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communisme

  • L'agent Gerardo, une taupe castriste chez les maçons cubains

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    gl cuba.jpgNom de code Gerardo. Derrière le code le Dr. José Manuel Collera Vento, Grand Maître de la Grande Loge de Cuba, exclu de cette obédience en septembre 2010 pour ses liens avec la sécurité d'Etat cubaine. L'homme, pédiatre de formation, a depuis confirmé ses activités d'agent double infiltré au coeur de la franc-maçonnerie cubaine depuis plusieurs décennies.

    Le rôle de Gerardo était complexe. Le régime castriste, plus exactement la commission des affaires religieuses du comité central du Parti communiste cubain, lui avait confié des missions précises à mener sous le couvert de la franc-maçonnerie cubaine.

    Collera alias Gerardo devait :

    1. Infiltrer la franc-maçonnerie américaine
    2. Infiltrer les agences gouvernementales américaines et les ONG soutenant la société civile cubaine.
    3. Infiltrer les milieux maçonniques cubains aux Etats-Unis pour les marginaliser.
    4. Parvenir à la rupture des relations de la Grande Loge de la Floride avec la Grande Loge de Cuba
    5. Supprimer ou neutraliser l'activisme anti-castriste parmi les francs-maçons de l'île.

    Bien que Gerardo ait fini par être démasqué, il semble toutefois que l'essentiel de ces objectifs ait été atteint.

    En effet, l'ancien Grand Maître Collera n'a pas eu grand mal à tisser des liens fraternels avec la plupart des dignitaires des Grandes Loges d'Amérique du nord. Il faut dire que la Grande Loge de Cuba, fondée en 1850, regroupe sur l'île plus de 300 loges pour environ 30 000 membres. La Grande Loge de Cuba n'a jamais été interdite notamment à cause du rôle que la franc maçonnerie a joué en faveur de l'indépendance de l'île proclamée le 10 octobre 1868. José Marti, un des héros cubains du dix-neuvième siècle, était franc-maçon. Par ailleurs, une légende (?) veut que Fidel Castro ait trouvé refuge dans le bâtiment d'une loge maçonnique pendant la guérilla.

    La Grande Loge de Cuba est considérée comme régulière par la grande majorité des Grandes Loges du Monde même si elle présente la particularité de développer ses activités dans un pays communiste où les libertés publiques ne sont pas garanties. Elle est membre de la Conférence Maçonnique inter-américaine.

    Collera a très vite su s'attirer la sympathie et la confiance d'un grand nombre de frères américains et de frères cubains exilés. Il leur a progressivement laissé entrevoir la possibilité d'une chute de la dictature communiste par le biais des loges cubaines présentes dans l'île. La naïveté de ses interlocuteurs a fait le reste.

    Collera-Gerardo est ainsi parvenu à convaincre Alan Gross, membre de l'Agence américaine pour le développement international (USAID), de fournir à sa propre loge un dispositif satellitaire de communication dont l'importation est strictement interdite sur l'île (accès à l'internet par une connexion wifi satellitaire). Gross a importé le matériel interdit non seulement pour la loge de Colleda mais aussi pour la communauté juive de La Havane.

    Dénoncé après plusieurs voyages, Gross a été ensuite interpellé par la police cubaine en 2009 et condamné à quatorze ans de prison (sa libération anticipée en décembre 2014 est l'une des raisons du rétablissement des relations diplomatiques entre les Etats-Unis d'Amérique et Cuba).

    Le pouvoir castriste a notamment pris prétexte du procès d'Alan Gross pour inciter vivement la Grande Loge de Cuba à neutraliser l'activisme anticommuniste avérée au sein de certaines loges. Ce qui a conduit l'obédience nationale cubaine à prononcer des exclusions.

