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alexandre chevalier

  • Jean Baylot, l'anticommuniste

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    Jean Baylot (1897-1976) est passé à l'orient éternel il y a un tout petit peu plus de quarante ans. Il m'est donc impossible de ne pas consacrer une note à ce personnage singulier de l'histoire récente dont l'évolution intellectuelle est également étroitement liée aux soubresauts de la vie politique de notre pays. Je dis « histoire récente » car que représentent 40 ou 50 ans dans l'histoire de l'humanité ? Rien bien sûr. C'était donc il y a une minute à peine de notre présent.

    Regardons les photos ci-dessus. Elles proviennent respectivement du trombinoscope de l'Assemblée Nationale (à gauche) et de la préfecture de police de Paris (à droite). La première été probablement prise en 1958 ou 1959. On y voit un homme dégarni, avec de grosses lunettes sur le nez, l'air sévère ou martial. C'est Jean Baylot. Il devait donc avoir 62 ans environ. La seconde a été prise entre le 12 avril 1951 et le 12 juillet 1954 quand Baylot assumait les fonctions de préfet de police de Paris. Le moins qu'on puisse dire est que Baylot n'y apparaît pas sous un jour avenant.

    On imagine un homme plutôt froid, autoritaire et cassant mais il faut se méfier des apparences. Jean Bossu (1911-1985), qui fut initié en 1961 par Baylot au sein de la loge Marianne n°75 à l'orient de Maubeuge (Grande Loge Nationale Française), le présente de manière tout à fait différente. Baylot était à ses yeux l'homme le plus admirable qu'il ait connu, qui plus est d'une grande bonté et d'une bienfaisance discrète. Il n'en demeure pas moins que Jean Baylot a toujours traîné une réputation sulfureuse d'homme de réseaux de droite, voire d'extrême droite. Ce n'est pas tout à fait inexact mais il faut quand même se garder de tomber dans la caricature. La réalité est plus complexe et mérite d'être nuancée.

    Jean Baylot est issu d'un milieu modeste. Originaire de Pau, ce béarnais était le fils d'un tailleur et d'une tapissière. Après la première guerre mondiale où il servit comme engagé volontaire, Jean Baylot a été titularisé comme agent des PTT et s'engagea très vite dans le militantisme syndical au sein de la CGT en 1920. Il assuma la responsabilité de secrétaire général du syndical national des agents des PTT à partir de 1924. C'est au contact des réalités syndicales que Baylot s'est également confronté aux réalités politiques de la gauche française. Cette dernière s'était divisée après le congrès de Tours de 1920 aux termes duquel la majorité de la SFIO avait fait le choix de rejoindre la troisième internationale et de fonder par le Parti communiste français (PCF). Le congrès de Tours a eu d'importantes répercussion sur la destinée de la CGT qui s'est rangée rapidement derrière la ligne politique du PCF. Baylot, qui fut membre des jeunesses socialistes et de la SFIO, a vécu douloureusement cette scission retentissante. Il a alors renoncé très vite fin à ses activités syndicales au sein de la CGT pour se concentrer sur sa carrière et progresser au sein de l'administration des PTT. Il est ainsi devenu rédacteur principal, puis inspecteur et enfin chef de division.

    4269534018.jpgJean Baylot a rejoint très jeune la franc-maçonnerie, probablement parrainé par des francs-maçons rencontrés au cours de ses activités syndicales. Il a été initié le 2 août 1921, à 24 ans, au sein de la loge La Fraternité des Peuples à l'orient de Paris (Grand Orient de France). Il y a été reçu compagnon le 16 juillet 1922 et élevé maître le 11 juillet 1923. Il a rejoint ensuite la loge Les Amis de l'Humanité à l'orient de Paris Montrouge (Grand Orient de France) en 1937. Son parcours maçonnique a été régulier. Dans les années 1930, il intègre le Grand Collège des Rites, la juridiction de hauts grades souchée sur le Grand Orient. Il devient dix-huitième du rite écossais le 29 juillet 1932 au sein du chapitre Les Zélés Philanthropes de la Vallée de Paris ; puis trentième le 22 juin 1936 au sein du conseil philosophique La Clémente Amitié du camp de Paris et enfin trente-troisième, après la deuxième guerre mondiale, le 14 septembre 1946.

