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  • La querelle des Anciens et des Modernes selon Richard Berman

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    Laurence Dermott.jpgDans une de mes notes précédentes, j'ai fait référence à un article consacré à l'historien Richard (Ric) Berman publié dans le dernier numéro de Freemasonry Today (n°35), la revue officielle de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Je voudrais à présent revenir sur le fond de ses propos qui éclairent sous un jour nouveau la fameuse querelle des Anciens et des Modernes. L'auteur y a d'ailleurs consacré un livre qui, sauf erreur ou omission de ma part, n'a pas encore fait l'objet d'une traduction en français (Ric Berman, Schism, The Battle that forged Freemasonry, Sussex Academic Press, 2013-2014, passim). Je rappelle que cette querelle s'est soldée par un schisme profond au sein de la franc-maçonnerie anglaise. Ce schisme a duré soixante deux ans, de 1751 à 1813. La réconciliation entre la Grande Loge des Anciens et la Grande Loge des Modernes a donné naissance à la Grande Loge Unie d'Angleterre que nous connaissons aujourd'hui.

    Cette querelle est relativement peu connue des francs-maçons français qui la réduisent souvent à des divergences religieuses. C'est aussi mon cas. J'ai toujours eu ainsi une inclination naturelle et une sympathie spontanée à l'égard du latidudinarisme des Modernes qui m'a souvent paru comme une préfiguration de la liberté de conscience telle qu'elle a été proclamée, un siècle plus tard, par le Grand Orient de Belgique en 1871 et par le Grand Orient de France en 1877. En revanche, j'ai toujours eu du mal avec le théisme des Anciens. Je n'ai pas fondamentalement changé d'opinion et de vision des choses mais je dois quand même reconnaître que les analyses de Berman m'ont permis de comprendre ce schisme de manière beaucoup plus large en considérant cette fois les classes sociales auxquelles appartenaient les premiers francs-maçons.

    Que dit Berman ? Que la franc-maçonnerie anglaise a connu en son sein une sorte de lutte des classes sous l'effet conjugué de l'industrialisation croissante de l'Angleterre et du phénomène d'exode rural. Cette révolution industrielle et cet exode rural ont poussé vers les villes de nombreuses personnes de condition modeste. Un certain nombre d'entre elles a rejoint les loges maçonniques, notamment à Londres, pour participer à cette forme originale de sociabilité et se construire une vie nouvelle. Les aristocrates anglais ont été donc obligés de composer avec l'émergence d'une classe moyenne ou d'une petite bourgeoisie au sein des ateliers (commerçants, artisans, employés, professions libérales, etc.). La coexistence a été compliquée, voire conflictuelle.

    A l'industrialisation et à l'exode rural, Bergman ajoute un troisième phénomène : l'immigration économique. Ce fut notamment le cas des Irlandais. Bergman rappelle que la venue des Irlandais en Angleterre, notamment à Londres, a été problématique à bien des égards. Ces derniers, de religion catholique romaine, ont été souvent victimes de xénophobie et de racisme de la part de la population anglaise. Les Irlandais étaient perçus comme des sous-hommes. Ils étaient souvent caricaturés sous des traits simiesques. Richard Bergman souligne que la franc-maçonnerie anglaise, miroir de la société, ne fut hélas pas insensible à ce sentiment anti-Irlandais. D'où des tensions sociales, politiques et religieuses en son sein.