    L'agent Gerardo s'est également employé à marginaliser les frères cubains exilés en Floride, dont une bonne partie a choisi maçonner en dehors de la Grande Loge de Floride, c'est-à-dire au sein de structures maçonniques hispanophones non reconnues par cette Grande Loge américaine. Pour y parvenir, le Grand Maître de la Grande Loge de Cuba a plaidé en faveur de l'unité des francs-maçons cubains, laissant clairement entrevoir trois options absolument inacceptables pour la Grande Loge de Floride :

    1. la reconnaissance officielle par la Grande Loge de Cuba de tous les groupes maçonniques de cubains exilés sur le territoire de la Floride, insistant sur le fait que la cubanité doit prévaloir sur la notion de régularité maçonnique ;
    2. Le regroupement de tous les maçons cubains exilés dans une seule et même structure obédientielle : la Grande Loge de Cuba de l'extérieur. Cette obédience existait déjà mais la Grande Loge de Cuba  a souhaité son renforcement ;
    3. l'intégration administrative pure et simple au sein de la Grande Loge de Cuba de tous les groupes maçonniques de cubains exilés qui le souhaiteraient.

    Dans tous les cas, il y a méconnaissance du principe de territorialité, ce fameux landmark en vertu duquel il ne peut y avoir qu'une seule Grande Loge par Etat et auquel les Grandes Loges américaines sont généralement très attachées.

    Les frères cubains de Floride ont été séduits par la deuxième solution.

    Malgré l'éviction de Collera en 2010, la Grande Loge de Cuba a donc poursuivi sa politique d'unification de la maçonnerie cubaine, en profitant du dégel des relations avec les Etats-Unis d'Amérique..

    Comme on pouvait s'y attendre, la Grande Loge de Floride a très mal pris l'initiative de la Grande Loge de Cuba puisqu'elle a rompu ses relations fraternelles avec cette dernière le 12 mars 2014. Gerardo est donc parvenu à créer en amont les conditions de la rupture.

    Le 25 mars 2014, la Grande Loge de Cuba, par l'intermédiaire d'Evaristo Rubén Gutiérrez Torres, son Grand Maître, a donc écrit à l'ensemble des Grandes Loges Régulières pour tenter de ramener la Grande Loge de Floride à de meilleures dispositions et de souligner le nécessaire rapprochement des frères de Cuba avec les frères cubains exilés.

    L'élection inattendue de Donald J. Trump à la présidence des Etats-Unis ne va certainement pas arranger les choses et ce d'autant plus que la diaspora cubaine installée en Floride a massivement voté en faveur du turbulent milliardaire. Les scènes de liesse dans les rues de Miami à l'annonce du décès de Fidel Castro ont montré, une fois de plus, le fossé entre les exilés cubains et la population cubaine de l'île. 

    La politique suivie par l'agent Gerardo à la tête de la Grande Loge de Cuba montre que le pouvoir castriste a su habilement instrumentaliser la franc-maçonnerie non seulement pour affaiblir les opposants intérieurs et extérieurs au régime communiste mais aussi pour établir une sorte de diplomatie parallèle avec les Etats-Unis et déconsidérer la diaspora cubaine installée en Floride. 

    Il convient de noter également que Gerardo s'est employé à rapprocher la Grande Loge de Cuba des obédiences latino-américaines irrégulières jugées, à tort ou à raison, moins hostiles au régime castriste. Il a ainsi favorisé le développement d'une franc-maçonnerie féminine à Cuba. Ce double jeu est le prétexte que les responsables de la Grande Loge de Cuba ont saisi pour écarter et exclure l'agent double de l'obédience sans devoir dénoncer trop fermement son appartenance aux services secrets cubains.

    Au nom de la régularité et du maintien de l'obédience dans le sein de la franc-maçonnerie universelle, les autres dignitaires cubains se sont donc débarrassés du gêneur. Néanmoins, il est très probable que la Grande Loge de Cuba demeure très infiltrée par la police politique du régime. Comme l'a souligné Gustavo Enrique Pardo Valdes, 33ème, membre de la Grande Loge de Cuba, ancien président de l'Académie cubaine des Hautes Etudes Maçonniques et membre du Suprême Conseil du REAA pour la République de Cuba.

