Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Personnalités

  • Ernest Ferdinand Chabanne, le Grand Commandeur

    Imprimer

    chabi.jpgLe quarantième anniversaire du sublime aréopage (ou conseil philosophique) de recherches « Sources » au camp de Paris du Grand Collège des Rites Ecossais fut l'occasion d'évoquer le souvenir du frère Ernest Ferdinand Chabanne (1917-2002). Ce nom ravive en moi des images et des couleurs du passé. J'ai en effet un petit peu connu Ernest Ferdinand Chabanne. Il fut l'un des deux parrains que l'on me désigna après mon initiation. J'ignorais alors qui il était et ce qu'il représentait exactement. Le premier contact que j'eus avec lui fut en salle humide, immédiatement après la tenue. Il m'invita à m'asseoir près de lui pour les agapes. Je me rappelle très bien de ce premier contact plus viril que chaleureux. « Chabi » (c'est ainsi que les frères l'appelait affectueusement) n'était pas un homme d'abord facile.  C'était un Monsieur. Je me souviens qu'il s'était montré assez directif et qu'il avait une idée précise de l'apprentissage. Il voulait que je le vouvoie et que je n'oublie jamais de venir correctement vêtu en loge, c'est-à-dire en costume cravate, par respect des autres frères. Il me fit bien comprendre ce soir là que je devais profiter du moment qui m'était offert car ma place d'apprenti serait bientôt derrière le bar et avec le maître des banquets pour aider au service des agapes. Il me précisa que je devrais me taire et écouter pendant un laps de temps indéterminé. Chabanne avait parfaitement cadré les choses. 

    J'appris très vite par la suite que le frère Chabanne était Grand Commandeur d'honneur ad vitam du Grand Collège des Rites. Il était donc au nirvana de la hiérarchie du rite écossais ancien et accepté dont il fut un des infatigables animateurs dans le sillage des Marcel Viard, Joannis Corneloup, Francis Viaud, puis en compagnie de Jean Mourgues ou de Claude Saliceti. Il lui arrivait parfois d'être absent des travaux de loge pour honorer des obligations maçonniques. Or, même absent, nul n'osait s'asseoir à la place qu'il occupait dans le temple sur la colonne du nord. Quand le frère Chabanne était en loge, il ressemblait à une sorte de bouddha méditatif et impassible. De temps en temps, son regard trahissait ses pensées. Quand il fusillait un intervenant du regard, c'était rarement bon signe. L'intervenant pouvait s'attendre à une belle remontée de bretelles après la fermeture des travaux. Chabanne prenait rarement la parole en atelier. Elle n'en avait que plus de poids. Ainsi lorsqu'il s'exprimait, c'était toujours pour rappeler quelque chose d'essentiel, parfois sur un ton cassant, ce qui pouvait donner l'impression chez ceux qui n'en avaient pas l'habitude, d'un homme autoritaire et assez peu réceptif à la contradiction.

    1954012418.jpgJ'ai assez vite compris que Chabanne avait, avant tout, l'âme d'un chef, d'un organisateur et d'un homme d'appareil. Un jour, sachant j'étais appelé à passer au grade de compagnon, il me tendit un petit papier avec son nom imprimé et me dit : « tenez, écrivez. Vendredi 8 octobre, midi, au César Palace. Je viendrai vous chercher. » Je me suis donc retrouvé à sa table en compagnie d'un autre frère pour être préparé au petit examen qui conditionne l'augmentation de salaire. Il ne s'était pas montré d'une exigence folle, se contentant de me poser quelques questions consignées dans le livret d'apprenti. « De toute façon, me dit-il, vous n'aurez pas de toute votre vie pour faire le tour de ce livret. Moi, je ne connais qu'un seul symbole : Janus. » Janus, le dieu aux deux visages, l'un regardant le passé, l'autre l'avenir. En revanche, Chabanne s'était montré plus sévère sur mes connaissances de la constitution, du règlement général et du fonctionnement d'une loge maçonnique. Il voulait que je fusse conscient que notre loi commune était le fruit d'une longue réflexion et d'un empirisme de bon aloi. Bref, il voulait que je sois bien préparé et que je ne lui fasse pas trop honte.

