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Livres et revues

  • Fred Zeller franc-maçon, artiste peintre et militant au XXe siècle

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    zeller bio.jpgUne fois n'est pas coutume, je vais commencer par la fin  parce qu'elle éclaire les sentiments contradictoires de fascination et de répulsion que je peux éprouver à l'égard de Fred Zeller dont j'ai déjà évoqué le souvenir sur ce blog bien que je ne l'aie personnellement jamais rencontré. Denis Lefebvre conclut la petite biographique qu'il lui a consacrée en citant cet extrait de L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche (p. 128) :

    « Quichotte : le monde manque de chevaliers errants.
    Sancho : il y a pourtant bien des gens qui errent.
    Quichotte : Oui mais bien peu méritent le nom de chevalier.»

    Et Lefebvre de conclure : « Fred Zeller a été un chevalier. »

    Cette citation est particulièrement bien trouvée car le personnage de Don Quichotte, objet d'une multitude d'interprétations, est d'abord à mes yeux le symbole de l'homme travaillé par le désir de vivre en conformité avec ses idées. Alonso Quichano, nourri par ses nombreuses lectures de romans de chevalerie, s'est rêvé chevalier. Il s'est choisi un nom : Don Quichotte de la Manche. Il s'est fabriqué une armure de bric et de broc avec des affaires laissées par ses bisaïeux. Rossinante, son modeste et frêle cheval, était pour lui le fier destrier du chevalier en campagne. Puis Quichotte a pris la route et parcouru l'Espagne pour combattre le mal et protéger les opprimés, suivi dans cette folle mission par Sancho Pansa, faux écuyer mais vrai paysan, cheminant sur son âne Ruccio.

    De son côté, Zeller s'est vu en chevalier des bonnes causes mais en chevalier d'un genre particulier : militant révolutionnaire. Mais un militant révolutionnaire comme il y en a beaucoup en France. Un militant qui n'a paradoxalement participé à aucune révolution hormis peut-être à celle que l'on se raconte à soi-même dans les prises de parole, les joutes oratoires et dans le choc des idées au sein des partis politiques. Si Fred Zeller est connu pour avoir été le secrétaire particulier de Léon Trotsky, cette expérience, certainement intense, n'a en fait duré que quelques semaines. Elle reste donc anecdotique. Denis Lefebvre montre que Fred Zeller a été trotskiste plus par admiration pour le vieux révolutionnaire russe que par réel intérêt pour la mouvance trotskiste qui ne l'a jamais véritablement considéré comme un des siens. On peut s'étonner aussi que l'activisme politique de Zeller ne l'ait pas amené à s'impliquer physiquement dans la guerre civile d'Espagne et à rejoindre les brigades internationales contrairement à beaucoup de jeunes gens politisés de sa génération. Mobilisé en 1939, puis très vite réformé de l'armée pour raisons médicales, Zeller n'a pas non plus connu les combats. Si Fred Zeller a participé, dès décembre 1940, à la création du Mouvement National Révolutionnaire, un des premiers mouvements de résistance de Paris, il ne semble pas cependant s'être distingué par des actions clandestines particulières. Ce qui, bien entendu, ne relativise ni son courage ni son hostilité à l'occupation allemande. Mais comme beaucoup de Français, il lui a fallu d'abord gagner sa vie sans se compromettre pour faire vivre son foyer (Zeller s'est marié, une première fois, en 1938). Même Zeller semble avoir pris le train de 1968 en marche en s'agitant plus par la parole qu'en battant le pavé parisien...

    On pourrait bien sûr trouver d'autres exemples qui soulignent cette discordance entre les paroles et les actes, entre la vie rêvée et la vie vécue, entre les grandes orgues de l'autobiographie de Fred Zeller parue en 1976 et la petite musique du livre de Denis Lefebvre publié en mars 2018. Nulle ironie dans ce constat. C'est le lot du plus grand nombre. On est tous plus ou moins velléitaires. En effet, comme l'écrivait Montaigne, c'est une belle harmonie quand le dire et faire vont ensemble mais en réalité, rares sont ceux qui y parviennent. Et ce ne sont pas généralement pas les plus bavards. Ce qui compte ici, c'est le regard distancié de l'historien qui analyse et remet en perspective le parcours du personnage. 

    franc-maçonnerie, GODF, engagement, fred zeller,lecture,denis lefebvre, Léon Trotsky, conform editionSur un plan beaucoup plus personnel, la lecture de l'ouvrage de Denis Lefebvre m'a permis de mesurer l'évolution de ma perception de Fred Zeller. En effet, je n'avais pas 18 ans quand j'ai lu son autobiographie. Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, je suis persuadé que cette lecture fut décisive à bien des égards et qu'elle a suscité en moi le désir conscient d'entrer en franc-maçonnerie. A l'époque, j'étais sensible à l'énergie de Zeller, à son propos vigoureux et passionné. J'aspirais probablement, moi aussi, à changer le monde. C'était le temps de mes premiers engagements militants, au sein du MJS et du PS,  suivis très vite par mon entrée en franc-maçonnerie au sein du Grand Orient de France que je percevais tel que Fred Zeller le présentait. Je suis sûr aujourd'hui que si j'étais en mesure de relire cette autobiographie, elle me tomberait des mains. C'est peut-être la raison pour laquelle la lecture de l'ouvrage de Denis Lefebvre, quasiment trente ans après, a fini par dessiller complètement mon regard sur le personnage.

    En effet si j'avais pu côtoyer Zeller en loge, ses certitudes, son esprit binaire, ses radotages simplistes, notamment dans ses dernières années (cf. sa prestation navrante en marge du Cercle de Minuit le 8 novembre 1995), sa manière de politiser à outrance l'engagement maçonnique, auraient probablement fini par m'agacer. Denis Lefebvre écrit (p. 88 et suiv.) :

    « Il [Zeller] entend toujours porter haut les couleurs du Grand Orient. Pour lui, tout est simple : la franc-maçonnerie est une organisation progressive, et il ne manque jamais de rappeler, en reprenant ses textes fondamentaux, qu'elle « a pour objet la recherche de la vérité, et travaille à l'amélioration matérielle et morale de l'humanité ». Sans relâche, il contribue à tourner cette institution vers l'extérieur, estimant qu'elle ne doit pas vivre en vase clos. Politique,  le Grand Orient dans ces années de grande maîtrise de Fred Zeller ? Bien sûr, mais pas dans le sens de ces prédécesseurs Paul Anxionnaz et Jacques Mitterrand. S'il reprend les journées d'idées et colloques, le choix des thèmes est moins politique que dans le passé, elles sont axés sur les problèmes de la qualité de vie et, plus largement, entendent - déjà - s'ouvrir vers le XXIe siècle qui s'approche. »

    Nous y sommes en plein en 2018. Si les hommes politiques sont toujours invités à s'exprimer au cours de tenues blanches ou dans le grand temple de la rue Cadet, ces rendez-vous semblent faire moins recette que les colloques d'universitaires ou de membres de la société civile parce que la parole des mandataires publics est aujourd'hui dévalorisée par rapport à la parole des experts. Cependant, dans un cas comme dans l'autre, j'ai l'impression que la démarche initiatique et les travaux des loges passent au second plan. En effet, je constate que l'obédience consacre un temps de plus en plus conséquent à des manifestations publiques qui lui permettent de briller en société et de servir la soupe à des professionnels de la conférence. C'est comme si elle semblait trouver dans cette situation la preuve irréfutable que la franc-maçonnerie est effectivement (ou est redevenue) « un laboratoire d'idées ». Ouf !

