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charles maurras

  • La parole du silence

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    paroledusilence.jpgJe viens d'achever la lecture de l'ouvrage de Michel Maffesoli intitulé La parole du silence (éd. du Cerf, Paris, 2016). Je suis sorti de cette lecture un peu décontenancé, je l'avoue, sans doute parce que je n'y ai pas trouvé d'écho à la présentation qu'en a faite l'éditeur :

    « Faut-il tout dire, parler sans limite, et oser jusqu'au blasphème, au risque de détruire ce qui fonde la communauté, ce tacite consensus autour de valeurs partagées ? Un an après Charlie, Michel Maffesoli, avec la science et l'érudition qu'on lui connaît, risque la question. »

    La science et l'érudition sont bel et bien présentes tout au long des cent quarante-cinq pages de l'essai. C'est écrit dans un style élégant même si les mots utilisés sont parfois complexes (il faut se munir d'un dictionnaire pour déchiffrer certains passages). En revanche, je n'ai pas l'impression que l'auteur se soit risqué à apporter une réponse claire à ce qui a pu inciter les frères Kouachi à commettre l'irréparable en janvier 2015 (cf. pp. 143-144) :

    « On ne le redira jamais assez, le blasphème n'est que la forme paradigmatique, caricaturale, du libre examinisme. Réduisant la déité à un vague esprit spirituel sans contours, en déniant la puissance ambivalente des contraires, dont la Trinité est la parfaite illustration, l'unitarisme conduit à rejeter le mystère par excellence qu'est l'Autre. Et il est dans la logique de ce rejet d'aboutir à l'éloge du blasphème comme expression d'un fanatisme à dominante rationaliste (…) Le blasphème est l'enfant naturel du libre examinisme produit de la Réforme protestante et du modernisme qui en est issu (...) »

    En clair, le blasphème, c'est le fanatisme du rationalisme, notamment de la parole toute puissante, enivrée de sa propre liberté. Cette parole a la prétention de réduire le réel à des concepts. De fait, elle est incapable d'envisager la beauté et le mystère du monde. La parole exclut tandis que le silence rassemble dans le merveilleux de l'existence. Pour le dire autrement, plus on a la prétention de vouloir expliquer Dieu, plus il nous échappe ; plus on prend le risque de le réduire à la perception que l'on en a. D'où, selon l'auteur, la puissance de la théologie apophatique qui consiste, en toute modestie, à approcher le divin avec le moins de concepts possibles. Il ne sert à rien en effet de vouloir définir le divin ou si l'on préfère le mystère de l'existence (p.41).

    « Le chemin apophatique permet de découvrir ce qu'est le mystère de l'existence: la concaténation de ces fils secrets reliant tout un chacun à la force vive de la Nature. En bref, comprendre l'Etre. Pour une telle compréhension, tout est bon (cum prehendere) ; elle est holistique. Elle peut, certes, utiliser les mots avec rigueur, elle n'en est pas prisonnière et, ainsi, participe à la « contemplation du monde ». »

    Il existe d'autres façons de rendre compte du divin ou du sacré et d'en éprouver la présence sensible en dehors de tout système abstrait. Il y a d'abord ce que Maffesoli appelle « l'enracinement dynamique », cette attitude consciente qui consiste à avoir les pieds bien ancrés sur terre tout en ayant ce sentiment d'élévation spirituelle chaque fois qu'on lève les yeux au ciel pour contempler l'immensité de l'univers (cf. p.29). Il y a ensuite la puissance du geste, de la liturgie, des rituels (cf. p.103 et suivantes) et des sacrements, lesquels agissent ex opere operato, c'est-à-dire indépendamment de celui qui s'y conforme ou l'administre (cf. p.30). Il y a également la richesse de l'iconographie, de la statuaire, du mythe, du symbole (cf. p. 97), de la parabole, de l'art en général. Il y a enfin le silence contemplatif des mystiques. La vie de ces sages témoigne de l'immanence de la transcendance (Sainte Thérèse d'Avila, Jacob Boehme, etc.). De façon plus générale, je suis persuadé, comme l'auteur, que notre monde contemporain a perdu la faculté de voir des images, d'entendre des paraboles et d'utiliser les symboles à bon escient. Je l'ai d'ailleurs déjà montré dans le cadre dans ce blog.