    Je me souviens que le frère Chabanne s'exprimait dans une langue empreinte d'élégance et de sobriété. Il laissait peu de place aux effusions et aux envolées lyriques. C'est sans doute une des raisons pour lesquelles, je crois, il était intimidant. Tous les frères le respectaient même ceux qui étaient critiques à son égard. La simple évocation de son nom suffisait à rompre la glace comme par exemple en 2002, à Bruxelles, lorsque je rencontrai Bruno Etienne invité par un atelier du Grand Orient de Belgique. Le nom de « Chabi » était soudainement arrivé dans la conversation. Il m'a suffi de le prononcer pour que s'établisse entre Bruno Etienne et moi une sorte de complicité naturelle spontanée comme si je lui avais donné la première lettre et lui la seconde.

    ernest ferdinand chabanne,nîmes,gcdr,godf,souvenir,francis viaud,marcel viard,joannis corneloupJe me suis cependant rapidement émancipé du frère Chabanne. Je voyageais volontiers alors qu'il recommandait aux jeunes maçons de ne pas trop se disperser et de rester sagement dans la loge mère. Lui et moi n'étions pas finalement sur la même longueur d'ondes. Quasiment deux générations nous séparaient. Il avait 75 ans. J'allais sur mes 20 ans. J'avais surtout perçu que cette forte personnalité avait une conception bien trop élitiste de la franc-maçonnerie à mon goût. Je dirais plutôt une conception quasi militaire de la hiérarchie qui le conduisait, à mon sens, à trop négliger les degrés symboliques au profit des seuls hauts grades écossais auxquels il avait activement contribué à redonner de l'éclat, en favorisant par exemple le réveil des loges de perfection au sein du Grand Collège des Rites. Chabanne me donnait l'impression, à tort ou à raison, de considérer qu'un apprenti était forcément moins capable qu'un compagnon, un compagnon moins capable qu'un maître, un maître moins accompli qu'un maître secret, etc. Cette conception élitiste avait conduit à un verrouillage des hauts grades par une plus grande sélection des maîtres. Elle avait conforté l'hégémonie écrasante du rite écossais ancien et accepté sur tout autre système maçonnique au sein du Grand Collège des Rites. J'avais beau être un jeune franc-maçon et donc peu au fait de ce qui pouvait se passer au-delà des loges bleues, je me rendais néanmoins parfaitement compte qu'il y avait autour de moi des maîtres maçons contrariés ou frustrés de ne pouvoir poursuivre leur cheminement initiatique dans les hauts grades. Certains ne s'en cachaient d'ailleurs pas. En outre un contexte maçonnique local compliqué avait fini par rendre notre incompréhension mutuelle irréversible. Si bien entendu je n'ai jamais regretté mes choix, je reconnais que j'aurais peut-être pu les exprimer différemment. A vingt ans, on juge souvent légèrement les actions des aînés sans prendre toujours le temps de sonder les coeurs et de scruter les intentions. C'est ainsi.

    4250063336.2.jpgIl m'est arrivé aussi d'entendre dans la bouche de Chabanne : « Ce qui dure porte en soi sa vertu. » Si on se place au niveau organisationnel, c'est-à-dire au niveau des seules structures obédientielles, il n'est pas désobligeant de constater que l'oeuvre de Chabanne ne lui a pas survécu. En effet, les accords entre le Grand Orient de France et le Grand Collège des Rites ont été entièrement repensés. On a assisté, au cours des années 2000, au réveil des hauts grades d'autres rites, à commencer par les ordres de sagesse du rite français, et à l'émergence d'autres juridictions permettant aux frères de poursuivre un cheminement initiatique au-delà de la maîtrise. A chacun d'en tirer ses propres conclusions. Pour ma part, j'ai vu dans cette nouvelle donne la confirmation ce que j'avais perçu dans mon environnement maçonnique immédiat. Si on se place maintenant au niveau des relations fraternelles, il est incontestable que le souvenir du frère Ernest Ferdinand Chabanne a toujours suscité un sentiment de respect chez ceux qui l'ont connu. L'homme était un bâtisseur au sens propre. Architecte de profession, Chabanne avait repensé le siège de la rue Cadet, notamment la façade de l'immeuble en lui donnant des allures futuristes pour l'époque. Il était aussi un bâtisseur spéculatif. La création de l'aréopage « Sources » en témoigne. Le souvenir du frère Chabanne restera en tout cas éternellement et indissolublement lié à mon enfance maçonnique.

