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denis lefebvre

  • Guy Mollet, l'incompris

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    Guy Mollet, GODF, Denis Lefebvre, SFIO, socialisme, Franc-Maçonnerie, Guerre d'Algérie, PolitiqueLa numéro 76 de La Chaîne d'Union contient un article intéressant sur Guy Mollet (1905-1975) écrit par Denis Lefebvre (Guy Mollet, le citoyen engagé, l'homme politique et le franc-maçon). Ce fut, pour moi, une découverte. Je connaissais bien sûr le nom de Guy Mollet, mais je fais partie d'une génération qui n'a aucun souvenir conscient du personnage public. J'avais en effet trois ans quand l'ancien secrétaire général de la SFIO est mort. Pour moi, Guy Mollet a toujours été associé à la décrépitude du mouvement socialiste démocratique après la guerre d'Algérie jusqu'au renouveau en 1971 avec le Congrès d'Epinay.

    La lecture de l'article de Denis Lefebvre m'a surtout permis de découvrir Guy Mollet, l'homme privé, le franc-maçon initié en 1934 au sein de la la Loge Conscience à l'Orient d'Arras à laquelle il est demeuré fidèle jusqu'à sa démission du Grand Orient de France en 1969. Lefebvre montre qu'il ne faut pas juger légèrement l'action de l'homme parce qu'il ne faut pas oublier que son parcours politique s'est étalé sur une quarantaine d'années. On ne saurait donc le réduire à la seule période de la guerre d'Algérie. durant laquelle il assuma, pendant un an et demi, la direction du gouvernement de la France (le plus long gouvernement de la Quatrième République soit dit en passant).

    Je connais les reproches dont il fut accablé, notamment de la part d'une frange de la gauche (communistes staliniens et communistes trotskistes de la métropole, les tenants de la « gauche morale », les intellectuels mondains germanopratins, les révolutionnaires de salon, etc.). La critique est toujours aisée quand on n'assume pas les responsabilités du pouvoir exécutif. Il est toujours facile de s'ériger en juge des actions qu'on ne mène pas soi-même. Souvent, tenir le ministère de la parole et des postures n'engage à rien. A l'époque, l'Algérie était la France. Le territoire national faisait l'objet d'incessants attentats. Les pieds noirs, majoritairement issus des classes populaires, avaient peur. L'armée française donnait des signes inquiétants de rébellion. L'instabilité institutionnelle était chronique.

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    Il lui fut reproché sa politique de répression et de maintien de l'ordre. Mais c'est oublier que les années 1956-1957 furent jalonnées d'attentats et de massacres. L'opinion publique n'était pas encore mûre pour accepter l'indépendance algérienne (les pieds-noirs représentaient un peu plus de 10% de la population vivant en Algérie, soit plus d'un million de personnes). Mollet faisait partie de ceux qui croyaient que les réformes économiques et politiques suffiraient à juguler l'indépendantisme algérien. Il était également préoccupé par l'idée de protéger la République contre une hiérarchie militaire imprévisible (d'où un allongement de la durée du service militaire et le rappel des réservistes).

    Force est de constater que Guy Mollet s'est trompé, non sur ses préventions à l'égard de la hiérarchie militaire (cf. le putsch de 1961), mais sur le sens général des événements, parce qu'il n'a peut-être pas voulu comprendre que l'inéluctable indépendance algérienne s'inscrivait dans un mouvement historique plus large de décolonisation politique au niveau mondial. Il ne fut pas le seul dans la classe politique française. C'est pourtant sous son gouvernement que le Maroc et la Tunisie - protectorats français il est vrai et non parties du territoire national - ont accédé à l'indépendance en 1956.

    3101309652.jpgCependant, le propos de Lefebvre n'avait pas pour objet l'action publique de Mollet pendant la guerre d'Algérie. Denis Lefebvre rappelle que le gouvernement de Guy Mollet a permis des avancées sociales et a relancé la construction européenne de façon significative avec la signature du Traité de Rome en 1957.

