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adolphus woodford

  • Le lien fraternel selon la revue Die Bauhütte

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    Je reproduis ici la version originale d'un extrait du numéro du 5 janvier 1878 de la revue maçonnique allemande Die Bauhütte éditée par le F∴ Joseph Gabriel Findel (1828-1905). Il s'agit d'un petit texte de la rubrique intitulée "Feuilleton" (cf. p. 8) dans laquelle on trouve habituellement des nouvelles des francs-maçons du monde entier. Il faut contextualiser ce petit texte. En septembre 1877, la franc-maçonnerie mondiale est secouée par la décision du GODF de supprimer l'obligation de croire en Dieu, GADLU, et en l'immortalité de l'âme pour les candidats à l'initiation maçonnique. J'ai déjà montré que cette réforme votée en septembre 1877 avait été vivement critiquée par les francs-maçons anglo-saxons et que leur violente réaction avait suscité en retour la réprobation virulente du F∴ Findel dans les colonnes de la revue britannique The Freemason. Cette dernière a répondu à son tour à Findel. La polémique n'a cessé d'enfler de semaine en semaine.

    Voici donc le texte en question. Il a la forme d'une brève. L'auteur n'est pas mentionné. Par conséquent, rien ne dit qu'il soit de la main de Joseph Findel car Die Bauhütte a toujours pu compter sur de nombreux FF rédacteurs.

    England. Der "Freemason" gibt in seiner besonders reich und glänzend ausgestatteten. Weihnachts-Nr eine besprechung sämmtlicher maurerischen Zeitschriften, mit denen er im Tauschverhältniss steht und der liebenswürdige Herausgeber, bruder Woodford, weiss jeder einige freundliche Worte zu widmen,  auch der Monde Mac, mit er der am wenigsten Übereinstimmt.

    Im Uebrigen wird die Agitation gegen den Grossorient von Frankreich mit allem Schwung betrieben, dasselbe Thema kehrt in verschiedenen Artikeln unter allen Formen und Wendungen wieder und schliesslich ists doch nur ein müssiger und leidenschaftlicher Streit um Worte. Mehrere Brüder betonen in dieser Weihnachts-Nr, dass die Maurer den Parsen, den Hindu, selbst die Amerikanische Rothhaut für aufnahmefähig halten, weil diese Alle in irgend einer Form einen Schöpfer oder ein höheres Wesen anerkennen.

    Als ob diejenigen, welche mit dem Namen Atheisten belegt werden, nicht auch ein oberstes Princip, eine Urkraft annehmen und als ob die Weltanschauung eines denkenden Mannes nicht geläuterter wäre, als die eines Feueranbeters oder rothhäutigen Indianers! Trotzdem tönt aus dem Munde jedes englischen Freimaurers : « Ans Kreuz mit ihm » und « der Jude wird verbrannt »

    Je ne vais pas faire une traduction littérale de ce texte mais plutôt exprimer l'idée générale car je ne maîtrise pas suffisamment la langue de Goethe.

    Il est tout d'abord rappelé que la revue britannique The Freemason est une revue particulièrement riche et brillante et que son numéro de Noël 1877 a été à la hauteur de sa réputation. The Freemason entretient des relations avec de nombreuses revues maçonniques dans le monde et son éditeur responsable, le F Adolphus Woodford (1821-1887), a toujours des paroles aimables pour les FF qui lui écrivent, y compris pour ceux avec lesquels il est le plus en désaccord.

    Il est ensuite relevé que les critiques contre le GODF se poursuivent. Ce sont les mêmes sujets qui reviennent dans divers articles. Et finalement, on se rend compte que toute cette agitation semble se réduire à une querelle passionné de mots.

    On retient de toute cette controverse l'idée, au fond, que les francs-maçons de Grande Bretagne seraient plus indulgents à l'égard du parsi (l'adepte de la religion de Zoroastre dans la Perse antique), de l'hindou et même de l'indien américain peau-rouge qu'à l'égard des athées. Pourquoi ? Parce que les premiers reconnaissent tous un créateur ou un être suprême sous une forme ou une autre tandis que les seconds, eux, n'acceptent pas l'idée d'un principe suprême ou d'une force primordiale. En lisant la revue The Freemason, on a donc l'impression que la représentation du monde d'un libre penseur ou d'un homme qui réfléchit n'est pas plus pure que celle d'un adorateur du feu ou d'un indien peau-rouge.