    La thèse de Michel Maffesoli dans cet essai est en fait relativement simple (cf. p. 28) :

    « Est-il si difficile de reconnaître que c'est cette dénégation du sacré - qui est de plus en plus dénommé « sacral » - qui, immanquablement, conduit à un retour du refoulé dont les conséquences sanguinaires font la une de l'actualité ? Le mythe du Progrès et la valorisation, sans nuances, de la thématique de la liberté ne peuvent-ils pas aboutir à une dévastation du monde et des esprits ? Dès lors, le cosmos redevient chaos ! L'ubris, menace constante de l'espèce humaine, conduisant à une hétérotélie, à cet autre aboutissement auquel on ne s'attendait pas : le fanatisme dévot.»

    Ceci dit, je dois reconnaître que même après avoir lu et relu certains passages de l'ouvrage de Michel Maffesoli, je n'ai rien trouvé qui explique sociologiquement, historiquement ou théologiquement la barbarie des frères Kouachi. En effet, en quoi arroser une rédaction d'un journal satirique à la kalachnikov est-il l'expression d'un retour du refoulé ? J'ai du mal à comprendre. Qui empêchait concrètement les frères Kouachi de pratiquer un islam même le plus rigoriste ? Personne et encore moins à Charlie Hebdo. En quoi la liberté éditoriale ou la liberté de parole de Charlie Hebdo aurait-elle nourri le fanatisme dévot de ces deux assassins ? Je ne vois pas davantage sauf à considérer la religion intouchable et hors de toute discussion. Il me semble donc que la réalité est plus triviale. Le fanatisme dévot se nourrit en réalité de sa bêtise et de son inculture sans limites. Il se saisit de n'importe quel prétexte pour laisser libre cours à sa haine. Cette haine s'est abattue brutalement sur l'équipe de Charlie. Elle a depuis frappé d'autres gens, notamment à Paris et à Nice, dont beaucoup ne cultivaient probablement pas la dénégation du sacré.

    Il y a donc dans l'ouvrage de Maffesoli quelque chose qui me dérange profondément comme si les victimes de l'obscurantisme religieux étaient les artisans de leur propre malheur. Je ne dis pas que c'est la position de l'auteur. Je dis que c'est ce que j'ai ressenti à la lecture de l'ouvrage. Ce qui me gêne aussi, ce sont les attaques constantes et répétées contre la Réforme ou le protestantisme. Le protestantisme est en effet présenté comme un christianisme rationnel, unitaire, froid, verbeux ou apollinien. Le catholicisme est au contraire présenté comme un christianisme émotionnel, trinitaire, voire païen (cf. la communauté des saints et des bienheureux), chaleureux ou dyonisiaque. Le protestantisme source du désenchantement du monde ? Vraiment ? N'est-ce pas forcer le trait surtout quand on constate la puissance entraînante (et inquiétante) de la liturgie brouillonne et joyeuse des mouvements évangéliques un petit peu partout dans le monde ? Je n'ai pas non plus l'impression que les frères Kouachi se réclamaient de Calvin ou de Luther...