    Denis Lefebvre montre que Guy Mollet est sorti marqué de sa présidence du Conseil et par les événements difficiles auxquels il a été confronté. Guy Mollet est alors devenu l'homme à abattre pour une partie de la gauche française et des gaullistes. De 1958 à 1969, Mollet, redevenu secrétaire général de la SFIO, a été en effet constamment attaqué. Denis Lefebvre montre aussi que Guy Mollet a été attaqué au sein du Grand Orient de France. Il écrit :

    « Le Grand Orient de France des débuts de la Ve République évolue très vite, avec l'arrivée en son sein de jeunes frères très politisés, qui entendent tourner le Grand Orient de France vers le nouveau monde qui s'ouvre. Jusque là, l'Obédience était à l'aise dans cette IVe République parlementaire, comme elle l'avait été dans la IIIe République. Mais ces jeunes frères sont marqués du signe de l'antigaullisme, et condamnent ce qu'ils appellent le pouvoir personnel... c'est-à-dire le système présidentialiste qui préside désormais aux destinées du pays. Ces frères veulent finalement que l'obédience prenne position sur les grandes questions politiques de l'heure (...) Ils sont de gauche, socialistes, mais pas d'un socialisme version SFIO, de ce socialisme que symbolise Guy Mollet, celui de la participation au pouvoir : l'heure est à la révolution socialiste, qui passe par l'élimination de ce que représente Guy Mollet. Y compris dans l'Obédience, on le mesure aussi avec les manoeuvres menées en 1965-1966 contre le Grand Maître Alexandre Chevalier. »

    guy mollet,godf,denis lefebvre,sfio,socialisme,franc-maçonnerie,guerre d'algérie,politique,république,alexandre chevalier, gaston defferreSelon Denis Lefebvre, Guy Mollet a toujours été soucieux de ne pas confondre sa démarche maçonnique avec ses engagements publics. Aussi a-t-il douloureusement vécu les attaques dont il été l'objet au sein du Grand Orient de France. Il est probable que la disparition politique de la SFIO avec l'échec de Gaston Defferre aux présidentielles de 1969 (5% des suffrages) et la mort la même année de son ami Alexandre Chevalier, désavoué lors du Convent de 1966, n'ont pas été non plus étrangères à sa démission de l'Obédience.

    J'ai le sentiment, peut-être infondé, que Guy Mollet a achevé sa vie malheureux et surtout incompris. Malheureux de s'être retrouvé placé devant la réalité des choses, devant les difficultés de l'action publique dans un contexte particulièrement difficile, devant la férocité des factions et la versatilité des foules et ce quels que soient ses intentions de départ et son idéal politique. Mais surtout incompris de ne pas avoir su expliquer cet inévitable décalage à ses amis politiques et à ses frères maçons les plus critiques.

  • Alexandre le malheureux

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    chevalier.jpgJe voudrais revenir sur le très beau portrait que Denis Lefebvre a dressé du F∴ Alexandre Chevalier, ancien G∴M∴ du G∴O∴D∴F∴ de septembre 1965 à septembre 1966. Je ne vais volontairement pas entrer dans les détails de cette étude remarquable que vous pourrez lire en intégralité en vous procurant le dernier numéro des Chroniques d’Histoire Maçonnique. Mais je souhaiterais en dire cependant quelques mots, dans la mesure où je crois qu’on peut y trouver les origines de ce que nous vivons au sein du G∴O∴D∴F∴.

    Et que vivons-nous ? Depuis une quarantaine d’années, nous vivons sur l’idée que notre obédience doit être nécessairement et résolument engagée dans le monde profane. Nous constatons que l'exécutif a pris l'habitude de s’exprimer régulièrement et publiquement au nom de ses membres. Parfois – mais c’est très rare - cette expression publique se fait à bon escient, soit parce que le sujet est grave, soit parce que l’urgence commande un positionnement. Mais le plus souvent, cette expression publique est intempestive et inutilement clivante. Et surtout elle ne reflète absolument pas la diversité des opinions au sein des LL∴ de l’Obédience.

    Je prendrai un seul exemple en guise d’illustration. Le 8 octobre dernier, le Conseil de l’Ordre du G∴O∴D∴F∴ a publié un communiqué hostile à la ratification de la charte européenne des langues régionales et minoritaires perçue comme une atteinte intolérable à l’indivisibilité de la République et à l’unité des Français. Mais dans le même temps, vous avez de nombreuses loges du G∴O∴D∴F∴ qui organisent plus ou moins régulièrement des tenues dans des dialectes régionaux. La mienne, par exemple, apprécie de travailler de temps en temps en occitan. Je connais par ailleurs d’excellents FF∴ qui ont à cœur de défendre et de promouvoir la culture et la langue occitanes. Certains d'entre eux ne sont peut-être pas hostiles à la charte européenne contrairement à ce que le communiqué du G∴O∴D∴F∴ pourrait laisser penser. Ce sont pourtant d'excellents républicains. J'ai pu constater, par exemple et à mon grand étonnement, que le conservateur du musée de la franc-maçonnerie parlait remarquablement le patois des Cévennes. Faut-il y voir une marque de défiance à l’égard de l’indivisibilité de la République ? Non bien sûr !