    Je voudrais citer cet autre passage du livre de Denis Lefebvre (p. 97 et suiv.) : 

    « Pour lui [Zeller], les choses ont toujours été très simples : la Franc-Maçonnerie, institution luttant pour le progrès, est naturellement à gauche, elle doit être présente dans la Cité pour aider à transformer la société et préparer l'avenir. La Franc-Maçonnerie qu'il aime n'est pas celle des augustes fadaises, des développements sur le symbolisme, des méditations intérieures. Son message musclé est simple, sans ambages, il soulève des protestations au sein de la rue Cadet : la coupe est bien amère à avaler pour certains frères. »

    Les idées de Zeller sont simples mais cette simplicité est terrifiante quand on y réfléchit. Moi qui suis « naturellement » à gauche depuis toujours, jamais, au grand jamais, il ne me viendrait à l'idée de réduire la franc-maçonnerie, société initiatique, à un positionnement politique d'assemblée ! Ce qui fait la richesse d'une loge et d'une obédience, c'est précisément la diversité de ses membres. C'est le choc des idées et des convictions dans le respect de la dignité humaine et des principes démocratiques. Je connais - et heureusement - beaucoup de frères qui n'ont pas les mêmes convictions politiques que les miennes. Ils sont du centre ou de droite. J'en connais aussi beaucoup qui n'ont pas d'opinions affirmées parce que la politique et les débats de société ne font pas partie de leurs centres d'intérêt ou en tout cas n'ont pas de lien, direct ou indirect, avec leur présence en maçonnerie. Peu m'importe. Ce sont mes frères. Ce sont nos différences qui nous enrichissent. Et j'ai bien l'impression que c'est cette réalité que l'on essaie de gommer en voulant réduire la maçonnerie du Grand Orient de France à l'image d'une « maçonnerie sociétale » (sous entendue de gauche et laïque) par opposition à une soi-disant « maçonnerie traditionnelle » (sous entendue de droite et cléricale). Or le Grand Orient de France est bien plus complexe qu'il n'y paraît.

    J'ai ensuite le plus grand mal à croire que l'on puisse, comme Zeller, passer cinquante ans de vie maçonnique sans s'interroger sur les « augustes fadaises ». En effet, qu'est-ce qu'une fadaise sinon une chose dépourvue d'intérêt ? Comment peut-on passer cinquante ans de vie maçonnique en considérant que ce qui la constitue et la forme (les rites, la progressivité des degrés, les décors, la disposition du temple, les symboles, etc., et toutes les réflexions qu'ils peuvent susciter) est insignifiant ? Comment anticiper l'avenir sans prendre appui, raisonnablement, sur le patrimoine symbolique et spirituel de l'Ordre maçonnique ? Il y a là quelque chose qui me dépasse et qui relève de la tartuferie. Pourquoi de la tartuferie ? Parce que Zeller fut artiste peintre et que son travail, que je ne connais pas pour être honnête, a certainement dû le sensibiliser au langage symbolique, à la poésie et à l'idée selon laquelle l'esprit a besoin de prendre de la hauteur pour gagner en profondeur. L'esprit a également besoin de périodes de recul. Denis Lefebvre le rappelle tout au long du livre. Fred Zeller a connu des temps de retrait et de silence méditatif. L'art a été, comme la politique, une des grandes préoccupations de son existence. J'ai donc du mal à croire que Zeller pensait vraiment toujours ce qu'il disait.

    franc-maçonnerie, GODF, engagement, fred zeller,lecture,denis lefebvre, Léon Trotsky, conform editionEn conclusion, j'ai beaucoup apprécié le livre de Denis Lefebvre parce qu'il raconte le parcours d'un homme singulier et attachant. Je l'ai d'autant plus apprécié qu'il retrace la vie d'un homme dont je ne partage pas toutes les convictions. Et c'est justement pour cela que la franc-maçonnerie est belle : on y croise d'autres personnes qui pensent différemment de soi et qui, en étant ce qu'elles sont, permettent à chacun de grandir à son rythme. L'auteur, qui est également secrétaire général de l'Office universitaire de recherches socialistes (OURS), ne cache pas son admiration pour Fred Zeller mais il ne tombe jamais dans le piège de l'hagiographie. Ce petit livre donne donc à réfléchir au delà-même de son objet. Je crois ainsi que l'héritage de Fred Zeller (la personnalisation à outrance de l'obédience, les colloques censés combler le vide, les communiqués intempestifs qui réduisent la liberté de conscience à un prêt à penser, l'extériorisation incontrôlée, etc.) a vocation à être dépassé afin que le Grand Orient de France, l'une des plus anciennes obédiences au monde, n'oublie jamais sa spécificité maçonnique.

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    Denis Lefebvre, Fred Zeller franc-maçon, artiste peintre et militant au XXe siècle, Conform édition, collection Pollen maçonnique, Paris, mars 2018. A commander ici.

  • 1717 et la « stratégie Steve Jobs »

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    chroniques d'histoire maçonnique,revue,france,histoire,andrew prescott,susan sommersL'année 2017 s'achève bientôt et avec elle, les commémorations du tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative. Ce tricentenaire a notamment été marqué, on le sait, par une remise en cause de ses fondements même puisque l'historiographie maçonnique anglo-saxonne a connu de nouveaux développements annoncés par Roger Dachez en octobre 2016. Je m'étais permis d'ailleurs d'en relativiser la portée

    La dernière livraison des Chroniques d'Histoire Maçonnique fait justement le point sur ces nouveaux développements. Cécile Révauger a ainsi consacré une contribution aux travaux de recherches d'Andrew Prescott et de Susan Mitchell Sommers. Ces travaux sont fondés d'une part, sur une étude attentive des mémoires de William Stukeley et d'autre part, sur une analyse d'un manuscrit appartenant aux archives privés de la loge Antiquity n°2 à l'orient de Londres (cf. « L'émergence de la Grande Loge d'Angleterre », Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°80, été automne 2017, pp. 19 et suivantes). Il ressort de cette contribution que la Grande Loge d'Angleterre, selon Prescott et Sommers, n'aurait pas vu le jour au cours de l'année 1717 mais en 1721. Le pasteur James Anderson aurait modifié la datation dans l'édition des Constitutions de 1738 probablement à la demande de la Grande Loge d'Angleterre. Cette falsification des dates aurait permis à plusieurs de ses membres (Anthony Sayer notamment) de demander une aide financière et à la Grande Loge d'Angleterre de revendiquer une ancienneté plus grande que les Grandes Loges d'Ecosse et d'Irlande. 

    Je n'ai pour ma part rien relevé de décisif dans la fort intéressante contribution de Révauger qui puisse invalider avec certitude d'une part, la réunion de quatre loges londoniennes, en 1716, à l'Auberge du Pommier (Apple Tree Tavern) et leur décision de se constituer en Grande Loge pro tempore (pour un temps limité) ; et d'autre part, leur réunion, un an plus tard, le 24 juin 1717, à l'auberge l'Oie et le Grill (At the Groose and the Gridiron) pour pérenniser ladite Grande Loge et porter Anthony Sayer à sa tête. Cécile Révauger signale à cet égard que Prescott et Sommers ne sont pas parvenus à identifier précisément l'auberge The Apple Tree et qu'en l'absence de toute documentation à son sujet, ils doutent de son existence même (cf « L'émergence de la Grande Loge... », op.cit., p.24). Est-ce si étonnant de se heurter à de telles difficultés de localisation alors que le centre de Londres a été entièrement détruit en 1666 et qu'en Angleterre, noblesse et gentry, ont ensemble refusé tout document fiscal cadastral ? Le mot « cadastre », emprunté au français, n’est d'ailleurs apparu qu’en 1804 dans l’Oxford English Dictionary. (cf. Mireille Touzery, « Cadastres en Europe à l'époque moderne. Modèles continentaux et absence en Angleterre », in De l'estime au cadastre en Europe - L'époque moderne, actes colloque des 4 et 5 décembre 2003, IGPDE, 2007). En France, l’histoire du cadastre est liée au renforcement de l’État face aux volontés contraires des conservateurs et des citoyens-propriétaires. La Grande-Bretagne, au contraire, n’a pas voulu se doter de cet instrument qu'Adam Smith estimait, en 1776, plus nuisible qu’utile au contribuable (cf. Adam Smith, La Richesse des Nations, Livre V, Chapitre 2). Quant aux fonds de commerce, aux noms commerciaux, ils ont toujours été extrêmement changeants. Les registres du commerce n'existaient pas, rendant quasiment impossible toute traçabilité.