  • Etienne Pariset, le protecteur des animaux

    Imprimer

    pariset.jpgJe suis tombé par hasard cette semaine sur un reportage télévisé consacré à Etienne Pariset qui fut le premier président de la société protectrice des animaux (S.P.A.). Le Dr. Pariset est mort en juillet 1847. Il y a donc 170 ans.

    Ému par le sort des chevaux de trait qui sillonnaient le Paris industrieux du milieu du dix-neuvième sècle, Etienne Pariset décida de fonder la S.P.A. pour leur venir en aide avec le soutien d'autres médecins. La SPA, fondée le 2 décembre 1845, a depuis élargi ses activités à tout le genre animal.

    Comme souvent, il s'est inspiré de ce qui se faisait en Angleterre. Voici ce que l'on pouvait lire dans la presse de l'époque, trois jours à peine avant la fondation officielle de la SPA (cf. Le Journal des Débats Politiques et Littéraires, 29 novembre 1845) :

    « On lit dans un journal de Londres

    « La Société pour protéger les animaux contre les mauvais traitements a fait traduire devant la Lambeth Court, sur la dénonciation faite par un constable de police, le nommé John Brady, accusé d'avoir jeté un chat dans un égout et de l'avoir ensuite violemment frappé sur la tête lorsqu'il cherchait à se sauver. Il a été condamné à 60 schillings d'amende ou à quatorze jours de prison. On dit que la Société a réussi à décider les autorités belges à intervenir pour réprimer les mauvais traitements exercés sur les animaux. »

    Ce que l'on sait moins est que le docteur Etienne Pariset, membre et secrétaire perpétuel de l'académie de médecine, fut franc-maçon. Il appartenait à la loge Paix et Union à l'orient de Nantes. On le retrouve en tant que maître sur le tableau des membres de cette loge dressé le 29 messidor an XIII (18 juillet 1805). Je suppose que Pariset y a été initié quelques années plus tôt (Nantes était la ville de son enfance et de son adolescence). Pariset ne semble pourtant pas y avoir fait preuve d'une assiduité particulière. En effet, au début des années 1800, il vivait déjà à Paris et exerçait à l'hôpital de la Salpêtrière.

    On retrouve cependant son nom sur le tableau de cette loge jusqu'en 1813.

  • Maupassant et la franc-maçonnerie

    Imprimer

    sosthene.jpg

    Mon oncle Sosthène est une nouvelle de Guy de Maupassant publiée pour la première fois le 12 août 1882 dans le quotidien Gil Blas. Maupassant, déjà dans les liens d'un contrat avec le journal Le Gaulois, avait jugé plus prudent de la signer sous le pseudonyme balzacien de Maufrigneuse qu'il utilisait habituellement pour ses textes les plus polémiques. 

    Dans cette nouvelle, Maupassant raconte la farce que Gaston, un neveu facétieux, a jouée à son vieil oncle Sosthène, franc-maçon, « libre-penseur par bêtise » et ennemi juré d’un jésuite de la ville. Par esprit de provocation, Sosthène organise un dîner gras le soir du vendredi-saint pour tous ses amis. Le dîner tourne vite au bâfre : l'oncle Sosthène mange et boit plus que de raison. Il est alors victime d’une grave indigestion. Les convives sont obligés de le ramener chez lui. Gaston dépêche le vieux jésuite auprès de Sosthène. Il lui fait croire que Sosthène, pris d'une grande peur de la mort, désire le voir pour parler avec lui, écouter ses conseils et se rapprocher de l'Église. Gaston prie le jésuite de dire au malade qu’une « espèce de révélation » l’a prévenu de son état. La farce se retourne alors contre le neveu. Sosthène accueille le jésuite qui le soigne et le convertit Résultat : l'oncle finit par déshériter le neveu au profit du jésuite. 

