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Personnalités

  • Une obédience côté coulisses

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    Je voudrais vous signaler un très beau petit film de Mischa Harmeijer consacré à la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra vue à travers le regard du frère Bernard Bertry qui en fut Grand Maître de 1995 à 1999. Ce film est d'abord une réussite esthétique car il est filmé en lumière naturelle, sans artifice particulier. L'ensemble est soutenu par une musique judicieusement choisie. Ce film est ensuite une réussite par son contenu car il montre en effet une « obédience côté coulisses », de sa fondation à sa consolidation, et rappelle le souvenir des frères qui en furent les chevilles ouvrières (Vincent Planque, Albert Herman, Pierre Massiou, Pierre Fano, Roger Santelli, Michel Sellier, Christian Lefevre notamment). 

    Ce film n'est donc pas un documentaire mais un témoignage. En effet, Bernard Bertry ne se livre pas à un exposé froid et distancié de l'histoire de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra. Il n'insiste pas par exemple sur les raisons précises qui ont conduit une trentaine de dignitaires de la Grande Loge Nationale Française et six loges à faire scission le 29 février 1958. Il raconte plutôt ses souvenirs de franc-maçon d'une jeune obédience qui avait alors tout à construire. Il met en lumière plus particulièrement l'engagement sans faille de ceux qui ont permis à la Grande Loge Nationale Française Opéra (appelée Grande Loge Traditionnelle Opéra à partir de 1982) de devenir une obédience respectée au sein du paysage maçonnique français. J'ai pour ma part beaucoup apprécié ce passage où Bertry raconte ses pérégrinations en compagnie de deux frères :

    « Les loges parisiennes, ça ne fonctionnait pas trop mal. Par contre, en province, eh bien il fallait visiter. Et là, peu de frères étaient disponibles, il faut bien le dire (...) Or nous étions trois fous, d'ailleurs je dois dire, Christian Lefevre, Michel Sellier et moi-même. Nous avons fait le tour de France plusieurs fois pour aller aider les loges, pour la création des loges, pour les installer, pour les aider lors de manifestations, d'élévations ou d'initiations car il fallait renforcer les rangs. Et là nous partions et j'insiste bien : à nos frais. Nous payions le voyage, l'essence, la nourriture, l'hôtel quand on y allait car la plupart du temps il nous arrivait de coucher dans la voiture. Nous déjeunions en bord de route avec un panier que j'ai gardé et que mon épouse Nanou remplissait (...) »

    Bertrand Bertry, GLTSO, Histoire, Albert Herman, franc-maçonnerie, Mischa Harmeijer, Vincent Planque, Albert Herman, Pierre Massiou, Pierre Fano, Roger Santelli, Michel Sellier, Christian LefevreBernard Bertry rappelle que ces deux frères ont consacré beaucoup de temps et d'énergie aux engagement maçonniques au point de négliger leur vie professionnelle. La franc-maçonnerie a toujours eu dans ses rangs des passionnés, c'est-à-dire des hommes qui ont donné sans compter et sans attendre quoi que ce soit en retour et qui, parfois, se sont mis en danger. J'ai donc trouvé  très émouvant l'hommage de Bertry à ses deux compagnons de voyage même si celui-ci précise, en fin de film, que tous les frères de la GLTSO ont participé à la réussite de leur obédience.

    Enfin, et bien que ce ne soit pas du tout l'objet du film, il convient d'indiquer que Bernard Bertry a été également un homme engagé dans la Cité au sein de la mouvance des gaullistes de gauche aux côtés de feu Philippe Dechartre (membre du Grand Orient de France). 

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    Pour visionner le film : L’histoire de la G.L.N.F. Opéra / G.L.T.S.O. 1958 - 1982 par le TRPGM Bernard Bertry

    Ajout 30 avril 2018 - 7h00

    Il m'a été gentiment signalé par plusieurs lecteurs que la vidéo n'était plus accessible depuis la parution de la présente note. En effet, elle est désormais protégée par un mot de passe (cf. la capture d'écran ci-dessous).

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    Il est inutile de m'en demander les raisons. Je ne les connais pas. Cette vidéo était pourtant en ligne et librement accessible depuis plusieurs mois sur la plate-forme Viméo. J'en avais pris connaissance via un tweet de @mesureur357. J'avais toutefois remarqué, sans  y prêter plus d'attention que ça, que cette vidéo n'avait pas fait l'objet d'un partage sur le site officiel de la GLTSO contrairement aux autres. Dommage. 

     

  • Albert Lucien Quet, le fidèle

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    albertlcuien.jpgJe voudrais évoquer ici le souvenir d'un frère que j'ai eu la chance de côtoyer plusieurs années au cours de ma vie maçonnique : Albert Lucien Quet (1919-2014). Albert Lucien, né Albert Almir Victorin, était le doyen des frères de la loge La Bienfaisance à l'orient de Nîmes (GODF). Il avait plus de cinquante ans de vie maçonnique lorsqu'il est passé à l'orient éternel. Même dans ses dernières années, lorsqu'il était en résidence à la maison de retraite de Vialas, petit village lozérien au coeur des Cévennes (Albert Lucien était né au Pont de Montvert),  il ne manquait jamais de s'acquitter de sa capitation. Il avait en effet systématiquement décliné la proposition des vénérables de la loge, dont la mienne, à solliciter l'honorariat.

    Pour Albert Lucien, la qualité maçonnique était indissociable de son statut de membre actif de l'atelier. Il voulait être « à égalité » avec ses frères, unis par les valeurs de l'Ordre maçonnique et respectueux des mêmes devoirs. En d'autres termes, il voulait rester fidèle à son engagement et à son serment.

    Quand je pense à Albert Lucien, je pense souvent à deux autres frères dont j'ai déjà parlé sur ce blog : André Quet d'une part et Albert Balagué d'autre part. Albert Lucien et André Quet avaient non seulement en partage un patronyme mais aussi un même lieu de résidence. Tous deux habitaient au Grau du Roi sur les bords de la mer méditerranée. Quant à Albert Lucien et Albert Balagué, ils se ressemblaient dans la façon de se comporter en loge : c'était des taiseux. Albert Lucien et Albert avaient aussi connu, à des endroits différents, l'engagement actif au sein de la Résistance durant l'occupation nazie et le régime de Vichy. Albert Lucien avait été membre des maquis et des corps francs des forces françaises de l'intérieur. 