    « En fait, à Cuba, il n'y a pas une organisation ou une association qui ne soit pas profondément infiltrée par les agents de la Sécurité d'Etat. La franc-maçonnerie n'y fait pas exception. »

    gerardo.jpg28 septembre 2015, ultime pied de nez. Le Dr. Collera Vento a reçu de la direction des Comités de Défense de la Révolution de la commune de Pinar del Rio une médaille pour son exceptionnelle collaboration avec les services de sécurité cubains sous le pseudonyme de Gerardo. Lors de la cérémonie, Collera a déclaré, non sans malice :

    « Nous avons reçu de nombreuses distinctions dans des circonstances différentes, toutes très belles, et vraiment je veux vous dire que je suis présentement très ému, au point de ne pas savoir si je suis en mesure cette fois de comparer cette distinction avec les autres. » 

  • Une lettre du frère Héctor Fernando Maseda Gutiérrez

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    gut.jpgDois-je dire à quel point j'ai été surpris d'entendre en France autant de louanges de l'ancien dictateur Fidel Castro récemment décédé ? Des louanges provenant de personnes dont je ne saurais pourtant remettre en cause les sentiments républicains et l'attachement à une société démocratique et pluraliste.

    Dois-je dire aussi à quel point j'ai été choqué de voir des frères que je connais, afficher ostentatoirement leur soutien à la dictature cubaine ? Quand je vois de tels comportements, je me dis qu'il y a des coups de pied au cul qui se perdent. Ces frères donnent l'impression d'avoir abandonné tout sens critique dès lors qu'il s'agit de renouer avec les passions gauchistes de leur jeunesse. Ils parlent gravement d'une révolution qu'ils n'ont pas faite ou qu'ils ont peut-être vécue par procuration. Je suis en tout cas bien persuadé qu'ils n'en auraient pas supporté les effets pour eux-mêmes et leurs proches.

    Imputer la responsabilité de l'autoritarisme cubain à la seule stupidité crasse de l'embargo américain m'a toujours paru un argument commode. Cet argument ne minore ou ne relativise certainement pas les dérives du régime castriste et de son chef emblématique. Je le trouve aussi bête que celui qui consistait chez certains à justifier hier la férocité de la dictature des Duvalier père et fils en Haïti ou de celle de Trujillo en République dominicaine au nom de la lutte contre le communisme. A un moment donné, il faut savoir regarder la réalité en face, abandonner les postures maximalistes et les visons binaires du monde pour comprendre à quel point les idéologies peuvent écraser les individus et empêcher le développement des sociétés humaines vers plus de démocratie et de pluralisme. Bref, il faut raisonner en franc-maçon ou, si l'on préfère, en homme libre dégagé des préjugés politiques et religieux.

    Je voudrais citer ici de larges extraits d'une lettre du frère Héctor Fernando Maseda Gutiérrez (33e), membre de la Grande Loge de Cuba. Maseda Gutiérrez a écrit cette lettre le 27 juillet 2004 depuis sa cellule de la prison de Santa Clara. Ce collaborateur de l’agence de presse non gouvernementale Grupo de Trabajo Decoro a été arrêté en mars 2003 et condamné, en 2004, à 20 ans de réclusion criminelle pour avoir soi-disant commis des actes contre l’indépendance et l’intégrité territoriale de l’Etat et des infractions ayant mis en péril la protection de l’indépendance nationale et de l’économie cubaine. Il a été condamné aux termes d'un procès où les droits de la défense ont été clairement bafoués ainsi que l'a relevé Amnesty international. Après d'intenses et régulières pressions de la communauté internationale, ce frère, prisonnier politique, a fait l'objet d'une libération anticipée en février 2011. Voici ce qu'il a écrit :

    « Il existe quatre types de moyens fonctionnels symboliques et un seul chemin par lequel la conscience humaine peut être orientée par des expériences qui méritent l'on se souvienne et que l'on vive.

