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constitutions d'anderson

  • Maçonnerie et Liberté

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    Le facétieux Léo Campion, maçon et anarchiste franco-belge, avait une façon bien à lui de définir la franc-maçonnerie :

    « Elle [la maçonnerie] est la seule association à laquelle peut adhérer celui qui, précisément, n’adhère à rien. » (1)

    Que voulait-il dire ?

    Que la F∴M est un asile pour les individus en recherche. Qu'elle est un lieu où les idées peuvent être remise perpétuellement cause, un lieu où les préjugés peuvent être bousculés, un lieu que peut même rejoindre celui qui n'a pas d'idées bien affirmées.

    Campion considérait aussi que la maçonnerie était profondément anarchiste de par son esprit, ses structures et ses méthodes. C’est ainsi qu'il comprenait la présence de nombreux anarchistes célèbres dans les LL : Proudhon, Bakounine, Reclus, Paraf-Javal, Faure, Hem-Day, Lepage etc.

    Cependant, je ne partage pas du tout l'opinion de Campion au sujet du caractère libertaire "indéniable" de la F∴M. Je crois même que celui-ci a cédé à une tentation bien commune chez les FF qui consiste à réduire la FM∴ à ses convictions personnelles. Ce n'est pas un reproche, entendons-nous bien, mais un défaut qui conduit inévitablement l'anarchiste à mettre la F∴M à la sauce libertaire, le socialiste a en faire une institution socialisante, le conservateur à la définir comme une ordre traditionnel dont il ne faut rien changer, etc.

    Il y a malgré tout un point sur lequel je rejoins Léo Campion. Comme lui, je pense que la L est un lieu où le principe de liberté est compris dans son acception la plus étendue. Liberté d'expression, liberté de conscience, liberté d'action. J'ai bien dit liberté, concept dont les libertaires n'ont évidemment pas le monopole. Certes, je suis conscient que les FF ont aussi des obligations à respecter (assiduité, capitation, respect des rites et des usages, secret des délibérations, secret d'appartenance, etc.) mais celles-ci ne sont jamais contraignantes précisément parce qu'ils y consentent librement.

    Le principe de liberté est d'ailleurs si important en F∴M∴ que le droit à la révolte a été expressément reconnu pour le franc-maçon et ce dès le début du dix-huitième siècle ! L'article 2 des Constitutions d'Anderson (1723), intitulé Du Magistrat civil suprême et subordonné, énonce (je souligne) :

    « Le Maçon est un paisible sujet vis-à-vis des pouvoirs civils, en quelque endroit qu’il réside ou travaille, et ne doit jamais se mêler des conspirations contre la paix ou le bien-être de la Nation, ni manquer à ses devoirs envers les magistrats inférieurs ; car, comme la Maçonnerie a toujours souffert de la guerre, de l’effusion de sang et du désordre, il en a résulté que les anciens rois et princes ont été fort disposés à encourager les artisans à cause de leur caractère pacifique et de leur loyauté au moyen desquels, dans la pratique, ils répondaient aux chicanes de leurs adversaires et concouraient à l’honneur de la Confrérie, toujours florissante en temps de paix. C’est pourquoi, si un Frère devient rebelle à l’Etat, il ne doit pas être soutenu dans sa rébellion quelle que soit la pitié qu’il puisse inspirer en tant qu’homme malheureux et s’il n’est convaincu d’aucun autre crime, bien que la loyale Fraternité doive et ait le devoir de le désavouer sa rébellion et de ne donner aucun ombrage ni motif de défiance politique au Gouvernement existant, ils ne peuvent pas l’expulser de la Loge, et sa relation avec elle demeure indéfectible. » (2)

    Le droit à la révolte contre l’Etat est donc expressément consacré en F∴M∴ même s’il n’est évidemment pas encouragé par l’Ordre. C'est d’ailleurs, parait-il, sur cette base juridique "symbolique" que le GODF aurait fini par réintégrer les FF ayant participé activement à la Commune de Paris ! (3) Sachons ne pas l’oublier même si cette réintégration a très probablement été aussi facilitée (et de manière sans doute plus déterminante) par la loi d'amnistie votée par le Parlement en 1880.

    ____________

    (1) Léo Campion, Le Drapeau noir, l'équerre et le compas, rééd. Alternatives Libertaires, Bruxelles, 1996, p.8. Vous pouvez lire l'ouvrage en ligne. Soit dit en passant, il est curieux que la citation de Campion ait été trafiquée après coup dans l'édition en ligne. La présence du pronom démonstratif "celle", même entre parenthèses, n'ajoute rien au fait que les femmes sont légitimes en maçonnerie. Je rappellerai toutefois que le masculin l'emporte sur le féminin dès lors qu'on veut généraliser un propos, non par sexisme, mais par respect de la syntaxe (quand on parle des hommes en général, on sous-entend aussi les femmes). Campion n'a donc jamais procédé à cet ajout superfétatoire et politiquement correct, lui qui, de surcroit, était membre du GODF, obédience historiquement masculine.

    (2) Les Constitutions d'Anderson, traduites et commentées par Daniel Ligou, Edimaf, Paris, 1990, p. 50.

    (3) Les Constitutions d'Anderson n'ont quasiment jamais eu de force réglementaire. D'abord parce que certains maçons les ont contestées dès leur publication. Ensuite parce que les LL et les Obédiences ont édicté assez rapidement leurs propres réglements.