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3, 5, 7 et plus - Page 8

  • Cyrille Bissette, « l'ardent missionnaire de l'union et de la liberté »

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    bissette.jpgUne délégation du Grand Orient de France et de la fédération française de l'Ordre maçonnique mixte international le Droit Humain s'est rendue au Panthéon, à Paris, pour rendre hommage au frère Victor Schoelcher (1804-1893) à l'occasion de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition. L'occasion, pour moi, de rendre hommage au frère Cyrille Charles Bissette (1795-1858), cet autre abolitionniste injustement oublié. 

    Ce personnage a pourtant joué un rôle majeur dans le combat contre l'esclavage. Il l'a d'ailleurs payé au prix fort dès 1823 lorsqu'il a été condamné à être marqué au fer rouge pour avoir diffusé des écrits séditieux en Martinique et notamment un petit livre intitulé De la situation des gens de couleur libres aux Antilles françaises.

    Dans les années 1830, après s'être installé à Paris, Cyrille Bissette créa la « Société des hommes de couleur » et « Revue des Colonies, fers de lance du combat abolitionniste. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que Bissette fut à l’avant-garde du combat abolitionniste, bien avant Victor Schoelcher qui, lui, au tout départ de son engagement, était hostile à l’émancipation immédiate. Schoelcher considérait que les noirs et mulâtres n'étaient pas mûrs pour la liberté immédiate. Et de se référer au chaos politique en Haïti à l'appui de sa position (Haïti arracha son indépendance en 1804). Son opinion évoluera cependant relativement vite.

    Dans le tome 2 de Colonies étrangères et Haïti : résultats de l'émancipation anglaise (1843), Schoelcher dénonce en des termes vigoureux la passivité des citoyens haïtiens (p.213) :

    « Je veux montrer [au lecteur] l'île d'Haiti telle qu'elle est misérable, souffrante, avilie mais n'ignorant rien de son mal, aspirant à des temps meilleurs et ne s'abandonnant pas dans sa détresse, comme l'ont dit les partisans de l'esclavage, à l'insouciance d'un sauvage hébété. Plusieurs de ses enfants écoutent, épient les échos de la civilisation européenne en gémissant de la dégradation actuelle de leur patrie. Sur ce point on n'a rien à leur apprendre et ils marcheront avec rapidité vers un but de perfectionnement connu et bien fixé par eux, le jour où l'activité nationale ne sera plus volontairement étouffée par un gouvernement parricide. Toutefois, on a droit de leur faire un grave reproche, ils ne réagissent pas avec assez d'énergie contre le mal. Ils cèdent trop au milieu énervant dans lequel ils vivent. Ils protestent, mais ils restent passifs.

    L'initiative de l'éducation publique, sur la grande échelle ou elle devrait être, ne peut appartenir, nous le savons, qu'au pouvoir; mais, jusqu'à ce qu'il en vienne un qui agisse, n'est-ce pas aux hommes intelligents à le remplacer dans les limites du possible? La misère est immense, générale, et doit paralyser les hautes études, mais peut-elle interdire une charité toute spirituelle qui ne demande aucun sacrifice pécuniaire? Ceux-là qui voient où on les mène, s'épouvantent de l'immobilité de la nation, et eux-mêmes demeurent immobiles, comme s'ils ne pouvaient juger que les vices politiques et moraux de la masse sont les fruits de sa grossière ignorance. Ne devraient-ils pas se dévouer pour éclairer leurs frères, former sur toute la surface de la république des associations, à l'instar de celles d'Europe, pour l'instruction du peuple, travailler enfin à se perfectionner en commun ? Non, ils n'y songent pas, nul ici n'ose s'occuper directement de la chose publique. Ils ont trouvé des souscriptions pour satisfaire la passion des théâtres de société qui vient de s'emparer d'eux, et ils n'en trouvent pas pour fonder un journal quotidien (...) »

    Victor Schoelcher a même eu des propos peu indulgents au sujet des francs-maçons de l'île :

