Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

démocratie

  • De la démocratie en loge

    Imprimer

    loge-maconnique-18e-siecle.jpg

    Il m'est arrivé maintes fois d'entendre des frères m'expliquer que la vie en loge n'avait rien de démocratique. Selon eux, la démocratie relève du profane et n'a donc pas de place en franc-maçonnerie parce qu'elle implique un électoralisme de mauvais aloi contraire à fraternité, laquelle doit reposer sur la confiance et le consensus. Dans une société initiatique, il faut se reposer sur les frères les plus éclairés et les plus sages. C'est traditionnel affirment-ils.

    Traditionnel ? Voyons si c'est le cas...

    Les lecteurs réguliers de ce blog savent que j'aime compulser les vieux bouquins que personne ne lit plus. En bien j'en ai trouvé un très intéressant qui a été écrit et publié en deux tomes à Paris en 1784 par Jean-Pierre-Louis de Beyerlé (1738-1805). Il s'intitule Essai sur la Franc-Maçonnerie ou du but essentiel ou fondamental de la Franc-Maçonnerie ; de la possibilité et de la nécessité de la réunion des différents systèmes ou branches de la Maçonnerie ; du Régime convenable à ces systèmes réunis, et des lois maçonniques. Un titre à rallonge tel qu'on les affectionnait au dix-huitième siècle. 

    Quelques mots sur l'auteur. Jean-Pierre-Louis de Beyerlé était un juriste qui a commencé sa carrière comme avocat. Il est devenu après conseiller au parlement de Metz, puis de Nancy. Je suppose qu'il avait des liens de parenté avec Jean-Louis de Beyerlé (1709-1786) directeur de la monnaie de Strasbourg et conseiller du roi Louis XVI. Sur le plan maçonnique, Jean-Pierre-Louis de Beyerlé a été un temps membre de la cinquième province de la Stricte Observance Templière sous le nom d'Eques a Fascia avant de s'en éloigner pour rejoindre le régime écossais rectifié. Il a été ensuite le vénérable de la loge L'Auguste Fidélité à l'orient de Nancy et il a présidé la Grande Loge Ecossaise de Lorraine. Installé à Paris à partir des années 1780, Beyerlé s'est ensuite affilié à la loge La Réunion des Etrangers sous l'obédience du Grand Orient de France. Il a enfin rejoint les chapitres parisiens de La Réunion des Etrangers et des Amis réunis au rite français.

    Voici donc ce qu'on peut lire dans l'ouvrage de Beyerlé (tome 1, p. 140 et suivantes) :

    « Il est surprenant que le despotisme ose s'introduire dans une Société qui est fondée sur deux bases aussi solides que l'égalité & la liberté. S'il y avait un peuple de Dieux, il se gouvernerait démocratiquement, dit le fameux Citoyen de Genève [Jean-Jacques Rousseau] ; mais il ajoute, un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes ; & moi je dis, si les francs-maçons étaient véritablement francs-maçons, aucun gouvernement ne leur conviendrait mieux : & comme on travaille à les rendre tels, le gouvernement démocratique est le seul qui leur convienne. Mais ce n'est pas encore là la seule raison qui doit faire pencher la balance en faveur de ce gouvernement. Tous les Francs-Maçons ne font qu'un seul Corps ; ils sont épars dans les différents gouvernements, ils doivent obéissance aux Puissances de ces différents gouvernements. ; s'ils étaient gouvernés despotiquement ou monarchiquement par les chefs de l'Ordre Maçonnique, les ordres de deux Maîtres pourraient se trouver en contradiction, ce qui est contraire à l'Ordre général ; le gouvernement démocratique, au contraire, leur laisse l'obéissance à la Puissance territoriale ; le Souverain sous lequel naît un Maçon, a son premier serment d'obéissance. Aussi existe-t-il une loi Maçonnique de toute ancienneté, qui astreint le Maçon à l'obéissance à son Souverain & aux lois de la Patrie ; il y a plus encore : c'est que les devoirs maçonniques étant de pure moralité, le Corps maçonnique n'ayant aucun droit sur le temporel, le gouvernement maçonnique devient un gouvernement de persuasion, ce qui est absolument contradictoire avec le despotisme qui est un gouvernement de caprice.

    La soumission aux lois Maçonniques est libre ou volontaire, on peut s'y soustraire en renonçant aux droits Maçonniques ; cette soumission subsiste tant que la loi est juste ; mais c'est à celui qui consent à se soumettre à une loi, à la former, lorsqu'elle n'existe pas, & à l'approuver lorsqu'elle existe ; il ne peut la rejeter lorsqu'elle est utile, honnête et juste, & il doit y obtempérer ; & s'il refuse de le faire, il cesse d'être membre du Corps, parce qu'il n'en a plus le caractère distinctif. Le despotisme est donc un gouvernement qui répugne à l'essence même de la Société Maçonnique.