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    Le travail de Richard Berman permet de mieux comprendre le personnage de Laurence Dermott (1720-1791) que je vois désormais sous un tout autre angle. Ce jeune Irlandais, venu s'installer en Angleterre pour ses affaires en 1748, a fréquenté dans un premier temps une loge londonienne pour très vite s'en détacher et rejoindre une loge dissidente formée par des membres de la diaspora irlandaise et, peut-être, des gens de « basse extraction sociale » que les gentlemen de la capitale répugnaient à côtoyer en loge. Au lieu de faire profil bas et de vivre honteusement une « maçonnerie de déclassés », Laurence Dermott a compris que la meilleure des défenses était l'attaque. Il a eu le génie de jeter les bases d'une obédience concurrente à la Grande Loge d'Angleterre et de l'appeler « Grande Loge d'Angleterre des Anciens » (Antient Grand Lodge of England) pour mieux souligner son antériorité et donc sa supériorité sur la Grande Loge d'Angleterre de 1717 désormais qualifiée de « Moderne » par dérision. Les « Modernes » veulent-ils jouer les arbitres des élégances maçonniques ? Qu'à cela ne tienne ! Dermott s'est évertué à démontrer que ces dernier étaient en réalité en rupture avec les « anciens devoirs » (old charges) formant l'assise de la véritable franc-maçonnerie. Dermott ne leur a rien laissé passer. Il a pris soin de contester frontalement tous les leurs usages pour en substituer de nouveaux (ex : inversion des colonnes J et B, des mots de passe, des marches, etc.).

    Laurence Dermott a exposé et théorisé son combat maçonnique dans Ahiman Rezon (1751). Il est difficile de comprendre cet ouvrage en faisant abstraction du contexte social et politique. Laurence Dermott s'est engagé dans un débat violent sur la légitimité maçonnique. Autrement dit, ce que les Modernes ont exprimé sur un plan maçonnique (discrimination dans les admissions, absence de démocratie dans les loges, préjugés sociaux et politiques, etc.), les Anciens se sont empressés de le contester énergiquement, parfois même avec agressivité. Dermott est donc parvenu à renverser habilement le sentiment élitaire au profit de la dissidence. Pour le dire encore autrement, Dermott est parvenu à affirmer la légitimité maçonnique de la classe moyenne et à l'opposer frontalement aux classes sociales dominantes qui formaient alors la maçonnerie moderne (aristocratie et grande bourgeoisie anglaises). Dès 1751, grâce à Ahiman Razon, Laurence Dermott est arrivé à fédérer de nombreuses loges dissidentes sur tout le territoire anglais : une trentaine de loges en 1753 ; une quarantaine en 1754 et plus de deux cents loges dans les années 1780 ! C'est la raison pour laquelle Ahiman Rezon est un livre déroutant. Dermott y critique certes le latitudinarisme des Modernes mais il y défend aussi la démocratie au sein des loges, notamment au travers de la libre élection des officiers (sujet sensible et important qui, je le rappelle, a abouti en France à la fondation du Grand Orient en 1773). 

    Comment expliquer le succès rapide et durable des Anciens sur les Modernes ? Selon Richard Berman, ce succès doit beaucoup d'une part à l'ingéniosité de ses membres et surtout à leur capacité de se projeter dans une dimension réellement universelle. La Grande Loge des Anciens a su par exemple profiter de la dynamique de l'empire britannique. Elle a ainsi favorisé les contacts entre les frères, même les plus éloignés, par un moyen très simple : le diplôme maçonnique utilisé comme moyen de reconnaissance et donc de passeport. Cet instrument de voyage a notamment permis de tisser et maintenir des contacts, par exemple avec les frères irlandais installés en Amérique du Nord. Petit à petit, le tissus relationnel de la Grande Loge des Anciens s'est élargi à d'autres régions du monde alors que la Grande Loge des Modernes, sûre de son importance et obsédée par le maintien de ses prérogatives, s'est au contraire embourbée dans une bureaucratie interne et dans des préjugés de classe.

    Le succès de la Grande Loge des Anciens tient d'autre part au fait que cette obédience a beaucoup encouragé la solidarité économique et sociale entre ses membres. Laurence Dermott, par exemple, accordait énormément d'importance à la charité et à la capacité des loges de lever des fonds et de mutualiser leurs moyens pour venir au secours des frères dans le besoin. Il est évident que cette manière d'envisager le travail maçonnique a exercé un certain attrait sur les frères les plus fragiles ou sur ceux qui ont vu dans la franc-maçonnerie le moyen de s'élever socialement. La Grande Loge des Anciens a ainsi permis d'offrir un cadre aux aspirations d'un nombre croissant de francs-maçons. Ceci dit, il ne faudrait pas en déduire que la Grande Loge des Anciens formait « une sorte d'obédience prolétarienne » ou un club d'entraide. Ce serait évidemment caricatural. La réalité est infiniment plus subtil. Les enjeux politiques n'étaient évidemment pas absents. En effet, dès 1756, les aristocraties irlandaise et écossaise ont investi la Grande Loge des Anciens, trop heureuses sans doute de pouvoir faire contrepoids à l'aristocratie anglaise. Les nobles irlandais et écossais ont ainsi favorisé les liens fraternels officiels entre la Grande Loge des Anciens, la Grande Loge d'Irlande (1725) et la Grande Loge d'Ecosse (1736). L'isolement de la Grande Loge des Modernes est devenu devenu à peu près complet en 1773.