    Le texte se termine par la conclusion suivante qui a été extrêmement mal ressentie en Grande Bretagne: 
    « Trotzdem tönt aus dem Munde jedes englischen Freimaurers : « Ans Kreuz mit ihm » und « der Jude wird verbrannt » »Ce qui signifie : « Cependant retentit de la bouche de chaque franc-maçon anglais: « Crucifie-le » et « le Juif est brûlé »». Dans son édition du 26 mars 1878 (p.8), The Freemason s'indigne : "What does it mean ?" (qu'est-ce que cela signifie ?). Ce titre exprime clairement l'incompréhension. On peut lire dans la célèbre revue londonienne :

    There is no such tolerant body in existence as the English Grand Lodge. Since 1813 that Grand Lodge has pratically declared for universal toleration, and in the recent struggle in Germany against the unwise exclusion of the Hebrews, the toleration of the English Grand Lodge has more than once been appealed to brother Findekl himself (...) We persecute non one, we excommunicate no one, we condemn no one.

    La revue The Freemason proteste énergiquement. Pour elle, il n'y a évidemment pas de Grande Loge aussi tolérante que la Grande Loge Unie d'Angleterre. Depuis 1813, celle-ci pratique la tolérance universelle. Et de préciser que dans le récent combat qui a eu lieu en Allemagne contre l'exclusion absurde des juifs des loges, le F Findel, lui-même, a su se référer à la tolérance anglaise. Pour la revue britannique, personne n'est persécuté, personne n'est excommunié et condamné. Fin de la discussion.

    Je crois cependant que la revue The Freemason a commis un contresens magistral. La revue Die Bauhütte n'a jamais soutenu que les francs-maçons britanniques étaient antisémites ou appelaient aux pogroms. Comment aurait-elle pu affirmer pareille ineptie, elle qui s'est battue contre la non admission des juifs au sein de certaines obédiences allemandes ? « Crucifie-le » et « le Juif est brûlé » font, à mon avis, implicitement référence à la pièce de théâtre Nathan le Sage, du F Gottold Ephraïm Lessing (1729-1781), un classique de la littérature allemande, et plus particulièrement à la scène où le patriarche de Jérusalem réclame au templier qu’on amène au bûcher Nathan, ce juif coupable d’avoir élevé dans le judaïsme sa fille adoptive Recha alors qu'il savait qu'elle était d'origine chrétienne. Le F Lessing s'était publiquement élevé contre les Grandes Loges qui, en Prusse notamment, refusaient l'initiation aux juifs. Dans ses Dialogues pour des francs-maçons, une autre de ses pièces, Lessing a également abordé la question majeure de la tolérance qui exige que chacun dépasse les préjugés et les méfiances.

    La conclusion du passage publié dans Die Bauhütte a donc un sens tout à fait différent que celui que lui prête The Freemason. La référence implicite et subtile à l'oeuvre de Lessing est une manière de dire que les maçons britanniques se comportent à l'égard des athées ou des libres penseurs comme le patriarche de Jérusalem s'est comporté à l'égard du juif Nathan. Ils condamnent, comme lui, sur des apparences et des préjugés bien qu'ils s'en défendent. Ils s'enferment, comme lui, dans leurs certitudes et ne veulent absolument pas écouter ce qu'on leur dit. Ils oublient, comme lui, que la vérité se trouve dans le lien fraternel qui unit les hommes et qu'elle disparaît dans leurs querelles. Ce qu'un précepte maçonnique énonce d'ailleurs de la manière suivante : « La concorde grandit ce qui est petit ; la discorde annihile ce qui est grand.» Le lien fraternel est donc précieux. La franc-maçonnerie se doit de le cultiver.

    En 1877, la liberté de conscience a fait irruption brutalement dans le monde maçonnique même s'il convient de souligner que le GO de Belgique a précédé le GO de France dans cette voie. Dès le début de l'année 1878, à Leipzig (Allemagne), le comité de rédaction de la revue Die Bauhütte savait déjà que le combat en faveur de la pensée libre serait difficile et se heurterait frontalement à l'intolérance des esprits dogmatiques, que ce soit en France, en Grande Bretagne, en Allemagne ou n'importe où ailleurs dans le monde.