    Il n'est pas non plus a priori anormal de constater l'absence de documents d'époque confirmant cette période de gestation (1716-1721). Après tout, cette communauté maçonnique embryonnaire de quelques dizaines d'individus a fort bien pu passer inaperçue à Londres pendant quatre à six ans et pratiquer une tradition essentiellement orale dans le but de protéger les secrets de la franc-maçonnerie jusqu'à ce que la Grande Loge décide finalement de s'extérioriser en organisant, chaque année, deux processions maçonniques publiques à partir de 1721 et d'édicter les minutes de ses travaux à partir de  1723. Considérons les serments au grade d'apprenti tels qu'ils sont repris dans la plupart des rites. Peut-on véritablement s'étonner de cette absence d'archives ou de sources documentaires quand le nouvel entré en loge promet ou jure de ne rien graver, buriner, tracer ou sculpter ?

    Si la réunion du 24 juin 1717 n'avait jamais eu lieu, on peut aussi supposer que des contemporains d'Anderson n'auraient pas manqué de le relever et de le dénoncer. Ces contemporains auraient sans doute également dénoncé la supercherie d'Anthony Sayer si celui-ci avait effectivement usurpé le titre de premier Grand Maître de la Grande Loge et revendiqué une fausse ancienneté d'appartenance dans le simple but d'obtenir une aide financière de l'obédience. La vénalité présumée de Sayer me paraît aussi grotesque que celle que l'on prête à Anderson. Elle semble s'inscrire dans une volonté d'amoindrissement du rôle respectif de ces deux personnages. En présentant Sayer et Anderson comme des hommes intéressés ou aux ordres, on jette implicitement le discrédit sur les conditions de fondation de la franc-maçonnerie spéculative dite des modernes et on conforte a posteriori une histoire au service de la maçonnerie spéculative dite des anciens attachée au théisme, c'est-à-dire à la révélation divine gravée dans le marbre des landmarks. Enfin, j'ai l'impression que les historiens, obnubilés par ces problèmes de dates et d'absence de sources documentaires, ont fini par perdre de vue ce qu'Anderson a dit du 24 juin 1717. Et qu'a-t-il dit ? Que les frères francs-maçons décidèrent ce jour là de choisir un Grand Maître parmi eux jusqu'à ce qu'il aient l'honneur d'avoir un frère noble à leur tête, c'est-à-dire jusqu'à ce que la jeune Grande Loge puisse se trouver un protecteur et espérer ainsi pérenniser ses activités. Ils trouvèrent ce frère noble dans la personne du duc John de Montagu, quatre ans plus tard, après avoir eu, comme Grands Maîtres, les roturiers Anthony Sayer, George Payne et Jean-Théophile Désaguliers et à nouveau George Payne. D'où l'éclat particulier de la reconnaissance de Montagu par la Grande Loge le 24 juin 1721, événement semble-t-il relaté par la presse londonienne de l'époque.

    chroniques d'histoire maçonnique,revue,france,histoire,andrew prescott,susan sommersJe n'aborderai pas ici toutes les querelles dynastiques entre jacobites, stuartistes et hanovriens, non que j'en conteste la prégnance ou les influences sur les premières décennies de la jeune maçonnerie anglaise mais plutôt parce que mes connaissances, sur ce point, sont assez limitées et que je n'ai jamais vraiment eu le goût de m'y aventurer. Il faut dire qu'il est si facile de s'y perdre ! Je pense néanmoins qu'on leur accorde ordinairement trop de place. J'ai sans doute grand tort de le penser. Je voudrais simplement apporter un tempérament à l'analyse de Cécile Révauger lorsqu'elle semble réduire l'article deux des Constitutions d'Anderson à une condamnation implicite des notions tory d'obéissance passive au Souverain (cf. « L'émergence de la Grande Loge... », op. cit., pp. 27 et 28). En effet, je ne pense pas qu'il faille y voir une adhésion aux thèses de John Locke contenues dans son deuxième traité de gouvernement selon lesquelles le peuple a le droit de se rebeller contre le Souverain si celui-ci s'est placé dans un état de guerre contre lui en violant le contrat par lequel il s'est engagé à respecter son droit fondamental à la liberté et à la propriété. Car ce que le protestant John Locke avait défendu en 1690, l'anglican Thomas Hobbes l'avait déjà exposé en 1642 dans son ouvrage Le Citoyen (De Cive). En effet, Hobbes, qui passe abusivement pour le théoricien du despotisme, probablement à cause d'une lecture superficielle du Leviathan (1651), est en réalité le théoricien de la vie du citoyen obéissant aux lois faites pour assurer sa protection. Le citoyen a des droits et des devoirs que le Souverain, arbitre et garant, est à même d'apprécier et de faire respecter. Thomas Hobbes a été l'un des premiers à défendre l'idée que le Souverain ne peut obliger le citoyen à faire quelque chose qui compromettrait son existence sous peine d'aller au-delà de ses pouvoirs et de ses devoirs. Le contrat social a été établi pour que les hommes puissent vivre en paix. Le citoyen dispose donc du droit inaliénable de défendre sa vie et de résister, même contre le Souverain, si ce dernier veut la mettre en danger. A certains égards, Hobbes a fondé un droit de résistance et presque un droit de rébellion pour peu que le Souverain veuille imposer au citoyen de risquer sa vie quand ce dernier ne l'admet pas. Il faut rappeler que Thomas Hobbes avait pourtant défendu le roi Charles Ier contre les prétentions du Parlement au début des années 1640 et qu'il fut contraint de s'exiler onze ans en France à cause de cela. 

    Bref, le magistère que l'oeuvre de Hobbes a exercé sur la politique outre-Manche a sans doute été bien plus important et décisif que celui de Locke car Hobbes fut celui qui pensa résoudre les querelles religieuses en attribuant dans la personne du Souverain des prérogatives temporelles et spirituelles (cf. la gravure du frontispice du Leviathan ci-dessus où le Souverain au corps constitué d'individus formant les intérêts particuliers, tient dans une main l'épée et dans l'autre la crosse épiscopale). Il n'est pas inutile de rappeler que la reine d'Angleterre est toujours à l'heure actuelle chef de l'Etat et chef de l'église d'Angleterre et que la Grande Loge Unie d'Angleterre, elle-même, a toujours eu des relations privilégiées avec l'église d'Angleterre bien que celles-ci se soient distendues depuis une trentaine d'années.

    Les travaux de Prescott et Sommers marquent probablement une nouvelle étape de la compréhension des origines de la franc-maçonnerie en Angleterre. Je rejoins cependant Révauger quand elle dit que les thèses de Prescott et Sommers ne font que confirmer l'intuition de plusieurs historiens qui, contrairement à eux, n'étaient pas parvenus à réunir des preuves à l'appui de leurs travaux. Sur le fond, on peut se demander si cela change grand-chose. Les doutes se cristallisent en effet sur une petite période de quatre à six ans. J'ai donc un peu l'impression que l'on a cédé, en ce tricentenaire de la franc-maçonnerie, à la stratégie de feu Steve Jobs, le génial fondateur d'Apple et as mondialement reconnu du marketing, pour qui un détail ou une petite fonction supplémentaire d'un Iphone ou d'un Ipad devenait soudainement « révolutionnaire ». Cet habile procédé, qui donnait une large place à la révélation sensationnelle, devait susciter chez le consommateur un désir irrésistible de se le procurer (à des tarifs, eux, bien moins révolutionnaires). Avec les thèses de Prescott et Sommers, je trouve qu'on est peu dans la même stratégie. Des détails, certes importants j'en conviens, mais des détails tout de même, sont soudainement montés en épingle et présentés comme un véritablement bouleversement de l'histoire maçonnique. Ce qui paraît somme toute bien exagéré.

    chroniques d'histoire maçonnique,revue,france,histoire,andrew prescott,susan sommers, John Locke, duc de Montagu, James Anderson, George Payne, Jean-Théophile Désaguliers, Cécile Révauger, Andrew Prescoot, Susan Mitchell Sommers, Angleterre, 1717, 1721, tricentenaire, franc-maçonnerieJe signale à mes lecteurs la sortie du numéro 80 des Chroniques d'Histoire Maçonnique consacré au tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie. Cette revue est celle de l'Institut d'Etudes et de Recherches Maçonniques (IDERM) et elle est éditée par Conform Edition où vous pouvez vous la procurer, voire vous y abonner, à un prix très démocratique. Ceux qui me lisent régulièrement, savent que j'apprécie cette petite revue qui propose, deux fois l'an, des études diverses sur l'histoire maçonnique. 