    Il y a la perception sensorielle qui nous dit que quelque chose existe. Il y a la pensée qui nous indique : quelque chose existe. Il y a la pensée qui nous répond si ce quelque chose est agréable ou non et il y a enfin l'intuition qui nous renseigne d'où vient et où va cette chose. Il est difficile de trouver ce bon chemin car il se heurte à des difficultés et des déceptions. S'il n'était pas aussi difficile à trouver, l'humanité ne serait pas autant saturée d'êtres pervers ou médiocres. Cela étant dit, en guise d'introduction, veuillez recevoir mes salutations chaleureuses. Heureusement, je suis en mesure de recevoir de vos nouvelles, mes chers frères, à travers un ange, notre Vénérable Frère José Antonio. Maintenant, je profite de l'opportunité de vous écrire pour vous donner des mes nouvelles. Le messager sera la même personne. Je reçois comme un honneur spécial la photo que vous m'avez envoyée, et pour laquelle je remercie beaucoup les Frères de votre atelier, les visiteurs des autres loges et José Antonio (...)

    J'ai reçu des manifestations de soutien et de solidarité du gouvernement et du cher peuple de France à l'égard de notre cause dès qu'ont été emprisonnés des dirigeants et des pacifiques opposants politiques au régime, des responsables d'organisations non gouvernementales, des défenseurs des droits de l'homme, des responsables syndicaux et des journalistes indépendants, soit au total soixante-quinze personnes désignées sous le nom des « prisonniers du printemps »  (...)

    Ces soixante-quinze patriotes sont devenus les otages politiques du leader cubain Fidel Castro et ont été injustement accusés de servir une puissance étrangère (les États-Unis) et d'avoir perpétrés des actes contre la sécurité et l'intégrité territoriale et économique de Cuba, alors qu'en fait, ils ont défendu nos droits à la liberté de conscience, d'opinion et de réunion. J'ai été condamné à une peine de vingt ans aux termes d'une procédure truffée d'irrégularités du début à la fin (...)

    La vérité est que je ne fais pas partie des hommes qui subissent mais qui agissent. Et je sais que la perception humaine est aveugle si elle n'est pas éclairée par la raison comme l'avait dit une fois le Mahatma Gandhi, le chef religieux et spirituel du peuple indien.

    Une tyrannie gouvernementale qui depuis 45 ans impose la terreur d'Etat pour rester en place, pour réduire le peuple à la servitude, à la pauvreté, aux pénuries alimentaires, à la discrimination sociale, pour le priver des droits civils, politiques et sociaux, ne peut susciter une concorde nationale ou favoriser d'autres  réponses populaires qu'une rébellion idéologique et une résistance par des moyens socio-économiques et pacifiques, sans toutefois en exclure d'autres plus radicaux le cas échéant (...) A Cuba, l'administration castriste a eu l'audace d'appliquer des expériences d'ingénierie sociale généralisée et historicistes qui ont causé la catastrophe nationale la plus colossale depuis la proclamation de l'indépendance il y a plus d'une centaine d'années (...) Le système actuel a conduit au culte du chef de guerre, à la corruption du gouvernement et à l'exacerbation de certains intérêts privés (...)

    Ma santé est excellente, mon environnement immédiat exige que je fasse preuve de force spirituelle. Je me suis totalement adapté à ma situation et j'ai refusé que cette épreuve nouvelle, complexe et difficile devienne une saison morte dans ma vie sociale.

    Au profane muet, je lui rappelle que suis le président du Parti libéral démocratique de Cuba (PLDC), formation politique tolérée mais non légalisée. Je suis ingénieur en électronique de profession, diplômé en physique atomique et nucléaire, et je suis également journaliste, essayiste, historien et membre à part entière de l'Académie cubaine des hautes études maçonniques. J'ai 61 ans.

    Entre vous et mon humble personne, des liens de cordialité, d'amour et de communication ont été établis. Nous devons les renforcer tous les jours. J'espère pouvoir continuer à vous écrire (...) »

    La lettre émouvante de ce frère courageux rappelle utilement que le franc-maçon est un homme libre, ami du riche et du pauvre s'ils sont vertueux. Le franc-maçon est cet homme qui ne doit jamais mettre un genou à terre sous la contrainte. Il est celui qui prépare par une action incessante et féconde l'avènement d'une humanité meilleure et plus éclairée. Il est celui qui sait qu'aucune société humaine n'est viable sans liberté et sans solidarité.