    Je ne suis pas protestant. Pourtant, je suis surpris en lisant que le blasphème est la forme paradigmatique et caricaturale du libre examinisme. En effet, le blasphème est à mon avis moins la conséquence d'une liberté poussée jusqu'à ses extrémités, que le résultat d'une incapacité de certains religieux à accepter l'irrévérence, l'ironie ou, plus généralement, ce qui est susceptible de heurter leur représentation du monde. Michel Maffesoli sait pertinemment que le libre examen consacre la liberté du lecteur par rapport au texte sacré. Le libre examen est la liberté d'interprétation du texte. C'est la liberté critique. C'est l'expression de la faculté de juger qui permet de comparer, de relativiser, de contextualiser la parole divine. Dans la perspective libre exaministe, il n'y a pas non plus d'intermédiaire autorisé (le prêtre) entre le lecteur et les saintes écritures. On peut certes le concevoir comme une approche bavarde ou exégétique de la religion. Mais de là à percevoir dans ce bavardage la cause fondamentale de l'irruption du fanatisme dévot, j'avoue que c'est pour le moins expéditif et contestable. J'ai au contraire l'impression que le fanatisme religieux, quelle que soit la tradition dont il se réclame (islam, judaïsme, catholicisme, orthodoxie, protestantisme, hindouisme, etc.), nie radicalement le libre examen. Le fanatisme religieux nie la liberté et la confrontation féconde des idées. Il postule au contraire l'uniformisation des consciences en exaltant un merveilleux grossier. Pour le fanatisme dévot, l'individu n'a aucune espèce de valeur ou d'importance. L'individu doit se fondre dans la société traditionnelle à laquelle il est organiquement apparenté.

    spiritualité,religion,sacré,michel maffesoli,charlie hebdo,fanatisme,livre,parole,silenceLe 7 janvier 2015, des figures emblématiques de Charlie Hebdo sont mortes assassinées d'avoir exercé leur liberté de ton et de critique à l'égard du fanatisme religieux. Elles ne sont pas mortes d'avoir voulu porter atteinte à la liberté de culte. Elles ne sont pas mortes d'avoir voulu expurger la société française de tout sentiment religieux. Et quand bien même auraient-elles agi dans ce sens, quand bien même auraient-elles cédé à la facilité de s'en prendre plus particulièrement à l'Islam, cela n'aurait évidemment pas justifié davantage qu'on leur tire dessus à l'arme de guerre ! 

    J'admets sans difficultés que l'on puisse défendre « l'immanence de la transcendance » au sein du corps social et que l'on puisse percevoir la parole de Dieu « dans le bruit d'une brise légère » pour reprendre la Bible (1 R 19, 1-12). C'est une opinion. J'admets aussi que l'on puisse trouver quelque intérêt à faire référence à des auteurs catholiques, même les plus antimodernes, tels Joseph de Maistre, Charles Maurras, Maurice Barrès, Joris-Karl Huysmans, Gilbert-Keith Chesterton ou Romano Guardini. Ce sont des choix de lecture. Je reconnais aussi que Michel Maffesoli a écrit de merveilleuses pages sur la force de cette spiritualité silencieuse et paisible qui relie les êtres humaines dans une forme de communauté invisible. C'est une perception du monde originale et intéressante. Tout ceci est très beau, j'en conviens, mais à la condition toutefois d'être conscient des dangers du sacré chaque fois que ses défenseurs ont la prétention de vouloir régenter la vie du plus grand nombre ou de museler ceux qui blasphèment. Sans la liberté de blasphémer, il n'y a point d'éloge du sacré possible.

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    Michel Maffesoli, La parole du silence, éd. Cerf, janvier 2016, 18 €

  • Les turbulents héritiers de l'antimaçonnisme

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    La vidéo des Brigandes, manifestement, interpelle beaucoup de FF sur la toile. Le F Geplu du Blog maçonnique Hiram.be m'a ainsi demandé mon avis sur un message qu'il a reçu de ce groupe d'activistes. Il a eu la gentillesse d'en publier un extrait. D'autres s'interrogent sur la qualité de la réalisation, sur de possibles complicités internes, sur le lieu aussi (s'agit-il d'un temple maçonnique ou d'une reconstitution et où se situe-t-il ?) et enfin sur le matériel et la documentation qu'il a fallu aux Brigandes et à ceux qui sont derrière pour mettre au point cette vidéo. Peut-être parviendra-t-on, un jour, à en savoir davantage sur ce mystérieux groupe qui ne porte pas les maçons en son coeur.