    La deuxième guerre mondiale justement. Elle a bouleversé la vie de Jean Baylot qui a été sans doute contraint de quitter les PTT où sa qualité maçonnique l'avait rendu indésirable. Est-ce la raison pour laquelle il a suivi les cours de l’Ecole supérieure du bois dont il est d'ailleurs sorti major de promotion en 1943 ? Je l'ignore. Une chose est certaine en tout cas, c'est que sa qualité maçonnique en a fait un paria et l'a évidemment poussé vers la résistance active. Il s'y est fait remarquer par sa bravoure. Ce qui lui a valu de nombreuses décorations (croix de guerre, médaille de la Résistance, Légion d'honneur).

    C'est à la Libération que sa carrière a pris une tout autre dimension. Il a été désigné préfet des Basses-Pyrénées (1944-1945), son département d'origine (actuellement connu sous le nom de Pyrénées Atlantiques), puis préfet de la Haute-Garonne (1946-1947). Il a été ensuite secrétaire général du ravitaillement auprès de la présidence du Conseil (14 juin 1947), préfet des Bouches-du-Rhône (14 février 1948), inspecteur général de la huitième région (4 janvier 1951), et enfin préfet de police de Paris, le 17 avril 1951. Une très brillante carrière de haut fonctionnaire accomplie en quelques années à peine.

    L'épreuve de la clandestinité au sein de la Résistance et les responsabilités assumées dans l'immédiate après guerre, ont mis à nouveau Jean Baylot en contact avec le mouvement communiste et l'ont renforcé dans ses craintes d'une insurrection, notamment lors des grandes grèves de 1947. Sa hantise ? Que la France devienne une démocratie populaire et un Etat satellite de l'URSS. Son obsession ? Contenir coûte que coûte le PCF, principale formation politique du pays, qui exerçait à l'époque une extraordinaire attirance sur la jeunesse et les intellectuels.

    Jean Baylot s'est donc particulièrement impliqué dans la lutte contre ce que l'on pourrait appeler le « communisme culturel ». Par exemple, à peine nommé préfet de police de Paris, il s'est opposé, en juillet 1951, à la représentation d'une pièce par la troupe théâtrale « Les pavés de Paris ». Cette pièce avait été créée à l'occasion du trentième anniversaire du PCF (Patricia Devaux, « Le théâtre communiste durant la guerre froide », revue d'histoire moderne et contemporaine, n°44-1, janvier-mars 1997, éd. Belin, Paris, p.90).

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    Jean Baylot a ainsi frayé avec le mouvement anticommuniste Paix et Liberté animé par le député radical-socialiste Jean-Paul David (1912-2007) et soutenu par les Etats-Unis d'Amérique. Cette organisation s'était assignée pour objectif de combattre le Mouvement de la Paix perçu comme une escroquerie morale des communistes spéculant politiquement sur le désir de paix des Français. C'était l'époque de la « colombe qui fait boum », affiche de propagande dont le but était de se moquer de la colombe de la paix dessinée par Pablo Picasso. Jean Baylot a été aussi le préfet qui a fait réprimer la manifestation du 28 mai 1952 organisée par le PCF pour s'opposer à la venue sur le sol français du général Ridgeway, commandant des forces américaines en Corée.

    Baylot s'était également rapproché d'individus d'extrême droite qui partageaient le même anticommunisme viscéral : l'abbé catholique traditionnaliste Ferdinand Renaud (1885-1965) ; l'amiral Gabriel Auphan (1894-1982) ; Simon Arbellot de Vacqueur (1897-1965), journaliste et écrivain monarchiste qui parraina avec Gabriel Jeantet le jeune François Mitterrand (1916-1996) en 1943 pour l'obtention de la fameuse francisque ; René Malliavin (1896-1970), le patron du journal pétainiste Rivarol et le chroniqueur Emile Grandjean (1888-1986) dont le nom de plume à Rivarol était Jean Pleyber  (Franck Tison, « Un abbé en politique : Ferdinand Renaud (1885-1965) », Revue historique, n° 604, octobre-décembre 1997, éd. Félix Alcan, Paris, p. 331).

