Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

conform édition

  • Fred Zeller franc-maçon, artiste peintre et militant au XXe siècle

    Imprimer

    zeller bio.jpgUne fois n'est pas coutume, je vais commencer par la fin  parce qu'elle éclaire les sentiments contradictoires de fascination et de répulsion que je peux éprouver à l'égard de Fred Zeller dont j'ai déjà évoqué le souvenir sur ce blog bien que je ne l'aie personnellement jamais rencontré. Denis Lefebvre conclut la petite biographique qu'il lui a consacrée en citant cet extrait de L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche (p. 128) :

    « Quichotte : le monde manque de chevaliers errants.
    Sancho : il y a pourtant bien des gens qui errent.
    Quichotte : Oui mais bien peu méritent le nom de chevalier.»

    Et Lefebvre de conclure : « Fred Zeller a été un chevalier. »

    Cette citation est particulièrement bien trouvée car le personnage de Don Quichotte, objet d'une multitude d'interprétations, est d'abord à mes yeux le symbole de l'homme travaillé par le désir de vivre en conformité avec ses idées. Alonso Quichano, nourri par ses nombreuses lectures de romans de chevalerie, s'est rêvé chevalier. Il s'est choisi un nom : Don Quichotte de la Manche. Il s'est fabriqué une armure de bric et de broc avec des affaires laissées par ses bisaïeux. Rossinante, son modeste et frêle cheval, était pour lui le fier destrier du chevalier en campagne. Puis Quichotte a pris la route et parcouru l'Espagne pour combattre le mal et protéger les opprimés, suivi dans cette folle mission par Sancho Pansa, faux écuyer mais vrai paysan, cheminant sur son âne Ruccio.

    De son côté, Zeller s'est vu en chevalier des bonnes causes mais en chevalier d'un genre particulier : militant révolutionnaire. Mais un militant révolutionnaire comme il y en a beaucoup en France. Un militant qui n'a paradoxalement participé à aucune révolution hormis peut-être à celle que l'on se raconte à soi-même dans les prises de parole, les joutes oratoires et dans le choc des idées au sein des partis politiques. Si Fred Zeller est connu pour avoir été le secrétaire particulier de Léon Trotsky, cette expérience, certainement intense, n'a en fait duré que quelques semaines. Elle reste donc anecdotique. Denis Lefebvre montre que Fred Zeller a été trotskiste plus par admiration pour le vieux révolutionnaire russe que par réel intérêt pour la mouvance trotskiste qui ne l'a jamais véritablement considéré comme un des siens. On peut s'étonner aussi que l'activisme politique de Zeller ne l'ait pas amené à s'impliquer physiquement dans la guerre civile d'Espagne et à rejoindre les brigades internationales contrairement à beaucoup de jeunes gens politisés de sa génération. Mobilisé en 1939, puis très vite réformé de l'armée pour raisons médicales, Zeller n'a pas non plus connu les combats. Si Fred Zeller a participé, dès décembre 1940, à la création du Mouvement National Révolutionnaire, un des premiers mouvements de résistance de Paris, il ne semble pas cependant s'être distingué par des actions clandestines particulières. Ce qui, bien entendu, ne relativise ni son courage ni son hostilité à l'occupation allemande. Mais comme beaucoup de Français, il lui a fallu d'abord gagner sa vie sans se compromettre pour faire vivre son foyer (Zeller s'est marié, une première fois, en 1938). Même Zeller semble avoir pris le train de 1968 en marche en s'agitant plus par la parole qu'en battant le pavé parisien...

    On pourrait bien sûr trouver d'autres exemples qui soulignent cette discordance entre les paroles et les actes, entre la vie rêvée et la vie vécue, entre les grandes orgues de l'autobiographie de Fred Zeller parue en 1976 et la petite musique du livre de Denis Lefebvre publié en mars 2018. Nulle ironie dans ce constat. C'est le lot du plus grand nombre. On est tous plus ou moins velléitaires. En effet, comme l'écrivait Montaigne, c'est une belle harmonie quand le dire et faire vont ensemble mais en réalité, rares sont ceux qui y parviennent. Et ce ne sont pas généralement pas les plus bavards. Ce qui compte ici, c'est le regard distancié de l'historien qui analyse et remet en perspective le parcours du personnage. 