    Vous trouverez dans ce numéro, outre l'étude de Cécile Révauger, trois autres contributions remarquables.

    Pascal Dupuy, « Les royaumes de France et d'Angleterre en 1717 : regards croisés ».

    Roger Dachez, « Les premiers pas de la franc-maçonnerie française : retour sur les premières loges de Paris ».

    Philippe Langlet, « Les Constitutions de 1723 et leurs traduction en français ».

  • Le cinquième salon maçonnique de Toulouse

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    Le cinquième salon maçonnique de Toulouse aura lieu les 25 et 26 novembre 2017.

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    Ce salon, ouvert à tous et dont l'entrée est gratuite, est considéré comme le premier salon maçonnique en province en terme d'importance.

    Voici le programme du weekend.

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    Vous pouvez retrouver le salon maçonnique de Toulouse sur le blog de l'institut toulousain d'études maçonniques (ITEM) et sur les réseaux sociaux :

  • Note aux auteurs et à leurs éditeurs

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    Il m'arrive d'être sollicité par des auteurs qui me demandent de parler de leurs oeuvres sur ce blog. C'est très gratifiant et je les remercie sincèrement de l'intérêt qu'ils portent à cet espace virtuel. Je le fais donc toujours volontiers mais à la condition toutefois de posséder un exemplaire du livre dont ils aimeraient que je parle. Je pense que cette condition n'est vraiment pas exorbitante mais parfaitement cohérente car comment parler d'un livre qu'on n'a pas entre les mains et qu'on n'a pas lu ? Personnellement, je ne sais pas le faire. Je me rends compte pourtant que certains auteurs trouvent a priori normal que je doive me contenter d'un fichier contenant la couverture, la quatrième de couverture et, parfois, un petit dossier de présentation.

    Si je suis leur logique, il faudrait donc que je mette en lumière les livres sans contrepartie. Quelque part, je les comprends. Peut-être imaginent-ils qu'il suffit de surligner la quatrième de couverture, de copier, de coller et de maquiller l'ensemble afin de donner l'impression d'une lecture effective ? Peut-être même sont-ils confortés dans cette idée parce que d'autres blogueurs fonctionnent ainsi ? Je n'en sais rien. En tout cas, moi, ce n'est pas comme ça que je vois les choses.

    Donc, amis auteurs, vous savez à quoi vous en tenir. Vos éditeurs ont généralement des services de presse qui réservent ordinairement des exemplaires de vos ouvrages à des « prescripteurs » (comités de lecture de revues, journalistes, critiques etc.). Si vous estimez que ce que j'écris sur ce blog est valable ou digne d'intérêt, si vous pensez que je peux être un critique utile (attention ! je n'ai pas dit complaisant) et participer (modestement cela va de soi) au succès de vos oeuvres, alors n'hésitez pas à prendre contact si vous le souhaitez.

  • Histoire de la franc-maçonnerie belge (1717-2017)

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    DSC_0338.JPGAvant d'en venir à l'ouvrage de Philippe Liénard, il me paraît indispensable d'expliquer le contexte général dans lequel il prend place pour que les lecteurs de ce blog, majoritairement non belges, en comprennent l'importance. Quoi de mieux que de donner un éclairage subjectif  à travers ma petite expérience ? Lorsque je résidais et maçonnais à Bruxelles, je me souviens qu'il n'y avait pas beaucoup d'ouvrages grand public sur la franc-maçonnerie belge. Il existait certes des livres sur la maçonnerie publiés par des auteurs belges mais il s'agissait soit de mélanges écrits en l'honneur d'un universitaire, soit de communications de colloque remises en  forme pour les besoins de leur édition (La revue La Pensée et les Hommes a ainsi publié plusieurs numéros sur la franc-maçonnerie, notamment dans ses rapports avec les religions ou avec les chrétiens). Je me souviens également des livres des universitaires Luc Néfontaine et Baudouin Decharneux sur le symbole ou l'initiation. Néfontaine avait d'ailleurs publié en 1994 chez Gallimard découvertes un joli petit ouvrage abondamment illustré sur la franc-maçonnerie mais principalement axé sur la franc-maçonnerie française sans doute à la demande de l'éditeur (préoccupations commerciales obligent). Bref, il n'y avait rien ou presque sur la franc-maçonnerie belge en dehors d'une production essentiellement universitaire très spécialisée. Il n'y avait pas de livres « grand public » sur le sujet à part peut-être celui d'Andries Van den Abeele - intitulé Les Enfants d'Hiram - publié à Bruxelles en 1992 que j'avais trouvé par hasard dans une librairie de l'avenue de l'Université à Ixelles.

    Je me rappelle à l'époque que le livre de Van den Abeele avait fait débat au sein de la franc-maçonnerie belge car son auteur était profane, flamand et de surcroît catholique pratiquant. Nombre de frères considéraient (à tort ou à raison) que Van den Abeele manquait de légitimité pour traiter un tel sujet. L'auteur avait peut-être donné aussi le sentiment de s'inviter à une table familiale à laquelle il n'était pas convié. Il faut dire que les francs-maçons belges restent majoritairement très attachés à la discrétion. Les loges et les obédiences d'outre-Quiévrain ne pratiquent guère l'extériorisation contrairement à leurs homologues françaises. Cela est si vrai que je me souviens des débats qui avaient présidé à la publication d'un ouvrage commémorant le cinquantenaire de l'allumage des feux de ma loge à Bruxelles. La grande hantise des frères était que cet ouvrage commémoratif puisse un jour se retrouver chez des bouquinistes ou sur des marchés aux puces et que l'identité de frères vivants contenue dans ce livre, soit révélée (mon nom par exemple y figure). D'où la recommandation que l'on peut lire à la page 300.

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    Je ne suis pas sûr, pour tout vous dire, que mes proches pensent à en transmettre l'exemplaire que je possède à un franc-maçon ou à l'éditeur responsable si je venais à mourir demain... Vous voyez donc à quel point les frères belges ne badinent pas avec la discrétion et ont même tendance à se méfier de ceux qui, parmi les francs-maçons, écrivent ou s'expriment devant les caméras en donnant le sentiment de parler au nom de tous les autres. J'espère que vous comprendrez mieux ainsi l'importance de la parution aux éditions Jourdan de l'ouvrage de Philippe Liénard intitulé Histoire de la franc-maçonnerie belge (1717-2017). Cette parution constitue un petit événement éditorial qu'il convient de saluer comme il se doit. En effet, je suis persuadé que ce livre de 440 pages deviendra une référence incontournable pour quiconque voudra se documenter sur la franc-maçonnerie belge et en avoir une approche globale et objective dans le respect des diverses sensibilités maçonniques. Je ne vais volontairement pas entrer dans le détail de l'ouvrage mais plutôt en souligner ce qui, à mon avis, en constitue l'état d'esprit.