    949407037.jpgCe schisme a eu un impact considérable sur le devenir de la franc-maçonnerie outre-Manche. En 1813, lorsque les deux tendances se sont réconciliées, la nouvelle alliance s'est naturellement faite au profit de la majorité issue de la Grande Loge des Anciens. On retrouve en effet dans les pratiques maçonniques actuelles de la Grande Loge Unie d'Angleterre certaines axes fondamentaux des Anciens : une rigidité doctrinale qui n'exclut pas certains accommodements et une pratique développée de la charité sous forme d'aides financières et logistiques à de nombreuses œuvres de bienfaisance. Pour autant, deux cent trois ans après la grande réconciliation, la « lutte des classes » subsiste bel et bien au sein de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Pour Richard Berman, elle se perçoit notamment dans le caractère hétérogène de la franc-maçonnerie britannique. Il indique (cf. Freemasonry Today, op.cit., p. 61) :

    « There is a very broad base of members, but some lodges continue to be elitist while others are far more accessible and more middling in their membership. It's a picture of society. » (Il y a une base très large de membres, mais certaines loges continuent d'être élitistes pendant que d'autres sont plus accessibles et plus mélangées dans leur composition. C'est une image de la société).

    En ce tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative, le travail original de Richard Berman permet à la Grande Loge Unie d'Angleterre de gratter les plaies de son identité. 

    Je précise que Richard Berman est titulaire pour 2016 des conférences prestoniennes (« prestonian lecturers »). Ces conférences ont lieu, chaque année, sous l'égide de la Grande Loge Unie d'Angleterre. William Preston (1742-1818) avait prévu une disposition testamentaire en faveur de la Grande Loge Unie d'Angleterre subordonnant l'envoi en possession de son legs à l'organisation annuelle de conférences destinées à parfaire l'éducation maçonnique des frères.

  • Joseph « Thayendanegea » Brant, le frère inattendu

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    fraternité, john mackinstry,joseph brant,thayendanegea,etats-unis d'amérique,sir william johnson,canada,angleterre,françois-timoléon bègue-clavel,légendes, symbole, reconnaissanceAu dix-neuvième siècle, il y avait incontestablement une fascination pour les mystérieux liens de solidarité et d'amitié susceptibles de naître entre des francs-maçons en situation de péril imminent. La littérature maçonnique de ce temps fourmille d'anecdotes où des francs-maçons ont eu la vie sauve parce qu'ils ont su se reconnaître comme tels en utilisant, à temps et à bon escient, le fameux signe de détresse qui a, par la suite, fait couler tant d'encre chez les obsessionnels du complot.

    Grâce à ces histoires, souvent légendaires faute de sources documentaires fiables, les écrivains maçons ont entendu démontrer que la franc-maçonnerie transcendait les clivages partisans. Je voudrais revenir ici sur l'une d'entre elles que rapporte François-Timoléon Bègue-Clavel dans son livre Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie et des sociétés secrètes (1843). L'auteur écrit (cf. pp. 282 et suivantes) :