    « [Les Haïtiens] trouvent des fonds pour se bâtir des loges de francs-maçons, et ils n'en trouvent pas pour faire construire un hôpital aux lépreux qui traînent leurs incurables douleurs dans les rues, comme à la Martinique et à la Jamaïque! Pourquoi ne sort-il rien de cette franc-maçonnerie dont ils sont puérilement occupés ? Il n'est pas de petite ville qui ne possède sa loge. Les curés se font recevoir maçons, tout le monde est maçon mais la franc-maçonnerie haïtienne n'est point une association de frères qui veuillent travailler au bonheur commun, c'est une réunion d'hommes qui s'amusent à des simagrées bonnes pour les enfants, ou qui fraternisent dans de joyeux festins. On doit le dire, sans crainte de passer pour trop sévère, la jeunesse éclairée d'Haïti manque à ses devoirs. Elle aussi elle a été atteinte du grand mal, elle est frappée d'inaction. On ne lui voit pas cette ardeur généreuse, cet actif besoin de se dévouer, qui ennoblissent les âmes encore pures de l'égoïsme de l'expérience. Elle ne tend pas la main au peuple, elle ne rend pas aux pauvres ce que le hasard de la naissance lui a donné à elle-même, elle ne s'utilise pas, et tout son patriotisme consiste à être bien fermement décidé à mourir plutôt que de souffrir le joug de quelqu'étranger que ce soit. C'est du patriotisme expectant (...) Il est temps, il est temps d'effacer la honte d'Haïti. »

    cyrille bissette,victor schoelcher,esclavage,franc-maçonnerie,antilles,politiques,histoireLes deux tomes de ce livre, précédés de l'ouvrage Des Colonies françaises (1842), ont suscité la vive réprobation de Bissette qui sait parfaitement que la république haïtienne est obligée, depuis 1825, de payer de très lourds dédommagements à la France suite à l'expulsion des propriétaires de plantations. Dans Réfutation du livre de M. Victor Schoelcher intitulé : Des colonies françaises (1843), puis dans Réfutation du livre de M. Victor Schoelcher sur Haïti (1844), Cyrille Bissette étrille les prétentions de Victor Schoelcher qu'il accuse de ne rien connaître de l'histoire des Antilles en général et d'Haïti en particulier. Bissette s'étonne ainsi que Schoelcher tente maladroitement de se référer à des rapports de force politique inexistants depuis l'indépendance haïtienne. Et de rappeler qu'il n'existe en Haïti ni parti noir ni faction jaune (parti mulâtre) mais des citoyens haïtiens libres et égaux. Dès la première page de sa première réfutation, Bissette donne le ton :

    « Il semblera étrange qu'un homme de race noire qui réclame l'abolition de l'esclavage, qui s'est voué au triomphe de cette sainte cause, vienne réfuter le livre d'un homme qui demande comme lui l'abolition de l'esclavage. Mais le livre même de M. Schœlcher explique cette apparente contradiction. Plus un homme se dit votre ami, plus sa voix acquiert d'autorité lorsqu'il accuse ceux qu'il prétend défendre : telle est la position que s'est faite M. Schœlcher , et voilà pourquoi j'ai entrepris de réfuter son livre. Ce n'est pas, bien entendu, le principe de l'abolition que j'attaque dans ce livre. Ce que je réfute ce sont les erreurs dans lesquelles l'auteur s'est complu en signalant comme amis des noirs, ceux-là même qui se sont montrés leurs plus grands ennemis ; la critique injuste qu'il a faite de la conduite des mulâtres envers les noirs ; son appréciation malveillante de leurs principes et de leur moralité ; enfin, la mauvaise tendance de ce livre fait pour diviser les noirs et les mulâtres.»

    Pour Bissette, Schoelcher fait en réalité étalage de ses préjugés de petit européen donneur de leçons, à la fois paternaliste et méprisant. L'abolitionnisme de Schoelcher lui apparaît comme une manoeuvre politique destinée à exciter les rivalités entre mulâtres et noirs pour le plus grand bénéfice des colons. Cyrille Bissette écrit (p. 83) :

