat ne s'engage alors qu'il eût été si simple de conserver le silence ! Nous aurions tous pu aller manger après le conseil. Peut-être aurions-nous abordé le contenu de ma lettre, de manière détendue et rationnelle, entre le fromage et le dessert ? Un autre F∴, qui me connaît à peine, voire pas du tout puisqu'il habite à 200 km de chez moi, fit de la surenchère. Non, je n'ai pas été fraternel. J'ai même été insolent. Il répéta comme un perroquet ce que le grand orateur venait de dire.

    J'admets tout à fait qu'on puisse être en désaccord avec moi. C'est évident. Mais qu'on me prête de mauvaises intentions ou des sentiments que je n'éprouve vraiment pas, ça non ! Que l'on caricature mes propos en leur donnant une signification qu'ils n'ont jamais eus, non plus ! Mon sang n'a donc fait qu'un tour. J'ai quitté immédiatement les lieux très colère sans me retourner et avec la ferme résolution de démissionner. Comment peut-on en arriver là ? Comment peut-on gâcher une soirée en moins d'une minute ? 

    Dans le silence de la nuit, sur le trajet du retour, j'ai ruminé ce qui s'était passé, sans parvenir à m'en étonner outre mesure. Je commence à être un vieux maçon malgré mon âge. J'ai vu beaucoup de choses dans la vie et en maçonnerie. Des bonnes et des mauvaises. Comment peut-on réagir ainsi à une simple lettre dont la seule ambition clairement affichée était de susciter un débat constructif au sein de notre petit chapitre ? Pourquoi l'expression d'une divergence est-elle systématiquement perçue par certains comme une agression ? J'ai beau avoir pris toutes les précautions stylistiques possibles, je constate que ma lettre a été vécue purement et simplement comme une attaque contre le groupe. Pourtant, je ne pense vraiment pas avoir fait preuve de maladresse ou de légèreté. J'avais même pris soin, avant de l'envoyer, de la faire lire par un des plus anciens FF∴ du chapitre dont l'avis compte beaucoup pour moi. Il avait approuvé ma démarche parce qu'il en avait compris le sens et l'objectif. Tant pis si d'autres n'ont pas compris. Je ne vais quand même pas me sentir responsable des sentiments d'autrui. J'ai alors repensé à ce passage de l'article du F∴ Youri Chelkoski dans le dernier numéro d'Humanisme (cf.pp. 97 et 98) :

    « La sacralisation de la fraternité produit une affectivité infantilisante qui enjoint aux francs-maçons de couper les têtes qui dépassent (que nul ne cherche à se distinguer) par la psychologisation des rapports entre ses membres (...) Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la confrontation intellectuelle et l'impertinence raisonnée de l'objection ne sont pas des actes blessants ou des insultes, elles fournissent des outils penser grâce au désaccord qui permet la formation de l'esprit critique et libère la parole. La transgression n'est donc pas une prescription mais le résultat du rapport conflictuel de différentes forces de la raison. »

    La route était mauvaise hier soir. Mon chapitre se réunit dans une petite localité rurale à 1000 mètres d'altitude. En cette saison, il n'est pas rare qu'il neige. Aller en loge ou en chapitre est parfois éprouvant. Alors quand c'est pour vivre des soirées pareilles... Je m'en remettrai certes et me cantonnerai désormais à ma loge bleue puisqu'il n'existe pas, dans mon département, d'autres possibilités de poursuivre mon cheminement maçonnique au-delà de la maîtrise. Ce n'est pas grave. Il ne s'agit que d'une péripétie, d'un fait dérisoire, dont je rirai sans doute à l'avenir.

    Dans ces moments pénibles - surtout sous le mauvais temps - comment ne pas se dire toutefois : « mais bordel, mais qu'est-ce que je fous là ? ».