    Comme se trouve-t-il des Maçons qui osent gouverner tyranniquement leurs égaux, s'approprier un pouvoir illimité, une autorité sans bornes, une inamovibilité dangereuse ?

    N'abusez pas de vos places, prouvez que vous en êtes plus dignes que d'autres, & l'on se gardera de vous ôter des dignités que vous honorez.

    La loi, la loi juste, est le seul despote qu'un Maçon doive reconnaître en Loge (si l'on peut appeler despote ce qui n'est que maître). Hors de la Loge, sujet fidèle & respectueux, il obéit à son Souverain, à la Patrie, & il lui obéit avec d'autant plus d'affection, qu'il sent que le bonheur du genre humain dépend, en partie, de la soumission qu'on rend aux Princes sous lesquels on est né. »

    Et cet autre passage (tome 2, p. 27) :

    « L'administration d'une loge n'est pas confiée à un seul homme. Dans une démocratie, on se tient toujours en garde contre le despotisme, & l'on est assuré d'en éviter les chaînes ; lorsque la puissance législative ne cesse d'appartenir à tous ; & que la puissance judiciaire est confiée à plusieurs. »

    Voici les idées principales à retenir chez Beyerlé sur le thème de la démocratie en loge. Idées formulées, je le souligne à nouveau, en 1784, soit cinq ans avant la Révolution française. Beyerlé s'inscrit dans le sillage de la réforme maçonnique amorcée en 1773 avec la création du Grand Orient de France (élections libres des officiers et des vénérables).

    1°) La franc-maçonnerie est un ordre universel (un corps) présent dans de nombreux Etats et régi selon des lois communes. En revanche, les Etats sont gouvernés par différents Souverains selon des lois particulières.

    2°) Le franc-maçon n'est pas dans une situation de double allégeance : s'il a librement prêté serment en loge, il demeure néanmoins un sujet respectueux du Souverain, c'est-à-dire du pouvoir légitime même s'il ne l'a pas choisi. En revanche, le franc-maçon choisit les responsables de sa loge et se place librement sous leur autorité.

    3°) La franc-maçonnerie ne peut avoir un fonctionnement despotique, sinon le franc-maçon serait en porte à faux vis-à-vis du pouvoir profane (qui peut être éventuellement despotique). La franc-maçonnerie n'est pas une autorité concurrente au Souverain.

    4°) L'obligation de respecter les lois du Prince est extérieure au franc-maçon comme à tout autre homme. Les lois du Prince peuvent être justes ou injustes. En revanche l'obligation de respecter les lois de la franc-maçonnerie est intérieure au franc-maçon parce qu'il s'y soumet librement et parce qu'il contribue, avec ses frères, à forger ces lois dans un esprit d'égalité, de liberté et de justice.

    5°) La loi maçonnique juste, utile et honnête naît de la loge administrée démocratiquement.

    Evidemment, cette analyse porte la marque du dix-huitième siècle mais elle démontre que les préoccupations démocratiques faisaient leur chemin au sein des loges de cette époque. Ces préoccupations ont certainement contribué à l'émergence d'idées nouvelles et à l'éclosion d'un désir d'émancipation philosophique et politique.

    En conclusion, quand vous entendrez un frère (ou une soeur) affirmer péremptoirement en loge ou ailleurs que la démocratie est un référentiel profane qui n'a pas sa place en franc-maçonnerie, parlez-lui de Beyerlé car ce dernier, bien que largement oublié aujourd'hui, fait aussi partie de la tradition maçonnique.

  • La franc-maçonnerie face aux extrêmes

    Imprimer

    plantu.jpgSi je souscris bien évidemment et sans réserve à l'appel des obédiences maçonniques à faire barrage à l'extrême droite, je ne peux m'empêcher en même temps de déplorer leur silence concernant l'extrême gauche. Pourtant, le dessin de Plantu, ci-contre, résume parfaitement la proximité de ces deux courants politiques en apparence antagonistes. Les deux se rejoignent en effet dans cette incroyable prétention à parler « au nom du peuple » comme si l'un et l'autre avaient reçu de « la foule des anonymes », perçue comme un bloc monolithique, je ne sais quel magistère moral.