    Si on veut donc qu’une parole publique ait un tant soit peu de valeur, il n’y a pas trente-six solutions : il faut qu’elle demeure rare, exceptionnelle, réfléchie et mesurée. Sinon elle se banalise et cristallise inutilement les oppositions. Elle devient une simple réaction, un gazouillis, un bruit de fond. On finit par ne plus y prêter attention.

    C’est bien parce qu’il pressentait de telles dérives et qu'il redoutait des risques d’instrumentalisation politique de l’Obédience que le F∴ Alexandre Chevalier a été combattu dans les années soixante lorsqu'il a assumé la grande maîtrise et la présidence du Conseil de l'Ordre. Denis Lefebvre écrit (Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°76, p. 81) :

    "Dans son message aux Frères du Grand Orient, en septembre 1965, le nouveau Grand Maître ne cache rien de son constat et des ambitions qu'il fixe à l'obédience :

    "Vous voilà revenus dans vos Orients respectifs. Les travaux du Convent 1965 son terminés, des tâches nouvelles vous attendent.

    Vous avez librement débattu des problèmes intéressant l'Ordre et aussi les sociétés humaines. Votre volonté catégorique d'effacer  définitivement certaines taches sera respectée, croyez-moi. Mais je sais aussi que vous voulez que nous tournions définitivement la page sur les séquelles des méthodes que nous avons utilisées jusqu'à ce jour dans l'Ordre.

    La Maçonnerie se fonde sur l'avenir et non sur un passé politique usé. Elle n'est pas un tremplin pour un électoralisme poussiéreux. Elle est une école de réflexion déterminant une certaine qualité des relations humaines."

    Le message est clair : la politique politicienne doit être bannie des temples, même si l'obédience doit être politique, mais au sens plein du terme."

    Pour Chevalier, la Maçonnerie devait demeurer un centre d'union où les opinions les plus diverses pouvaient librement s'exprimer. Elle ne devait pas être, selon ses propres mots, "une succursale de partis, de groupement, ou un conglomérat de clans." (Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°76, p.90)

    Quand on se rappelle de certains événements récents, notamment de ceux qui ont eu lieu dans l'entre deux tours des dernières élections régionales, on se rend compte à quel point le F∴ Alexandre Chevalier avait vu juste, lui qui, pourtant, avait engagé le G∴O∴D∴F∴ dans des réflexions sociétales poussées, notamment sur la jeunesse et le planning familial.

    En 1966, le G∴M∴ Chevalier écrivait (Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°76, p.87) :

    "Le Grand Orient n'est pas un parti politique, mais une société initiatique, c'est-à-dire faite pour l'homme. Autrement dit, elle développe l'esprit critique, contribue aux améliorations de la dignité de l'homme en exaltant sa personnalité et sa culture."

    Denis Lefebvre montre dans son étude que Chevalier, déjà diminué par la maladie (il mourra en 1969), a été ensuite victime de manoeuvres d'appareil ayant abouti à son lâchage par le Conseil de l'Ordre devant le Convent 1966 (un fait sans précédent selon l'auteur). Chevalier a donc été désavoué par l'exécutif obédientiel qu'il présidait. Alexandre Chevalier a été attaqué par ceux qui voulaient que le G∴O∴D∴F∴ s'engage résolument et de façon visible dans la Cité au risque de se retrouver inféodé à des pensées, des doctrines et des stratégies politiques particulières. Les conditions de l'éviction du F∴ Alexandre Chevalier ont été si expéditives et choquantes que même le F∴ Fred Zeller, pourtant connu pour ses opinions politiques tranchées (il fut le secrétaire particulier de Léon Trotsky), a éprouvé le besoin de rendre justice et hommage au F∴ Alexandre Chevalier dans son autobiographie publiée en 1976 (Fred Zeller, Trois points c'est tout, Robert Laffont).

    En conclusion, la très belle étude de Denis Lefebvre montre à quel point l'Histoire peut éclairer notre présent. Elle remet à l'honneur une grande figure du G∴O∴D∴F∴ injustement oubliée.

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    C'est la fin de l'année, je vais donc faire une petite pause. Je vous souhaite d'excellentes fêtes et vous donne rendez-vous l'année prochaine. Prenez soin de vous et de vos proches.