    franc-maçonnerie, GODF, engagement, fred zeller,lecture,denis lefebvre, Léon Trotsky, conform editionSur un plan beaucoup plus personnel, la lecture de l'ouvrage de Denis Lefebvre m'a permis de mesurer l'évolution de ma perception de Fred Zeller. En effet, je n'avais pas 18 ans quand j'ai lu son autobiographie. Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, je suis persuadé que cette lecture fut décisive à bien des égards et qu'elle a suscité en moi le désir conscient d'entrer en franc-maçonnerie. A l'époque, j'étais sensible à l'énergie de Zeller, à son propos vigoureux et passionné. J'aspirais probablement, moi aussi, à changer le monde. C'était le temps de mes premiers engagements militants, au sein du MJS et du PS,  suivis très vite par mon entrée en franc-maçonnerie au sein du Grand Orient de France que je percevais tel que Fred Zeller le présentait. Je suis sûr aujourd'hui que si j'étais en mesure de relire cette autobiographie, elle me tomberait des mains. C'est peut-être la raison pour laquelle la lecture de l'ouvrage de Denis Lefebvre, quasiment trente ans après, a fini par dessiller complètement mon regard sur le personnage.

    En effet si j'avais pu côtoyer Zeller en loge, ses certitudes, son esprit binaire, ses radotages simplistes, notamment dans ses dernières années (cf. sa prestation navrante en marge du Cercle de Minuit le 8 novembre 1995), sa manière de politiser à outrance l'engagement maçonnique, auraient probablement fini par m'agacer. Denis Lefebvre écrit (p. 88 et suiv.) :

    « Il [Zeller] entend toujours porter haut les couleurs du Grand Orient. Pour lui, tout est simple : la franc-maçonnerie est une organisation progressive, et il ne manque jamais de rappeler, en reprenant ses textes fondamentaux, qu'elle « a pour objet la recherche de la vérité, et travaille à l'amélioration matérielle et morale de l'humanité ». Sans relâche, il contribue à tourner cette institution vers l'extérieur, estimant qu'elle ne doit pas vivre en vase clos. Politique,  le Grand Orient dans ces années de grande maîtrise de Fred Zeller ? Bien sûr, mais pas dans le sens de ces prédécesseurs Paul Anxionnaz et Jacques Mitterrand. S'il reprend les journées d'idées et colloques, le choix des thèmes est moins politique que dans le passé, elles sont axés sur les problèmes de la qualité de vie et, plus largement, entendent - déjà - s'ouvrir vers le XXIe siècle qui s'approche. »

    Nous y sommes en plein en 2018. Si les hommes politiques sont toujours invités à s'exprimer au cours de tenues blanches ou dans le grand temple de la rue Cadet, ces rendez-vous semblent faire moins recette que les colloques d'universitaires ou de membres de la société civile parce que la parole des mandataires publics est aujourd'hui dévalorisée par rapport à la parole des experts. Cependant, dans un cas comme dans l'autre, j'ai l'impression que la démarche initiatique et les travaux des loges passent au second plan. En effet, je constate que l'obédience consacre un temps de plus en plus conséquent à des manifestations publiques qui lui permettent de briller en société et de servir la soupe à des professionnels de la conférence. C'est comme si elle semblait trouver dans cette situation la preuve irréfutable que la franc-maçonnerie est effectivement (ou est redevenue) « un laboratoire d'idées ». Ouf !

    Je voudrais citer cet autre passage du livre de Denis Lefebvre (p. 97 et suiv.) : 

    « Pour lui [Zeller], les choses ont toujours été très simples : la Franc-Maçonnerie, institution luttant pour le progrès, est naturellement à gauche, elle doit être présente dans la Cité pour aider à transformer la société et préparer l'avenir. La Franc-Maçonnerie qu'il aime n'est pas celle des augustes fadaises, des développements sur le symbolisme, des méditations intérieures. Son message musclé est simple, sans ambages, il soulève des protestations au sein de la rue Cadet : la coupe est bien amère à avaler pour certains frères. »

