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  • 1717 et la « stratégie Steve Jobs »

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    chroniques d'histoire maçonnique,revue,france,histoire,andrew prescott,susan sommersL'année 2017 s'achève bientôt et avec elle, les commémorations du tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative. Ce tricentenaire a notamment été marqué, on le sait, par une remise en cause de ses fondements même puisque l'historiographie maçonnique anglo-saxonne a connu de nouveaux développements annoncés par Roger Dachez en octobre 2016. Je m'étais permis d'ailleurs d'en relativiser la portée

    La dernière livraison des Chroniques d'Histoire Maçonnique fait justement le point sur ces nouveaux développements. Cécile Révauger a ainsi consacré une contribution aux travaux de recherches d'Andrew Prescott et de Susan Mitchell Sommers. Ces travaux sont fondés d'une part, sur une étude attentive des mémoires de William Stukeley et d'autre part, sur une analyse d'un manuscrit appartenant aux archives privés de la loge Antiquity n°2 à l'orient de Londres (cf. « L'émergence de la Grande Loge d'Angleterre », Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°80, été automne 2017, pp. 19 et suivantes). Il ressort de cette contribution que la Grande Loge d'Angleterre, selon Prescott et Sommers, n'aurait pas vu le jour au cours de l'année 1717 mais en 1721. Le pasteur James Anderson aurait modifié la datation dans l'édition des Constitutions de 1738 probablement à la demande de la Grande Loge d'Angleterre. Cette falsification des dates aurait permis à plusieurs de ses membres (Anthony Sayer notamment) de demander une aide financière et à la Grande Loge d'Angleterre de revendiquer une ancienneté plus grande que les Grandes Loges d'Ecosse et d'Irlande. 

    Je n'ai pour ma part rien relevé de décisif dans la fort intéressante contribution de Révauger qui puisse invalider avec certitude d'une part, la réunion de quatre loges londoniennes, en 1716, à l'Auberge du Pommier (Apple Tree Tavern) et leur décision de se constituer en Grande Loge pro tempore (pour un temps limité) ; et d'autre part, leur réunion, un an plus tard, le 24 juin 1717, à l'auberge l'Oie et le Grill (At the Groose and the Gridiron) pour pérenniser ladite Grande Loge et porter Anthony Sayer à sa tête. Cécile Révauger signale à cet égard que Prescott et Sommers ne sont pas parvenus à identifier précisément l'auberge The Apple Tree et qu'en l'absence de toute documentation à son sujet, ils doutent de son existence même (cf « L'émergence de la Grande Loge... », op.cit., p.24). Est-ce si étonnant de se heurter à de telles difficultés de localisation alors que le centre de Londres a été entièrement détruit en 1666 et qu'en Angleterre, noblesse et gentry, ont ensemble refusé tout document fiscal cadastral ? Le mot « cadastre », emprunté au français, n’est d'ailleurs apparu qu’en 1804 dans l’Oxford English Dictionary. (cf. Mireille Touzery, « Cadastres en Europe à l'époque moderne. Modèles continentaux et absence en Angleterre », in De l'estime au cadastre en Europe - L'époque moderne, actes colloque des 4 et 5 décembre 2003, IGPDE, 2007). En France, l’histoire du cadastre est liée au renforcement de l’État face aux volontés contraires des conservateurs et des citoyens-propriétaires. La Grande-Bretagne, au contraire, n’a pas voulu se doter de cet instrument qu'Adam Smith estimait, en 1776, plus nuisible qu’utile au contribuable (cf. Adam Smith, La Richesse des Nations, Livre V, Chapitre 2). Quant aux fonds de commerce, aux noms commerciaux, ils ont toujours été extrêmement changeants. Les registres du commerce n'existaient pas, rendant quasiment impossible toute traçabilité.

    Il n'est pas non plus a priori anormal de constater l'absence de documents d'époque confirmant cette période de gestation (1716-1721). Après tout, cette communauté maçonnique embryonnaire de quelques dizaines d'individus a fort bien pu passer inaperçue à Londres pendant quatre à six ans et pratiquer une tradition essentiellement orale dans le but de protéger les secrets de la franc-maçonnerie jusqu'à ce que la Grande Loge décide finalement de s'extérioriser en organisant, chaque année, deux processions maçonniques publiques à partir de 1721 et d'édicter les minutes de ses travaux à partir de  1723. Considérons les serments au grade d'apprenti tels qu'ils sont repris dans la plupart des rites. Peut-on véritablement s'étonner de cette absence d'archives ou de sources documentaires quand le nouvel entré en loge promet ou jure de ne rien graver, buriner, tracer ou sculpter ?