    Ce qui m'a frappé tout d'abord dans le livre de Philippe Liénard, c'est l'humilité de son auteur. Liénard n'est pas là pour asséner au lecteur une leçon magistrale de franc-maçonnerie et d'histoire. S'il sait énormément de choses, il n'instaure pas de rapport condescendant avec le lecteur. Il se met vraiment à sa portée avec bienveillance en prenant le temps d'expliquer sa démarche, de définir le vocabulaire maçonnique qu'il emploie, de préciser l'état d'esprit qui l'anime et de s'effacer, quand il le juge opportun, devant le souvenir ou le témoignage de frères qu'il admire et respecte. Je trouve que Philippe Liénard est réellement parvenu, comme il le dit, à libérer son travail des contraintes académiques. Son livre est très attachant et très agréable à lire. Il allie à la fois la dimension de l'expérience vécue en loge à la connaissance dynamique des faits historiques. On est à la fois dans l'uchronie de la démarche initiatique et dans la chronologie des grands faits de l'histoire maçonnique belge. On n'y trouvera donc pas de longs développements sur les rites, les symboles ou sur la façon dont les loges fonctionnent. Ce n'est pas son sujet. L'auteur s'attache davantage à l'esprit maçonnique qu'aux particularismes des formes rituelles toujours fluctuantes. Au fond, l'auteur montre que la spiritualité maçonnique est dans le monde et au coeur même de la Cité, notamment en Belgique. Il s'évertue également à répondre simplement et sans fioritures à toute les questions que l'on peut se poser sur la franc-maçonnerie.

    Ce qui m'a frappé ensuite dans le livre de Philippe Liénard, c'est sa capacité à ne pas tomber dans le piège de la révélation sensationnelle ou de l'indiscrétion. Cela se perçoit notamment quand il analyse la franc-maçonnerie belge contemporaine. L'auteur présente sobrement les obédiences belges jusqu'à la plus récente (la confédération des Loges Lithos créée en 2006). Il analyse les raisons qui ont présidé à leur fondation sans chercher à donner une quelconque prééminence à la sienne - la Grande Loge de Belgique - ou sans chercher à insinuer que lui serait dans une « maçonnerie authentique » à la différence des autres francs-maçons. Vous ne trouverez donc pas dans le livre de Liénard d'indications sur le nombre précis de loges avec leurs titres distinctifs, leurs numéro d'ordre, leurs orients sauf un extrait de la liste de six cents frères ayant joué un rôle dans l'histoire de la Belgique (ce travail de recensement est d'ailleurs l'oeuvre de Paul Verlinden et il figure en annexe). Vous ne trouverez pas non plus le nom des responsables des différentes obédiences. Liénard a préféré se concentrer sur les principes et les valeurs qui guident chaque obédience en les inscrivant dans le mouvement de l'histoire qui les a vues naître et en montrant que chacune a permis de répondre à certains besoins organisationnels du travail maçonnique. L'auteur n'a pas omis non plus de rappeler que les obédiences belges ont toujours très fortement impliquées dans les relations maçonniques internationales même si elles sont également frappées d'ostracisme par la franc-maçonnerie dite « régulière » hormis, bien sûr, la Grande Loge Régulière de Belgique pourtant très isolée et très minoritaire dans le pays.

    En conclusion, je trouve que l'ouvrage de Philippe Liénard parle sérieusement de l'ordre maçonnique sans se prendre au sérieux. L'auteur est parvenu, à mon avis, à concilier l'indispensable rigueur qui doit présider à tout travail de recherche avec la bienveillance, la générosité et surtout l'ouverture d'esprit qui doivent en principe animer tout cherchant. Je souhaite donc à ce livre de rencontrer un large lectorat et le succès qu'il mérite.

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    Philippe Liénard, HISTOIRE DE LA FRANC-MACONNERIE BELGE (1717-2017) - Une existence « influente » depuis trois siècles ?
    Editions Jourdan 

    ISBN : 978-2-87466-462-5 - Prix TTC : 25,90 € - Date de parution : 15 juin 2017

  • La Chaîne d'Union n°80 - Franc-Maçonnerie et Musique

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    cdu-n80-couv-perspective.jpgJe vous conseille vivement le dernier numéro de la revue La Chaîne d'Union dont le dossier central est intitulé « franc-maçonnerie et la musique ». Ce titre peut sembler ambitieux car un seul numéro ne saurait évidemment épuiser un sujet aussi large. Néanmoins, c'est une belle réussite car tous les articles sont vraiment passionnants. 

    J'ai ainsi beaucoup apprécié l'entretien que Raphaël Imbert a accordé à Frédéric Fritscher et Jean-Louis Validire sur l'esprit de fraternité entre le jazz et la franc-maçonnerie. Imbert fait découvrir un monde riche et complexe. Il rappelle des trajectoires personnelles émouvantes et met en valeur des hommes en perpétuelle recherche spirituelle. Imbert dit :

    « Le constat que tous les musiciens de jazz avaient une démarche spirituelle forte a été le début de ma recherche. Cette musique issue d'un contexte communautaire a vocation à l'universel. Le jazz n'est pas réductible à l'image  que beaucoup, en Europe, ont voulu en faire. C'est à la fois une musique de bordel et d'église., mais aussi de village, de champ, de rue, de cimetière et de night-club, du club fraternel et du temple. C'est l'art ultime du paradoxe. »

    Gilles Corbi, lui, a consacré un article à Mozart avant qu'il ne soit reçu dans la franc-maçonnerie. Il revient sur le séjour du prodige autrichien à Paris en 1778. Mozart y connaît des succès et des échecs. Lors de ce voyage à Paris, Mozart est introduit auprès de nombreux francs-maçons influents. Il perd sa mère. C'est peut-être à Paris que Mozart a nourri le projet d'entrer en loge. On entre dans cet article comme dans un film. On s'y croirait. Jugez plutôt : 

    « Le temps est gris, le ciel est bas, quelques gouttes de pluies glacées portées par un vent de travers attristent cette fin d'après-midi de mars. Une lourde diligence chargée de malles, à l'arrière de laquelle est ficelé un petit piano, avance lentement en cahotant dans les ornières. Elle arrive de Nancy et se dirige vers la rotonde Saint Martin. A l'intérieur des passagers fourbus, lassés par plusieurs jours de voyage, ont épuisé depuis longtemps tous les sujets de conversation. Ils restent muets et observent avec tristesse ce paysages de masures et de ruelles boueuses et puantes qu'ils traversent depuis plusieurs lieues. Les abords de la ville sont vétustes, pauvres et laids. »

    Autre article. Celui de Stéphane Korsia-Meffre qui propose une analyse érudite du Zoroastre de Jean-Philippe Rameau et de Louis de Cahuzac. Selon l'auteur, cet opéra met en valeur les idéaux maçonniques. On retrouve dans cette étude un personnage dont j'ai déjà parlé sur ce blog : Louis Travenol, violoniste à l'opéra de Paris, personnage caractériel et provocateur qui, manifestement, ne portait pas Jean-Philippe Rameau dans son coeur. Il ne fait guère de doutes que Rameau a été franc-maçon même s'il n'existe à ce jour aucune preuve matérielle de son appartenance à l'Ordre.

    Enfin, j'aimé l'article d'Yvon Gérault sur Verdi, compositeur et visionnaire engagé. Mes premières émotions musicales, je les dois aux opéras de Verdi quand mon père, tous les dimanches matin, emplissait la maison des opéras du compositeur italien. Je me souviens également d'Aida dans les arènes de Nîmes. J'étais très jeune et transporté par cette impressionnante représentation dans l'amphithéâtre romain.