    Il faut se méfier des lectures trop rapides. Dans ce texte, Guy de Maupassant n'attaque pas plus la franc-maçonnerie qu'il n'éreinte la religion. Son sujet est bien plus vaste : la bêtise humaine. Celle qui unit ceux que tout oppose en apparence. Le franc-maçon bouffeur de curés et le jésuite contempteur des « frères trois points ». Dans le Sosthène de Maupassant, on retrouve le Homais de Flaubert. L'oncle Sosthène, à l'instar d'Homais, a le cœur sec. C'est un être creux qui raisonne quand il faudrait être sensible. Il polémique et devient agressif quand il faudrait être au contraire à l'écoute de son prochain. Il transige souvent avec les principes qu'il voudrait voir appliquer par les autres. Il ne connaît pas l'histoire de la franc-maçonnerie et la réduit à des objectifs politiques. Sosthène se veut transgressif alors qu'il est en réalité conformiste, c'est-à-dire bien dans l'esprit de son temps et dans la ligne des gouvernements républicains de l'époque. C'est un converti à l'air du temps aux emportements vifs et aux convictions fragiles. Il est donc fort probable que le républicain Sosthène eût été royaliste sous les Bourbon et les Orléans ou impérialiste sous les Napoléon.

    Le personnage de Sosthène n'est pas aussi simple qu'on le croit. Il a certainement des sources multiples. Sans doute Maupassant a-t-il eu maintes fois l'occasion de croiser le chemin de personnes qui, chacune à leur façon, l'ont inspiré pour modeler la figure centrale de sa nouvelle. Je vois au moins une source d'inspiration. L'écrivain Catulle Mendès, bien oublié aujourd'hui, mais qui eut quand même son heure de gloire. Mendès était un inconstant et un beau parleur. Un touche à tout des Belles Lettres doublé d'un coureur de jupons impénitent. C'est lui qui se mit en tête de parrainer Guy de Maupassant en franc-maçonnerie en 1876. Maupassant n'était pas encore connu. Il travaillait à l'époque comme commis au ministère de la marine et des colonies. Il s'était laissé tenté par la proposition de parrainage avant finalement de la refuser. On trouve dans sa lettre de désistement de 1876 une grande partie des objections du neveu de Sosthène et, peut-être, l'influence décisive de Gustave Flaubert qui ne portait guère Catulle Mendès dans son coeur. Dans une lettre adressée à Guy de Maupassant, le 23 juillet 1876, Gustave Flaubert en brosse un portrait bien peu élogieux. Il lui reproche d'une part, son désir de s'accaparer certains de ses textes et d'autre part, un article irrévérencieux à l'égard d'Ernest Renan et Marcellin Berthelot paru dans La République des Lettres.

    « Un homme qui s'est institué artiste n'a plus le droit de vivre comme les autres. Tout ce que vous me dites du sieur Catulle ne m'étonne nullement. Le même Mendès m'a écrit avant-hier pour que je lui donne gratis des fragments du Château des cœurs et, moyennant finances, les contes inédits que je viens de finir. Je lui ai répondu que tout cela m'était impossible, ce qui est vrai. Hier je lui ai écrit derechef une lettre peu tendre, étant indigné, exaspéré par l'article sur Renan. On s'attaque à l'homme de la façon la plus grossière et on y blague Berthelot en passant. Vous l'avez lu d'ailleurs ? Qu'en pensez-vous ? Bref, j'ai dit à Catulle que 1° je le priais d'effacer mon nom de la liste de ses collaborateurs et 2° de ne plus m'envoyer sa feuille. Je ne veux plus avoir rien de commun avec ces petits messieurs-là. C'est de la très mauvaise compagnie, mon cher ami, et je vous engage à faire comme moi, à les lâcher franchement. Catulle va sans doute me répondre, mais mon parti est bien pris, bonsoir  ! Ce que je ne pardonne pas, c'est la basse envie démocratique. »