    Ce n'est pas parce que le régime castriste n'a jamais interdit officiellement la franc-maçonnerie en raison de son action passée en faveur de l'indépendance de Cuba, que tous les frères cubains sont les partisans zélés des gérontes au pouvoir depuis 1959. Cuba n'a jamais été non plus une « dictature débonnaire » parce qu'elle est sous les sunlights des tropiques. En mars 2003, sur les soixante-quinze dissidents arrêtés, onze étaient francs-maçons et membres de la Grande Loge de Cuba. Les « révolutionnaires de salon » et autres « bolcho-mondains », parfois si bavards dans les loges françaises, devraient s'en souvenir si toutefois ils en ont eu conscience un jour.

  • Jean Baylot, l'anticommuniste

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    baylot.jpg

    Jean Baylot (1897-1976) est passé à l'orient éternel il y a un tout petit peu plus de quarante ans. Il m'est donc impossible de ne pas consacrer une note à ce personnage singulier de l'histoire récente dont l'évolution intellectuelle est également étroitement liée aux soubresauts de la vie politique de notre pays. Je dis « histoire récente » car que représentent 40 ou 50 ans dans l'histoire de l'humanité ? Rien bien sûr. C'était donc il y a une minute à peine de notre présent.

    Regardons les photos ci-dessus. Elles proviennent respectivement du trombinoscope de l'Assemblée Nationale (à gauche) et de la préfecture de police de Paris (à droite). La première été probablement prise en 1958 ou 1959. On y voit un homme dégarni, avec de grosses lunettes sur le nez, l'air sévère ou martial. C'est Jean Baylot. Il devait donc avoir 62 ans environ. La seconde a été prise entre le 12 avril 1951 et le 12 juillet 1954 quand Baylot assumait les fonctions de préfet de police de Paris. Le moins qu'on puisse dire est que Baylot n'y apparaît pas sous un jour avenant.

    On imagine un homme plutôt froid, autoritaire et cassant mais il faut se méfier des apparences. Jean Bossu (1911-1985), qui fut initié en 1961 par Baylot au sein de la loge Marianne n°75 à l'orient de Maubeuge (Grande Loge Nationale Française), le présente de manière tout à fait différente. Baylot était à ses yeux l'homme le plus admirable qu'il ait connu, qui plus est d'une grande bonté et d'une bienfaisance discrète. Il n'en demeure pas moins que Jean Baylot a toujours traîné une réputation sulfureuse d'homme de réseaux de droite, voire d'extrême droite. Ce n'est pas tout à fait inexact mais il faut quand même se garder de tomber dans la caricature. La réalité est plus complexe et mérite d'être nuancée.

    Jean Baylot est issu d'un milieu modeste. Originaire de Pau, ce béarnais était le fils d'un tailleur et d'une tapissière. Après la première guerre mondiale où il servit comme engagé volontaire, Jean Baylot a été titularisé comme agent des PTT et s'engagea très vite dans le militantisme syndical au sein de la CGT en 1920. Il assuma la responsabilité de secrétaire général du syndical national des agents des PTT à partir de 1924. C'est au contact des réalités syndicales que Baylot s'est également confronté aux réalités politiques de la gauche française. Cette dernière s'était divisée après le congrès de Tours de 1920 aux termes duquel la majorité de la SFIO avait fait le choix de rejoindre la troisième internationale et de fonder par le Parti communiste français (PCF). Le congrès de Tours a eu d'importantes répercussion sur la destinée de la CGT qui s'est rangée rapidement derrière la ligne politique du PCF. Baylot, qui fut membre des jeunesses socialistes et de la SFIO, a vécu douloureusement cette scission retentissante. Il a alors renoncé très vite fin à ses activités syndicales au sein de la CGT pour se concentrer sur sa carrière et progresser au sein de l'administration des PTT. Il est ainsi devenu rédacteur principal, puis inspecteur et enfin chef de division.