    Les idées de Zeller sont simples mais cette simplicité est terrifiante quand on y réfléchit. Moi qui suis « naturellement » à gauche depuis toujours, jamais, au grand jamais, il ne me viendrait à l'idée de réduire la franc-maçonnerie, société initiatique, à un positionnement politique d'assemblée ! Ce qui fait la richesse d'une loge et d'une obédience, c'est précisément la diversité de ses membres. C'est le choc des idées et des convictions dans le respect de la dignité humaine et des principes démocratiques. Je connais - et heureusement - beaucoup de frères qui n'ont pas les mêmes convictions politiques que les miennes. Ils sont du centre ou de droite. J'en connais aussi beaucoup qui n'ont pas d'opinions affirmées parce que la politique et les débats de société ne font pas partie de leurs centres d'intérêt ou en tout cas n'ont pas de lien, direct ou indirect, avec leur présence en maçonnerie. Peu m'importe. Ce sont mes frères. Ce sont nos différences qui nous enrichissent. Et j'ai bien l'impression que c'est cette réalité que l'on essaie de gommer en voulant réduire la maçonnerie du Grand Orient de France à l'image d'une « maçonnerie sociétale » (sous entendue de gauche et laïque) par opposition à une soi-disant « maçonnerie traditionnelle » (sous entendue de droite et cléricale). Or le Grand Orient de France est bien plus complexe qu'il n'y paraît.

    J'ai ensuite le plus grand mal à croire que l'on puisse, comme Zeller, passer cinquante ans de vie maçonnique sans s'interroger sur les « augustes fadaises ». En effet, qu'est-ce qu'une fadaise sinon une chose dépourvue d'intérêt ? Comment peut-on passer cinquante ans de vie maçonnique en considérant que ce qui la constitue et la forme (les rites, la progressivité des degrés, les décors, la disposition du temple, les symboles, etc., et toutes les réflexions qu'ils peuvent susciter) est insignifiant ? Comment anticiper l'avenir sans prendre appui, raisonnablement, sur le patrimoine symbolique et spirituel de l'Ordre maçonnique ? Il y a là quelque chose qui me dépasse et qui relève de la tartuferie. Pourquoi de la tartuferie ? Parce que Zeller fut artiste peintre et que son travail, que je ne connais pas pour être honnête, a certainement dû le sensibiliser au langage symbolique, à la poésie et à l'idée selon laquelle l'esprit a besoin de prendre de la hauteur pour gagner en profondeur. L'esprit a également besoin de périodes de recul. Denis Lefebvre le rappelle tout au long du livre. Fred Zeller a connu des temps de retrait et de silence méditatif. L'art a été, comme la politique, une des grandes préoccupations de son existence. J'ai donc du mal à croire que Zeller pensait vraiment toujours ce qu'il disait.

    franc-maçonnerie, GODF, engagement, fred zeller,lecture,denis lefebvre, Léon Trotsky, conform editionEn conclusion, j'ai beaucoup apprécié le livre de Denis Lefebvre parce qu'il raconte le parcours d'un homme singulier et attachant. Je l'ai d'autant plus apprécié qu'il retrace la vie d'un homme dont je ne partage pas toutes les convictions. Et c'est justement pour cela que la franc-maçonnerie est belle : on y croise d'autres personnes qui pensent différemment de soi et qui, en étant ce qu'elles sont, permettent à chacun de grandir à son rythme. L'auteur, qui est également secrétaire général de l'Office universitaire de recherches socialistes (OURS), ne cache pas son admiration pour Fred Zeller mais il ne tombe jamais dans le piège de l'hagiographie. Ce petit livre donne donc à réfléchir au delà-même de son objet. Je crois ainsi que l'héritage de Fred Zeller (la personnalisation à outrance de l'obédience, les colloques censés combler le vide, les communiqués intempestifs qui réduisent la liberté de conscience à un prêt à penser, l'extériorisation incontrôlée, etc.) a vocation à être dépassé afin que le Grand Orient de France, l'une des plus anciennes obédiences au monde, n'oublie jamais sa spécificité maçonnique.

    ________________

    Denis Lefebvre, Fred Zeller franc-maçon, artiste peintre et militant au XXe siècle, Conform édition, collection Pollen maçonnique, Paris, mars 2018. A commander ici.