    Il est inutile, je crois, d'insister outre mesure sur l'extrême droite. On en connaît la très grande dangerosité et les obsessions. La pitoyable prestation télévisuelle de Mme Le Pen, le 3 mai dernier, en est une illustration. C'est la raison pour laquelle ses partisans sont d'ailleurs écartés des loges, du moins au Grand Orient de France et pour autant que la sagacité des frères n'ait pas été prise en défaut. J'aimerais une clarté comparable à l'égard de l'extrême gauche dont les pratiques, les affirmations expéditives et les simplifications m'apparaissent tout aussi dangereuses pour notre République démocratique, sociale et laïque que les slogans frontistes sur la mondialisation, l'Europe, la finance, les élites, etc.

    Pendant toute cette campagne présidentielle surmédiatisée, la démocratie a donné l'impression d'être prise en étau entre les extrêmes. Ces derniers ont en effet donné le tempo au débat public en excitant les peurs, en montant les Français les uns contre les autres, en faisant de la surenchère programmatique et en tirant habilement profit de la crise du leadership au sein des partis politiques républicains. 

    Si l'on se souvient des énormités de Marine Le Pen, que penser alors de celles de Jean-Luc Mélenchon usant et abusant d'un vocabulaire fleuri pour fustiger ses adversaires politiques en les traitant de « pourris », de « vendus » et de « gardes-chiourme » ? N'est-il pas consternant de voir cet homme s'enfermer dans le registre éculé du « tous pourris » ? N'est-il pas paradoxal de l'entendre prôner le « dégagisme », c'est-à-dire la purge de toute la classe politique française, alors qu'il en est un des représentants depuis plus de trente-cinq ans ? Il a d'ailleurs largement profité de toutes les investitures qui lui ont été données par le parti socialiste sur lequel il se plait à cracher depuis dix ans.

    Voir un tel comportement chez un homme public qui, de surcroît, n'a jamais fait mystère de son appartenance maçonnique, ne peut qu'interroger les francs-maçons et notamment ceux qui, au sein du Grand Orient de France, sont attachés à la qualité du débat public et au respect des institutions démocratiques. Et si ça ne les interroge pas, moi, en tout cas, ça m'interpelle car je me rends compte que si on enlève la rhétorique et quelques envolées lyriques pour y substituer le racisme et la xénophobie, Mélenchon se transforme en Le Pen. La frontière est en effet ténue. Et elle peut être d'autant plus vite franchie que Jean-Luc Mélenchon n'a pas donné de consignes claires pour le second tour de l'élection présidentielle. Résultat ? Nombre de ses électeurs semblent prêts à s'abstenir ou, pis encore, à se reporter sur la fille de Jean-Marie Le Pen le 7 mai prochain.

    Si nos loges doivent se montrer vigilantes à l'égard des « fachos de comptoir », elles doivent se montrer tout aussi prudentes à l'égard des « bolchos-mondains » qui, déjà, menacent, haïssent, annoncent un troisième tour social et spéculent à voix haute sur la colère et le ressentiment des gens alors que le successeur de M. François Hollande n'est pas encore élu et installé à l'Elysée. Je connais de ces frères qui portent le tablier tout en jouant aux « insoumis » devant leurs ordinateurs. Ils préconisent des révolutions qu'ils ne voudraient en réalité ni pour eux ni pour leurs enfants. Mais peu importe. Tout tient dans la posture. J'en connais beaucoup qui ne sont absolument pas regardants dès qu'il s'agit de dépenser l'argent public ou l'argent des autres. Ils sont en revanche beaucoup plus attentifs dès qu'il s'agit de trouver le placement le plus judicieux, la bonne formule pour payer moins d'impôts ou, plus généralement, ce qui leur permettra de satisfaire leurs seuls intérêts. 

  • Un franc-maçon ne s'abstient pas

    Imprimer

    urne.jpgLa vie maçonnique est rythmée par les scrutins : élection du vénérable maître et du collège des officiers, initiation et augmentation de salaire, approbation des tracés des tenues, etc. Qu'ils soient secrets (boules blanches ou noires) ou non (à mains levées), à la majorité simple ou à la majorité qualifiée, les votes auxquels le franc-maçon est amené à participer dans le cadre de la vie maçonnique, le placent devant la nécessité de faire des choix. Soit il vote pour les conclusions du frère orateur, soit il s'y oppose mais en aucun cas il ne peut s'abstenir par confort, prudence, stratégie ou désintérêt.

    En effet, l'abstention n'existe pas en franc-maçonnerie car le franc-maçon, conscient de ses responsabilités, doit toujours être prêt à faire des choix et à les assumer.