    4269534018.jpgJean Baylot a rejoint très jeune la franc-maçonnerie, probablement parrainé par des francs-maçons rencontrés au cours de ses activités syndicales. Il a été initié le 2 août 1921, à 24 ans, au sein de la loge La Fraternité des Peuples à l'orient de Paris (Grand Orient de France). Il y a été reçu compagnon le 16 juillet 1922 et élevé maître le 11 juillet 1923. Il a rejoint ensuite la loge Les Amis de l'Humanité à l'orient de Paris Montrouge (Grand Orient de France) en 1937. Son parcours maçonnique a été régulier. Dans les années 1930, il intègre le Grand Collège des Rites, la juridiction de hauts grades souchée sur le Grand Orient. Il devient dix-huitième du rite écossais le 29 juillet 1932 au sein du chapitre Les Zélés Philanthropes de la Vallée de Paris ; puis trentième le 22 juin 1936 au sein du conseil philosophique La Clémente Amitié du camp de Paris et enfin trente-troisième, après la deuxième guerre mondiale, le 14 septembre 1946.

    La deuxième guerre mondiale justement. Elle a bouleversé la vie de Jean Baylot qui a été sans doute contraint de quitter les PTT où sa qualité maçonnique l'avait rendu indésirable. Est-ce la raison pour laquelle il a suivi les cours de l’Ecole supérieure du bois dont il est d'ailleurs sorti major de promotion en 1943 ? Je l'ignore. Une chose est certaine en tout cas, c'est que sa qualité maçonnique en a fait un paria et l'a évidemment poussé vers la résistance active. Il s'y est fait remarquer par sa bravoure. Ce qui lui a valu de nombreuses décorations (croix de guerre, médaille de la Résistance, Légion d'honneur).

    C'est à la Libération que sa carrière a pris une tout autre dimension. Il a été désigné préfet des Basses-Pyrénées (1944-1945), son département d'origine (actuellement connu sous le nom de Pyrénées Atlantiques), puis préfet de la Haute-Garonne (1946-1947). Il a été ensuite secrétaire général du ravitaillement auprès de la présidence du Conseil (14 juin 1947), préfet des Bouches-du-Rhône (14 février 1948), inspecteur général de la huitième région (4 janvier 1951), et enfin préfet de police de Paris, le 17 avril 1951. Une très brillante carrière de haut fonctionnaire accomplie en quelques années à peine.

    L'épreuve de la clandestinité au sein de la Résistance et les responsabilités assumées dans l'immédiate après guerre, ont mis à nouveau Jean Baylot en contact avec le mouvement communiste et l'ont renforcé dans ses craintes d'une insurrection, notamment lors des grandes grèves de 1947. Sa hantise ? Que la France devienne une démocratie populaire et un Etat satellite de l'URSS. Son obsession ? Contenir coûte que coûte le PCF, principale formation politique du pays, qui exerçait à l'époque une extraordinaire attirance sur la jeunesse et les intellectuels.

    Jean Baylot s'est donc particulièrement impliqué dans la lutte contre ce que l'on pourrait appeler le « communisme culturel ». Par exemple, à peine nommé préfet de police de Paris, il s'est opposé, en juillet 1951, à la représentation d'une pièce par la troupe théâtrale « Les pavés de Paris ». Cette pièce avait été créée à l'occasion du trentième anniversaire du PCF (Patricia Devaux, « Le théâtre communiste durant la guerre froide », revue d'histoire moderne et contemporaine, n°44-1, janvier-mars 1997, éd. Belin, Paris, p.90).

    colombe.jpg

    Jean Baylot a ainsi frayé avec le mouvement anticommuniste Paix et Liberté animé par le député radical-socialiste Jean-Paul David (1912-2007) et soutenu par les Etats-Unis d'Amérique. Cette organisation s'était assignée pour objectif de combattre le Mouvement de la Paix perçu comme une escroquerie morale des communistes spéculant politiquement sur le désir de paix des Français. C'était l'époque de la « colombe qui fait boum », affiche de propagande dont le but était de se moquer de la colombe de la paix dessinée par Pablo Picasso. Jean Baylot a été aussi le préfet qui a fait réprimer la manifestation du 28 mai 1952 organisée par le PCF pour s'opposer à la venue sur le sol français du général Ridgeway, commandant des forces américaines en Corée.