    « Alors les noirs, devenus libres, liront-ils le livre de M. Schoelcher ? Ils y trouveront écrit en toutes lettres ce discours des blancs. Habilement excités par les colons appuyés du libre de M. Schoelcher, les noirs se sépareront-ils des mulâtres, et le règne des blancs continuera-t-il, même après l'abolition de l'esclavage. Ceux qui ne connaissent pas les colonies et qui ne voient qu'un côté de la question, trouvent que le livre de M. Schoelcher est de nature à faire du bien. Nous plaignons leur imprévoyance. Pour nous, l'avenir nous préoccupe bien plus que le présent, et tous ceux qui connaissent comme nous les colonies françaises, les rivalités des deux castes blanches et de couleur, condamnent avec nous le livre de M. Schoelcher comme une oeuvre de discorde dans l'avenir. Telle est la portée de ce livre, que les colons n'ont pas critiqué et qu'ils se garderont bien de critiquer, parce que à leurs yeux aujourd'hui l'abolition de l'esclavage n'est plus une question, et, comme de deux maux il faut choisir le moindre, ils acceptent l'abolition de l'esclavage avec le livre de M. Schoelcher, de M. Schoelcher qui veut l'abolition de l'esclavage, qu'ils ne veulent pas eux colons, mais qui leur assure plus tard un moyen d'influence qu'ils sauront employer pour maintenir leur domination.»

    Bissette ne dit mot sur les jugements de Schoelcher à l'égard de la franc-maçonnerie. Ce silence est-il volontaire ? Nul ne le sait. Il est toutefois possible que Bissette n'ait rien su de l'appartenance maçonnique de Schoelcher comme Schoelcher n'ait rien su de l'appartenance maçonnique de Bissette. Et puis la franc-maçonnerie n'était pas au centre de leurs divergences. J'ai néanmoins la faiblesse de penser que Bissette n'a pas jugé opportun de discuter ce point là. La prose de Schoelcher se suffit à elle-même. Elle montre que Schoelcher, en réalité, n'a jamais rien compris à la franc-maçonnerie et qu'il y est entré essentiellement pour des raisons politiques via la Charbonnerie et les associations républicaines hostiles au retour des Bourbons. Il a été initié au sein de la loge Les Amis de la Vérité qui était à l'époque un atelier très fortement politisé, pour ne pas dire ouvertement révolutionnaire (cf. André Combes, Histoire de la franc-maçonnerie au XIXe siècle, Tome 1, éd. du Rocher, Paris, 1998, p. 136 et suivantes).

    En tout cas, Schoelcher semble ne manifester aucun intérêt particulier pour les rites et usages maçonniques qu'il réduit à des « simagrées bonnes pour des enfants » même si son propos vise ici expressément la franc-maçonnerie haïtienne. Il ne paraît pas non plus accorder le moindre crédit aux tenues à l'issue desquelles on fraternise « dans de joyeux festins ». Schoelcher a d'ailleurs cessé toute activité maçonnique en 1844 lorsqu'il a été expéditivement radié par la chambre symbolique du Grand Orient de France - oui, radié ! - en compagnie de dix-sept autres frères de la loge parisienne La Clémente Amitié pour s'être opposé à la révision des statuts généraux de l'obédience et avoir soutenu le Vénérable Bègue-Clavel (cf. André Combes, Histoire de la franc-maçonnerie..., ibid., éd. du Rocher, Paris, 1998, p. 230)... 

    Cyrille Bissette, au contraire, était un franc-maçon accompli. Initié le 4 juillet 1828 au sein de la loge Les Trinosophes à l'orient de Paris (Grand Orient de France), l'une des plus brillantes de l'époque (cf. André Combes, Histoire de la franc-maçonnerie..., ibid., éd. du Rocher, Paris, 1998, p. 118), il a atteint le trentième degré du rite écossais ancien et accepté. Il a également fréquenté tout au long de sa vie divers ateliers tant en métropole que dans les Antilles sans avoir cherché pour autant à jouer un rôle maçonnique de premier plan. Enfin il semble être resté franc-maçon jusqu'à son passage à l'orient éternel.