    Il ne faut pas en déduire qu'il n'y a pas de place pour l'intime conviction en franc-maçonnerie ou que le franc-maçon est contraint à se justifier systématiquement quand il est appelé à voter. Cependant, il a l'obligation de participer aux différents scrutins pourvu, bien entendu, qu'il satisfasse à certaines conditions réglementaires. Ces conditions peuvent varier plus ou moins selon les obédiences (grades, ancienneté, assiduité satisfaisante, absence de retard dans le paiement des capitations, etc.). Sa participation active permet à la loge ou à l'obédience de vivre tout simplement.

    Si je m'en réfère au Grand Orient de France, mon obédience, le vote est au coeur même de son identité. En effet, celui-ci a été fondé en 1773 sur l'idée que les frères devaient avoir le droit d'élire librement leurs officiers et plus particulièrement les vénérables qui président les loges. 

    Le franc-maçon est également un citoyen. Sa vie ne se cantonne pas à la loge. Il s'agit d'une évidence que je me dois de rappeler en cette période électorale car je constate malheureusement que des frères sont tentés de s'abstenir le 7 mai prochain alors que l'enjeu politique est pourtant majeur : il s'agit de défendre une France tolérante et fraternelle, ouverte sur le monde et soucieuse de garantir à chacun les libertés publiques et les droits fondamentaux de la personne humaine.

    Je souhaite que tous les francs-maçons se remémorent les devoirs auxquels ils ont librement consenti le jour de leur initiation. Parmi ces devoirs figure la promesse de travailler avec zèle, constance et dévouement à l'oeuvre de la franc-maçonnerie. Cette oeuvre consiste pour les francs-maçons, d'une part, à répandre les vérités qu'ils ont acquises par le travail en loge ; d'autre part, à faire aimer notre Ordre par l'exemple de leurs qualités ; et enfin à préparer, par une action incessante et féconde, l'avènement d'une humanité meilleure et plus éclairée. Ce travail, toujours en perpétuel recommencement, est celui des individus conscients, courageux et capables de faire des choix clairs et dépourvus d'ambiguïtés.

    A toute heure, rappelons-nous la grandeur des devoirs que nous nous imposés. A toute heure soyons prêts à les remplir. Notamment lorsque des choix importants, qui engagent le pays tout entier, doivent être faits.

    Un franc-maçon ne s'abstient pas.

  • Mon cousin le fasciste

    Imprimer

    philippe pujol,yvan benedetti,l'oeuvre française,journalisme,extrême droite,marine le pen,démocratie,fascismeEn octobre 2010, dans une stratégie de normalisation idéologique, le Front National présidé par Marine Le Pen a écarté plusieurs de ses militants issus des courants les plus extrémistes. Ceux-ci étaient souvent dans le service d'ordre du FN. On les retrouvait dans les bagarres d'après meetings ou d'après manifestations. Certains d'entre eux étaient même des élus locaux. Parmi eux, Yvan Benedetti qui a succédé à Pierre Sidos à la tête de L'Oeuvre française. Benedetti se déclare ouvertement fasciste depuis toujours. Il n'est pas rare d'ailleurs de le voir dans les manifestations d'extrême droite souvent flanqué d'Alexandre Gabriac, le petit führer des Jeunesses Nationalistes, lui aussi exclu du FN.

    Yvan Benedetti alias « Gros Patapouf » est le cousin germain de Philippe Pujol dit « Fifounet », ancien journaliste du quotidien communiste La Marseillaise et couronné en 2014 du prestigieux prix Albert Londres. Dans son récit, l'auteur dresse un portrait saisissant de son double en négatif. Il décrit le fascisme contemporain toujours bien vivant au coeur de l'extrême droite française.

    « Dix ans d'écart entre nous deux. Je n'ai aucun souvenir de cet été où il a chopé le virus du fascisme. On me l'a raconté : au retour d'un camp façon scoute, vers ses quatorze ans, il chantait des hymnes militaires sous la douche et partait des heures en treillis dans la montagne ; tout le monde se marrait. Depuis, il ne s'est jamais arrêté ni de chanter ni de marcher.

    Pujol raconte avec sobriété et même tendresse le parcours politique singulier de cet encombrant cousin germain tout absorbé par sa cause politique. Cependant cette sobriété et cette tendresse ne doivent pas être assimilées à de la complaisance. Pujol est évidemment très critique à l'égard des engagements de son cousin. Mais il est aussi très inquiet du spectacle de la classe politique française, et plus particulièrement de sa frange la plus vulgaire, celle qui espère remporter des succès électoraux grâce aux discours et aux postures populistes. Celle-ci n'a pas conscience qu'elle rend les plus grands services aux activistes les plus radicaux. Ces derniers attendent patiemment leur heure. Ils se tiennent prêts à évincer, le moment venu, tous les pizzaïolos du suffrage universel qui entretiennent les sentiments de peur et de rejet de l'autre ou qui promettent cyniquement ce qu'ils ne pourront pas tenir.