  • Chroniques d'histoire maçonnique 77 : ce que nous disent les sceaux du GODF

    Imprimer

    COUV N°77.jpg

    Je signale la parution du numéro 77 des Chroniques d'Histoire Maçonnique, revue publiée sous l'égide de l'institut d'études et de recherches maçonniques (I.D.E.R.M.). J'y suis abonné. Comme je n'ai pas encore reçu ce numéro (ce qui ne saurait tarder), je reproduis ici littéralement la présentation qu'en a faite le comité de rédaction de la revue. Je reviendrai éventuellement sur ce numéro dès que je l'aurai lu (j'ai hâte notamment de lire le portrait de Jean Palou, un frère qui a eu un bref mais très intense et sinueux parcours maçonnique...).

    « Ce numéro 77 des Chroniques d'Histoire Maçonnique s'ouvre sur une passionnante étude de Philippe Besson sur la franc-maçonnerie pendant une période tragique et fondatrice des Etats-Unis modernes, la guerre de Sécession. Plusieurs épisodes montrent comment les loges - qui, depuis l'affaire Morgan, en 1826, se sont cantonnées à la sociabilité et à l'action philanthropique - vont réagir face à un contexte si tendu que le maintien de la neutralité politique est devenu impossible.

    Notre dossier est consacré à une importante recherche de Jean-Luc Lebras sur les sceaux successivement utilisés par le Grand Orient de France, de 1773 à aujourd'hui. Comme on va le découvrir, dans une petite image, le sceau concentre beaucoup d'enjeux d'identité. Ceux-ci renseignent l'historien sur les rapports du Grand Orient de France avec son contexte politique et maçonnique. Ne se limitant pas à une approche sigillographique, l'auteur montre aussi comment le sceau a été lu et analysé, y compris par les ennemis de la franc-maçonnerie.

    2520392524.jpgLes deux portraits de ce numéro éclairent les relations, trop souvent oubliées - notamment pour la fin du XIXe et le XXe siècle -, de la franc-maçonnerie avec le monde de l'art et de la création. François Cavaignac nous propose d'abord un complément à la biographie du peintre Edouard Béliard, un artiste qui participa aux débuts de l'impressionnisme aux côtés de son ami Camille Pissarro. Il nous montre que ses convictions républicaines s'enracinaient dans un engagement maçonnique.  Quelques décennies plus tard, il y a aussi eu des ponts entre le Surréalisme et les Loges. On se souvient de l'article pionnier de Jean-Pierre Lassalle (Histoire Littéraire 1, 2000) ou de l'étude de Pascal Bajou sur Philippe Soupault franc-maçon (CHM n°56). David Nadeau inaugure ici une série sur les surréalistes d'après guerre qui ont été membres de la Loge Thebah : premier portrait, Jean Palou.

    Pour conclure, Marc Labouret a mis au jour deux étonnants « documents métalliques ». »

    Pour commander ce numéro ou vous abonner aux Chroniques d'Histoire Maçonnique, il vous suffit de vous rendre sur le site de Conform Edition. Offre découverte au numéro à partir de 9 € et abonnement annuel (2 numéros) à 18 €.

     

  • Humanisme n°310 - Voir, est-ce comprendre ?

    Imprimer

    HUM-310-couv.jpgJe viens de recevoir le numéro 310 de la revue Humanisme.

    J'ai commencé à le lire et j'ai déjà repéré quelques articles qui, peut-être, me donneront des idées de notes pour ce blog.

    Le dossier central de ce numéro 310 pose la question suivante : Voir, est-ce comprendre ? 

    Pour répondre à cette question complexe, la revue a fait appel à divers spécialistes et professionnels qui travaillent avec le regard.

    Il y a un docteur spécialiste de l'imagerie médicale, un policier, un spécialiste des médias, un metteur en scène, un psycho-pédagogue, etc.

    Un rapide parcours du sommaire de ce numéro me laisse présager une lecture heureuse et fructueuse.

    J'aurai certainement l'occasion de vous en reparler.

    Humanisme, Revue, GODF, Conform édition

    Humanisme, Revue, GODF, Conform édition

    Je vous rappelle que vous pouvez vous procurer Humanisme au numéro ou vous y abonner en vous connectant sur le site de Conform édition (28 € par an pour la France métropolitaine, 42 € pour le DOM-TOM et l'étranger).