    Devenu un personnage important de la quatrième République, Baylot a vu sa carrière brutalement interrompue par « l’affaire des fuites ».  Il avait été chargé par Léon Martinaud-Déplat (1899-1969), ministre de l'intérieur, d'enquêter sur les fuites du comité de défense nationale. Il a eu recours à cette occasion aux services de Jean Dides (1915-2004), commissaire principal du port de la Ville de Paris, membre des renseignements généraux, lié à l’extrême-droite. En juin 1954, François Mitterrand, nommé ministre de l'intérieur dans le gouvernement de Pierre Mendès-France, a appris que Baylot et Dides étaient en train d'enquêter sur lui. L'un et l'autre ont été aussitôt démis de leurs fonctions. Baylot a été mis en disponibilité, puis nommé préfet hors cadre, c'est-à-dire sans affectation.

    Cette situation nouvelle a incité Jean Baylot à faire de la politique. Il a été élu député de la dix-septième circonscription de la Seine en novembre 1958. De 1958 à 1962, il a siégé dans le groupe des « indépendants et paysans d'action sociale» (ancêtre du Centre National des Indépendants (CNI), formation politique très droite). Cependant, il ne s'est pas distingué à l'assemblée nationale par un activisme particulier. Député plutôt médiocre et absent, Baylot, logiquement, n'a pas été réélu.

    220px-Logogodf.pngC'est à la fin des années 1950 que notre homme s'est détourné du Grand Orient de France alors qu'il y avait assumé pourtant d'importantes responsabilités (dans cette décennie, il avait siégé au conseil de l'ordre et fut même désigné grand maître adjoint). Comment expliquer son départ en 1958-1959 ? Il m'est arrivé de lire que son départ du Grand Orient avait été motivé par son soutien à la loi Debré du 31 décembre 1959 relative aux établissements privés sous contrat. C'est possible mais très réducteur. Je crois que les raisons étaient bien plus profondes qu'une loi scolaire.

    La raison du départ de Jean Baylot de la rue Cadet était fondamentalement liée à son inquiétude de la montée en puissance des réseaux politiques d'extrême gauche ou, du moins, des réseaux favorables à l'union politique de tous les courants de gauche au sein de l'appareil du Grand Orient de France. Je crois qu'il pensait sincèrement que la rue Cadet avait fait l'objet d'une infiltration communiste massive et qu'il percevait donc cette situation non seulement comme un danger pour la France mais aussi pour la franc-maçonnerie.

    On peut certes sourire aujourd'hui de cette perception quelque peu paranoïaque du Grand Orient mais il faut se remettre malgré tout dans le contexte de la guerre froide. L'analyse de Baylot n'était peut-être pas aussi infondée qu'on pourrait le croire de prime abord. Je renvoie en effet à ce que j'ai pu écrire sur ce blog au sujet d'Alexandre Chevalier ou de Guy Mollet par exemple. Le parcours intellectuel de Chevalier et Mollet, bien que fort différents, rejoint néanmoins celui de Baylot sur le terrain de l'anticommunisme. Les trois ont été violemment critiqués au sein du Grand Orient. Ils ont été amenés à en partir d'eux-mêmes dans des conditions qui ne sont pas à l'honneur de l'obédience. Il est également facile de deviner que Jean Baylot a vécu les événements de 1968 avec anxiété comme s'ils annonçaient les plus grands dangers. Idem du programme commun liant le MRG, le PS et le PCF à partir de 1972. Enfin, je pense que si Baylot n'était pas mort en février 1976, il est très probable qu'il aurait été très inquiet de l'arrivée de ministres communistes au gouvernement en 1981. L'anticommunisme donc. Jusqu'au bout.

    La situation en Algérie n'a pas non plus arrangé les choses et a très certainement précipité son départ du Grand Orient. Jean Baylot était en effet un partisan déclaré de l'Algérie française alors que le Grand Orient était au contraire favorable à l'indépendance algérienne. Il faut d'ailleurs rappeler que le 14 juillet 1953, le préfet Jean Baylot a fait réprimer violemment une manifestation d'Algériens. Il y a quand même eu sept morts chez les manifestants ! Un carnage. Il est très probable que le souvenir de cet épisode sinistre a grandement contribué à sa marginalisation au sein du Grand Orient de France.