    Si la réunion du 24 juin 1717 n'avait jamais eu lieu, on peut aussi supposer que des contemporains d'Anderson n'auraient pas manqué de le relever et de le dénoncer. Ces contemporains auraient sans doute également dénoncé la supercherie d'Anthony Sayer si celui-ci avait effectivement usurpé le titre de premier Grand Maître de la Grande Loge et revendiqué une fausse ancienneté d'appartenance dans le simple but d'obtenir une aide financière de l'obédience. La vénalité présumée de Sayer me paraît aussi grotesque que celle que l'on prête à Anderson. Elle semble s'inscrire dans une volonté d'amoindrissement du rôle respectif de ces deux personnages. En présentant Sayer et Anderson comme des hommes intéressés ou aux ordres, on jette implicitement le discrédit sur les conditions de fondation de la franc-maçonnerie spéculative dite des modernes et on conforte a posteriori une histoire au service de la maçonnerie spéculative dite des anciens attachée au théisme, c'est-à-dire à la révélation divine gravée dans le marbre des landmarks. Enfin, j'ai l'impression que les historiens, obnubilés par ces problèmes de dates et d'absence de sources documentaires, ont fini par perdre de vue ce qu'Anderson a dit du 24 juin 1717. Et qu'a-t-il dit ? Que les frères francs-maçons décidèrent ce jour là de choisir un Grand Maître parmi eux jusqu'à ce qu'il aient l'honneur d'avoir un frère noble à leur tête, c'est-à-dire jusqu'à ce que la jeune Grande Loge puisse se trouver un protecteur et espérer ainsi pérenniser ses activités. Ils trouvèrent ce frère noble dans la personne du duc John de Montagu, quatre ans plus tard, après avoir eu, comme Grands Maîtres, les roturiers Anthony Sayer, George Payne et Jean-Théophile Désaguliers et à nouveau George Payne. D'où l'éclat particulier de la reconnaissance de Montagu par la Grande Loge le 24 juin 1721, événement semble-t-il relaté par la presse londonienne de l'époque.

    chroniques d'histoire maçonnique,revue,france,histoire,andrew prescott,susan sommersJe n'aborderai pas ici toutes les querelles dynastiques entre jacobites, stuartistes et hanovriens, non que j'en conteste la prégnance ou les influences sur les premières décennies de la jeune maçonnerie anglaise mais plutôt parce que mes connaissances, sur ce point, sont assez limitées et que je n'ai jamais vraiment eu le goût de m'y aventurer. Il faut dire qu'il est si facile de s'y perdre ! Je pense néanmoins qu'on leur accorde ordinairement trop de place. J'ai sans doute grand tort de le penser. Je voudrais simplement apporter un tempérament à l'analyse de Cécile Révauger lorsqu'elle semble réduire l'article deux des Constitutions d'Anderson à une condamnation implicite des notions tory d'obéissance passive au Souverain (cf. « L'émergence de la Grande Loge... », op. cit., pp. 27 et 28). En effet, je ne pense pas qu'il faille y voir une adhésion aux thèses de John Locke contenues dans son deuxième traité de gouvernement selon lesquelles le peuple a le droit de se rebeller contre le Souverain si celui-ci s'est placé dans un état de guerre contre lui en violant le contrat par lequel il s'est engagé à respecter son droit fondamental à la liberté et à la propriété. Car ce que le protestant John Locke avait défendu en 1690, l'anglican Thomas Hobbes l'avait déjà exposé en 1642 dans son ouvrage Le Citoyen (De Cive). En effet, Hobbes, qui passe abusivement pour le théoricien du despotisme, probablement à cause d'une lecture superficielle du Leviathan (1651), est en réalité le théoricien de la vie du citoyen obéissant aux lois faites pour assurer sa protection. Le citoyen a des droits et des devoirs que le Souverain, arbitre et garant, est à même d'apprécier et de faire respecter. Thomas Hobbes a été l'un des premiers à défendre l'idée que le Souverain ne peut obliger le citoyen à faire quelque chose qui compromettrait son existence sous peine d'aller au-delà de ses pouvoirs et de ses devoirs. Le contrat social a été établi pour que les hommes puissent vivre en paix. Le citoyen dispose donc du droit inaliénable de défendre sa vie et de résister, même contre le Souverain, si ce dernier veut la mettre en danger. A certains égards, Hobbes a fondé un droit de résistance et presque un droit de rébellion pour peu que le Souverain veuille imposer au citoyen de risquer sa vie quand ce dernier ne l'admet pas. Il faut rappeler que Thomas Hobbes avait pourtant défendu le roi Charles Ier contre les prétentions du Parlement au début des années 1640 et qu'il fut contraint de s'exiler onze ans en France à cause de cela. 