    « Le populisme, ce n'est pas une idéologie, c'est un style, une manière de faire de la politique, une mise en scène d'une certaine « authenticité ». C'est jouer les séducteurs. Quitte à promettre, quitte à se contredire, pour le meilleur ou pour le pire. Le populisme est une flexibilité politique pour la conquête d'un électorat. L'électorat, le fascisme s'en fout. Comme de la démocratie, tout simplement. Le fascisme est un système idéologique cohérent et structuré, aux racines politiques profondes, il est d'une grande plasticité et composé de mouvances ennemies qui pour autant rêvent toutes d'un Etat totalitaire, chacune se disputant la forme de ce totalitarisme. »

    Pujol dresse un portrait inquiétant et lucide de la société française travaillée par le déclinisme, par la fascination morbide de l'échec, par les questions d'identité, les peurs et les frustrations diverses (peur des étrangers, peur du chômage et du déclassement social) agités par des personnages médiatiques (Eric Zemmour et Alain Finkielkraut notamment auxquels je rajouterais, sans être exhaustif, Natacha Polony, Elisabeth Lévy, Eric Brunet, etc.). La France est le terrain d'une inquiétante révolution conservatrice. Je recommande en particulier une lecture attentive des deux derniers chapitres du livre de Pujol.

    « On comprend aisément comment marche la révolution conservatrice : à partir du moment où tous les comportements progressistes se seront perdus ; où les femmes contesteront le féminisme ; où les jeunes ne contesteront plus rien ; où les immigrés d'hier refuseront les immigrés d'aujourd'hui ; où les salariés honniront leurs syndicats ; où les radicalismes prospéreront ; où la laïcité sera perçue comme communautariste ; et la liberté comme une faiblesse ; à partir de ce moment là, la France s'offrira au totalitarisme qui attend dans son fauteuil et s'apprête à se lever sans que personne sache comment l'arrêter. »

    Philippe Pujol sait que son cousin Yvan Benedetti pense que l'époque est favorable à ses idées et qu'une heureuse conjoncture pourrait même le rapprocher, lui et ses congénères, des portes du pouvoir. Ce qui, hier, paraissait aussi absurde qu'impossible, semble aujourd'hui envisageable.

    « Certes, ils ne semblent pas être légion, nos fachos français, mais seul un univers clos permet un commandement efficace  : l'armée et le cloître. Leurs environnements. Pas besoin d'être nombreux pour éteindre la liberté. En soufflant bien fort sur un bougeoir mal protégé... Si le scénario d'une prise de pouvoir fasciste reste encore très improbable, l'activisme des groupes nationalistes européens reste préoccupant, comme la montée de leurs vitrines démocratiques. En France : le Front National. Si Marine Le Pen ne prend pas le pouvoir en 2017, elle s'en rapprochera toujours plus, à la grande joie de tous ces militants que j'ai pu rencontrer dans mes pérégrinations fascistes avec mon cousin. La prise de pouvoir par les urnes n'est pas fantaisiste. Et qu'engendrerait la mise en place d'un État totalitaire ? »

    philippe pujol,yvan benedetti,l'oeuvre française,journalisme,extrême droite,marine le pen,démocratie,fascismeEt d'avertir :

    « Nous n'en sommes pas là, mais nous y pensons. La crainte d'une dictature réapparaît. Le désaveu de nos hommes et femmes politiques est total, leur incapacité à empêcher le repli sur soi abyssale. En la matière, les politiques sont devenus des laboureurs de sable. Des adeptes du chacun pour soi, de la logique du naufrage. Nous arrivons au point de panique, triste issue d'une démocratie en voie de fossilisation, véritable matrice de déculturation. Toute la pensée archaïque remonte désormais. Un retour du passé. Et nous voilà dans ce qu'un universitaire anglais, Colin Crouch, nomme la post-démocratie : les institutions existent toujours, un État de droit, une séparation des pouvoirs, une compétition de partis politiques. Mais avec les grandes firmes internationales, les agences de notation, des organes technocratiques comme la Banque mondiale, à la manoeuvre pour toutes les grandes décisions. Une démocratie asséchée par la mondialisation économique et le capitalisme financier. Le jeu démocratique ne devient donc qu'un grand théâtre shakespearien dont les auteurs non élus décident l'essentiel. »

    Un livre coup de poing à lire en cette période pré-électorale.

    Philippe Pujol, Mon cousin le fasciste, éd. du Seuil, Paris, janvier 2017, prix public 15 €