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    Jean Baylot était-il d'extrême droite ? Non évidemment. Il s'agissait d'un républicain intransigeant qui avait combattu le nazisme et fascisme et qui redoutait que le pays ne tombe un jour sous le joug de l'Union soviétique. C'est ce qui l'a conduit à se rapprocher de tous ceux qui partageaient cette crainte et donc de certaines personnalités d'extrême droite. D'ailleurs ce n'est pas un hasard si Jean Baylot, une fois à la Grande Loge Nationale Française, a rejoint la Loge L'Europe Unie n°64 à Paris et fondé Marianne n°75 à Maubeuge. Ces deux titres distinctifs claquent comme deux manifestes politiques : la fin du rideau de fer avec l'union du vieux continent d'une part, et l'attachement à l'idéal républicain d'autre part.

    glnf-news.jpgPourquoi Jean Baylot a-t-il rejoint la GLNF ? Par pragmatisme, c'est-à-dire par souci de maintenir une attache avec les pays anglo-saxons, notamment avec les américains via la maçonnerie. Je crois que si la Grande Loge de France avait été reconnue en 1954 par la franc-maçonnerie régulière, Jean Baylot aurait rejoint l'obédience de la rue Puteaux. Je pense donc que la régularité maçonnique était avant tout pour Baylot un acte politique et le moyen d'ancrer la maçonnerie française à l'ouest. C'est la raison pour laquelle il s'y est fortement impliqué (il y est devenu Grand Maître provincial de la région Aquitaine, puis assistant Grand Maître).

    Cependant, j'aurais tort de réduire le départ de Baylot du Grand Orient aux seules considérations politiques même si elles sont fondamentales. Jean Baylot a évidemment évolué dans sa vie spirituelle. Il aimait aussi l'histoire maçonnique. C'était d'ailleurs un collectionneur de documents maçonniques de première importance. Un fonds maçonnique à la Bibliothèque Nationale porte son nom. En outre, il s'intéressait à la recherche ésotérique et avait entamé un cheminement au sein du régime écossais rectifié parallèlement à celui effectué au Grand Orient et au Grand Collège. Il a eu également des contacts avec la maçonnerie égyptienne et l'ordre martiniste. Ce n'est sans doute pas un hasard non plus si Jean Baylot a demandé à Marius Lepage, autre transfuge du Grand Orient, de préfacer son ouvrage polémique La Voie Substituée (1968). La loge n°190 de la GLNF porte le titre distinctif de Jean Baylot.

  • Guy Mollet, l'incompris

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    Guy Mollet, GODF, Denis Lefebvre, SFIO, socialisme, Franc-Maçonnerie, Guerre d'Algérie, PolitiqueLa numéro 76 de La Chaîne d'Union contient un article intéressant sur Guy Mollet (1905-1975) écrit par Denis Lefebvre (Guy Mollet, le citoyen engagé, l'homme politique et le franc-maçon). Ce fut, pour moi, une découverte. Je connaissais bien sûr le nom de Guy Mollet, mais je fais partie d'une génération qui n'a aucun souvenir conscient du personnage public. J'avais en effet trois ans quand l'ancien secrétaire général de la SFIO est mort. Pour moi, Guy Mollet a toujours été associé à la décrépitude du mouvement socialiste démocratique après la guerre d'Algérie jusqu'au renouveau en 1971 avec le Congrès d'Epinay.

    La lecture de l'article de Denis Lefebvre m'a surtout permis de découvrir Guy Mollet, l'homme privé, le franc-maçon initié en 1934 au sein de la la Loge Conscience à l'Orient d'Arras à laquelle il est demeuré fidèle jusqu'à sa démission du Grand Orient de France en 1969. Lefebvre montre qu'il ne faut pas juger légèrement l'action de l'homme parce qu'il ne faut pas oublier que son parcours politique s'est étalé sur une quarantaine d'années. On ne saurait donc le réduire à la seule période de la guerre d'Algérie. durant laquelle il assuma, pendant un an et demi, la direction du gouvernement de la France (le plus long gouvernement de la Quatrième République soit dit en passant).

