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cécile révauger

  • De "l'image intellectuelle" de la franc-maçonnerie française

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    2226946352.jpgLire le blog de Roger Dachez est toujours un bonheur renouvelé. On en ressort toujours enrichi de nouvelles connaissances. Et sans doute a-t-il raison quand il écrit le 26 janvier dernier dans un billet consacré au 45e anniversaire de la revue Renaissance Traditionnelle :

    "Or tout cela [la recherche maçonnologique] ne suscite pas toujours l’enthousiasme massif des francs-maçons français, il faut bien le reconnaitre – pour aussitôt le déplorer. L’érudition fait parfois peur et, plus encore, le travail intellectuel rebute, et surtout on ne saisit pas toujours le caractère prioritaire de l’enquête historique pour éclairer « l’ésotérisme maçonnique ». Je ne reviendrai pas ici sur les dangers d’une exégèse aventureuse qui suppose qu’on peut interpréter des symboles sans rien connaître de leur contexte d’apparition, de leurs sources, des commentaires dont ils furent accompagnés au cours du temps, des mutations qu’ils ont pu subir. C’est en partie pourquoi la littérature maçonnique est si volontiers médiocre – au mieux –,  confuse – trop souvent –, et au pire, délirante. C’est aussi pour cette raison que, dans notre pays, à la différence  ce qu’on observe dans nombre d’autres pays européennes, le domaine maçonnique n’est pas considéré, dans les milieux académiques, comme un champ d’étude digne de ce nom…et que l’image intellectuelle de la maçonnerie est si dégradée…"

    Qu'il me soit permis toutefois de tempérer l'opinion de l'auteur dont l'anglophilie le conduit souvent à se montrer un peu trop sévère à l'égard de ce qui se passe en France. Je ne suis pas sûr que le franc-maçon britannique ou américain ou le franc-maçon belge "de base" ait un appétit de connaissances universitaires (dans le domaine maçonnologique bien entendu) plus développé que son homologue français. Je sais bien que la "masonic education" est développée chez nos amis anglo-saxons. Mais favorise-t-elle vraiment l'esprit critique alors qu'on constate simultanément le conservatisme arrogant dont font preuve les Grandes Loges régulières ? On peut en douter.

    Pour ma part, il m'est arrivé de fréquenter, dans les années 90, des séminaires de l'Institut des Religions et de la Laïcité (IERL) de l'Université libre de Bruxelles (ULB), mon alma mater. Je peux vous assurer qu'on était loin d'y retrouver des armadas d'étudiants francs-maçons pour suivre - même en auditeurs libres - les enseignements d'Hervé Hasquin, Luc Néfontaine, Anne Morelli ou Guy Haarscher, ces dignes successeurs de feu John Bartier. Je peux même vous dire qu'une majorité de francs-maçons d'outre-Quiévrain n'avait pas la moindre idée des riches apports scientifiques de la recherche belge à la maçonnologie.

    Je ne crois donc pas que "l'image intellectuelle de la maçonnerie" soit forcément plus flamboyante ailleurs en dépit de réalisations remarquables. C'est vrai qu'en Amérique ou en Belgique, la maçonnerie a été capable de créer des universités. Mais c'est sans doute aussi parce que ces créations s'inscrivaient dans des logiques institutionnelles propres à ces pays (cf. les notions de "community" aux Etats-Unis et de "pilarisation" en Belgique). En France, la maçonnerie n'a pas eu besoin de créer une université. Elle s'est plutôt bornée à oeuvrer dans le sens d'une meilleure diffusion des savoirs. Elle a ainsi combattu, de l'intérieur, la tutelle du clergé catholique sur l'enseignement. Elle a soutenu les scientifiques qui prônaient la libre recherche et l'indépendance d'esprit par rapport aux dogmes religieux. Elle a également souhaité que l'enseignement universitaire ne soit pas uniquement réservé à ceux qui en avaient les moyens financiers. Bref, elle a contribué à réformer les institutions universitaires existantes sans avoir eu besoin d'en créer une à son image.

    Il suffit de songer à ce que coûte une année dans une université britannique ou américaine pour relativiser les "mérites" de la franc-maçonnerie anglo-saxonne... Et du temps où j'étudiais en Belgique, les droits d'inscription étaient certes beaucoup moins élevés que de l'autre côté de la Manche et de l'Atlantique, mais ils tournaient quand même aux alentours de  25 000 francs belges (environ 750 €).  J'imagine enfin que les frères anglo-saxons sont confrontés, eux aussi, à l'enthousiasme créatif d'une certaine littérature mystico-ésotérique. Et je ne parle même pas de l'antimaçonnisme qui y est virulent. Allez sur Youtube. Le nombre de vidéos conspirationnistes d'origine américaine est hallucinant. Quant aux frères belges, c'est une certitude : ils lisent ce que nous lisons ; nous lisons ce qu'ils lisent. Comment ne pas rappeler ici qu'il existe entre eux et nous de très grandes affinités maçonniques, intellectuelles et philosophiques ? Eux savent aussi ce qu'est l'intolérance des clergés.