    Bref, le magistère que l'oeuvre de Hobbes a exercé sur la politique outre-Manche a sans doute été bien plus important et décisif que celui de Locke car Hobbes fut celui qui pensa résoudre les querelles religieuses en attribuant dans la personne du Souverain des prérogatives temporelles et spirituelles (cf. la gravure du frontispice du Leviathan ci-dessus où le Souverain au corps constitué d'individus formant les intérêts particuliers, tient dans une main l'épée et dans l'autre la crosse épiscopale). Il n'est pas inutile de rappeler que la reine d'Angleterre est toujours à l'heure actuelle chef de l'Etat et chef de l'église d'Angleterre et que la Grande Loge Unie d'Angleterre, elle-même, a toujours eu des relations privilégiées avec l'église d'Angleterre bien que celles-ci se soient distendues depuis une trentaine d'années.

    Les travaux de Prescott et Sommers marquent probablement une nouvelle étape de la compréhension des origines de la franc-maçonnerie en Angleterre. Je rejoins cependant Révauger quand elle dit que les thèses de Prescott et Sommers ne font que confirmer l'intuition de plusieurs historiens qui, contrairement à eux, n'étaient pas parvenus à réunir des preuves à l'appui de leurs travaux. Sur le fond, on peut se demander si cela change grand-chose. Les doutes se cristallisent en effet sur une petite période de quatre à six ans. J'ai donc un peu l'impression que l'on a cédé, en ce tricentenaire de la franc-maçonnerie, à la stratégie de feu Steve Jobs, le génial fondateur d'Apple et as mondialement reconnu du marketing, pour qui un détail ou une petite fonction supplémentaire d'un Iphone ou d'un Ipad devenait soudainement « révolutionnaire ». Cet habile procédé, qui donnait une large place à la révélation sensationnelle, devait susciter chez le consommateur un désir irrésistible de se le procurer (à des tarifs, eux, bien moins révolutionnaires). Avec les thèses de Prescott et Sommers, je trouve qu'on est peu dans la même stratégie. Des détails, certes importants j'en conviens, mais des détails tout de même, sont soudainement montés en épingle et présentés comme un véritablement bouleversement de l'histoire maçonnique. Ce qui paraît somme toute bien exagéré.

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    Vous trouverez dans ce numéro, outre l'étude de Cécile Révauger, trois autres contributions remarquables.

    Pascal Dupuy, « Les royaumes de France et d'Angleterre en 1717 : regards croisés ».

    Roger Dachez, « Les premiers pas de la franc-maçonnerie française : retour sur les premières loges de Paris ».

    Philippe Langlet, « Les Constitutions de 1723 et leurs traduction en français ».

  • La querelle des Anciens et des Modernes selon Richard Berman

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    Laurence Dermott.jpgDans une de mes notes précédentes, j'ai fait référence à un article consacré à l'historien Richard (Ric) Berman publié dans le dernier numéro de Freemasonry Today (n°35), la revue officielle de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Je voudrais à présent revenir sur le fond de ses propos qui éclairent sous un jour nouveau la fameuse querelle des Anciens et des Modernes. L'auteur y a d'ailleurs consacré un livre qui, sauf erreur ou omission de ma part, n'a pas encore fait l'objet d'une traduction en français (Ric Berman, Schism, The Battle that forged Freemasonry, Sussex Academic Press, 2013-2014, passim). Je rappelle que cette querelle s'est soldée par un schisme profond au sein de la franc-maçonnerie anglaise. Ce schisme a duré soixante deux ans, de 1751 à 1813. La réconciliation entre la Grande Loge des Anciens et la Grande Loge des Modernes a donné naissance à la Grande Loge Unie d'Angleterre que nous connaissons aujourd'hui.