    Je connais les reproches dont il fut accablé, notamment de la part d'une frange de la gauche (communistes staliniens et communistes trotskistes de la métropole, les tenants de la « gauche morale », les intellectuels mondains germanopratins, les révolutionnaires de salon, etc.). La critique est toujours aisée quand on n'assume pas les responsabilités du pouvoir exécutif. Il est toujours facile de s'ériger en juge des actions qu'on ne mène pas soi-même. Souvent, tenir le ministère de la parole et des postures n'engage à rien. A l'époque, l'Algérie était la France. Le territoire national faisait l'objet d'incessants attentats. Les pieds noirs, majoritairement issus des classes populaires, avaient peur. L'armée française donnait des signes inquiétants de rébellion. L'instabilité institutionnelle était chronique.

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    Il lui fut reproché sa politique de répression et de maintien de l'ordre. Mais c'est oublier que les années 1956-1957 furent jalonnées d'attentats et de massacres. L'opinion publique n'était pas encore mûre pour accepter l'indépendance algérienne (les pieds-noirs représentaient un peu plus de 10% de la population vivant en Algérie, soit plus d'un million de personnes). Mollet faisait partie de ceux qui croyaient que les réformes économiques et politiques suffiraient à juguler l'indépendantisme algérien. Il était également préoccupé par l'idée de protéger la République contre une hiérarchie militaire imprévisible (d'où un allongement de la durée du service militaire et le rappel des réservistes).

    Force est de constater que Guy Mollet s'est trompé, non sur ses préventions à l'égard de la hiérarchie militaire (cf. le putsch de 1961), mais sur le sens général des événements, parce qu'il n'a peut-être pas voulu comprendre que l'inéluctable indépendance algérienne s'inscrivait dans un mouvement historique plus large de décolonisation politique au niveau mondial. Il ne fut pas le seul dans la classe politique française. C'est pourtant sous son gouvernement que le Maroc et la Tunisie - protectorats français il est vrai et non parties du territoire national - ont accédé à l'indépendance en 1956.

    3101309652.jpgCependant, le propos de Lefebvre n'avait pas pour objet l'action publique de Mollet pendant la guerre d'Algérie. Denis Lefebvre rappelle que le gouvernement de Guy Mollet a permis des avancées sociales et a relancé la construction européenne de façon significative avec la signature du Traité de Rome en 1957.

    Denis Lefebvre montre que Guy Mollet est sorti marqué de sa présidence du Conseil et par les événements difficiles auxquels il a été confronté. Guy Mollet est alors devenu l'homme à abattre pour une partie de la gauche française et des gaullistes. De 1958 à 1969, Mollet, redevenu secrétaire général de la SFIO, a été en effet constamment attaqué. Denis Lefebvre montre aussi que Guy Mollet a été attaqué au sein du Grand Orient de France. Il écrit :

    « Le Grand Orient de France des débuts de la Ve République évolue très vite, avec l'arrivée en son sein de jeunes frères très politisés, qui entendent tourner le Grand Orient de France vers le nouveau monde qui s'ouvre. Jusque là, l'Obédience était à l'aise dans cette IVe République parlementaire, comme elle l'avait été dans la IIIe République. Mais ces jeunes frères sont marqués du signe de l'antigaullisme, et condamnent ce qu'ils appellent le pouvoir personnel... c'est-à-dire le système présidentialiste qui préside désormais aux destinées du pays. Ces frères veulent finalement que l'obédience prenne position sur les grandes questions politiques de l'heure (...) Ils sont de gauche, socialistes, mais pas d'un socialisme version SFIO, de ce socialisme que symbolise Guy Mollet, celui de la participation au pouvoir : l'heure est à la révolution socialiste, qui passe par l'élimination de ce que représente Guy Mollet. Y compris dans l'Obédience, on le mesure aussi avec les manoeuvres menées en 1965-1966 contre le Grand Maître Alexandre Chevalier. »

    guy mollet,godf,denis lefebvre,sfio,socialisme,franc-maçonnerie,guerre d'algérie,politique,république,alexandre chevalier, gaston defferreSelon Denis Lefebvre, Guy Mollet a toujours été soucieux de ne pas confondre sa démarche maçonnique avec ses engagements publics. Aussi a-t-il douloureusement vécu les attaques dont il été l'objet au sein du Grand Orient de France. Il est probable que la disparition politique de la SFIO avec l'échec de Gaston Defferre aux présidentielles de 1969 (5% des suffrages) et la mort la même année de son ami Alexandre Chevalier, désavoué lors du Convent de 1966, n'ont pas été non plus étrangères à sa démission de l'Obédience.