    On connaît la suite. Le 27 avril 1848, un décret a aboli l'esclavage dans les colonies. Victor Schoelcher a présidé la commission chargée de son élaboration. Son travail est incontestable mais il n'aurait pu aboutir sans le soutien du gouvernement provisoire où siégeaient plusieurs francs-maçons aujourd'hui bien oubliés : Adolphe Crémieux, Louis-Antoine Garnier-Pagès, Alexandre Ledru-Rollin ou encore Ferdinand Flocon (Louis Blanc, lui, sera initié plus tard, en exil, en 1854). Cependant, en Martinique, c'est bien une rébellion  qui a mis un terme à l'esclavage. Le décret d'abolition devait entrer en vigueur dans les deux mois de sa promulgation. Or, lassés d'attendre, les citoyens de la ville de Saint-Pierre se sont soulevés. Le gouverneur de la Martinique a alors proclamé l'abolition immédiate de l'esclavage le 23 mai 1848 pour éviter un bain de sang.

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    L'abolition officielle de l'esclavage n'a pas pour autant dissuadé Cyrille Bissette de poursuivre son combat politique. Les divergences avec Schoelcher étaient profondes. La mise en oeuvre du décret a été très laborieuse à cause notamment de la résistance des propriétaires de plantations. En mars 1849, Cyrille Bissette a présenté sa candidature aux élections législatives. Il a mené une campagne de terrain et s'est adressé à toutes les composantes de la population martiniquaise. Il est parvenu à faire un joli coup en obtenant le ralliement d'Auguste Pécoul, un représentant des békés (descendants de colons) qui a accepté de devenir son colistier. Bissette, soutenu par les blancs, les mulâtres et les noirs, a été largement élu député de la Martinique en juin 1849 face à Victor Schoelcher. Ce dernier a été néanmoins élu député de la Guadeloupe (sous la deuxième République, on pouvait se présenter à la députation dans plusieurs circonscriptions en même temps).

    Il faut dire également que Cyrille Bissette avait été soutenu par les loges martiniquaises qu'il a pris soin de visiter lors de la campagne électorale. On retrouve ainsi sa trace, en mars 1849,  lors du banquet qui a fait suite à l'installation de la loge L'Union n°115 à l'orient de Saint-Pierre (Martinique, Suprême Conseil de France). Une santé a été portée « au très cher et très respectable frère Bissette, chevalier kadosh, au martyr de la liberté, à l'ardent missionnaire de l'Union et de la Liberté. »

    Comment se fait-il que Cyrille Bissette soit tombé dans l'oubli ?

    Il y a plusieurs hypothèses. Aucune n'est véritablement crédible. La plus sérieuse postule que Cyrille Bissette aurait été en quelque sorte disqualifié par l'historiographie républicaine à cause de son ralliement au second Empire. Ça parait très excessif. Certes, la mère de Bissette était la soeur adultérine de l'impératrice Joséphine de Beauharnais mais l'infidélité du grand-père naturel de Bissette n'a certainement pas contribué à forger une proximité familiale avec le clan Bonaparte. D'ailleurs Bonaparte n'a-t-il pas rétabli l'esclavage aboli sous la Révolution française ? Qui plus est, Cyrille Bissette s'est retiré de la vie publique immédiatement après le coup d'Etat du 2 décembre 1851. Si Bissette n'est pas devenu un proscrit, comme Schoelcher, Hugo, Ledru-Rollin et d'autres, il n'a pas été non plus un courtisan de Louis-Napoléon. Il s'est éteint, dans l'anonymat, le 22 janvier 1858.

  • De la démocratie en loge

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    loge-maconnique-18e-siecle.jpg

    Il m'est arrivé maintes fois d'entendre des frères m'expliquer que la vie en loge n'avait rien de démocratique. Selon eux, la démocratie relève du profane et n'a donc pas de place en franc-maçonnerie parce qu'elle implique un électoralisme de mauvais aloi contraire à fraternité, laquelle doit reposer sur la confiance et le consensus. Dans une société initiatique, il faut se reposer sur les frères les plus éclairés et les plus sages. C'est traditionnel affirment-ils.

    Traditionnel ? Voyons si c'est le cas...

    Les lecteurs réguliers de ce blog savent que j'aime compulser les vieux bouquins que personne ne lit plus. En bien j'en ai trouvé un très intéressant qui a été écrit et publié en deux tomes à Paris en 1784 par Jean-Pierre-Louis de Beyerlé (1738-1805). Il s'intitule Essai sur la Franc-Maçonnerie ou du but essentiel ou fondamental de la Franc-Maçonnerie ; de la possibilité et de la nécessité de la réunion des différents systèmes ou branches de la Maçonnerie ; du Régime convenable à ces systèmes réunis, et des lois maçonniques. Un titre à rallonge tel qu'on les affectionnait au dix-huitième siècle. 