    Albert Lucien avait connu le feu. Dans le sud Lozère, sud Ardèche et haut Gard, zones géographiquement cloisonnées au relief tortueux, les engagements de la Résistance se sont surtout  traduits par un harcèlement constant des patrouilles allemandes (attaques de véhicules isolés, sabotage de voies de communication, etc.).  Contrairement à ce que laissent entendre certains historiens, je ne pense pas que le souvenir de la révolte des camisards et l’enracinement du protestantisme en Cévennes aient alimenté spécifiquement une attitude résistante par l’assimilation, consciente ou non, des termes « maquisards-camisards » (P. Cabanel, « Résistance civile, résistance armée. Étude d’un cas : les Cévennes », J.-M. Guillon, P. Laborie (sous la dir. de), Mémoire et histoire : la Résistance, Actes de colloque, Toulouse, Privat, 1995, p. 275 sq). Albert Lucien était certes protestant mais il était surtout laïque et républicain. Et puis, comme il me l'avait dit un jour, on trouvait de tout dans la Résistance. Il me semble - mais je peux me tromper - que son statut de combattant au sein des FFI, a par la suite ouvert à Albert Lucien les portes de l'armée régulière où il fit une carrière d'officier.

    J'ai appris d'Albert Lucien cette vérité : les hommes valent mieux qu'on ne le dit et mieux qu'on ne le croit à condition de faire l'effort de les rencontrer, de les écouter et de les estimer. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut fuir les oppositions lorsque les circonstances l'exigent et quoi qu'il puisse en coûter. Son apparente sévérité dissimulait une personnalité sensible et attachante.

    Je n'ai aucune intention hagiographique - j'espère qu'on l'aura compris - en consignant sur ce blog le souvenir de ces hommes que j'ai eu la chance de croiser en loge. J'entends simplement exprimer ici la reconnaissance que je dois à la franc-maçonnerie en général et au Grand Orient de France en particulier de m'avoir permis de rencontrer, en son sein, des personnes de qualité que rien ne révélait à l'attention du public et qui étaient aussi disponibles qu'on peut l'être pour faire part aux autres de ce qu'ils avaient de meilleur.

  • Ernest Ferdinand Chabanne, le Grand Commandeur

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    chabi.jpgLe quarantième anniversaire du sublime aréopage (ou conseil philosophique) de recherches « Sources » au camp de Paris du Grand Collège des Rites Ecossais fut l'occasion d'évoquer le souvenir du frère Ernest Ferdinand Chabanne (1917-2002). Ce nom ravive en moi des images et des couleurs du passé. J'ai en effet un petit peu connu Ernest Ferdinand Chabanne. Il fut l'un des deux parrains que l'on me désigna après mon initiation. J'ignorais alors qui il était et ce qu'il représentait exactement. Le premier contact que j'eus avec lui fut en salle humide, immédiatement après la tenue. Il m'invita à m'asseoir près de lui pour les agapes. Je me rappelle très bien de ce premier contact plus viril que chaleureux. « Chabi » (c'est ainsi que les frères l'appelait affectueusement) n'était pas un homme d'abord facile.  C'était un Monsieur. Je me souviens qu'il s'était montré assez directif et qu'il avait une idée précise de l'apprentissage. Il voulait que je le vouvoie et que je n'oublie jamais de venir correctement vêtu en loge, c'est-à-dire en costume cravate, par respect des autres frères. Il me fit bien comprendre ce soir là que je devais profiter du moment qui m'était offert car ma place d'apprenti serait bientôt derrière le bar et avec le maître des banquets pour aider au service des agapes. Il me précisa que je devrais me taire et écouter pendant un laps de temps indéterminé. Chabanne avait parfaitement cadré les choses. 

    J'appris très vite par la suite que le frère Chabanne était Grand Commandeur d'honneur ad vitam du Grand Collège des Rites. Il était donc au nirvana de la hiérarchie du rite écossais ancien et accepté dont il fut un des infatigables animateurs dans le sillage des Marcel Viard, Joannis Corneloup, Francis Viaud, puis en compagnie de Jean Mourgues ou de Claude Saliceti. Il lui arrivait parfois d'être absent des travaux de loge pour honorer des obligations maçonniques. Or, même absent, nul n'osait s'asseoir à la place qu'il occupait dans le temple sur la colonne du nord. Quand le frère Chabanne était en loge, il ressemblait à une sorte de bouddha méditatif et impassible. De temps en temps, son regard trahissait ses pensées. Quand il fusillait un intervenant du regard, c'était rarement bon signe. L'intervenant pouvait s'attendre à une belle remontée de bretelles après la fermeture des travaux. Chabanne prenait rarement la parole en atelier. Elle n'en avait que plus de poids. Ainsi lorsqu'il s'exprimait, c'était toujours pour rappeler quelque chose d'essentiel, parfois sur un ton cassant, ce qui pouvait donner l'impression chez ceux qui n'en avaient pas l'habitude, d'un homme autoritaire et assez peu réceptif à la contradiction.

    1954012418.jpgJ'ai assez vite compris que Chabanne avait, avant tout, l'âme d'un chef, d'un organisateur et d'un homme d'appareil. Un jour, sachant j'étais appelé à passer au grade de compagnon, il me tendit un petit papier avec son nom imprimé et me dit : « tenez, écrivez. Vendredi 8 octobre, midi, au César Palace. Je viendrai vous chercher. » Je me suis donc retrouvé à sa table en compagnie d'un autre frère pour être préparé au petit examen qui conditionne l'augmentation de salaire. Il ne s'était pas montré d'une exigence folle, se contentant de me poser quelques questions consignées dans le livret d'apprenti. « De toute façon, me dit-il, vous n'aurez pas de toute votre vie pour faire le tour de ce livret. Moi, je ne connais qu'un seul symbole : Janus. » Janus, le dieu aux deux visages, l'un regardant le passé, l'autre l'avenir. En revanche, Chabanne s'était montré plus sévère sur mes connaissances de la constitution, du règlement général et du fonctionnement d'une loge maçonnique. Il voulait que je fusse conscient que notre loi commune était le fruit d'une longue réflexion et d'un empirisme de bon aloi. Bref, il voulait que je sois bien préparé et que je ne lui fasse pas trop honte.