    J'ai le sentiment, peut-être infondé, que Guy Mollet a achevé sa vie malheureux et surtout incompris. Malheureux de s'être retrouvé placé devant la réalité des choses, devant les difficultés de l'action publique dans un contexte particulièrement difficile, devant la férocité des factions et la versatilité des foules et ce quels que soient ses intentions de départ et son idéal politique. Mais surtout incompris de ne pas avoir su expliquer cet inévitable décalage à ses amis politiques et à ses frères maçons les plus critiques.

  • Le regard perdu de Marius Lepage

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    lepage.jpgLa photographie ci-contre est celle de Marius Lepage (1902-1972). On la trouve, parait-il, dans l'édition de 1978 de l'ouvrage de Jean Tourniac Vie et perspectives de la Franc-Maçonnerie traditionnelle, aux édition de Dervy. Je n'ai pu le vérifier, ne possédant pas l'ouvrage. Il semblerait que cette photographie ait été prise en 1954 lorsque Marius Lepage a accueilli en loge le père Eugraph Kowalevsky de l'Eglise orthodoxe russe, lequel a été ultérieurement sacré évêque de l’Eglise Catholique Orthodoxe de France sous le nom de Monseigneur Jean. Malgré quelques recherches, je n'ai pu obtenir d'informations sur cet événement qui puisse corroborer l'année. J'ai donc des doutes parce que Marius Lepage, sauf erreur de ma part, semble porter ici des décors d'officier provincial de la Grande Loge Nationale Française. Si tel est le cas, la photographie ne peut être que postérieure à 1963.

    Mais passons. Cette photographie me frappe pour une tout autre raison. Le regard de Lepage y est étrange. Il paraît absent, digne certes puisqu'il est à l'ordre, mais fatigué, comme si ses pensées les plus intimes l'avaient absorbé tout entier et entraîné loin du moment présent. Je crois déceler même de la mélancolie dans ses yeux fixes. Comment ne pas songer aux propos de Claude Lepage, son neveu, qui est revenu en 2013 sur les démêlés de son oncle avec le Grand Orient de France après la tenue blanche à laquelle avait participé, en 1961, le R.P. Michel Riquet sj. (1898-1993) ?

    « A partir de ce jour, sa vie est devenue décroissante. Sa condamnation par le Grand Orient, ce fut un coup d'épée terrible. Progressivement, il perdait la foi, il perdait la vie. Il s'est laissé mourir on peut dire. D'ailleurs c'est pas pour rien qu'il a créé, pour se sauver lui-même, la loge Ambroise Paré à l'orient de Laval. Pourquoi Ambroise Paré ? Parce qu'Ambroise Paré était un chirurgien de Laval qui a soigné quatre rois, mais dont la devise était « Je le soignais, Dieu l'a guéri. ». Parce que lui se sentait en déperdition. Il se sentait intellectuellement progressivement mourir. Il a choisi Ambroise Paré parce que sa devise lui convenait parfaitement, à savoir qu'il espérait qu'en recréant une autre loge, ça lui redonnerait la flamme qu'il avait perdue à la suite de sa condamnation. »

    3101309652.jpgJe rappelle que cette tenue blanche, autorisée pourtant par le Grand Orient de France, avait suscité de virulentes critiques au sein de l'Obédience parce qu'elle avait eu un énorme retentissement. En effet, des maçons de la France entière se déplacèrent pour y assister comme par exemple Charles Hernu (cf. Jean Guisnel, Charles Hernu ou la République au coeur, Fayard, Paris, 1993). Et se déplacer à Laval dans les années 60, c'était une expédition...