    Quelques mots sur l'auteur. Jean-Pierre-Louis de Beyerlé était un juriste qui a commencé sa carrière comme avocat. Il est devenu après conseiller au parlement de Metz, puis de Nancy. Je suppose qu'il avait des liens de parenté avec Jean-Louis de Beyerlé (1709-1786) directeur de la monnaie de Strasbourg et conseiller du roi Louis XVI. Sur le plan maçonnique, Jean-Pierre-Louis de Beyerlé a été un temps membre de la cinquième province de la Stricte Observance Templière sous le nom d'Eques a Fascia avant de s'en éloigner pour rejoindre le régime écossais rectifié. Il a été ensuite le vénérable de la loge L'Auguste Fidélité à l'orient de Nancy et il a présidé la Grande Loge Ecossaise de Lorraine. Installé à Paris à partir des années 1780, Beyerlé s'est ensuite affilié à la loge La Réunion des Etrangers sous l'obédience du Grand Orient de France. Il a enfin rejoint les chapitres parisiens de La Réunion des Etrangers et des Amis réunis au rite français.

    Voici donc ce qu'on peut lire dans l'ouvrage de Beyerlé (tome 1, p. 140 et suivantes) :

    « Il est surprenant que le despotisme ose s'introduire dans une Société qui est fondée sur deux bases aussi solides que l'égalité & la liberté. S'il y avait un peuple de Dieux, il se gouvernerait démocratiquement, dit le fameux Citoyen de Genève [Jean-Jacques Rousseau] ; mais il ajoute, un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes ; & moi je dis, si les francs-maçons étaient véritablement francs-maçons, aucun gouvernement ne leur conviendrait mieux : & comme on travaille à les rendre tels, le gouvernement démocratique est le seul qui leur convienne. Mais ce n'est pas encore là la seule raison qui doit faire pencher la balance en faveur de ce gouvernement. Tous les Francs-Maçons ne font qu'un seul Corps ; ils sont épars dans les différents gouvernements, ils doivent obéissance aux Puissances de ces différents gouvernements. ; s'ils étaient gouvernés despotiquement ou monarchiquement par les chefs de l'Ordre Maçonnique, les ordres de deux Maîtres pourraient se trouver en contradiction, ce qui est contraire à l'Ordre général ; le gouvernement démocratique, au contraire, leur laisse l'obéissance à la Puissance territoriale ; le Souverain sous lequel naît un Maçon, a son premier serment d'obéissance. Aussi existe-t-il une loi Maçonnique de toute ancienneté, qui astreint le Maçon à l'obéissance à son Souverain & aux lois de la Patrie ; il y a plus encore : c'est que les devoirs maçonniques étant de pure moralité, le Corps maçonnique n'ayant aucun droit sur le temporel, le gouvernement maçonnique devient un gouvernement de persuasion, ce qui est absolument contradictoire avec le despotisme qui est un gouvernement de caprice.

    La soumission aux lois Maçonniques est libre ou volontaire, on peut s'y soustraire en renonçant aux droits Maçonniques ; cette soumission subsiste tant que la loi est juste ; mais c'est à celui qui consent à se soumettre à une loi, à la former, lorsqu'elle n'existe pas, & à l'approuver lorsqu'elle existe ; il ne peut la rejeter lorsqu'elle est utile, honnête et juste, & il doit y obtempérer ; & s'il refuse de le faire, il cesse d'être membre du Corps, parce qu'il n'en a plus le caractère distinctif. Le despotisme est donc un gouvernement qui répugne à l'essence même de la Société Maçonnique.

    Comme se trouve-t-il des Maçons qui osent gouverner tyranniquement leurs égaux, s'approprier un pouvoir illimité, une autorité sans bornes, une inamovibilité dangereuse ?

    N'abusez pas de vos places, prouvez que vous en êtes plus dignes que d'autres, & l'on se gardera de vous ôter des dignités que vous honorez.