    Il y a beaucoup d'autres choses à découvrir dans ce très beau numéro de La Chaîne d'Union. Les notes de lecture sont toujours très instructives. Je me dois également de citer les deux articles de Claude Rétat sur Louise Michel, la célèbre révolutionnaire anarchiste. Je n'ai jamais personnellement éprouvé d'admiration particulière pour la « vierge rouge » qui m'est toujours apparue comme un personnage exalté parfaitement insupportable. Mais Claude Rétat en parle magnifiquement. L'auteur fait redécouvrir une femme, certes passionnée et totalement absorbée par ses engagements politiques, mais aussi fondamentalement attachante. J'ignorais, à ma grande honte, qu'elle fut aussi un écrivain prolifique. Un des articles de Claude Rétat est justement consacré à l'oeuvre littéraire de Louise Michel. Naturellement, la franc-maçonnerie est évoquée mais on se rend compte qu'elle n'a joué quasiment aucun rôle dans la vie de la révolutionnaire. En effet, Louise Michel a été initiée au soir de sa vie au sein d'une loge tout à fait marginale, La Philosophie Sociale n°3, affiliée à la groupusculaire Grande Loge Symbolique Ecossaise « maintenue et mixte », obédience plus politique que maçonnique. Le geste du Vénérable Maître de cette loge, le journaliste Charles Malato, lors des obsèques de Louise Michel, fut d'ailleurs assez pathétique car vécu comme une tentative de récupération sur le tard. Voici l'incident tel qu'il est relaté par le journal de Georges Clemenceau, L'Aurore, le 23 janvier 1905 :

    « A peine le cercueil avait-il été installé sur le corbillard des pauvres, qu'un petit incident éclate. Le vénérable de la loge la Philosophie sociale apporte une écharpe bleue terminée par un triangle. Il demande que cet emblème soit placé sur le cercueil de Louise Michel - qui avait été affiliée à la franc-maçonnerie il y a quelques mois. Mlle Vauvelle y consent. Mais des amis interviennent, parmi lesquels MM. Sébastien Faure et Liard-Courtois : « Louise dit l'un d'entre eux, n'appartient à personne, on ne doit déposer sur sen cercueil qu'un drap rouge, emblème de la Révolution, qu'elle a toujours servie. » Liard-Courtois place l'emblème sur le char des couronnes, et l'incident est clos.» 

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  • Chroniques d'Histoire Maçonnique n°79. Franc-Maçonnerie et Littérature

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    chm79-couv-perspect.jpgJe pensais vous faire une présentation de la dernière livraison des Chroniques d'histoire maçonnique que Conform Edition a eu la grande gentillesse de m'adresser. Mais La Maçonne m'a devancé. Je vous renvoie donc à son excellent compte-rendu. Je me permettrai d'émettre simplement ici quelques rapides observations de lecture.

    1°) Je n'ai pas vraiment compris le lien entre le titre du dossier - franc-maçonnerie et littérature - et les deux articles qui le composent. Il me semble que le titre du dossier est un peu trop « fourre-tout » et qu'il contraste avec les articles hyper spécialisés mais fort intéressants de François Labbé sur Joseph Uriot et de Patrick Lepetit sur surréalisme et légende templière.

    2°) J'ai beaucoup apprécié l'article consacré à Max Théret, le fondateur de la FNAC, qui résulte, en partie, d'une lecture de son autobiographie restée inédite. Le manuscrit de Théret n'a pas trouvé d'éditeur : d'après Philippe Rochefort, il est rempli de commentaires désobligeants, voire injurieux et son ton général rend sa publication délicate. C'est certainement vrai mais néanmoins très frustrant pour le lecteur qui est ainsi privé d'un témoignage précieux. Quoi qu'il en soit, le parcours de Max Théret, socialiste, millionnaire et franc-maçon, est des plus étonnant.

    3°) J'ai également apprécié l'article de Mirko Vondrak sur l'histoire de la loge Science et Travail André Crémieux à l'orient de Paris et celui écrit par Alain Gibon sur l'allumage des feux de la loge écossaise L'Espérance à l'orient d'Arras (Pas-de-Calais) le 29 juin 1835. Il est toujours émouvant d'entrer en contact avec l'histoire des ateliers même si, à titre personnel, je suis un peu las de ces articles finalement très descriptifs et très chronologiques. La veine est en effet inépuisable. En effet, il y aura toujours l'histoire d'une loge à écrire ou à remettre en perspective. 

    4°) Yves Colleu a extirpé de l'oubli Emile Carrey, un homme politique qui fut monarchiste dans sa jeunesse, puis bonapartiste avant de devenir sincèrement républicain à partir de 1867. C'est toujours un plaisir de découvrir un personnage du temps jadis, surtout quand son parcours témoigne de toute la complexité de l'histoire politique française du dix-neuvième siècle (j'ai d'ailleurs eu la même impression de complexité en lisant le portrait de Max Théret). Carrey fut à Rambouillet un homme politique, catholique, anticlérical et franc-maçon. Carrey était attaché aux idées d'ordre et de modération. C'était un républicain conservateur qui faisait partie des « hommes de bien » pour reprendre le qualificatif ironique utilisé par Henri Guillemin.

    Une fois de plus, les Chroniques d'histoire maçonnique proposent un excellent numéro que je vous recommande vivement.

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    Pour plus d'informations sur ce numéro des Chroniques d'histoire maçonnique, cliquez ici.

  • Bienvenue Place Beauvau

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    beauvau.jpgUn frère a eu la grande gentillesse de me transmettre un exemplaire du livre qui défraye en ce moment la chronique et crispe un des candidats à l'élection présidentielle. Il s'intitule Bienvenue Place Beauvau. Avec pour sous-titre Police : les secrets inavouables d'un quinquennat. En me l'adressant, ce frère m'a dit : « Tu liras en particulier les pages qui concernent la franc-maçonnerie. Tu verras, on en prend plein la poire.»

    J'ai donc concentré ma lecture sur les passages où la franc-maçonnerie est évoquée. Je dois dire que je n'y ai rien appris de particulier qui n'ait déjà fait l'objet au moins une fois d'un article de presse. Le mérite de l'ouvrage est sans doute d'offrir une synthèse de certaines affaires dans lesquelles des personnalités, notoirement connues pour leur appartenance maçonniques, sont mêlées. Le sont-elles parce qu'elles sont maçonnes ? Evidemment non. Elles ne le sont que parce qu'elles ont commis ou sont soupçonnées d'avoir commis des actes répressibles pénalement. Ce qui n'est pas du tout la même chose.

    Loin d'être inintéressants, les passages du livre de Recasens, Hassoux et Labbé sur les liens entre la franc-maçonnerie et la haute hiérarchie policière sont cependant du même tonneau que le fameux cabinet noir qui fait actuellement couler tant d'encre et de salive. Les fantasmes de machination diabolique ou de complot fomenté dans l'ombre semblent prévaloir sur une réalité probablement bien plus triviale et terne. Sur le cabinet noir, les auteurs écrivent (p. 23) :

    « Il n’est pas possible d’en apporter la preuve formelle. Comme il n’est pas possible de prouver le contraire ! Mais l’addition d’indices troubles et de témoignages étonnants interroge. Plusieurs observateurs bien placés dans l’appareil policier nous ont ainsi décrit par le menu l’existence d’une structure clandestine, aux ramifications complexes, et dont le rayon d’action ne se serait pas cantonné au seul renseignement territorial. »

    On est exactement dans le même registre en ce qui concerne l'influence maçonnique qui rappelle celle, plus mystérieuse encore, du cabinet noir dont l'existence supposée tient en une réponse de normand : « p'têt ben qu'oui, p'têt ben qu'non ». Tout prend appui sur l'addition de choses imprécises : les « indices troubles » et les « témoignages » étonnants. Qu'est-ce que cela signifie exactement sinon des confidences, des rumeurs, des propos putassiers ou des règlements de comptes dignes de Clochemerle ? Ce que les auteurs mettent en évidence, c'est surtout l'importance des rapports entre les personnes ; ce sont les petites et grandes vanités, les ambitions dévorantes des uns, les médiocrités des autres ; c'est aussi la souplesse des réseaux par rapport à la rigidité des institutions.