    Cette querelle est relativement peu connue des francs-maçons français qui la réduisent souvent à des divergences religieuses. C'est aussi mon cas. J'ai toujours eu ainsi une inclination naturelle et une sympathie spontanée à l'égard du latidudinarisme des Modernes qui m'a souvent paru comme une préfiguration de la liberté de conscience telle qu'elle a été proclamée, un siècle plus tard, par le Grand Orient de Belgique en 1871 et par le Grand Orient de France en 1877. En revanche, j'ai toujours eu du mal avec le théisme des Anciens. Je n'ai pas fondamentalement changé d'opinion et de vision des choses mais je dois quand même reconnaître que les analyses de Berman m'ont permis de comprendre ce schisme de manière beaucoup plus large en considérant cette fois les classes sociales auxquelles appartenaient les premiers francs-maçons.

    Que dit Berman ? Que la franc-maçonnerie anglaise a connu en son sein une sorte de lutte des classes sous l'effet conjugué de l'industrialisation croissante de l'Angleterre et du phénomène d'exode rural. Cette révolution industrielle et cet exode rural ont poussé vers les villes de nombreuses personnes de condition modeste. Un certain nombre d'entre elles a rejoint les loges maçonniques, notamment à Londres, pour participer à cette forme originale de sociabilité et se construire une vie nouvelle. Les aristocrates anglais ont été donc obligés de composer avec l'émergence d'une classe moyenne ou d'une petite bourgeoisie au sein des ateliers (commerçants, artisans, employés, professions libérales, etc.). La coexistence a été compliquée, voire conflictuelle.

    A l'industrialisation et à l'exode rural, Bergman ajoute un troisième phénomène : l'immigration économique. Ce fut notamment le cas des Irlandais. Bergman rappelle que la venue des Irlandais en Angleterre, notamment à Londres, a été problématique à bien des égards. Ces derniers, de religion catholique romaine, ont été souvent victimes de xénophobie et de racisme de la part de la population anglaise. Les Irlandais étaient perçus comme des sous-hommes. Ils étaient souvent caricaturés sous des traits simiesques. Richard Bergman souligne que la franc-maçonnerie anglaise, miroir de la société, ne fut hélas pas insensible à ce sentiment anti-Irlandais. D'où des tensions sociales, politiques et religieuses en son sein.

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    Le travail de Richard Berman permet de mieux comprendre le personnage de Laurence Dermott (1720-1791) que je vois désormais sous un tout autre angle. Ce jeune Irlandais, venu s'installer en Angleterre pour ses affaires en 1748, a fréquenté dans un premier temps une loge londonienne pour très vite s'en détacher et rejoindre une loge dissidente formée par des membres de la diaspora irlandaise et, peut-être, des gens de « basse extraction sociale » que les gentlemen de la capitale répugnaient à côtoyer en loge. Au lieu de faire profil bas et de vivre honteusement une « maçonnerie de déclassés », Laurence Dermott a compris que la meilleure des défenses était l'attaque. Il a eu le génie de jeter les bases d'une obédience concurrente à la Grande Loge d'Angleterre et de l'appeler « Grande Loge d'Angleterre des Anciens » (Antient Grand Lodge of England) pour mieux souligner son antériorité et donc sa supériorité sur la Grande Loge d'Angleterre de 1717 désormais qualifiée de « Moderne » par dérision. Les « Modernes » veulent-ils jouer les arbitres des élégances maçonniques ? Qu'à cela ne tienne ! Dermott s'est évertué à démontrer que ces dernier étaient en réalité en rupture avec les « anciens devoirs » (old charges) formant l'assise de la véritable franc-maçonnerie. Dermott ne leur a rien laissé passer. Il a pris soin de contester frontalement tous les leurs usages pour en substituer de nouveaux (ex : inversion des colonnes J et B, des mots de passe, des marches, etc.).