     

  • La franc-maçonnerie face aux totalitarismes

    Imprimer

    franc-maçonnerie, magazine, médias, newsJe vous signale la parution du prochain numéro de Franc-Maçonnerie magazine consacré à la franc-maçonnerie face aux totalitarismes.

    Quand je pense que les adversaires de la maçonnerie (souvent plein d'indulgence pour les deux messieurs de la couverture ci-contre) se plaisent à en dénoncer le caractère prétendument secret et subversif, je ne saurais trop leur conseiller de se procurer ce magazine chez leurs marchands de journaux , voire de s'y abonner !

    Plus sérieusement maintenant, je dois reconnaître que Franc-Maçonnerie magazine a réussi son pari osé : celui de proposer au grand public un périodique généraliste consacré à la franc-maçonnerie, soigneusement documenté, richement illustré et distribué dans les kiosques, les bureaux de tabac presse, les librairies, les espaces culturels des grandes surfaces, etc.

    A titre personnel, je ne croyais pas à cette aventure quand le premier numéro est sorti en novembre 2009. Six ans et quarante-cinq numéros plus tard, il est grand temps que je révise mon jugement ! Franc-Maçonnerie magazine est devenu un titre de référence.

    En attendant de retrouver le numéro 45 dans les kiosques, Conform édition vous le propose en avant-première pour 7,95 € (port inclus).

     

  • Des Loges hors du commun

    Imprimer

    histoire,franc-maçonnerie,conform edition,nancy,boulangisme,toulon,bonaparte alexandre chevalier,godf,france,cultureChroniques d'Histoire Maçonnique (CHM), c'est la revue de l'Institut d'Etudes et de Recherches Maçonniques (IDERM) du Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴). Sans doute moins connue qu'Humanisme ou La Chaîne d'Union, cette revue mériterait pourtant d'être (re)découverte par les maçons. Je viens en tout cas de la lire et je voudrais vous donner l'envie de vous la procurer.

    Dans le numéro 76, les CHM proposent quatre études dont deux sont rassemblées dans le dossier intitulé « Des loges hors du commun ».

    La première étude, écrite par Jean-Claude Couturier, étudie la façon dont les francs-maçons en général, et ceux de Nancy en particulier, ont réagi face à la montée du boulangisme à la fin du XIXe siècle. J'ai d'ailleurs déjà montré à quel point l'émergence politique, aussi soudaine que brève, du « Brav' Général » avait suscité de vives tensions au sein du G∴O∴D∴F∴. En tout cas, Nancy n'a pas été choisie au hasard. La loge « Saint-Jean de Jérusalem », qui existe toujours d'ailleurs, était l'une des plus actives du G∴O∴D∴F∴. En outre, la ville était devenue frontalière suite à la défaite de 1870 qui, comme l'on sait, avait abouti à l'annexion de l'Alsace et d'une grande partie de la Lorraine par l'Allemagne. L'auteur expose les différentes sensibilités politiques présentes dans l'arrondissement de Nancy. Il revient sur le parcours de certaines figures locales, profanes et maçonnes, qui se sont affrontées : Maurice Barrès, Paul Adam, Emile Gouttière-Vernolle, le publiciste Gugenheim, Alexis Schneider, l'ancien député de Nancy, le bouillonnant Gabriel, etc. A cette époque, des approches différentes de la République se sont opposées avec, d'un côté, « les opportunistes », c'est-à-dire des républicains modérés plus préoccupés d'économie que de social et, de l'autre, « les révisionnistes », sensibles à l'idée d'une république césariste, autoritaire et sociale. Cet affrontement a permis au radicalisme de mieux se structurer. Ce mouvement politique et idéologique a tenté par la suite de concilier les progrès économiques avec les progrès sociaux. Il a toujours été profondément attaché à une république parlementaire, au respect des lois constitutionnelles de 1875 et au refus de toute personnalisation excessive du pouvoir. Les maçons, eux, ont dû faire des choix dans cette période agitée.