    Je me souviens que le frère Chabanne s'exprimait dans une langue empreinte d'élégance et de sobriété. Il laissait peu de place aux effusions et aux envolées lyriques. C'est sans doute une des raisons pour lesquelles, je crois, il était intimidant. Tous les frères le respectaient même ceux qui étaient critiques à son égard. La simple évocation de son nom suffisait à rompre la glace comme par exemple en 2002, à Bruxelles, lorsque je rencontrai Bruno Etienne invité par un atelier du Grand Orient de Belgique. Le nom de « Chabi » était soudainement arrivé dans la conversation. Il m'a suffi de le prononcer pour que s'établisse entre Bruno Etienne et moi une sorte de complicité naturelle spontanée comme si je lui avais donné la première lettre et lui la seconde.

    ernest ferdinand chabanne,nîmes,gcdr,godf,souvenir,francis viaud,marcel viard,joannis corneloupJe me suis cependant rapidement émancipé du frère Chabanne. Je voyageais volontiers alors qu'il recommandait aux jeunes maçons de ne pas trop se disperser et de rester sagement dans la loge mère. Lui et moi n'étions pas finalement sur la même longueur d'ondes. Quasiment deux générations nous séparaient. Il avait 75 ans. J'allais sur mes 20 ans. J'avais surtout perçu que cette forte personnalité avait une conception bien trop élitiste de la franc-maçonnerie à mon goût. Je dirais plutôt une conception quasi militaire de la hiérarchie qui le conduisait, à mon sens, à trop négliger les degrés symboliques au profit des seuls hauts grades écossais auxquels il avait activement contribué à redonner de l'éclat, en favorisant par exemple le réveil des loges de perfection au sein du Grand Collège des Rites. Chabanne me donnait l'impression, à tort ou à raison, de considérer qu'un apprenti était forcément moins capable qu'un compagnon, un compagnon moins capable qu'un maître, un maître moins accompli qu'un maître secret, etc. Cette conception élitiste avait conduit à un verrouillage des hauts grades par une plus grande sélection des maîtres. Elle avait conforté l'hégémonie écrasante du rite écossais ancien et accepté sur tout autre système maçonnique au sein du Grand Collège des Rites. J'avais beau être un jeune franc-maçon et donc peu au fait de ce qui pouvait se passer au-delà des loges bleues, je me rendais néanmoins parfaitement compte qu'il y avait autour de moi des maîtres maçons contrariés ou frustrés de ne pouvoir poursuivre leur cheminement initiatique dans les hauts grades. Certains ne s'en cachaient d'ailleurs pas. En outre un contexte maçonnique local compliqué avait fini par rendre notre incompréhension mutuelle irréversible. Si bien entendu je n'ai jamais regretté mes choix, je reconnais que j'aurais peut-être pu les exprimer différemment. A vingt ans, on juge souvent légèrement les actions des aînés sans prendre toujours le temps de sonder les coeurs et de scruter les intentions. C'est ainsi.

    4250063336.2.jpgIl m'est arrivé aussi d'entendre dans la bouche de Chabanne : « Ce qui dure porte en soi sa vertu. » Si on se place au niveau organisationnel, c'est-à-dire au niveau des seules structures obédientielles, il n'est pas désobligeant de constater que l'oeuvre de Chabanne ne lui a pas survécu. En effet, les accords entre le Grand Orient de France et le Grand Collège des Rites ont été entièrement repensés. On a assisté, au cours des années 2000, au réveil des hauts grades d'autres rites, à commencer par les ordres de sagesse du rite français, et à l'émergence d'autres juridictions permettant aux frères de poursuivre un cheminement initiatique au-delà de la maîtrise. A chacun d'en tirer ses propres conclusions. Pour ma part, j'ai vu dans cette nouvelle donne la confirmation ce que j'avais perçu dans mon environnement maçonnique immédiat. Si on se place maintenant au niveau des relations fraternelles, il est incontestable que le souvenir du frère Ernest Ferdinand Chabanne a toujours suscité un sentiment de respect chez ceux qui l'ont connu. L'homme était un bâtisseur au sens propre. Architecte de profession, Chabanne avait repensé le siège de la rue Cadet, notamment la façade de l'immeuble en lui donnant des allures futuristes pour l'époque. Il était aussi un bâtisseur spéculatif. La création de l'aréopage « Sources » en témoigne. Le souvenir du frère Chabanne restera en tout cas éternellement et indissolublement lié à mon enfance maçonnique.

  • Etienne Pariset, le protecteur des animaux

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    pariset.jpgJe suis tombé par hasard cette semaine sur un reportage télévisé consacré à Etienne Pariset qui fut le premier président de la société protectrice des animaux (S.P.A.). Le Dr. Pariset est mort en juillet 1847. Il y a donc 170 ans.

    Ému par le sort des chevaux de trait qui sillonnaient le Paris industrieux du milieu du dix-neuvième sècle, Etienne Pariset décida de fonder la S.P.A. pour leur venir en aide avec le soutien d'autres médecins. La SPA, fondée le 2 décembre 1845, a depuis élargi ses activités à tout le genre animal.

    Comme souvent, il s'est inspiré de ce qui se faisait en Angleterre. Voici ce que l'on pouvait lire dans la presse de l'époque, trois jours à peine avant la fondation officielle de la SPA (cf. Le Journal des Débats Politiques et Littéraires, 29 novembre 1845) :

    « On lit dans un journal de Londres

    « La Société pour protéger les animaux contre les mauvais traitements a fait traduire devant la Lambeth Court, sur la dénonciation faite par un constable de police, le nommé John Brady, accusé d'avoir jeté un chat dans un égout et de l'avoir ensuite violemment frappé sur la tête lorsqu'il cherchait à se sauver. Il a été condamné à 60 schillings d'amende ou à quatorze jours de prison. On dit que la Société a réussi à décider les autorités belges à intervenir pour réprimer les mauvais traitements exercés sur les animaux. »

    Ce que l'on sait moins est que le docteur Etienne Pariset, membre et secrétaire perpétuel de l'académie de médecine, fut franc-maçon. Il appartenait à la loge Paix et Union à l'orient de Nantes. On le retrouve en tant que maître sur le tableau des membres de cette loge dressé le 29 messidor an XIII (18 juillet 1805). Je suppose que Pariset y a été initié quelques années plus tôt (Nantes était la ville de son enfance et de son adolescence). Pariset ne semble pourtant pas y avoir fait preuve d'une assiduité particulière. En effet, au début des années 1800, il vivait déjà à Paris et exerçait à l'hôpital de la Salpêtrière.

    On retrouve cependant son nom sur le tableau de cette loge jusqu'en 1813.

  • Maupassant et la franc-maçonnerie

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    Mon oncle Sosthène est une nouvelle de Guy de Maupassant publiée pour la première fois le 12 août 1882 dans le quotidien Gil Blas. Maupassant, déjà dans les liens d'un contrat avec le journal Le Gaulois, avait jugé plus prudent de la signer sous le pseudonyme balzacien de Maufrigneuse qu'il utilisait habituellement pour ses textes les plus polémiques. 