    Laurence Dermott a exposé et théorisé son combat maçonnique dans Ahiman Rezon (1751). Il est difficile de comprendre cet ouvrage en faisant abstraction du contexte social et politique. Laurence Dermott s'est engagé dans un débat violent sur la légitimité maçonnique. Autrement dit, ce que les Modernes ont exprimé sur un plan maçonnique (discrimination dans les admissions, absence de démocratie dans les loges, préjugés sociaux et politiques, etc.), les Anciens se sont empressés de le contester énergiquement, parfois même avec agressivité. Dermott est donc parvenu à renverser habilement le sentiment élitaire au profit de la dissidence. Pour le dire encore autrement, Dermott est parvenu à affirmer la légitimité maçonnique de la classe moyenne et à l'opposer frontalement aux classes sociales dominantes qui formaient alors la maçonnerie moderne (aristocratie et grande bourgeoisie anglaises). Dès 1751, grâce à Ahiman Razon, Laurence Dermott est arrivé à fédérer de nombreuses loges dissidentes sur tout le territoire anglais : une trentaine de loges en 1753 ; une quarantaine en 1754 et plus de deux cents loges dans les années 1780 ! C'est la raison pour laquelle Ahiman Rezon est un livre déroutant. Dermott y critique certes le latitudinarisme des Modernes mais il y défend aussi la démocratie au sein des loges, notamment au travers de la libre élection des officiers (sujet sensible et important qui, je le rappelle, a abouti en France à la fondation du Grand Orient en 1773). 

    Comment expliquer le succès rapide et durable des Anciens sur les Modernes ? Selon Richard Berman, ce succès doit beaucoup d'une part à l'ingéniosité de ses membres et surtout à leur capacité de se projeter dans une dimension réellement universelle. La Grande Loge des Anciens a su par exemple profiter de la dynamique de l'empire britannique. Elle a ainsi favorisé les contacts entre les frères, même les plus éloignés, par un moyen très simple : le diplôme maçonnique utilisé comme moyen de reconnaissance et donc de passeport. Cet instrument de voyage a notamment permis de tisser et maintenir des contacts, par exemple avec les frères irlandais installés en Amérique du Nord. Petit à petit, le tissus relationnel de la Grande Loge des Anciens s'est élargi à d'autres régions du monde alors que la Grande Loge des Modernes, sûre de son importance et obsédée par le maintien de ses prérogatives, s'est au contraire embourbée dans une bureaucratie interne et dans des préjugés de classe.

    Le succès de la Grande Loge des Anciens tient d'autre part au fait que cette obédience a beaucoup encouragé la solidarité économique et sociale entre ses membres. Laurence Dermott, par exemple, accordait énormément d'importance à la charité et à la capacité des loges de lever des fonds et de mutualiser leurs moyens pour venir au secours des frères dans le besoin. Il est évident que cette manière d'envisager le travail maçonnique a exercé un certain attrait sur les frères les plus fragiles ou sur ceux qui ont vu dans la franc-maçonnerie le moyen de s'élever socialement. La Grande Loge des Anciens a ainsi permis d'offrir un cadre aux aspirations d'un nombre croissant de francs-maçons. Ceci dit, il ne faudrait pas en déduire que la Grande Loge des Anciens formait « une sorte d'obédience prolétarienne » ou un club d'entraide. Ce serait évidemment caricatural. La réalité est infiniment plus subtil. Les enjeux politiques n'étaient évidemment pas absents. En effet, dès 1756, les aristocraties irlandaise et écossaise ont investi la Grande Loge des Anciens, trop heureuses sans doute de pouvoir faire contrepoids à l'aristocratie anglaise. Les nobles irlandais et écossais ont ainsi favorisé les liens fraternels officiels entre la Grande Loge des Anciens, la Grande Loge d'Irlande (1725) et la Grande Loge d'Ecosse (1736). L'isolement de la Grande Loge des Modernes est devenu devenu à peu près complet en 1773.