    « Ce n'est pas seulement parmi les peuples civilisés que la franc-maçonnerie inspire de pareils dévouements ; elle agit aussi, avec non moins de force, sur l'âme même des sauvages. Pendant la guerre des Anglais et des Américains, le capitaine Mac Kinsty, du régiment des Etats-Unis commandé par le colonel Paterson, fut blessé deux fois et fait prisonnier par les Iroquois à la bataille des Cèdres, à trente milles au-delà de Montréal, sur le Saint-Laurent. Son intrépidité comme officier de partisans avait excité les terreurs et le ressentiment des Indiens, auxiliaires des Anglais, qui étaient déterminés à lui donner la mort et à le dévorer ensuite. Déjà la victime était liée à un arbre et environnée de broussailles qui allaient devenir son bûcher. L'espérance l'avait abandonnée. Dans l'égarement du désespoir, et sans se rendre compte de ce qu'il faisait, le capitaine proféra ce mystique appel dernière ressource des maçons en danger. Alors, comme si le ciel fut intervenu entre lui et ses bourreaux, le guerrier Brandt, qui commandait les sauvages, le comprit et le sauva. Cet Indien, élevé en Europe, y avait été initié aux mystères de la franc-maçonnerie. Le lien moral qui l'unissait à un frère fut plus fort que la haine de la race blanche, pour laquelle pourtant il avait renoncé aux douceurs et aux charmes de la vie civilisée. Il le protégea contre la fureur des siens, le conduisit lui-même à Québec, et le remit entre les mains des maçons anglais, pour qu'ils le fissent parvenir sain et sauf aux avant-postes américains. Le capitaine Mac Kinsty devint plus tard général dans l'armée des Etats-Unis. Il est mort en 1822. »

    Bien entendu, il ne faut pas se formaliser outre mesure des propos racistes de Bègue-Clavel. Ils sont conformes aux préjugés de l'époque. En tout cas, l'auteur a cru déceler dans ce fait remarquable la preuve que la franc-maçonnerie était susceptible d'adoucir les moeurs, même à ses yeux les plus grossiers et les moins civilisés, et de rapprocher des ennemis mortels. Il y a néanmoins, comme on va le voir, beaucoup de fantaisie et d'inexactitudes dans ce que Bègue-Clavel rapporte (notamment des imprécisions sur l'orthographe des patronymes).

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    Le guerrier iroquois dont Bègue-Clavel parle dans son livre a bien existé. C'était un Mohawk loyaliste. Un personnage de l'histoire américano-canadienne. Il s'appelait Thayendanegea (1743-1807) mais reçut le nom chrétien de Joseph Brant après avoir été baptisé dans la religion anglicane. Dans sa jeunesse, il fut le protégé de Sir William Johnson (1715-1774), le surintendant britannique des Indiens d'Amérique du Nord, qui était extrêmement populaire auprès des tribus indiennes. Johnson était franc-maçon et ancien Grand Maître provincial de la colonie de New York. Après le décès de son épouse Catherine en 1759, William Johnson se maria avec Molly, la soeur de Joseph Brant.

    Brant fit des études dans un Collège du Connecticut. C'était un lettré parfaitement anglophone et assimilé. Il participa logiquement à la guerre aux côtés des Anglais contre les indépendantistes américains et les Français où il acquit une solide réputation de guerrier (pour ses ennemis, Brant était the monster Brant, un être cruel, brutal, sanguinaire, anthropophage). Habile stratège, Joseph Brant parvint à fédérer en 1775 les six nations iroquoises contre les indépendantistes américains. Brant fut cependant contraint de s'exiler en Ontario (Canada) après la fin de la guerre, en 1783, qui déboucha sur l'indépendance politique des treize colonies d'Amérique du nord. A la fin de sa vie, Joseph Brant se consacra à la propagation du christianisme au sein des nations iroquoises. Il traduisit notamment les Actes des Apôtres en langue mohawk. Il mourut en 1807.