    Dans cette nouvelle, Maupassant raconte la farce que Gaston, un neveu facétieux, a jouée à son vieil oncle Sosthène, franc-maçon, « libre-penseur par bêtise » et ennemi juré d’un jésuite de la ville. Par esprit de provocation, Sosthène organise un dîner gras le soir du vendredi-saint pour tous ses amis. Le dîner tourne vite au bâfre : l'oncle Sosthène mange et boit plus que de raison. Il est alors victime d’une grave indigestion. Les convives sont obligés de le ramener chez lui. Gaston dépêche le vieux jésuite auprès de Sosthène. Il lui fait croire que Sosthène, pris d'une grande peur de la mort, désire le voir pour parler avec lui, écouter ses conseils et se rapprocher de l'Église. Gaston prie le jésuite de dire au malade qu’une « espèce de révélation » l’a prévenu de son état. La farce se retourne alors contre le neveu. Sosthène accueille le jésuite qui le soigne et le convertit Résultat : l'oncle finit par déshériter le neveu au profit du jésuite. 

    Il faut se méfier des lectures trop rapides. Dans ce texte, Guy de Maupassant n'attaque pas plus la franc-maçonnerie qu'il n'éreinte la religion. Son sujet est bien plus vaste : la bêtise humaine. Celle qui unit ceux que tout oppose en apparence. Le franc-maçon bouffeur de curés et le jésuite contempteur des « frères trois points ». Dans le Sosthène de Maupassant, on retrouve le Homais de Flaubert. L'oncle Sosthène, à l'instar d'Homais, a le cœur sec. C'est un être creux qui raisonne quand il faudrait être sensible. Il polémique et devient agressif quand il faudrait être au contraire à l'écoute de son prochain. Il transige souvent avec les principes qu'il voudrait voir appliquer par les autres. Il ne connaît pas l'histoire de la franc-maçonnerie et la réduit à des objectifs politiques. Sosthène se veut transgressif alors qu'il est en réalité conformiste, c'est-à-dire bien dans l'esprit de son temps et dans la ligne des gouvernements républicains de l'époque. C'est un converti à l'air du temps aux emportements vifs et aux convictions fragiles. Il est donc fort probable que le républicain Sosthène eût été royaliste sous les Bourbon et les Orléans ou impérialiste sous les Napoléon.

    Le personnage de Sosthène n'est pas aussi simple qu'on le croit. Il a certainement des sources multiples. Sans doute Maupassant a-t-il eu maintes fois l'occasion de croiser le chemin de personnes qui, chacune à leur façon, l'ont inspiré pour modeler la figure centrale de sa nouvelle. Je vois au moins une source d'inspiration. L'écrivain Catulle Mendès, bien oublié aujourd'hui, mais qui eut quand même son heure de gloire. Mendès était un inconstant et un beau parleur. Un touche à tout des Belles Lettres doublé d'un coureur de jupons impénitent. C'est lui qui se mit en tête de parrainer Guy de Maupassant en franc-maçonnerie en 1876. Maupassant n'était pas encore connu. Il travaillait à l'époque comme commis au ministère de la marine et des colonies. Il s'était laissé tenté par la proposition de parrainage avant finalement de la refuser. On trouve dans sa lettre de désistement de 1876 une grande partie des objections du neveu de Sosthène et, peut-être, l'influence décisive de Gustave Flaubert qui ne portait guère Catulle Mendès dans son coeur. Dans une lettre adressée à Guy de Maupassant, le 23 juillet 1876, Gustave Flaubert en brosse un portrait bien peu élogieux. Il lui reproche d'une part, son désir de s'accaparer certains de ses textes et d'autre part, un article irrévérencieux à l'égard d'Ernest Renan et Marcellin Berthelot paru dans La République des Lettres.

    « Un homme qui s'est institué artiste n'a plus le droit de vivre comme les autres. Tout ce que vous me dites du sieur Catulle ne m'étonne nullement. Le même Mendès m'a écrit avant-hier pour que je lui donne gratis des fragments du Château des cœurs et, moyennant finances, les contes inédits que je viens de finir. Je lui ai répondu que tout cela m'était impossible, ce qui est vrai. Hier je lui ai écrit derechef une lettre peu tendre, étant indigné, exaspéré par l'article sur Renan. On s'attaque à l'homme de la façon la plus grossière et on y blague Berthelot en passant. Vous l'avez lu d'ailleurs ? Qu'en pensez-vous ? Bref, j'ai dit à Catulle que 1° je le priais d'effacer mon nom de la liste de ses collaborateurs et 2° de ne plus m'envoyer sa feuille. Je ne veux plus avoir rien de commun avec ces petits messieurs-là. C'est de la très mauvaise compagnie, mon cher ami, et je vous engage à faire comme moi, à les lâcher franchement. Catulle va sans doute me répondre, mais mon parti est bien pris, bonsoir  ! Ce que je ne pardonne pas, c'est la basse envie démocratique. »

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    Il est possible que ce différend exposé par Flaubert ait pu amener Maupassant à se méfier du flamboyant et volubile Mendès. On ne peut pas d'ailleurs lui donner tout à fait tort car Mendès n'était pas vraiment ce que l'on pourrait appeler un « parrain fiable » susceptible, par son comportement en société, de donner une bonne image de la franc-maçonnerie. Il est en effet savoureux de relever que Catulle Mendès a été radié en 1877-1878 des registres de la loge parisienne la loge La Ruche Libre pour retard envers le trésor (cf. Bulletin du Grand Orient, tome 33, p. 479) !

    La question que l'on peut se poser est de savoir si Guy de Maupassant était foncièrement hostile à la franc-maçonnerie. Je ne le crois pas. Je pense plutôt que Maupassant était en réalité réticent à toute forme d'engagement philosophique, religieux ou politique. Il me semble que l'écrivain craignait les mots d'ordre, les postures et, plus généralement, tout ce qui pouvait, selon lui, brider sa conscience ou sa raison en l'enfermant dans des carcans idéologiques ou traditionnels. Ce désir farouche de préserver sa liberté d'action et de conscience a sans doute été aussi conforté par un fond d'éducation catholique hostile à tout ce qui pouvait s'apparenter, de près ou de loin, aux sociétés secrètes en général et à la franc-maçonnerie en particulier. Je pense même que Guy de Maupassant s'était très bien documenté sur l'Ordre maçonnique au point d'en pressentir les richesses intellectuelles, symboliques et philosophiques. Ce qui rendait probablement odieuses les faiblesses de Catulle Mendès pour l'argent, les femmes et la gloire littéraire.

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    Mon oncle Sosthène

    Lettre à Catulle Mendès

  • Baudelaire franc-maçon ?