    949407037.jpgCe schisme a eu un impact considérable sur le devenir de la franc-maçonnerie outre-Manche. En 1813, lorsque les deux tendances se sont réconciliées, la nouvelle alliance s'est naturellement faite au profit de la majorité issue de la Grande Loge des Anciens. On retrouve en effet dans les pratiques maçonniques actuelles de la Grande Loge Unie d'Angleterre certaines axes fondamentaux des Anciens : une rigidité doctrinale qui n'exclut pas certains accommodements et une pratique développée de la charité sous forme d'aides financières et logistiques à de nombreuses œuvres de bienfaisance. Pour autant, deux cent trois ans après la grande réconciliation, la « lutte des classes » subsiste bel et bien au sein de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Pour Richard Berman, elle se perçoit notamment dans le caractère hétérogène de la franc-maçonnerie britannique. Il indique (cf. Freemasonry Today, op.cit., p. 61) :

    « There is a very broad base of members, but some lodges continue to be elitist while others are far more accessible and more middling in their membership. It's a picture of society. » (Il y a une base très large de membres, mais certaines loges continuent d'être élitistes pendant que d'autres sont plus accessibles et plus mélangées dans leur composition. C'est une image de la société).

    En ce tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative, le travail original de Richard Berman permet à la Grande Loge Unie d'Angleterre de gratter les plaies de son identité. 

    Je précise que Richard Berman est titulaire pour 2016 des conférences prestoniennes (« prestonian lecturers »). Ces conférences ont lieu, chaque année, sous l'égide de la Grande Loge Unie d'Angleterre. William Preston (1742-1818) avait prévu une disposition testamentaire en faveur de la Grande Loge Unie d'Angleterre subordonnant l'envoi en possession de son legs à l'organisation annuelle de conférences destinées à parfaire l'éducation maçonnique des frères.

  • Joseph « Thayendanegea » Brant, le frère inattendu

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    fraternité, john mackinstry,joseph brant,thayendanegea,etats-unis d'amérique,sir william johnson,canada,angleterre,françois-timoléon bègue-clavel,légendes, symbole, reconnaissanceAu dix-neuvième siècle, il y avait incontestablement une fascination pour les mystérieux liens de solidarité et d'amitié susceptibles de naître entre des francs-maçons en situation de péril imminent. La littérature maçonnique de ce temps fourmille d'anecdotes où des francs-maçons ont eu la vie sauve parce qu'ils ont su se reconnaître comme tels en utilisant, à temps et à bon escient, le fameux signe de détresse qui a, par la suite, fait couler tant d'encre chez les obsessionnels du complot.

    Grâce à ces histoires, souvent légendaires faute de sources documentaires fiables, les écrivains maçons ont entendu démontrer que la franc-maçonnerie transcendait les clivages partisans. Je voudrais revenir ici sur l'une d'entre elles que rapporte François-Timoléon Bègue-Clavel dans son livre Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie et des sociétés secrètes (1843). L'auteur écrit (cf. pp. 282 et suivantes) :

    « Ce n'est pas seulement parmi les peuples civilisés que la franc-maçonnerie inspire de pareils dévouements ; elle agit aussi, avec non moins de force, sur l'âme même des sauvages. Pendant la guerre des Anglais et des Américains, le capitaine Mac Kinsty, du régiment des Etats-Unis commandé par le colonel Paterson, fut blessé deux fois et fait prisonnier par les Iroquois à la bataille des Cèdres, à trente milles au-delà de Montréal, sur le Saint-Laurent. Son intrépidité comme officier de partisans avait excité les terreurs et le ressentiment des Indiens, auxiliaires des Anglais, qui étaient déterminés à lui donner la mort et à le dévorer ensuite. Déjà la victime était liée à un arbre et environnée de broussailles qui allaient devenir son bûcher. L'espérance l'avait abandonnée. Dans l'égarement du désespoir, et sans se rendre compte de ce qu'il faisait, le capitaine proféra ce mystique appel dernière ressource des maçons en danger. Alors, comme si le ciel fut intervenu entre lui et ses bourreaux, le guerrier Brandt, qui commandait les sauvages, le comprit et le sauva. Cet Indien, élevé en Europe, y avait été initié aux mystères de la franc-maçonnerie. Le lien moral qui l'unissait à un frère fut plus fort que la haine de la race blanche, pour laquelle pourtant il avait renoncé aux douceurs et aux charmes de la vie civilisée. Il le protégea contre la fureur des siens, le conduisit lui-même à Québec, et le remit entre les mains des maçons anglais, pour qu'ils le fissent parvenir sain et sauf aux avant-postes américains. Le capitaine Mac Kinsty devint plus tard général dans l'armée des Etats-Unis. Il est mort en 1822. »