    Je réfute donc cette idée selon laquelle le maçon français se désintéresserait de la recherche maçonnologique et toute étude sérieuse. L'image intellectuelle de la maçonnerie ne me parait pas aussi dégradée que Roger Dachez le prétend. A bien des égards même, la maçonnerie française est d'un dynamisme - certes parfois un peu brouillon - qui n'a rien à envier à celui qu'on peut trouver ailleurs sous d'autres latitudes. Et puis, je ne suis pas dupe non plus du petit monde de la recherche maçonnique qui cultive volontiers l'entre-soi. On retrouve d'ailleurs souvent les mêmes têtes de conférences en conférences, de colloques en colloques, d'interviews en interviews, de salons du livre en salons du livre, de documentaires télévisés en documentaires télévisés. Roger Dachez donc, mais aussi Pierre MollierAlain Bauer et Ludovic Marcos. Ou bien son éminence Alain Bernheim, le "Jean Daniel" de la maçonnerie, qui a su élever l'estime de soi à des hauteurs vertigineuses, ou encore le sulfureux Jean-Marc Vivenza, mais aussi "le chevalier" Jean-François Var, Irène Mainguy, Cécile Révauger ou encore Jean Solis.

    Ne voyez nulle ironie dans mes propos car j'admire sincèrement la plupart des ces frères qui contribuent, chacun à leur manière, à une meilleure connaissance de la franc-maçonnerie. Encore faut-il qu'ils restent aussi à leur place et qu'ils n'oublient pas que la franc-maçonnerie ne se réduit pas à l'acquisition d'un savoir cumulatif dispensé par des clercs de la maçonnologie. Avant d'être un objet d'étude, la maçonnerie est surtout un art tout d'exécution. Pour le dire autrement, la maçonnerie est un "savoir-être" et un "savoir-faire". On peut avoir la tête bien pleine et rester un maçon médiocre. On peut ignorer beaucoup de choses tout en ayant compris l'essentiel que l'on peut exprimer dans la fermeté de caractère, dans l'altruisme et la philanthropie, dans la douceur et la bienveillance, dans la volonté de maintenir la cohésion d'une loge, etc. Ces chemins là ne sont pas à négliger. Si on les perd de vue, on se perd parce qu'ils témoignent de toutes les difficultés de l'initiation maçonnique.

    Au fond, je crois qu'un bon maçon est avant tout celui qui parvient à concilier la pensée et l'action. Autrement dit, c'est celui qui a la capacité d'agir en homme de pensée et de penser en homme d'action. C'est l'homme qui triomphe de la névrose. C'est celui qui vainc la procrastination et la velléité. Les maçons qui m'ont le plus marqué étaient loin d'être des érudits et des théoriciens. Certains d'entre eux n'avaient jamais ouvert de livres ou bien alors rarement et ne s'en cachaient d'ailleurs pas. Certains d'entre eux n'avaient pas eu l'opportunité de suivre des études. Quelques uns n'en avaient eu pas le temps, emportés par le tourbillon de la vie. Il s'agissait de petits employés, de commerçants, d'artisans, de retraités, de fonctionnaires, bref d'anonymes qui venaient en loge avec pour tout bagage leur bon sens, leur esprit de synthèse et de conciliation, leur expérience et la volonté de connaître son prochain pour travailler avec lui à l'avènement d'une humanité meilleure et plus éclairée. Ils raisonnaient. Ils agissaient. Ils vivaient. Ils ressentaient. Ils fraternisaient.

    Le peu que je sais de la maçonnerie, c'est bien à ces anonymes que je le dois. Les chercheurs et les écrivains prolifiques, eux, m'ont appris à conserver un esprit critique par rapport à la franc-maçonnerie, à me défier des gourous, des tribuns, des préjugés, et c'est vrai, de cette paresse qui, trop souvent, conduit nombre de maçons à négliger l'histoire de leur Ordre au profit d'un symbolisme fourre-tout ou d'interprétations erronées.

    3116658840.jpgEn conclusion, que Roger Dachez se rassure ! L'image intellectuelle de la maçonnerie française n'est ni meilleure ni plus dégradée qu'ailleurs. La maçonnerie française est bien vivante. Elle déploie ses activités dans des coins qu'il n'imagine pas. C'est "un bordel gaulois" comme me le répétait malicieusement feu Régis Blanchet (disparu il y a bientôt dix ans !). Ce "bordel gaulois" n'a rien d'un musée ou d'un déambulatoire où l'on parle à voix basse et où l'on compulse de vieux grimoires. C'est une rivière souterraine aux résurgences imprévisibles qui jaillissent dans un bruit de tonnerre et vous obligent à hausser la voix. Il est d'ailleurs inutile de lutter contre son courant. Il faut au contraire se laisser emporter et surprendre pour en tirer le meilleur partie de sa force.