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    charles baudelaire,honoré de balzac,poésie,franc-maçonnerie,littérature,victor hugo,stendhal,gérard de nervalIl y a cent cinquante ans, le 31 août 1867, disparaissait Charles Baudelaire. Cet anniversaire me donne l'occasion de revenir brièvement sur l'appartenance maçonnique du poète. Néanmoins je le précise d'emblée : cette appartenance n'est nullement avérée et repose essentiellement sur des suppositions. Il n'y a pas - à ma connaissance du moins - de preuves matérielles de cette appartenance. Cependant, je n'oublie pas que le XIXe siècle recèle d'innombrables pièges. En effet, la vie maçonnique de l'époque ne s'embarrassait guère de formalités administratives même si celles-ci n'étaient pas absentes. Il était donc relativement facile pour un homme, même jouissant d'une certaine notoriété, d'être initié à la franc-maçonnerie dans une relative confidentialité. La postérité de son appartenance était tributaire du soin fort variable accordé par les loges à la conservation de leurs archives.

    Une chose semble établie en tout cas, c'est que Charles Baudelaire a eu un franc-maçon dans son entourage familial immédiat tout comme Honoré de BalzacVictor HugoStendhal ou Nerval. Le général Aupick, beau-père du poète, a en effet appartenu à la loge La Philadelphie à l'orient de Gravelines (cf. René Wibaux, « La loge de Gravelines », Acacia, n°4, 1933) sans grande conviction. Mais cette proximité familiale, bien entendu, ne suffit pas à faire de Baudelaire un frère et ce d'autant plus qu'il ne s'entendait absolument pas avec son beau-père. 

    On a pu également soutenir que Caroline Dufaÿs, la mère de Baudelaire, appartenait à la franc-maçonnerie d'adoption sans apporter non plus de preuves décisives. La seule affirmation concernant l'appartenance maçonnique de Charles Baudelaire vient du frère Roland Dumas. Dumas, alors avocat, conseillait Mme Henriette Renaut de Broise. Celle-ci était la petite fille d'Eugène de Broise et la petite nièce d'Auguste Poulet-Malassis, les deux éditeurs de Baudelaire condamnés avec lui en 1857 pour outrage aux bonnes moeurs suite à la publication du recueil Les Fleurs du Mal. Voici ce que Roland Dumas avait déclaré au journal Le Figaro à propos des relations entre le poète et ses éditeurs (Le Figaro, cité par le Bulletin du Centre de documentation du Grand Orient de France, numéro 51, p.88): 

    « Ils s'étaient connus au sein d'une loge maçonnique, car l'auteur des « Fleurs du Mal » était franc-maçon ; sa mère également et celle-ci alignait souvent en bas de ses lettres cinq points significatifs (...) d'autre part le poète apposa les trois points symboliques sur l'acte par lequel il cédait ses droit à Poulet-Malassis et au beau-frère de ce dernier Eugène de Broise, tous deux imprimeurs-libraires et membres de la loge Saint-Christophe à Alençon. »

    signature.jpgVoici donc la fameuse signature de Baudelaire à laquelle Dumas a fait allusion. On distingue en effet trois points. Le premier marque l'abréviation du prénom (rien d'original). Le deuxième est situé sur la lettre i (ce qui est d'une prévisibilité confondante) et le troisième est assimilable au point qui ponctue une phrase ou marque l'arrêt de la plume. Il faut donc avoir, à mon avis, un esprit particulièrement inventif pour y déceler une quelconque qualité maçonnique. Ou alors il faut admettre qu'il existe beaucoup de francs-maçons qui s'ignorent.

    signature2.jpgLa signature de Caroline Aupick n'est guère plus probante. On distingue bien six points et non cinq. Trois peuvent s'expliquer pour les mêmes raisons que précédemment. Les trois autres entre les deux lignes paraissent être une fantaisie ou bien la volonté de symboliser trois baisers comme cela se fait parfois. Cette signature termine en tout cas un courrier de Madame Aupick à une certaine veuve Vernazza qui venait de perdre son fils. Il convient de préciser qu'on ne trouve dans cette lettre de condoléances aucune allusion maçonnique. La mère de Baudelaire y exprime simplement des paroles réconfortantes et présente à Madame Vernazza « ses sentiments distingués ». 

    Il existait en outre une loge à Alençon dont le titre distinctif complet était Saint-Christophe de la Forte Union. Cette loge avait été constituée sous les auspices de la Grande Loge de France le 2 juillet 1764. Elle s'est agrégée ensuite au Grand Orient de France le 23 septembre 1774. Je ne suis pas sûr en revanche que cette loge ornaise était toujours en activités au dix-neuvième siècle, en tout cas dans les années 1840/1850. 

    Enfin Dumas dit bien que Baudelaire et ses éditeurs se sont connus dans une loge maçonnique mais il se garde bien d'en indiquer le titre distinctif. Ce qui paraît assez invraisemblable car comment être sûr d'une rencontre sans en donner le lieu précis ?

    Que reste-t-il alors sinon l'oeuvre poétique ? Certains ont donc interprété les poèmes afin de leur trouver un sens maçonnique caché. Par exemple, on a pu considérer que le poème L'Albatros était une allégorie de l'initiation ou de la démarche initiatique. L'exégèse, parfois, emprunte des chemins sinueux...

    Comment ne pas songer non plus à ces célèbres vers (Les Fleurs du Mal, IV) ? :

    « La Nature est un Temple où de vivants piliers,
    Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
    L'homme y passe à travers des forêts de symboles
    Qui l'observent avec des regards familiers (...) »

    Temple, piliers, paroles, symboles... Il en faut peu pour conforter ceux qui voient en Baudelaire un franc-maçon. Or, là encore, il est difficile d'y voir une allusion d'appartenance maçonnique.

    Bref, si Charles Baudelaire avait été vraiment franc-maçon, sans doute en eût-il parlé simplement, sans chercher à le dissimuler, je ne dis pas dans ses poèmes, mais au moins dans sa correspondance. Nous en aurions probablement conservé des traces objectives et des témoignages.

    (Cette note est la 400ème du blog)

  • Cyrille Bissette, « l'ardent missionnaire de l'union et de la liberté »

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    bissette.jpgUne délégation du Grand Orient de France et de la fédération française de l'Ordre maçonnique mixte international le Droit Humain s'est rendue au Panthéon, à Paris, pour rendre hommage au frère Victor Schoelcher (1804-1893) à l'occasion de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition. L'occasion, pour moi, de rendre hommage au frère Cyrille Charles Bissette (1795-1858), cet autre abolitionniste injustement oublié. 

    Ce personnage a pourtant joué un rôle majeur dans le combat contre l'esclavage. Il l'a d'ailleurs payé au prix fort dès 1823 lorsqu'il a été condamné à être marqué au fer rouge pour avoir diffusé des écrits séditieux en Martinique et notamment un petit livre intitulé De la situation des gens de couleur libres aux Antilles françaises.