    Baylot s'était également rapproché d'individus d'extrême droite qui partageaient le même anticommunisme viscéral : l'abbé catholique traditionnaliste Ferdinand Renaud (1885-1965) ; l'amiral Gabriel Auphan (1894-1982) ; Simon Arbellot de Vacqueur (1897-1965), journaliste et écrivain monarchiste qui parraina avec Gabriel Jeantet le jeune François Mitterrand (1916-1996) en 1943 pour l'obtention de la fameuse francisque ; René Malliavin (1896-1970), le patron du journal pétainiste Rivarol et le chroniqueur Emile Grandjean (1888-1986) dont le nom de plume à Rivarol était Jean Pleyber  (Franck Tison, « Un abbé en politique : Ferdinand Renaud (1885-1965) », Revue historique, n° 604, octobre-décembre 1997, éd. Félix Alcan, Paris, p. 331).

    Devenu un personnage important de la quatrième République, Baylot a vu sa carrière brutalement interrompue par « l’affaire des fuites ».  Il avait été chargé par Léon Martinaud-Déplat (1899-1969), ministre de l'intérieur, d'enquêter sur les fuites du comité de défense nationale. Il a eu recours à cette occasion aux services de Jean Dides (1915-2004), commissaire principal du port de la Ville de Paris, membre des renseignements généraux, lié à l’extrême-droite. En juin 1954, François Mitterrand, nommé ministre de l'intérieur dans le gouvernement de Pierre Mendès-France, a appris que Baylot et Dides étaient en train d'enquêter sur lui. L'un et l'autre ont été aussitôt démis de leurs fonctions. Baylot a été mis en disponibilité, puis nommé préfet hors cadre, c'est-à-dire sans affectation.

    Cette situation nouvelle a incité Jean Baylot à faire de la politique. Il a été élu député de la dix-septième circonscription de la Seine en novembre 1958. De 1958 à 1962, il a siégé dans le groupe des « indépendants et paysans d'action sociale» (ancêtre du Centre National des Indépendants (CNI), formation politique très droite). Cependant, il ne s'est pas distingué à l'assemblée nationale par un activisme particulier. Député plutôt médiocre et absent, Baylot, logiquement, n'a pas été réélu.

    220px-Logogodf.pngC'est à la fin des années 1950 que notre homme s'est détourné du Grand Orient de France alors qu'il y avait assumé pourtant d'importantes responsabilités (dans cette décennie, il avait siégé au conseil de l'ordre et fut même désigné grand maître adjoint). Comment expliquer son départ en 1958-1959 ? Il m'est arrivé de lire que son départ du Grand Orient avait été motivé par son soutien à la loi Debré du 31 décembre 1959 relative aux établissements privés sous contrat. C'est possible mais très réducteur. Je crois que les raisons étaient bien plus profondes qu'une loi scolaire.

    La raison du départ de Jean Baylot de la rue Cadet était fondamentalement liée à son inquiétude de la montée en puissance des réseaux politiques d'extrême gauche ou, du moins, des réseaux favorables à l'union politique de tous les courants de gauche au sein de l'appareil du Grand Orient de France. Je crois qu'il pensait sincèrement que la rue Cadet avait fait l'objet d'une infiltration communiste massive et qu'il percevait donc cette situation non seulement comme un danger pour la France mais aussi pour la franc-maçonnerie.