    mendes.jpg

    Il est possible que ce différend exposé par Flaubert ait pu amener Maupassant à se méfier du flamboyant et volubile Mendès. On ne peut pas d'ailleurs lui donner tout à fait tort car Mendès n'était pas vraiment ce que l'on pourrait appeler un « parrain fiable » susceptible, par son comportement en société, de donner une bonne image de la franc-maçonnerie. Il est en effet savoureux de relever que Catulle Mendès a été radié en 1877-1878 des registres de la loge parisienne la loge La Ruche Libre pour retard envers le trésor (cf. Bulletin du Grand Orient, tome 33, p. 479) !

    La question que l'on peut se poser est de savoir si Guy de Maupassant était foncièrement hostile à la franc-maçonnerie. Je ne le crois pas. Je pense plutôt que Maupassant était en réalité réticent à toute forme d'engagement philosophique, religieux ou politique. Il me semble que l'écrivain craignait les mots d'ordre, les postures et, plus généralement, tout ce qui pouvait, selon lui, brider sa conscience ou sa raison en l'enfermant dans des carcans idéologiques ou traditionnels. Ce désir farouche de préserver sa liberté d'action et de conscience a sans doute été aussi conforté par un fond d'éducation catholique hostile à tout ce qui pouvait s'apparenter, de près ou de loin, aux sociétés secrètes en général et à la franc-maçonnerie en particulier. Je pense même que Guy de Maupassant s'était très bien documenté sur l'Ordre maçonnique au point d'en pressentir les richesses intellectuelles, symboliques et philosophiques. Ce qui rendait probablement odieuses les faiblesses de Catulle Mendès pour l'argent, les femmes et la gloire littéraire.

    ______________

    Mon oncle Sosthène

    Lettre à Catulle Mendès

  • Baudelaire franc-maçon ?

    Imprimer

    charles baudelaire,honoré de balzac,poésie,franc-maçonnerie,littérature,victor hugo,stendhal,gérard de nervalIl y a cent cinquante ans, le 31 août 1867, disparaissait Charles Baudelaire. Cet anniversaire me donne l'occasion de revenir brièvement sur l'appartenance maçonnique du poète. Néanmoins je le précise d'emblée : cette appartenance n'est nullement avérée et repose essentiellement sur des suppositions. Il n'y a pas - à ma connaissance du moins - de preuves matérielles de cette appartenance. Cependant, je n'oublie pas que le XIXe siècle recèle d'innombrables pièges. En effet, la vie maçonnique de l'époque ne s'embarrassait guère de formalités administratives même si celles-ci n'étaient pas absentes. Il était donc relativement facile pour un homme, même jouissant d'une certaine notoriété, d'être initié à la franc-maçonnerie dans une relative confidentialité. La postérité de son appartenance était tributaire du soin fort variable accordé par les loges à la conservation de leurs archives.

    Une chose semble établie en tout cas, c'est que Charles Baudelaire a eu un franc-maçon dans son entourage familial immédiat tout comme Honoré de BalzacVictor HugoStendhal ou Nerval. Le général Aupick, beau-père du poète, a en effet appartenu à la loge La Philadelphie à l'orient de Gravelines (cf. René Wibaux, « La loge de Gravelines », Acacia, n°4, 1933) sans grande conviction. Mais cette proximité familiale, bien entendu, ne suffit pas à faire de Baudelaire un frère et ce d'autant plus qu'il ne s'entendait absolument pas avec son beau-père. 