    La deuxième étude est celle de Jean-Pierre Zimmer. Elle est consacrée à la loge « Les Vrais Amis Réunis d'Egypte » à l'orient de Toulon. Cet atelier est né sous la 1ère République, plus exactement sous le Directoire, durant la campagne de Bonaparte en Egypte. La loge fut fondée à Alexandrie le 28 août 1799 et elle était composée essentiellement de militaires de la marine. De retour en France, la loge s'établit à Toulon, port militaire, qu'elle ne quitta plus jusqu'à sa mise en sommeil aux alentours du mois d'octobre 1845. L'auteur retrace minutieusement la vie de cet atelier. C'est l'occasion également pour lui de revenir sur l'histoire du G∴O∴D∴F∴ dans la première moitié du XIXe siècle (la période napoléonienne, la Restauration et la Monarchie de Juillet). On se rend compte, par exemple, qu'une loge pouvait connaître des variations d'effectifs assez incroyables et qu'on aurait bien du mal à concevoir de nos jours. Ainsi, entre 1806 à 1807, Les Vrais Amis Réunis d'Egypte étaient passés de 48 à 61 membres... Voilà bien une croissance exceptionnelle qui laisserait rêveur n'importe quel Vénérable aujourd'hui. Jean-Pierre Zimmer montre bien cependant que cette loge demeurait fragile. En effet, les Frères sédentaires devaient nécessairement composer avec les Frères militaires qui étaient souvent sur les mers pour plusieurs mois.

    La troisième étude est celle de Jean-Yves Guengant. Elle est tout à fait singulière et passionnante car elle traite d'un pan méconnu de notre histoire. Pendant cinq années, le camp de prisonniers de l'Ile Longue, dans la presqu'île de Crozon (Finistère), a regroupé des milliers de civils arrêtés après la déclaration du guerre d'août 1914. Il s'agissait d'Allemands ou de ressortissants de pays alliés de l'Allemagne, lesquels étaient jugés potentiellement dangereux par les pouvoirs publics français. Jusqu'en 1919, ce camp a accueilli plus de cinq mille prisonniers. Une loge maçonnique a été fondée dans ce camp pendant quelques mois, à partir de janvier 1918. Elle prit le titre distinctif « In Ketten zum Licht » (Des Chaînes à la Lumière). L'auteur montre, de façon émouvante, comment les fondateurs se débrouillèrent pour créer cette loge, réunir le peu de matériel dont ils disposaient pour ouvrir régulièrement. On fit appel également à la mémoire de certains pour le rituel, etc.

    La quatrième étude est un portrait du Dr. Alexandre Chevalier (1910-1969), ancien Grand Maître du G∴O∴D∴F∴ (1965-1966), par Denis Lefebvre. Ce portrait m'a vraiment impressionné parce qu'il m'a permis de découvrir un maçon que je ne connaissais pas. J'avais sans doute déjà lu son nom parmi la liste des Grands Maîtres de l'Obédience mais sans chercher à savoir qui il était. Désormais, je le connais mieux grâce aux Chroniques d'Histoire Maçonnique. Cependant, je ne vais pas en dire davantage parce que j'ai l'intention de consacrer une note à Alexandre Chevalier. Le portrait de Lefebvre recèle en effet bien des enseignements sur le fonctionnement du G∴O∴D∴F∴. En lisant cette étude, j'ai pris conscience que l'oubli dans lequel le Grand Maître Chevalier est tenu, doit beaucoup à ceux qui, par la suite, se sont efforcés de réduire le G∴O∴D∴F∴ à des postures politico-médiatiques (mais ça, c'est un jugement personnel).

    Bref, j'ai passé d'agréables moments de lecture !

    Les Chroniques d'Histoire Maçonnique forment certes une revue savante, mais elles ont aussi vocation à s'adresser à un large public. Point n'est besoin d'être un historien chevronné pour pouvoir les apprécier. Il suffit d'aimer l'histoire en général et l'histoire maçonnique en particulier. Il suffit surtout d'être un peu curieux et d'avoir le désir de connaître le passé, peut-être pour mieux comprendre le présent et mieux anticiper le futur.

    Chroniques d'Histoire Maçonniques, n°76, Des Loges hors du commun, Institut d'Etudes et de Recherches Maçonniques. ISSN 0018-7364. Prix Public 10 €. Pour connaître les conditions d'abonnement, cliquez sur le site de Conform Editions.