    Des « Frères » aux opinions extrémistes virent alors dans cette initiative, manifestement couronnée de succès, une intolérable menée cléricale contre le Grand Orient et la laïcité. Ils portèrent plainte contre Marius Lepage qui, malgré ses trente-cinq années de maçonnerie mises au service du Grand Orient de France, fut sommé de répondre de ses actes devant une instance disciplinaire. Lepage fut blanchi, bien sûr, mais ses détracteurs persistèrent dans leur dénigrement. Lucide mais mortifié de l'injustice qui le frappait, Marius Lepage préféra quitter le Grand Orient pour fonder une autre loge, considérant probablement que le Conseil de l'Ordre du Grand Orient l'avait insuffisamment défendu face à ses détracteurs. Ce qui ne semble guère étonnant. On en a vu un autre exemple avec le doux et paisible docteur Alexandre Chevalier, Grand Maître désavoué comme un malpropre après de puériles manœuvres menées contre lui au sein du Conseil de l'Ordre en 1966.

    Je retrouve donc toute cette période sombre de malentendus dans le regard perdu de Marius Lepage. Sur la photographie, l'homme donne l'impression d'avoir perdu la foi maçonnique, celle qui l'a fait vibrer et grâce à laquelle il a donné le meilleur de lui-même pour développer l'art royal dans un département rural à la tradition cléricale fortement ancrée. Lui qui fut abandonné par ses parents et recueilli par son oncle, a dû une nouvelle fois éprouver cet insupportable sentiment de délaissement. Il a eu probablement l'impression - fondée ou pas c'est un autre problème - que la famille du Grand Orient de France lui avait tourné le dos. Il est pour moi l'exemple même de la tolérance telle que la définissait l'humoriste Pierre Doris (1919-2009) : 

    « Tolérance : c'est quand on connaît des cons et qu'on ne dit pas les noms. » 

    Marius Lepage est de ceux qui ont préféré s'éloigner discrètement pour taire les noms, estimant sans doute qu'il valait mieux être économe de son mépris en raison du grand nombre de nécessiteux. 

  • Alexandre le malheureux

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    chevalier.jpgJe voudrais revenir sur le très beau portrait que Denis Lefebvre a dressé du F∴ Alexandre Chevalier, ancien G∴M∴ du G∴O∴D∴F∴ de septembre 1965 à septembre 1966. Je ne vais volontairement pas entrer dans les détails de cette étude remarquable que vous pourrez lire en intégralité en vous procurant le dernier numéro des Chroniques d’Histoire Maçonnique. Mais je souhaiterais en dire cependant quelques mots, dans la mesure où je crois qu’on peut y trouver les origines de ce que nous vivons au sein du G∴O∴D∴F∴.

    Et que vivons-nous ? Depuis une quarantaine d’années, nous vivons sur l’idée que notre obédience doit être nécessairement et résolument engagée dans le monde profane. Nous constatons que l'exécutif a pris l'habitude de s’exprimer régulièrement et publiquement au nom de ses membres. Parfois – mais c’est très rare - cette expression publique se fait à bon escient, soit parce que le sujet est grave, soit parce que l’urgence commande un positionnement. Mais le plus souvent, cette expression publique est intempestive et inutilement clivante. Et surtout elle ne reflète absolument pas la diversité des opinions au sein des LL∴ de l’Obédience.

    Je prendrai un seul exemple en guise d’illustration. Le 8 octobre dernier, le Conseil de l’Ordre du G∴O∴D∴F∴ a publié un communiqué hostile à la ratification de la charte européenne des langues régionales et minoritaires perçue comme une atteinte intolérable à l’indivisibilité de la République et à l’unité des Français. Mais dans le même temps, vous avez de nombreuses loges du G∴O∴D∴F∴ qui organisent plus ou moins régulièrement des tenues dans des dialectes régionaux. La mienne, par exemple, apprécie de travailler de temps en temps en occitan. Je connais par ailleurs d’excellents FF∴ qui ont à cœur de défendre et de promouvoir la culture et la langue occitanes. Certains d'entre eux ne sont peut-être pas hostiles à la charte européenne contrairement à ce que le communiqué du G∴O∴D∴F∴ pourrait laisser penser. Ce sont pourtant d'excellents républicains. J'ai pu constater, par exemple et à mon grand étonnement, que le conservateur du musée de la franc-maçonnerie parlait remarquablement le patois des Cévennes. Faut-il y voir une marque de défiance à l’égard de l’indivisibilité de la République ? Non bien sûr !