    On peut certes sourire aujourd'hui de cette perception quelque peu paranoïaque du Grand Orient mais il faut se remettre malgré tout dans le contexte de la guerre froide. L'analyse de Baylot n'était peut-être pas aussi infondée qu'on pourrait le croire de prime abord. Je renvoie en effet à ce que j'ai pu écrire sur ce blog au sujet d'Alexandre Chevalier ou de Guy Mollet par exemple. Le parcours intellectuel de Chevalier et Mollet, bien que fort différents, rejoint néanmoins celui de Baylot sur le terrain de l'anticommunisme. Les trois ont été violemment critiqués au sein du Grand Orient. Ils ont été amenés à en partir d'eux-mêmes dans des conditions qui ne sont pas à l'honneur de l'obédience. Il est également facile de deviner que Jean Baylot a vécu les événements de 1968 avec anxiété comme s'ils annonçaient les plus grands dangers. Idem du programme commun liant le MRG, le PS et le PCF à partir de 1972. Enfin, je pense que si Baylot n'était pas mort en février 1976, il est très probable qu'il aurait été très inquiet de l'arrivée de ministres communistes au gouvernement en 1981. L'anticommunisme donc. Jusqu'au bout.

    La situation en Algérie n'a pas non plus arrangé les choses et a très certainement précipité son départ du Grand Orient. Jean Baylot était en effet un partisan déclaré de l'Algérie française alors que le Grand Orient était au contraire favorable à l'indépendance algérienne. Il faut d'ailleurs rappeler que le 14 juillet 1953, le préfet Jean Baylot a fait réprimer violemment une manifestation d'Algériens. Il y a quand même eu sept morts chez les manifestants ! Un carnage. Il est très probable que le souvenir de cet épisode sinistre a grandement contribué à sa marginalisation au sein du Grand Orient de France.

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    Jean Baylot était-il d'extrême droite ? Non évidemment. Il s'agissait d'un républicain intransigeant qui avait combattu le nazisme et fascisme et qui redoutait que le pays ne tombe un jour sous le joug de l'Union soviétique. C'est ce qui l'a conduit à se rapprocher de tous ceux qui partageaient cette crainte et donc de certaines personnalités d'extrême droite. D'ailleurs ce n'est pas un hasard si Jean Baylot, une fois à la Grande Loge Nationale Française, a rejoint la Loge L'Europe Unie n°64 à Paris et fondé Marianne n°75 à Maubeuge. Ces deux titres distinctifs claquent comme deux manifestes politiques : la fin du rideau de fer avec l'union du vieux continent d'une part, et l'attachement à l'idéal républicain d'autre part.

    glnf-news.jpgPourquoi Jean Baylot a-t-il rejoint la GLNF ? Par pragmatisme, c'est-à-dire par souci de maintenir une attache avec les pays anglo-saxons, notamment avec les américains via la maçonnerie. Je crois que si la Grande Loge de France avait été reconnue en 1954 par la franc-maçonnerie régulière, Jean Baylot aurait rejoint l'obédience de la rue Puteaux. Je pense donc que la régularité maçonnique était avant tout pour Baylot un acte politique et le moyen d'ancrer la maçonnerie française à l'ouest. C'est la raison pour laquelle il s'y est fortement impliqué (il y est devenu Grand Maître provincial de la région Aquitaine, puis assistant Grand Maître).

    Cependant, j'aurais tort de réduire le départ de Baylot du Grand Orient aux seules considérations politiques même si elles sont fondamentales. Jean Baylot a évidemment évolué dans sa vie spirituelle. Il aimait aussi l'histoire maçonnique. C'était d'ailleurs un collectionneur de documents maçonniques de première importance. Un fonds maçonnique à la Bibliothèque Nationale porte son nom. En outre, il s'intéressait à la recherche ésotérique et avait entamé un cheminement au sein du régime écossais rectifié parallèlement à celui effectué au Grand Orient et au Grand Collège. Il a eu également des contacts avec la maçonnerie égyptienne et l'ordre martiniste. Ce n'est sans doute pas un hasard non plus si Jean Baylot a demandé à Marius Lepage, autre transfuge du Grand Orient, de préfacer son ouvrage polémique La Voie Substituée (1968). La loge n°190 de la GLNF porte le titre distinctif de Jean Baylot.