    On a pu également soutenir que Caroline Dufaÿs, la mère de Baudelaire, appartenait à la franc-maçonnerie d'adoption sans apporter non plus de preuves décisives. La seule affirmation concernant l'appartenance maçonnique de Charles Baudelaire vient du frère Roland Dumas. Dumas, alors avocat, conseillait Mme Henriette Renaut de Broise. Celle-ci était la petite fille d'Eugène de Broise et la petite nièce d'Auguste Poulet-Malassis, les deux éditeurs de Baudelaire condamnés avec lui en 1857 pour outrage aux bonnes moeurs suite à la publication du recueil Les Fleurs du Mal. Voici ce que Roland Dumas avait déclaré au journal Le Figaro à propos des relations entre le poète et ses éditeurs (Le Figaro, cité par le Bulletin du Centre de documentation du Grand Orient de France, numéro 51, p.88): 

    « Ils s'étaient connus au sein d'une loge maçonnique, car l'auteur des « Fleurs du Mal » était franc-maçon ; sa mère également et celle-ci alignait souvent en bas de ses lettres cinq points significatifs (...) d'autre part le poète apposa les trois points symboliques sur l'acte par lequel il cédait ses droit à Poulet-Malassis et au beau-frère de ce dernier Eugène de Broise, tous deux imprimeurs-libraires et membres de la loge Saint-Christophe à Alençon. »

    signature.jpgVoici donc la fameuse signature de Baudelaire à laquelle Dumas a fait allusion. On distingue en effet trois points. Le premier marque l'abréviation du prénom (rien d'original). Le deuxième est situé sur la lettre i (ce qui est d'une prévisibilité confondante) et le troisième est assimilable au point qui ponctue une phrase ou marque l'arrêt de la plume. Il faut donc avoir, à mon avis, un esprit particulièrement inventif pour y déceler une quelconque qualité maçonnique. Ou alors il faut admettre qu'il existe beaucoup de francs-maçons qui s'ignorent.

    signature2.jpgLa signature de Caroline Aupick n'est guère plus probante. On distingue bien six points et non cinq. Trois peuvent s'expliquer pour les mêmes raisons que précédemment. Les trois autres entre les deux lignes paraissent être une fantaisie ou bien la volonté de symboliser trois baisers comme cela se fait parfois. Cette signature termine en tout cas un courrier de Madame Aupick à une certaine veuve Vernazza qui venait de perdre son fils. Il convient de préciser qu'on ne trouve dans cette lettre de condoléances aucune allusion maçonnique. La mère de Baudelaire y exprime simplement des paroles réconfortantes et présente à Madame Vernazza « ses sentiments distingués ». 

    Il existait en outre une loge à Alençon dont le titre distinctif complet était Saint-Christophe de la Forte Union. Cette loge avait été constituée sous les auspices de la Grande Loge de France le 2 juillet 1764. Elle s'est agrégée ensuite au Grand Orient de France le 23 septembre 1774. Je ne suis pas sûr en revanche que cette loge ornaise était toujours en activités au dix-neuvième siècle, en tout cas dans les années 1840/1850. 

    Enfin Dumas dit bien que Baudelaire et ses éditeurs se sont connus dans une loge maçonnique mais il se garde bien d'en indiquer le titre distinctif. Ce qui paraît assez invraisemblable car comment être sûr d'une rencontre sans en donner le lieu précis ?

    Que reste-t-il alors sinon l'oeuvre poétique ? Certains ont donc interprété les poèmes afin de leur trouver un sens maçonnique caché. Par exemple, on a pu considérer que le poème L'Albatros était une allégorie de l'initiation ou de la démarche initiatique. L'exégèse, parfois, emprunte des chemins sinueux...

    Comment ne pas songer non plus à ces célèbres vers (Les Fleurs du Mal, IV) ? :

    « La Nature est un Temple où de vivants piliers,
    Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
    L'homme y passe à travers des forêts de symboles
    Qui l'observent avec des regards familiers (...) »

    Temple, piliers, paroles, symboles... Il en faut peu pour conforter ceux qui voient en Baudelaire un franc-maçon. Or, là encore, il est difficile d'y voir une allusion d'appartenance maçonnique.

    Bref, si Charles Baudelaire avait été vraiment franc-maçon, sans doute en eût-il parlé simplement, sans chercher à le dissimuler, je ne dis pas dans ses poèmes, mais au moins dans sa correspondance. Nous en aurions probablement conservé des traces objectives et des témoignages.

    (Cette note est la 400ème du blog)