    Si on veut donc qu’une parole publique ait un tant soit peu de valeur, il n’y a pas trente-six solutions : il faut qu’elle demeure rare, exceptionnelle, réfléchie et mesurée. Sinon elle se banalise et cristallise inutilement les oppositions. Elle devient une simple réaction, un gazouillis, un bruit de fond. On finit par ne plus y prêter attention.

    C’est bien parce qu’il pressentait de telles dérives et qu'il redoutait des risques d’instrumentalisation politique de l’Obédience que le F∴ Alexandre Chevalier a été combattu dans les années soixante lorsqu'il a assumé la grande maîtrise et la présidence du Conseil de l'Ordre. Denis Lefebvre écrit (Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°76, p. 81) :

    "Dans son message aux Frères du Grand Orient, en septembre 1965, le nouveau Grand Maître ne cache rien de son constat et des ambitions qu'il fixe à l'obédience :

    "Vous voilà revenus dans vos Orients respectifs. Les travaux du Convent 1965 son terminés, des tâches nouvelles vous attendent.

    Vous avez librement débattu des problèmes intéressant l'Ordre et aussi les sociétés humaines. Votre volonté catégorique d'effacer  définitivement certaines taches sera respectée, croyez-moi. Mais je sais aussi que vous voulez que nous tournions définitivement la page sur les séquelles des méthodes que nous avons utilisées jusqu'à ce jour dans l'Ordre.

    La Maçonnerie se fonde sur l'avenir et non sur un passé politique usé. Elle n'est pas un tremplin pour un électoralisme poussiéreux. Elle est une école de réflexion déterminant une certaine qualité des relations humaines."

    Le message est clair : la politique politicienne doit être bannie des temples, même si l'obédience doit être politique, mais au sens plein du terme."

    Pour Chevalier, la Maçonnerie devait demeurer un centre d'union où les opinions les plus diverses pouvaient librement s'exprimer. Elle ne devait pas être, selon ses propres mots, "une succursale de partis, de groupement, ou un conglomérat de clans." (Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°76, p.90)

    Quand on se rappelle de certains événements récents, notamment de ceux qui ont eu lieu dans l'entre deux tours des dernières élections régionales, on se rend compte à quel point le F∴ Alexandre Chevalier avait vu juste, lui qui, pourtant, avait engagé le G∴O∴D∴F∴ dans des réflexions sociétales poussées, notamment sur la jeunesse et le planning familial.

    En 1966, le G∴M∴ Chevalier écrivait (Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°76, p.87) :

    "Le Grand Orient n'est pas un parti politique, mais une société initiatique, c'est-à-dire faite pour l'homme. Autrement dit, elle développe l'esprit critique, contribue aux améliorations de la dignité de l'homme en exaltant sa personnalité et sa culture."

    Denis Lefebvre montre dans son étude que Chevalier, déjà diminué par la maladie (il mourra en 1969), a été ensuite victime de manoeuvres d'appareil ayant abouti à son lâchage par le Conseil de l'Ordre devant le Convent 1966 (un fait sans précédent selon l'auteur). Chevalier a donc été désavoué par l'exécutif obédientiel qu'il présidait. Alexandre Chevalier a été attaqué par ceux qui voulaient que le G∴O∴D∴F∴ s'engage résolument et de façon visible dans la Cité au risque de se retrouver inféodé à des pensées, des doctrines et des stratégies politiques particulières. Les conditions de l'éviction du F∴ Alexandre Chevalier ont été si expéditives et choquantes que même le F∴ Fred Zeller, pourtant connu pour ses opinions politiques tranchées (il fut le secrétaire particulier de Léon Trotsky), a éprouvé le besoin de rendre justice et hommage au F∴ Alexandre Chevalier dans son autobiographie publiée en 1976 (Fred Zeller, Trois points c'est tout, Robert Laffont).

    En conclusion, la très belle étude de Denis Lefebvre montre à quel point l'Histoire peut éclairer notre présent. Elle remet à l'honneur une grande figure du G∴O∴D∴F∴ injustement oubliée.

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    C'est la fin de l'année, je vais donc faire une petite pause. Je vous souhaite d'excellentes fêtes et vous donne rendez-vous l'année prochaine. Prenez soin de vous et de vos proches.