    Si on se réfère au cas d'Alain Bauer par exemple, on se rend compte que celui-ci a su aussi bien exploiter ses relations avec Manuel Valls et Nicolas Sarkozy que sa qualité d'ancien grand-maître du Grand Orient pour asseoir sa carrière de consultant et d'enseignant en criminologie. Il est manifeste que le PS et le Grand Orient de France, en tant que structures, n'ont rien à voir avec la trajectoire d'un homme ayant incontestablement beaucoup d'entregent et le bagout nécessaire pour se mettre en scène auprès des hommes de pouvoir et vendre son savoir dans le domaine de la sécurité, du terrorisme et de la criminologie. Une information judiciaire a d'ailleurs été ouverte récemment à propos de contrats signés par sa boîte de consultants. Ses liens avec Augustin de Romanet, ancien directeur de la Caisse des dépôts et consignations et actuel directeur général d'Aéroports de Paris, semblent poser question et susciter l'intérêt de la justice. Bauer n'est évidemment pas le seul. D'autres ont su exploiter des années de militantisme syndical ou politique. C'est la vie. C'est la comédie humaine. Au ministère de l'intérieur comme dans n'importe quel autre milieu où existent des enjeux de pouvoir.

    Il est manifeste que les auteurs de Bienvenue Place Beauvau ne connaissent pas la franc-maçonnerie. Cette méconnaissance se remarque à ce genre de phrase (cf. p.58).

    « Lorsque Manuel Valls innove en organisant en 2014 une cérémonie de voeux pour les maçons au ministère, les dignitaires des obédiences apprécient ce geste inédit. Ils savent qu’ils peuvent compter sur le frère Valls qui, même s’il est aujourd’hui « en sommeil », aura passé seize ans sous le maillet. »

    Ce genre d'anecdote n'a rien à voir avec la franc-maçonnerie. Il s'agit plutôt de révérences intéressées, des jeux d'influence, de politesses de cour qui permettent, peut-être, à certains dignitaires parisiens de se gargariser et au ministre de croire qu'il se ménage ainsi des soutiens. Les hommes politiques font pareil avec les représentants religieux quand ils ont un intérêt à se les mettre dans la poche. Quoi qu'il en soit, l'anecdote de la cérémonie des voeux ne dit rien de la démarche philosophique et initiatique qui est au coeur même de la franc-maçonnerie. En outre, il est bon d'insister sur le fait qu'un frère en sommeil n'est redevable de rien. Il a simplement choisi de quitter la franc-maçonnerie, son obédience et sa loge. Il peut à la rigueur éprouver de la reconnaissance vis-à-vis de la franc-maçonnerie ou certains frères. Il peut évidemment conserver des amitiés. Mais il n'est certainement pas dans un rapport clientéliste qui le réduirait à un statut d'obligé ! Laissons ce genre de croyances aux lecteurs de François Koch, Faits & Documents, Médias Presse Infos et, plus généralement, aux victimes de la propagande d'extrême droite.

    Autre passage qui interroge (p. 58) :

    « Les policiers sont attirés par les lumières des temples francs-maçons telles les lucioles par les lanternes. De tous les ministères, c’est la Place Beauvau qui compte le plus de « frères ». À tous les étages, dans tous les bureaux, et d’autant plus qu’on grimpe dans la hiérarchie. Près de 10 % des commissaires seraient maçons. »

    Certes, les auteurs utilisent le conditionnel mais c'est néanmoins écrit : près d'un commissaire sur dix serait franc-maçon. Or d'où vient ce chiffre ? Mystère. Rien ne l'étaye si ce n'est les on-dits et la rumeur des couloirs du ministère de l'intérieur. Le problème est que les auteurs ne disent pas non plus ce que sont alors les neuf autres. Sont-ils catholiques, protestants, musulmans, bouddhistes, athées, agnostiques ? Sont-ils d'extrême gauche, de gauche, du centre, de droite et d'extrême droite ? Sont-ils syndiqués dans telle ou telle organisation ? Sont-ils bêtes, méchants, intelligents et gentils ? On ne le sait pas davantage. Par contre, les trois auteurs font mine de savoir qu'il y a au moins un franc-maçon sur les dix « à tous les étages, dans tous les bureaux ». Et d'affirmer qu'on en trouve d'autant plus au sommet de la hiérarchie policière. Imagine-t-on le tollé d'une telle affirmation si l'on remplaçait le mot « franc-maçon » par celui de « juif » ?

    L'ouvrage de Recasens, Hassoux et Labbé ne manque cependant pas d'intérêt. Il permet de se faire une idée du fonctionnement de l'Etat et plus particulièrement de ses rapports avec la police et le monde du renseignement. On y voit le poids des syndicats et la prégnance de la guerre des polices. On y constate l'inquiétude des pouvoirs publics face à la montée en puissance du FN au sein des forces de l'ordre. On y mesure la lassitude et l'épuisement des fonctionnaires si fortement sollicités en cette période d'état d'urgence. Les incompréhensions avec les magistrats, le poids grandissant des procédures judiciaires et la relative instabilité du code de procédure pénale n'arrangent pas non plus les choses et participent d'un malaise général que les auteurs mettent en évidence.

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    Olivia Recasens, Didier Hassoux et Christophe Labbé, Bienvenue Place Beauvau - Police : les secrets inavouables d'un quinquennat, Robert Laffont, Paris, 2017.

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    En 2009, je rédigeais un blog d'actualités qui s'appelait Le Blog de Gabale. J'avais écrit à l'époque une note sur l'acolyte d'Alain Bauer que l'on voyait beaucoup à la télévision, notamment dans l'émission quotidienne de France 5 C dans l'air. Il semble avoir disparu des écrans depuis un certain temps et - oh ! quel étonnement - a été remplacé par Alain Bauer. Il m'a paru intéressant de publier cette note à nouveau.

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    Raufer, ce « bon client »

    Xavier Raufer (de son vrai nom Christian de Bongain) est un inconnu pour beaucoup de personnes. Pourtant, vous avez certainement déjà vu et entendu ce criminologue au moins une fois. Peut-être même certains d’entre vous l’ont-ils lu.

    Xavier Raufer est que l’on appelle « un bon client » du système médiatique. Il répond volontiers aux sollicitations des journalistes dès lors qu’il s’agit de parler de la violence urbaine, du phénomène des bandes, du terrorisme, et plus largement de la criminalité et de la politique pénale.

    Il suffit qu’un fait divers spectaculaire se produise en France (une agression, un saccage, un homicide, des actes de barbarie, etc.) pour que les micros se tendent automatiquement. Et ça tombe plutôt bien car Xavier Raufer a souvent réponse à tout dans ces domaines fort complexes et il peut ainsi développer ses analyses sécuritaires avec cette docte assurance que beaucoup d’experts ont en partage.

    Estampillées « vu à la télé », ses analyses en deviendraient presque parole d’Evangile.

    L’homme a d’ailleurs publié un livre en novembre 2009 sur les nouveaux dangers planétaires. Et là encore, ça tombe bien, car le besoin de compréhension des journalistes et le besoin promotionnel de l’auteur se rencontrent. Raufer, déjà très présent dans la sphère médiatique, est désormais omniprésent.

    Disons le tout net : il ne s’agit pas de discuter ici les compétences de Monsieur Raufer, mais de dénoncer une absurdité qu’il assène péremptoirement en ce moment et qui consiste à se référer à un rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) de septembre 2009 pour réfuter que la pauvreté et la précarité sociale sont des faits générateurs parmi d’autres de la violence et de l’atteinte aux biens et aux personnes.

    La raison avancée ? Elle est d’une simplicité confondante : la pauvreté monétaire et la pauvreté en conditions de vie sont particulièrement élevées dans les départements ruraux où la violence est pourtant infinitésimale, pour ne pas dire inexistante. Et Raufer de citer le cas du Cantal et de la Creuse (on pourrait y adjoindre également la Lozère qui avait été mentionnée dans un rapport de l’INSEE).