    Bien entendu, il ne faut pas se formaliser outre mesure des propos racistes de Bègue-Clavel. Ils sont conformes aux préjugés de l'époque. En tout cas, l'auteur a cru déceler dans ce fait remarquable la preuve que la franc-maçonnerie était susceptible d'adoucir les moeurs, même à ses yeux les plus grossiers et les moins civilisés, et de rapprocher des ennemis mortels. Il y a néanmoins, comme on va le voir, beaucoup de fantaisie et d'inexactitudes dans ce que Bègue-Clavel rapporte (notamment des imprécisions sur l'orthographe des patronymes).

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    Le guerrier iroquois dont Bègue-Clavel parle dans son livre a bien existé. C'était un Mohawk loyaliste. Un personnage de l'histoire américano-canadienne. Il s'appelait Thayendanegea (1743-1807) mais reçut le nom chrétien de Joseph Brant après avoir été baptisé dans la religion anglicane. Dans sa jeunesse, il fut le protégé de Sir William Johnson (1715-1774), le surintendant britannique des Indiens d'Amérique du Nord, qui était extrêmement populaire auprès des tribus indiennes. Johnson était franc-maçon et ancien Grand Maître provincial de la colonie de New York. Après le décès de son épouse Catherine en 1759, William Johnson se maria avec Molly, la soeur de Joseph Brant.

    Brant fit des études dans un Collège du Connecticut. C'était un lettré parfaitement anglophone et assimilé. Il participa logiquement à la guerre aux côtés des Anglais contre les indépendantistes américains et les Français où il acquit une solide réputation de guerrier (pour ses ennemis, Brant était the monster Brant, un être cruel, brutal, sanguinaire, anthropophage). Habile stratège, Joseph Brant parvint à fédérer en 1775 les six nations iroquoises contre les indépendantistes américains. Brant fut cependant contraint de s'exiler en Ontario (Canada) après la fin de la guerre, en 1783, qui déboucha sur l'indépendance politique des treize colonies d'Amérique du nord. A la fin de sa vie, Joseph Brant se consacra à la propagation du christianisme au sein des nations iroquoises. Il traduisit notamment les Actes des Apôtres en langue mohawk. Il mourut en 1807.

    C'est au cours de son voyage en Angleterre que Joseph « Thayendanegea » Brant fut initié aux trois grades symboliques de la franc-maçonnerie, en avril 1776, au sein des loges londoniennes Falcon et Hirams Cliftonians. La tradition dit qu'il reçut son tablier des mains du roi George III. Il n'a donc jamais pu participer à la fameuse bataille des Cèdres à laquelle Bègue-Clavel a fait allusion dans son ouvrage. En effet, cette bataille eut lieu en mai 1776. Or, Brant ne retourna en Amérique que fin juillet 1776. Il lui était matériellement impossible de rencontrer le capitaine MacKinstry dans les circonstances décrites par Bègue-Clavel. Il s'agit donc très certainement d'une invention ou en tout cas d'une histoire largement enjolivée. Dans son livre The Iroquois in the American Revolution (ed. Syracuse University Press, New York, 1972), Barbara Graymonts écrit (p.94) :

    « There has been long erroneous belief that Joseph Brant participated in the action at the Cedars. William L. Stone, Brant's biographer, claimed that Brant was there and that he saved Captain John MacKinstry from being burned at the stake by the Indians. Brant was actually in England at the time and did not return to America until the end of July 1776. Stone's error was an honest one. He based his story on the testimony of one George MacKinstry, a descendant of Captain John MacKinstry. The latter might have been saved by an Indian, but it was not Brant. »

    On trouve d'ailleurs des variantes de cet épisode mais avec un autre officier. Ce qui confirme son caractère légendaire. C'est ainsi que l'on a pu affirmer que lors de l'attaque de Cherry Valley, en 1778, le lieutenant colonel William Stacy (1734-1802) avait été épargné par Joseph Brant parce qu'il s'était fait reconnaître franc-maçon auprès de lui. Là non plus, il n'y a aucune source fiable comme le signale Allan Eckert (cf. The Wilderness War: A Narrative. Winning of America Series. Volume 4. Ashland, Kentucky : Jesse Stuart Foundation. p. 461–462).