    Dans les années 1830, après s'être installé à Paris, Cyrille Bissette créa la « Société des hommes de couleur » et « Revue des Colonies, fers de lance du combat abolitionniste. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que Bissette fut à l’avant-garde du combat abolitionniste, bien avant Victor Schoelcher qui, lui, au tout départ de son engagement, était hostile à l’émancipation immédiate. Schoelcher considérait que les noirs et mulâtres n'étaient pas mûrs pour la liberté immédiate. Et de se référer au chaos politique en Haïti à l'appui de sa position (Haïti arracha son indépendance en 1804). Son opinion évoluera cependant relativement vite.

    Dans le tome 2 de Colonies étrangères et Haïti : résultats de l'émancipation anglaise (1843), Schoelcher dénonce en des termes vigoureux la passivité des citoyens haïtiens (p.213) :

    « Je veux montrer [au lecteur] l'île d'Haiti telle qu'elle est misérable, souffrante, avilie mais n'ignorant rien de son mal, aspirant à des temps meilleurs et ne s'abandonnant pas dans sa détresse, comme l'ont dit les partisans de l'esclavage, à l'insouciance d'un sauvage hébété. Plusieurs de ses enfants écoutent, épient les échos de la civilisation européenne en gémissant de la dégradation actuelle de leur patrie. Sur ce point on n'a rien à leur apprendre et ils marcheront avec rapidité vers un but de perfectionnement connu et bien fixé par eux, le jour où l'activité nationale ne sera plus volontairement étouffée par un gouvernement parricide. Toutefois, on a droit de leur faire un grave reproche, ils ne réagissent pas avec assez d'énergie contre le mal. Ils cèdent trop au milieu énervant dans lequel ils vivent. Ils protestent, mais ils restent passifs.

    L'initiative de l'éducation publique, sur la grande échelle ou elle devrait être, ne peut appartenir, nous le savons, qu'au pouvoir; mais, jusqu'à ce qu'il en vienne un qui agisse, n'est-ce pas aux hommes intelligents à le remplacer dans les limites du possible? La misère est immense, générale, et doit paralyser les hautes études, mais peut-elle interdire une charité toute spirituelle qui ne demande aucun sacrifice pécuniaire? Ceux-là qui voient où on les mène, s'épouvantent de l'immobilité de la nation, et eux-mêmes demeurent immobiles, comme s'ils ne pouvaient juger que les vices politiques et moraux de la masse sont les fruits de sa grossière ignorance. Ne devraient-ils pas se dévouer pour éclairer leurs frères, former sur toute la surface de la république des associations, à l'instar de celles d'Europe, pour l'instruction du peuple, travailler enfin à se perfectionner en commun ? Non, ils n'y songent pas, nul ici n'ose s'occuper directement de la chose publique. Ils ont trouvé des souscriptions pour satisfaire la passion des théâtres de société qui vient de s'emparer d'eux, et ils n'en trouvent pas pour fonder un journal quotidien (...) »

    Victor Schoelcher a même eu des propos peu indulgents au sujet des francs-maçons de l'île :

    « [Les Haïtiens] trouvent des fonds pour se bâtir des loges de francs-maçons, et ils n'en trouvent pas pour faire construire un hôpital aux lépreux qui traînent leurs incurables douleurs dans les rues, comme à la Martinique et à la Jamaïque! Pourquoi ne sort-il rien de cette franc-maçonnerie dont ils sont puérilement occupés ? Il n'est pas de petite ville qui ne possède sa loge. Les curés se font recevoir maçons, tout le monde est maçon mais la franc-maçonnerie haïtienne n'est point une association de frères qui veuillent travailler au bonheur commun, c'est une réunion d'hommes qui s'amusent à des simagrées bonnes pour les enfants, ou qui fraternisent dans de joyeux festins. On doit le dire, sans crainte de passer pour trop sévère, la jeunesse éclairée d'Haïti manque à ses devoirs. Elle aussi elle a été atteinte du grand mal, elle est frappée d'inaction. On ne lui voit pas cette ardeur généreuse, cet actif besoin de se dévouer, qui ennoblissent les âmes encore pures de l'égoïsme de l'expérience. Elle ne tend pas la main au peuple, elle ne rend pas aux pauvres ce que le hasard de la naissance lui a donné à elle-même, elle ne s'utilise pas, et tout son patriotisme consiste à être bien fermement décidé à mourir plutôt que de souffrir le joug de quelqu'étranger que ce soit. C'est du patriotisme expectant (...) Il est temps, il est temps d'effacer la honte d'Haïti. »

    cyrille bissette,victor schoelcher,esclavage,franc-maçonnerie,antilles,politiques,histoireLes deux tomes de ce livre, précédés de l'ouvrage Des Colonies françaises (1842), ont suscité la vive réprobation de Bissette qui sait parfaitement que la république haïtienne est obligée, depuis 1825, de payer de très lourds dédommagements à la France suite à l'expulsion des propriétaires de plantations. Dans Réfutation du livre de M. Victor Schoelcher intitulé : Des colonies françaises (1843), puis dans Réfutation du livre de M. Victor Schoelcher sur Haïti (1844), Cyrille Bissette étrille les prétentions de Victor Schoelcher qu'il accuse de ne rien connaître de l'histoire des Antilles en général et d'Haïti en particulier. Bissette s'étonne ainsi que Schoelcher tente maladroitement de se référer à des rapports de force politique inexistants depuis l'indépendance haïtienne. Et de rappeler qu'il n'existe en Haïti ni parti noir ni faction jaune (parti mulâtre) mais des citoyens haïtiens libres et égaux. Dès la première page de sa première réfutation, Bissette donne le ton :

    « Il semblera étrange qu'un homme de race noire qui réclame l'abolition de l'esclavage, qui s'est voué au triomphe de cette sainte cause, vienne réfuter le livre d'un homme qui demande comme lui l'abolition de l'esclavage. Mais le livre même de M. Schœlcher explique cette apparente contradiction. Plus un homme se dit votre ami, plus sa voix acquiert d'autorité lorsqu'il accuse ceux qu'il prétend défendre : telle est la position que s'est faite M. Schœlcher , et voilà pourquoi j'ai entrepris de réfuter son livre. Ce n'est pas, bien entendu, le principe de l'abolition que j'attaque dans ce livre. Ce que je réfute ce sont les erreurs dans lesquelles l'auteur s'est complu en signalant comme amis des noirs, ceux-là même qui se sont montrés leurs plus grands ennemis ; la critique injuste qu'il a faite de la conduite des mulâtres envers les noirs ; son appréciation malveillante de leurs principes et de leur moralité ; enfin, la mauvaise tendance de ce livre fait pour diviser les noirs et les mulâtres.»