    C'est au cours de son voyage en Angleterre que Joseph « Thayendanegea » Brant fut initié aux trois grades symboliques de la franc-maçonnerie, en avril 1776, au sein des loges londoniennes Falcon et Hirams Cliftonians. La tradition dit qu'il reçut son tablier des mains du roi George III. Il n'a donc jamais pu participer à la fameuse bataille des Cèdres à laquelle Bègue-Clavel a fait allusion dans son ouvrage. En effet, cette bataille eut lieu en mai 1776. Or, Brant ne retourna en Amérique que fin juillet 1776. Il lui était matériellement impossible de rencontrer le capitaine MacKinstry dans les circonstances décrites par Bègue-Clavel. Il s'agit donc très certainement d'une invention ou en tout cas d'une histoire largement enjolivée. Dans son livre The Iroquois in the American Revolution (ed. Syracuse University Press, New York, 1972), Barbara Graymonts écrit (p.94) :

    « There has been long erroneous belief that Joseph Brant participated in the action at the Cedars. William L. Stone, Brant's biographer, claimed that Brant was there and that he saved Captain John MacKinstry from being burned at the stake by the Indians. Brant was actually in England at the time and did not return to America until the end of July 1776. Stone's error was an honest one. He based his story on the testimony of one George MacKinstry, a descendant of Captain John MacKinstry. The latter might have been saved by an Indian, but it was not Brant. »

    On trouve d'ailleurs des variantes de cet épisode mais avec un autre officier. Ce qui confirme son caractère légendaire. C'est ainsi que l'on a pu affirmer que lors de l'attaque de Cherry Valley, en 1778, le lieutenant colonel William Stacy (1734-1802) avait été épargné par Joseph Brant parce qu'il s'était fait reconnaître franc-maçon auprès de lui. Là non plus, il n'y a aucune source fiable comme le signale Allan Eckert (cf. The Wilderness War: A Narrative. Winning of America Series. Volume 4. Ashland, Kentucky : Jesse Stuart Foundation. p. 461–462).

    fraternité, john mackinstry,joseph brant,thayendanegea,etats-unis d'amérique,sir william johnson,canada,angleterre,françois-timoléon bègue-clavel,légendes, symbole, reconnaissanceOn est donc dans un procédé narratif censé mettre en évidence la nature fabuleuse de l'appartenance maçonnique puisque celle-ci est supposée pouvoir éventuellement sauver la vie de celui qui s'en prévaut, à la condition toutefois que la bonne fortune veuille que l'agresseur fréquente lui aussi les loges (ce qui, reconnaissons-le quand même, amenuise considérablement les chances de survie).

    Je pense cependant que toutes ces histoires de soldats prêts à succomber sous les coups de l'adversaire, de voyageurs sans défense attaqués en pleine mer par de méchants corsaires, etc., et qui arrivent à s'en sortir in extremis en raison d'une appartenance maçonnique commune avec leurs agresseurs, poursuivaient aussi un but pédagogique inconscient. Inconscient dans le sens où les auteurs ne s'en sont pas rendus compte.

    Que s'agissait-il de montrer ? Tout simplement que le franc-maçon doit parfaitement bien connaître les signes, mots et attouchements des grades auxquels il a été initié s'il veut pouvoir être reconnu comme tel. Si le franc-maçon les maîtrise de manière satisfaisante, alors il ne pourra jamais être seul et ignoré d'un frère quand bien même il n'aurait pas d'autres moyens de prouver son appartenance. De façon plus générale, ces petites histoires ne font que souligner l'importance du symbole dans les rapports fraternels. Et pour ce qui concerne l'histoire de l'iroquois Brant, celle-ci montre qu'il ne faut pas trop vite juger sur les apparences car la fraternité peut parfois prendre les traits d'un visage inattendu.

  • Franc-Maçonnerie et football (suite)

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    49064495.jpgLe 7 mars dernier, j'ai consacré une petite note sur la franc-maçonnerie et le football afin d'expliquer la façon dont raisonnent les francs-maçons prétendument réguliers.

    J'ai ensuite montré que le respect des règles n'empêchait nullement à ces mêmes règles d'évoluer.

    Dans cette perspective, les francs-maçons libéraux ont donc suivi un chemin tout à fait respectable qui, en tout cas, n'aurait jamais dû provoquer l'ostracisme qui les frappe depuis 1871 (*).

    Dans ma note du 7 mars, j'ai omis d'indiquer que la Fédération anglaise de football avait été créée le 26 octobre 1863.

    Il s'agissait à l'époque de préciser les règles de football afin de les différencier de celles du rugby. 