    Je voudrais revenir brièvement ici sur l'aspect "documentation" qui semble inquiéter certains lecteurs du blog. C'est vrai que Les Brigandes semblent beaucoup connaître de choses sur la FMmême si ces connaissances sont mises au service d'une propagande contre ellePourtant, il n'y a rien de surprenant à cela. Si l'antimaçonnisme a toujours charrié son lot impressionnant de crétins, il a pu aussi prospérer grâce à gens curieux et, parfois, très cultivés.

    Tenez ! Le profane Bernard Faÿ par exemple. Ce brillant universitaire,  nommé administrateur général de la Bibliothèque nationale en 1940, était un spécialiste reconnu du dix-huitième siècle et de la franc-maçonnerie. Mais c’était surtout fondamentalement un idéologue d’extrême droite et un antisémite virulent qui savait pertinemment que si les faits ne corroboraient pas son idéologie, il fallait s’arranger pour qu’ils lui fussent conformes. C'est la raison pour laquelle il n'a pas hésité à prendre des libertés avec l’histoire et à présenter l'Ordre maçonnique de façon grotesque et inquiétante au grand public. C'est ce qu'il fit avec l'exposition maçonnique du Petit Palais à Paris dès octobre 1940 et, un an plus tard, dans la revue mensuelle qu'il dirigea jusqu'en 1944 -  Les Documents Maçonniques - (cette revue est tombée récemment dans le domaine public et elle est désormais consultable en ligne sur le site de la Bibliothèque Nationale de France). 

    Un autre exemple. Le F Jean-Baptiste Bidegain. C'était au départ un maçon estimable qui a viré à l’antimaçonnisme le plus sournois au début du XXème siècle, alors même qu’il avait été secrétaire général adjoint du GODF. Le drame de cet homme intelligent et cultivé, son calvaire intime même, fut de mettre ensuite son talent d’écriture, son esprit d’analyse et son expérience maçonnique au service d'une ambition dévorante et d'un besoin de reconnaissance jamais assouvi. Il a voulu se venger de ceux dont ils estimaient qu’ils avaient intrigué contre lui au sein de l’appareil du GODF lors du départ du secrétaire général, Narcisse-Amédée Vadecard. Lui, l'adjoint, guignait le poste. Il ne l'a pas obtenu. Il a choisi de trahir le GODF pour collaborer avec les milieux monarchistes et catholiques. Il est devenu l'informateur du député nationaliste Guyot de Villeneuve en 1904 et fut à l'origine de l'affaire des fiches qui provoqua un grave scandale à l'époque mais qui, aujourd'hui, s'explique très bien eu égard au contexte politique (on était encore en pleine affaire Dreyfus et les républicains avaient, à juste raison, de sérieux doutes sur la loyauté d'une partie des officiers). 

    De façon générale, ce qui m'a toujours interpellé, c'est moins la propagande que les propagandistes. On trouve souvent des personnes cultivées qui mettent sciemment tout leur talent, tout leur savoir au service du mensonge et de mesquins règlements de compte. Il faut en particulier se souvenir de tous ces parcours, de tous ces hommes qui furent les ennemis actifs de l'Ordre maçonnique. Certains d'entre eux furent sur les colonnes (comme quoi l'ennemi n'est pas toujours celui qu'on croit). Ils sont des sources d'inspiration pour bon nombre d'adversaires de la FM.

    Avec Les Brigandes, Bernard Faÿ, Edouard Drumont, Jules Guérin, Mgr Jouin, Charles Maurras, Maurice Barrès, Paul Riche, Jean Marquès-Rivière, Jean-Baptiste Bidegain, Jules Doinel et tant d'autres, ont à nouveau de turbulents héritiers.