    fraternité, john mackinstry,joseph brant,thayendanegea,etats-unis d'amérique,sir william johnson,canada,angleterre,françois-timoléon bègue-clavel,légendes, symbole, reconnaissanceOn est donc dans un procédé narratif censé mettre en évidence la nature fabuleuse de l'appartenance maçonnique puisque celle-ci est supposée pouvoir éventuellement sauver la vie de celui qui s'en prévaut, à la condition toutefois que la bonne fortune veuille que l'agresseur fréquente lui aussi les loges (ce qui, reconnaissons-le quand même, amenuise considérablement les chances de survie).

    Je pense cependant que toutes ces histoires de soldats prêts à succomber sous les coups de l'adversaire, de voyageurs sans défense attaqués en pleine mer par de méchants corsaires, etc., et qui arrivent à s'en sortir in extremis en raison d'une appartenance maçonnique commune avec leurs agresseurs, poursuivaient aussi un but pédagogique inconscient. Inconscient dans le sens où les auteurs ne s'en sont pas rendus compte.

    Que s'agissait-il de montrer ? Tout simplement que le franc-maçon doit parfaitement bien connaître les signes, mots et attouchements des grades auxquels il a été initié s'il veut pouvoir être reconnu comme tel. Si le franc-maçon les maîtrise de manière satisfaisante, alors il ne pourra jamais être seul et ignoré d'un frère quand bien même il n'aurait pas d'autres moyens de prouver son appartenance. De façon plus générale, ces petites histoires ne font que souligner l'importance du symbole dans les rapports fraternels. Et pour ce qui concerne l'histoire de l'iroquois Brant, celle-ci montre qu'il ne faut pas trop vite juger sur les apparences car la fraternité peut parfois prendre les traits d'un visage inattendu.

  • Franc-Maçonnerie et football (suite)

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    49064495.jpgLe 7 mars dernier, j'ai consacré une petite note sur la franc-maçonnerie et le football afin d'expliquer la façon dont raisonnent les francs-maçons prétendument réguliers.

    J'ai ensuite montré que le respect des règles n'empêchait nullement à ces mêmes règles d'évoluer.

    Dans cette perspective, les francs-maçons libéraux ont donc suivi un chemin tout à fait respectable qui, en tout cas, n'aurait jamais dû provoquer l'ostracisme qui les frappe depuis 1871 (*).

    Dans ma note du 7 mars, j'ai omis d'indiquer que la Fédération anglaise de football avait été créée le 26 octobre 1863.

    Il s'agissait à l'époque de préciser les règles de football afin de les différencier de celles du rugby. 

    Cette réunion de création a eu lieu dans un pub en plein coeur de Londres. Son nom ? Freemasons' Tavern (la taverne des francs-maçons, à Covent Garden ; aujourd'hui c'est le restaurant The Freemasons Arms). 

    Ce lieu est situé à une centaine de mètres à peine du Freemason's Hall, siège de la Grande Loge Unie d'Angleterre.

    C'est donc dans une taverne londonienne que le football moderne est né et a été codifié tout comme la Grande Loge d'Angleterre a été fondée, le 24 juin 1717, dans une autre taverne londonienne : l'Oie et le Gril.

    Etonnant n'est-ce pas ?

    Pourtant, l'Angleterre n'a jamais prétendu être la gardienne exclusive du respect sourcilleux des règles du football. Ce sport populaire est en effet pratiqué sur tous les continents et ses règles ont beaucoup évolué depuis 1863. Ce sport appartient à tous les pays qui le font vivre.

    Pourquoi n'en serait-il pas de même pour la franc-maçonnerie ?

    _____________

    (*) L'histoire de la maçonnerie libérale n'est pas circonscrite à la France. Rappelons que la suppression de la croyance obligatoire au Grand Architecte de l'Univers et en l'immortalité de l'âme a été décidée, pour la première fois, par le Grand Orient de Belgique en 1871. Le Grand Orient de France s'alignera sur cette position en 1877.