    Le syllogisme bêta du savant peut donc se résumer de la façon suivante : « Il y a beaucoup de pauvres dans le Cantal et la Creuse. Or, les faits de violence sont anecdotiques dans ces départements. Donc, il n’y a pas de lien entre la pauvreté et la violence. »

    Selon Raufer, l’argument de la pauvreté participe de la « culture de l’excuse » qui consiste, d’une part, à trouver des raisons aux délinquants et aux criminels, des causes a priori aux différents phénomènes de violence constatés en milieu urbain et, d’autre part, à justifier un prétendu laxisme en matière de répression. Cette « culture de l’excuse » (implicitement attribuée à la gauche) permet souvent à Xavier Raufer d’esquiver habilement la faillite de la politique du tout sécuritaire et du tout répressif. On croirait entendre Sarkozy qui indiquait à la télévision le 29 novembre 2007 au sujet des émeutes de Villiers-le-Bel :

    « Nous retrouverons les tireurs. Ce n’est pas un problème de haine de la police. Ce sont des individus qui sont des voyous, déstructurés. Nous les retrouverons un par un, et pour eux ce sera la cour d’assises [...] Tous les chômeurs ne tirent pas sur les gendarmes et les policiers, il faut arrêter avec ça [...] Quand on veut expliquer l’inexplicable, c’est qu’on s’apprête à excuser l’inexcusable (sic). »

    Xavier Raufer ne soutient pas autre chose à la télévision : expliquer la violence dans les ensembles urbains, notamment par la pauvreté et la précarité sociale (car ce ne sont évidemment pas les seules causes), c’est déjà l’excuser ! Et comme on l’a dit, Raufer a cru pouvoir trouver, dans le rapport de l’IGAS sur la pauvreté en milieu rural, la preuve irréfutable de l’absence de lien entre pauvreté et violence.

    Seulement voilà, après avoir parcouru ce fameux rapport, on ne voit pas comment Raufer a pu faire une telle déduction, dans la mesure où ce document ne vise qu’à étudier la pauvreté, la précarité, et la solidarité en milieu rural. Il ne s’agissait donc pas d’étudier les liens entre pauvreté et violence en milieu rural. Il ne s’agissait pas non plus d’établir de quelconques comparaisons sur ce sujet avec des départements plus fortement urbanisés.

    Dans ce rapport, le terme « délinquance » n’apparaît qu’une seule fois et encore de façon assez anecdotique. Le terme « violence » apparait trois fois (pages 107, 108 et 143 du rapport de l’IGAS) et concerne les violences familiales et conjugales en milieu rural.

    En niant le lien entre la pauvreté et la violence, on en arrive donc implicitement à opposer la soi-disant tranquillité des campagnes pauvres (où la violence existe pourtant bel et bien mais elle s’exprime sous d’autres formes) à l’insécurité des grands ensembles urbains où le mélange social est forcément plus important eu égard à la densité de la population. On en arrive implicitement à réduire la violence à un déterminisme tout autre que certains associent aux populations d’origine étrangère. Tel est le cas par exemple du journaliste Eric Zemmour qui a cru intelligent de dire le 6 mars sur Canal + :

    « Les Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes… C’est un fait »

    Fait pour fait, on remarquera que les plumitifs des années 1930 dénonçaient aussi la forte présence dans les prétoires des Polonais et des Italiens dont beaucoup appartenaient socialement aux couches les plus défavorisées de la population.

    Qu’en conclure sinon que les nationalités et les origines ethniques changent, mais que l’argumentation fallacieuse demeure ? Elle demeure parce qu’elle se dissimule derrière la prétendue analyse de la réalité des faits qui, le plus souvent, n’est que l’expression d’un préjugé idéologique xénophobe.


    Mais revenons-en à Xavier Raufer (dont on lira avec intérêt le parcours politique). Comment celui-ci peut-il affirmer que les départements ruraux les plus pauvres ne connaissent pas des phénomènes de violence ?

    Xavier Raufer a-t-il recoupé le rapport de l’IGAS avec les statistiques policières de ces départements ?

    Il ne l’a en tout cas pas expressément indiqué dans ses différentes interventions télévisées. Et à supposer qu’il l’ai fait quel crédit peut-on justement accorder aux statistiques du ministère de l’intérieur surtout dans les départements ruraux dont la situation est assurément incomparable avec celle des départements fortement urbanisés ?

    D’ailleurs, pour mesurer la pertinence et le sérieux des statistiques du ministère de l’intérieur, il suffit de rappeler la pseudo augmentation de la délinquance constatée en 2006 au Commissariat de Mende (préfecture de la Lozère, 12.000 habitants, seul commissariat pour l’ensemble de ce département de 77.000 habitants)  :

    « MENDE (AFP), 22 septembre 2006 – Le vol d’une paire de chaussettes, de bonbons et de magazines dans quatre magasins différents est la cause de la hausse de l’augmentation de 200 % des vols enregistrés au commissariat de Mende sur les six premiers mois de l’année, a-t-on appris de source proche du dossier. Sur la même période de 2005, le commissariat de Mende n’avait enregistré qu’un seul délit de ce type : le vol d’un pot de yaourt dans un hypermarché, a-t-on précisé de même source. Les vols dans quatre magasins commis par un jeune homme ont donc fait exploser les statistiques. Vingt-huit préfets ont été sollicités en juillet par la Direction générale de la police nationale (DGPN) pour expliquer la hausse des violences aux personnes, a révélé le journal Le Monde. La Lozère figure parmi ces départements. Aucune instance officielle dans ce département n’a souhaité faire de commentaire après ces informations. « Il n’y a pas eu d’augmentation notoire des faits de délinquance et d’atteinte aux personnes », ont toutefois indiqué à un correspondant de l’AFP des sources proches du dossier. »

    Que dire alors si l’on y ajoute les mésaventures de l’ex-préfète de la Lozère arrêtée pour vol ou l’arrestation de terroristes de l’ETA ? Que le 48, département essentiellement rural, est un centre névralgique de la criminalité sous la férule d’une mafia d’Etat, alors que l’insécurité y est quasiment inexistante tout au long de l’année ? Certes pas. Il faut donc se méfier grandement des statistiques auxquelles on peut faire dire absolument tout et n’importe quoi.

    La violence existe pourtant en milieu rural : il y a des délits et des crimes ; il y a de multiples formes d’incivilité. La pauvreté y est importante. Mais cette violence s’exprime forcément sous d’autres formes que dans les lieux où la population est plus dense. Elle est également plus difficilement identifiable, dans la mesure où les infrastructures policières et de gendarmerie y sont plus dispersées. Dans les départements ruraux, une incivilité ou une infraction, par exemple, ne donnera pas forcément lieu à une main courante ou à une plainte quand on sait que le premier officier de police judiciaire peut se trouver à une vingtaine de kilomètres (si l’on ne compte pas les maires bien sûr).

    Par conséquent, si la pauvreté n’est évidemment pas la seule cause de la violence, il est aussi un fait qu’une très grande majorité de la population pénale est d’extraction sociale très modeste et pauvre, et ce depuis des temps immémoriaux.

    Pour conclure le présent billet, il convient de s’interroger sur la méthodologie utilisée par les journalistes quand ils prétendent offrir aux citoyens une analyse et une mise en perspective des faits d’actualité.

    Guy Birenbaum s’est interrogé sur l’utilisation abusive du « off » par les journalistes, c’est-à-dire sur l’exploitation abusive d’informations provenant de sources anonymes, lesquelles sont reprises et suscitent immanquablement polémiques, débats, éditoriaux, hypothèses et autres conjectures.

    Pour compléter l’interrogation de Birenbaum, il faudrait également se demander pourquoi les journalistes cèdent à la facilité de donner systématiquement la parole aux mêmes experts.