    Cette réunion de création a eu lieu dans un pub en plein coeur de Londres. Son nom ? Freemasons' Tavern (la taverne des francs-maçons, à Covent Garden ; aujourd'hui c'est le restaurant The Freemasons Arms). 

    Ce lieu est situé à une centaine de mètres à peine du Freemason's Hall, siège de la Grande Loge Unie d'Angleterre.

    C'est donc dans une taverne londonienne que le football moderne est né et a été codifié tout comme la Grande Loge d'Angleterre a été fondée, le 24 juin 1717, dans une autre taverne londonienne : l'Oie et le Gril.

    Etonnant n'est-ce pas ?

    Pourtant, l'Angleterre n'a jamais prétendu être la gardienne exclusive du respect sourcilleux des règles du football. Ce sport populaire est en effet pratiqué sur tous les continents et ses règles ont beaucoup évolué depuis 1863. Ce sport appartient à tous les pays qui le font vivre.

    Pourquoi n'en serait-il pas de même pour la franc-maçonnerie ?

    _____________

    (*) L'histoire de la maçonnerie libérale n'est pas circonscrite à la France. Rappelons que la suppression de la croyance obligatoire au Grand Architecte de l'Univers et en l'immortalité de l'âme a été décidée, pour la première fois, par le Grand Orient de Belgique en 1871. Le Grand Orient de France s'alignera sur cette position en 1877.

  • L'initiation de Mrs Beaton et de Mrs St Leger est-elle un mythe maçonnique ?

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    Après avoir évoqué Elizabeth St. Leger, je voudrais parler à présent du cas particulier d'une autre femme qui fut initiée, elle aussi, à la FM dans des circonstances similaires au XVIIIe siècle. Son aventure est brièvement racontée par le topographe John Chambers, auteur d'une Histoire générale du Comté de Norfolk en deux volumes, publiée en 1829 (1).

    Chambers rappelle tout d'abord que la FM est publiquement apparue dans la ville de Norwich en 1724 et que le premier maître fut le F Prideaux, fils du doyen de Norwich (2). Il indique ensuite qu'une tenue importante a eu lieu en 1819 à l'occasion d'une visite du duc de Sussex. Puis enfin, en note de bas de page, Chambers indique :

    "Died, in St. John's Maddermarket, Norwich, July 1802, aged 85, Mrs. Beaton, a native of Wales. She was commonly called the freemason, from the circumstance of her having contrived to conceal herself one evening of the wainscotting  of a lodge room, where she learned the secret, the knowledge of which thousands of her sex have in vain to arrive at. She was, in many respects, a very singular character, of which one proof adduced is, that the secret of the freemasons died with her." (3)

    Je traduis ce passage ainsi :

    "Décès de Mme Beaton, originaire du Pays de Galles, âgée de 85 ans, en juillet 1802, Quartier Maddermarket de St. Jean, à Norwich. Elle a été communément appelé "la franc-maçon" (4), parce qu'elle trouva le moyen de se cacher un soir derrière le lambris d'une salle de la loge, où elle apprit le secret et la connaissance que des milliers d'autres femmes ont cherché à percer en vain. Elle était, à bien des égards, d'un caractère très singulier, dont l'une des preuves fut qu'elle emporta le secret de la franc-maçonnerie avec elle dans la tombe."

    Il est frappant de retrouver pour Mrs Beaton une trame assez similaire à celle employée pour Mrs St. Leger :

    • Une femme, curieuse comme toutes les autres femmes, et donc désireuse de percer les mystères de la FM, espionne les travaux d'une L (la curiosité féminine n'est évidemment pas un jugement de valeur de ma part mais très exactement ce que ces histoires suggèrent).
    • Elle est découverte.
    • Elle est initiée.
    • Elle vécut longtemps (plus de 80 ans, ce qui est remarquable pour l'époque) entourée, dit-on, du respect des FF, et elle mourut fidèle au serment prêté, emportant avec elle les secrets dans sa tombe.