    Pour Bissette, Schoelcher fait en réalité étalage de ses préjugés de petit européen donneur de leçons, à la fois paternaliste et méprisant. L'abolitionnisme de Schoelcher lui apparaît comme une manoeuvre politique destinée à exciter les rivalités entre mulâtres et noirs pour le plus grand bénéfice des colons. Cyrille Bissette écrit (p. 83) :

    « Alors les noirs, devenus libres, liront-ils le livre de M. Schoelcher ? Ils y trouveront écrit en toutes lettres ce discours des blancs. Habilement excités par les colons appuyés du libre de M. Schoelcher, les noirs se sépareront-ils des mulâtres, et le règne des blancs continuera-t-il, même après l'abolition de l'esclavage. Ceux qui ne connaissent pas les colonies et qui ne voient qu'un côté de la question, trouvent que le livre de M. Schoelcher est de nature à faire du bien. Nous plaignons leur imprévoyance. Pour nous, l'avenir nous préoccupe bien plus que le présent, et tous ceux qui connaissent comme nous les colonies françaises, les rivalités des deux castes blanches et de couleur, condamnent avec nous le livre de M. Schoelcher comme une oeuvre de discorde dans l'avenir. Telle est la portée de ce livre, que les colons n'ont pas critiqué et qu'ils se garderont bien de critiquer, parce que à leurs yeux aujourd'hui l'abolition de l'esclavage n'est plus une question, et, comme de deux maux il faut choisir le moindre, ils acceptent l'abolition de l'esclavage avec le livre de M. Schoelcher, de M. Schoelcher qui veut l'abolition de l'esclavage, qu'ils ne veulent pas eux colons, mais qui leur assure plus tard un moyen d'influence qu'ils sauront employer pour maintenir leur domination.»

    Bissette ne dit mot sur les jugements de Schoelcher à l'égard de la franc-maçonnerie. Ce silence est-il volontaire ? Nul ne le sait. Il est toutefois possible que Bissette n'ait rien su de l'appartenance maçonnique de Schoelcher comme Schoelcher n'ait rien su de l'appartenance maçonnique de Bissette. Et puis la franc-maçonnerie n'était pas au centre de leurs divergences. J'ai néanmoins la faiblesse de penser que Bissette n'a pas jugé opportun de discuter ce point là. La prose de Schoelcher se suffit à elle-même. Elle montre que Schoelcher, en réalité, n'a jamais rien compris à la franc-maçonnerie et qu'il y est entré essentiellement pour des raisons politiques via la Charbonnerie et les associations républicaines hostiles au retour des Bourbons. Il a été initié au sein de la loge Les Amis de la Vérité qui était à l'époque un atelier très fortement politisé, pour ne pas dire ouvertement révolutionnaire (cf. André Combes, Histoire de la franc-maçonnerie au XIXe siècle, Tome 1, éd. du Rocher, Paris, 1998, p. 136 et suivantes).

    En tout cas, Schoelcher semble ne manifester aucun intérêt particulier pour les rites et usages maçonniques qu'il réduit à des « simagrées bonnes pour des enfants » même si son propos vise ici expressément la franc-maçonnerie haïtienne. Il ne paraît pas non plus accorder le moindre crédit aux tenues à l'issue desquelles on fraternise « dans de joyeux festins ». Schoelcher a d'ailleurs cessé toute activité maçonnique en 1844 lorsqu'il a été expéditivement radié par la chambre symbolique du Grand Orient de France - oui, radié ! - en compagnie de dix-sept autres frères de la loge parisienne La Clémente Amitié pour s'être opposé à la révision des statuts généraux de l'obédience et avoir soutenu le Vénérable Bègue-Clavel (cf. André Combes, Histoire de la franc-maçonnerie..., ibid., éd. du Rocher, Paris, 1998, p. 230)... 

    Cyrille Bissette, au contraire, était un franc-maçon accompli. Initié le 4 juillet 1828 au sein de la loge Les Trinosophes à l'orient de Paris (Grand Orient de France), l'une des plus brillantes de l'époque (cf. André Combes, Histoire de la franc-maçonnerie..., ibid., éd. du Rocher, Paris, 1998, p. 118), il a atteint le trentième degré du rite écossais ancien et accepté. Il a également fréquenté tout au long de sa vie divers ateliers tant en métropole que dans les Antilles sans avoir cherché pour autant à jouer un rôle maçonnique de premier plan. Enfin il semble être resté franc-maçon jusqu'à son passage à l'orient éternel.

    On connaît la suite. Le 27 avril 1848, un décret a aboli l'esclavage dans les colonies. Victor Schoelcher a présidé la commission chargée de son élaboration. Son travail est incontestable mais il n'aurait pu aboutir sans le soutien du gouvernement provisoire où siégeaient plusieurs francs-maçons aujourd'hui bien oubliés : Adolphe Crémieux, Louis-Antoine Garnier-Pagès, Alexandre Ledru-Rollin ou encore Ferdinand Flocon (Louis Blanc, lui, sera initié plus tard, en exil, en 1854). Cependant, en Martinique, c'est bien une rébellion  qui a mis un terme à l'esclavage. Le décret d'abolition devait entrer en vigueur dans les deux mois de sa promulgation. Or, lassés d'attendre, les citoyens de la ville de Saint-Pierre se sont soulevés. Le gouverneur de la Martinique a alors proclamé l'abolition immédiate de l'esclavage le 23 mai 1848 pour éviter un bain de sang.

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    L'abolition officielle de l'esclavage n'a pas pour autant dissuadé Cyrille Bissette de poursuivre son combat politique. Les divergences avec Schoelcher étaient profondes. La mise en oeuvre du décret a été très laborieuse à cause notamment de la résistance des propriétaires de plantations. En mars 1849, Cyrille Bissette a présenté sa candidature aux élections législatives. Il a mené une campagne de terrain et s'est adressé à toutes les composantes de la population martiniquaise. Il est parvenu à faire un joli coup en obtenant le ralliement d'Auguste Pécoul, un représentant des békés (descendants de colons) qui a accepté de devenir son colistier. Bissette, soutenu par les blancs, les mulâtres et les noirs, a été largement élu député de la Martinique en juin 1849 face à Victor Schoelcher. Ce dernier a été néanmoins élu député de la Guadeloupe (sous la deuxième République, on pouvait se présenter à la députation dans plusieurs circonscriptions en même temps).