    Il y a cependant quelques différences notables :

    • Mrs St Leger est de la noblesse irlandaise et d'une famille connue ; on ne sait rien en revanche de la vie de Mrs Beaton si ce n'est qu'elle est morte en 1802 à l'âge de 85 ans (5). On peut supposer malgré tout que cette dernière est issue d'un milieu aristocratique.
    • L'année de l'initiation de Mrs St. Leger est incertaine (on la situe aux alentours 1710-1712) ; celle de Mrs Beaton est inconnue.
    • Les circonstances précises qui ont conduit à l'initiation de Mrs St. Leger sont bien connues et ont été étudiées ;  on ne sait rien des circonstances de l'initiation de Mrs Beaton en dehors du résumé sommaire de John Chambers (6)
    • Il existe un célèbre portrait de Mrs St. Leger, portant un tablier maçonnique et au signe de fidélité du compagnon. Ce qui ne semble pas être le cas de Mrs Beaton (en tout cas, je n'en ai pas trouvé).

    En février 2015, le F Roger Dachez est revenu sur l'histoire singulière de Mrs St Leger qu'il a qualifiée de hapax, c'est-à-dire de fait unique et sans suite. Le parcours tout aussi atypique de Mrs Beaton tendrait donc à relativiser le hapax sauf à considérer que l'initiation de la dame de Norwich ne s'est jamais produite. Ce qui n'est pas une hypothèse à exclure. On pourrait même aller plus loin et se demander si Elizabeth St. Leger a bien été reçue en FM dans la L de son père, le vicomte de Doneraile. En effet, dans quelle mesure ne sommes-nous pas confrontés à des récits imaginaires ?

    Premièrement, il est curieux de constater autant de similitudes dans les circonstances ayant abouti à l'initiation de l'une et de l'autre. Ces deux histoires, en fin de compte, ne présentent pas les femmes à leur avantage. Elles montrent que les femmes sont entrées en L par effraction, comme des voleuses ou des espionnes, guidées par la curiosité et, surtout, par la volonté de satisfaire un besoin personnel de percer les secrets de l'Ordre maçonnique traditionnellement réservés aux seuls hommes. Il y a donc dans les similitudes de ces récits quelque chose qui relève du mythe, c'est-à-dire un désir de transmettre ce même message latent reproductible à l'infini. John Chambers exprime bien cette idée lorsqu'il écrit que Mrs Beaton reçut les secrets et les connaissances que des "milliers d'autres femmes" ont tenté de percer en vain. 

    Deuxièmement, il y a une étrange communauté de destin entre les deux personnages : Mrs St. Leger est morte à l'âge 80 ans, Mrs Beaton à 85 ans. Cette situation n'est pas banale compte tenu de l'espérance de vie moyenne au XVIIIe siècle qui, je le précise, était inférieure à 30 ans aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Le nombre quatre-vingts, selon la Bible, symbolise le cours de la vie humaine. "Les jours de nos années s'élèvent à soixante-dix ans, Et, pour les plus robustes, à quatre-vingts ans; Et l'orgueil qu'ils en tirent n'est que peine et misère, Car il passe vite, et nous nous envolons" (Psaume 90:10). Cette huitième décennie signifie donc que les deux femmes ont atteint un âge canonique, sinon dans les faits, du moins dans le principe. C'est un peu, au fond, comme dans les contes. Ne dit-on pas que les héros vécurent heureux et longtemps et qu'ils eurent beaucoup d'enfants ? Ici c'est un peu pareil. Les deux femmes vécurent longtemps, heureuses, et entourées du respect des FF.

    Troisièmement enfin, ces deux femmes sont passées à la postérité pour avoir été, parait-il, les premières à avoir été initiées en F∴M∴. Pourtant, ni l'une ni l'autre n'ont laissé de traces remarquables et empiriquement observables de leur présence en loge en dehors du respect dont les FF∴, dit-on, les ont entourées. Par "traces remarquables et empiriquement observables", je n'entends pas spécialement de preuves d'une quelconque action de leur part en vue de la promotion de la femme en FM, mais plutôt de simples témoignages de contemporains sur leurs faits et gestes en L. En d'autres termes, il est frappant de constater qu'on ne sait quasiment rien de leur parcours maçonnique respectif. J'ai par exemple beaucoup de peine à croire que Mrs St. Leger ait de son vivant si peu attiré l'attention des autorités maçonniques de son époque alors qu'elle est pourtant réputée avoir eu soixante ans de vie maçonnique environ, du moins si l'on s'en réfère à l'histoire officielle.  Soixante ans de vie maçonnique, n'est-ce pas considérable et exceptionnel ? Ça l'est au XXIe siècle. Alors pensez ce qu'il pouvait en être au XVIIIe siècle ! Et que dire de cette Mrs Beaton dont l'existence n'est mentionnée qu'à titre anecdotique dans un livre rédigé par un obscur topographe anglais il y a bientôt deux cents ans ?

    Par conséquent, il est légitime de se poser la question de la réalité de l'initiation de ces deux femmes. Entendons-nous bien. Je ne nie pas la réalité historique des deux personnages. Les deux ont probablement existé. En revanche, ont-elles vraiment été reçues en L comme on le prétend traditionnellement ? (7) Là, j'avoue avoir quelques sérieux doutes eu égard aux invraisemblances de ces deux parcours demeurés longtemps dans l'oubli et redécouverts bien des années plus tard par les historiens (8).

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    (1) John Chambers, A General History of County of Norfolk, éd. John Stacy, London, 1829.

    (2) Un doyen est un prêtre coordinateur de plusieurs paroisses. Il est chargé de présenter tout nouveau curé à ses paroissiens. Il convient de préciser que l'Eglise anglicane a autorisé le mariage des prêtres en 1549. Le doyen en question s'appelait Humphrey Prideaux (1648-1724). Il a eu un seul fils  Edmund Prideaux (1693-1745) qui fut donc le premier maître de la loge de Norwich (c'est ainsi que l'on appelait les vénérables).

    (3) John Chambers, Ibid., p. 1304

    (4) La traduction est bien "la franc-maçon" et non "la franc-maçonne". En effet, l'absence d'accord entre l'article défini et le substantif permet de mieux souligner l'étrangeté de cette situation pour l'époque et donc de comprendre le sobriquet dont Mrs Beaton fut affublée.

    (5) Mrs Beaton serait donc née en... 1717. Tiens tiens... cette année ne vous rappelle-t-elle rien ?

    (6) Voy. Arthur Edward Waide, A New Encyclopedia of freemasonry, vol. 1, New York, 1921, p.18 Waide le dit bien : "How she became a freemason in view of this incident I do not pretend to explain, but she is said to have passed by this title among the people about her" (Comment est-elle devenue franc-maçon ? Je n'ai pas la prétention de l'expliquer, mais elle est passée pour tel parmi les gens de son entourage).

    (7)  Même le célèbre portrait de Mrs St Leger Aldworth en tablier ne dissipe pas les doutes à son sujet car la gravure daterait de 1811, soit environ trois décennies après la date présumée de sa mort. Cette gravure semble être une reproduction d'un tableau plus ancien mais je n'ai pas trouvé d'information sur sa date et son auteur. La GL provinciale de Munster est muette à ce sujet. Il existe également une peinture à l'huile s'inspirant du portrait initial mais qui date de 1877. En outre la loge de Doneraile où la jeune femme aurait été initiée ne semble pas avoir fait l'objet d'une immatriculation sur les registres de la GL d'Irlande avant 1791. Il n'y a pas d'archives concernant les activités des ateliers irlandais les plus anciens. En 1791, la GL d'Irlande (elle-même fondée en 1725) lui attribua le n°44 (aujourd'hui elle porte le n°150). Néanmoins, cette L fut considérée comme un atelier existant depuis des temps immémoriaux (ben voyons...).

    (8) Edward Conder, The Honorable Miss, St Leger and Freemasonry, et WJ Chetwode Crawley, Supplementary Note on the Lady Freemason, Ars Quatuor Coronatorum, volume 8, 1895 L Quatuor Coronati n°2076, O de Londres. Quant à Mrs Beaton, elle ne semble pas avoir suscité de recherches particulières, du moins à ma connaissance.