    Il faut dire également que Cyrille Bissette avait été soutenu par les loges martiniquaises qu'il a pris soin de visiter lors de la campagne électorale. On retrouve ainsi sa trace, en mars 1849,  lors du banquet qui a fait suite à l'installation de la loge L'Union n°115 à l'orient de Saint-Pierre (Martinique, Suprême Conseil de France). Une santé a été portée « au très cher et très respectable frère Bissette, chevalier kadosh, au martyr de la liberté, à l'ardent missionnaire de l'Union et de la Liberté. »

    Comment se fait-il que Cyrille Bissette soit tombé dans l'oubli ?

    Il y a plusieurs hypothèses. Aucune n'est véritablement crédible. La plus sérieuse postule que Cyrille Bissette aurait été en quelque sorte disqualifié par l'historiographie républicaine à cause de son ralliement au second Empire. Ça parait très excessif. Certes, la mère de Bissette était la soeur adultérine de l'impératrice Joséphine de Beauharnais mais l'infidélité du grand-père naturel de Bissette n'a certainement pas contribué à forger une proximité familiale avec le clan Bonaparte. D'ailleurs Bonaparte n'a-t-il pas rétabli l'esclavage aboli sous la Révolution française ? Qui plus est, Cyrille Bissette s'est retiré de la vie publique immédiatement après le coup d'Etat du 2 décembre 1851. Si Bissette n'est pas devenu un proscrit, comme Schoelcher, Hugo, Ledru-Rollin et d'autres, il n'a pas été non plus un courtisan de Louis-Napoléon. Il s'est éteint, dans l'anonymat, le 22 janvier 1858.

  • Le « père du blues » et le vieux franc-maçon

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    handy.jpgWilliam Christopher Handy (1873-1958) est l'un des musiciens les plus influents de l'histoire de la musique américaine du vingtième siècle. Il est passé à la postérité pour avoir popularisé le blues. Il est parvenu à lui donner une dimension universelle alors que ce style musical était originellement cantonné aux afro-américains victimes de la ségrégation raciale. Handy a été surnommé affectueusement « le père du blues ».

    Handy était également franc-maçon et trente-troisième du rite écossais ancien et accepté. On peut voir son diplôme de maître au WC Handy Home and Museum de la ville de Florence, en Alabama. Pourtant, dans son autobiographie publiée en 1941 (Father of the Blues. An Autobiography, 1941, rééd. Da Capo Paperback, 1969), Handy n'évoque pas son appartenance maçonnique. Il n'analyse pas les motivations qui l'ont amené à frapper à la porte du temple. Et pourtant, il relate un incident qui a eu lieu dans une petite ville du Mississipi où il s'était produit avec ses musiciens. Handy n'en précise pas la date. L'incident semble s'être produit bien avant qu'il ne s'installe à New York en 1918. Donc bien avant qu'il ne soit initié au sein de la loge Hiram n°4 de la Grande Loge Prince Hall de New York à laquelle il est demeuré fidèle sa vie durant.

    « Mon groupe jouait dans un dancing de Batesville, Mississippi, quand un type désoeuvré s'en est pris à un de mes gars et l'a frappé. J'ai immédiatement protesté auprès du patron du dancing mais avant que celui-ci ne puisse intervenir, le type m'a frappé à l'oeil. Il y a eu une période de désordre. Lorsque ça s'est calmé, nous avons repris notre concert, mais le type m'attendait dehors. Quand le concert s'est achevé, le type s'est ramené avec un fouet bien décidé à s'en servir contre moi.

    Quelqu'un m'a crié : « barre-toi mec ! »

    Si je l'avais fait, j'aurais pu être abattu. Au lieu de ça, j'avais décidé de mourir au combat. Pendant ce temps, une foule de gens s'est massée autour de nous, parmi elle un homme honnête de Sardes nommé Maddox. Je me souviens de M. Maddox. Parce qu'il avait les cheveux très roux et parce qu'il a été pour moi un sauveur venu du ciel. Il s'est interposé et calmé les garçons du coin, en les dispersant, en leur rappelant que j'avais joué pour eux. Puis il se tourna vers le type au fouet.

    « Frappe-moi si tu l'oses », lui a-t-il dit. « J'ai fait plus de choses pour toi que Handy ». Puis il l'a fait tomber et l'a corrigé.

    Quelqu'un m'a dit de courir à nouveau. Je ne me sentais pas de me barrer ainsi. Au lieu de ça, je me suis levé et j'ai regardé la bagarre (...) Puis, j'ai demandé protection au marschall de la ville. Il s'est bien foutu de moi et il est allé au contraire aider l'homme qui m'avait frappé. Sans endroit où aller, je me suis alors enfui et la chasse au nègre a commencé.

    3923310294.jpgToute la nuit je me suis caché dans les champs. Puis le matin, engourdi par le froid, je suis allé vers une maison, frapper au carreau d'une cuisine où se trouvait un homme blanc âgé et je lui ai alors expliqué la situation dans laquelle je me trouvais. Il était franc-maçon. Après m'avoir offert un copieux petit-déjeuner, il s'est armé d'un fusil à double canon et m'a conduit au train dans son buggy [carriole à deux places tirée par un cheval].

    Pendant que nous étions en route, il me promet avec fierté:  « t'inquiète pas, si ce type montre sa gueule, je te promets que je vais la lui trouer à coup de chevrotines. » 

    Quand je suis finalement monté à bord du train, j'ai été soulagé de revoir tous les gars de mon groupe. Ils avaient rejoint la gare par le sud. Ils étaient tous armés. Sachant ce qui s'était passé, le chef de train les avait armés de pistolets qu'il avait acquis des passagers et du personnel du train (...) »

    J'aime assez l'idée que William C. Handy ait associé la franc-maçonnerie à ce fait divers qui aurait pourtant pu très mal se terminer pour lui. Il aurait certainement pu évoquer quantité d'autres souvenirs. Or, quand il a pris la plume à l'âge de 67 ou 68 ans pour revenir sur les grandes étapes de sa vie, l'image de ce vieux blanc, assis tranquillement dans sa cuisine, s'est imposée. L'inconnu était franc-maçon. Comment Handy l'a-t-il su alors qu'il était sans doute profane à l'époque ? Nul ne le sait. Il ne donne aucun détail. Ce qui est sûr, c'est que de nombreux musiciens afro-américains étaient francs-maçons et ne s'en cachaient pas. Handy en avait probablement croisé. Une bague ou un symbole dans la maison ou un autre détail a donc peut-être suffi à dévoiler le vieux blanc qui a sauvé Handy du lynchage.

    D'une certaine manière, ce fait divers rappelle ces histoires d'hommes en péril qui trouvent chez des inconnus - souvent perçus comme des ennemis - une main secourable et fraternelle inattendue