    La loi, la loi juste, est le seul despote qu'un Maçon doive reconnaître en Loge (si l'on peut appeler despote ce qui n'est que maître). Hors de la Loge, sujet fidèle & respectueux, il obéit à son Souverain, à la Patrie, & il lui obéit avec d'autant plus d'affection, qu'il sent que le bonheur du genre humain dépend, en partie, de la soumission qu'on rend aux Princes sous lesquels on est né. »

    Et cet autre passage (tome 2, p. 27) :

    « L'administration d'une loge n'est pas confiée à un seul homme. Dans une démocratie, on se tient toujours en garde contre le despotisme, & l'on est assuré d'en éviter les chaînes ; lorsque la puissance législative ne cesse d'appartenir à tous ; & que la puissance judiciaire est confiée à plusieurs. »

    Voici les idées principales à retenir chez Beyerlé sur le thème de la démocratie en loge. Idées formulées, je le souligne à nouveau, en 1784, soit cinq ans avant la Révolution française. Beyerlé s'inscrit dans le sillage de la réforme maçonnique amorcée en 1773 avec la création du Grand Orient de France (élections libres des officiers et des vénérables).

    1°) La franc-maçonnerie est un ordre universel (un corps) présent dans de nombreux Etats et régi selon des lois communes. En revanche, les Etats sont gouvernés par différents Souverains selon des lois particulières.

    2°) Le franc-maçon n'est pas dans une situation de double allégeance : s'il a librement prêté serment en loge, il demeure néanmoins un sujet respectueux du Souverain, c'est-à-dire du pouvoir légitime même s'il ne l'a pas choisi. En revanche, le franc-maçon choisit les responsables de sa loge et se place librement sous leur autorité.

    3°) La franc-maçonnerie ne peut avoir un fonctionnement despotique, sinon le franc-maçon serait en porte à faux vis-à-vis du pouvoir profane (qui peut être éventuellement despotique). La franc-maçonnerie n'est pas une autorité concurrente au Souverain.

    4°) L'obligation de respecter les lois du Prince est extérieure au franc-maçon comme à tout autre homme. Les lois du Prince peuvent être justes ou injustes. En revanche l'obligation de respecter les lois de la franc-maçonnerie est intérieure au franc-maçon parce qu'il s'y soumet librement et parce qu'il contribue, avec ses frères, à forger ces lois dans un esprit d'égalité, de liberté et de justice.

    5°) La loi maçonnique juste, utile et honnête naît de la loge administrée démocratiquement.

    Evidemment, cette analyse porte la marque du dix-huitième siècle mais elle démontre que les préoccupations démocratiques faisaient leur chemin au sein des loges de cette époque. Ces préoccupations ont certainement contribué à l'émergence d'idées nouvelles et à l'éclosion d'un désir d'émancipation philosophique et politique.

    En conclusion, quand vous entendrez un frère (ou une soeur) affirmer péremptoirement en loge ou ailleurs que la démocratie est un référentiel profane qui n'a pas sa place en franc-maçonnerie, parlez-lui de Beyerlé car ce dernier, bien que largement oublié aujourd'hui, fait aussi partie de la tradition maçonnique.

  • La Chaîne d'Union n°80 - Franc-Maçonnerie et Musique

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    cdu-n80-couv-perspective.jpgJe vous conseille vivement le dernier numéro de la revue La Chaîne d'Union dont le dossier central est intitulé « franc-maçonnerie et la musique ». Ce titre peut sembler ambitieux car un seul numéro ne saurait évidemment épuiser un sujet aussi large. Néanmoins, c'est une belle réussite car tous les articles sont vraiment passionnants. 

    J'ai ainsi beaucoup apprécié l'entretien que Raphaël Imbert a accordé à Frédéric Fritscher et Jean-Louis Validire sur l'esprit de fraternité entre le jazz et la franc-maçonnerie. Imbert fait découvrir un monde riche et complexe. Il rappelle des trajectoires personnelles émouvantes et met en valeur des hommes en perpétuelle recherche spirituelle. Imbert dit :

    « Le constat que tous les musiciens de jazz avaient une démarche spirituelle forte a été le début de ma recherche. Cette musique issue d'un contexte communautaire a vocation à l'universel. Le jazz n'est pas réductible à l'image  que beaucoup, en Europe, ont voulu en faire. C'est à la fois une musique de bordel et d'église., mais aussi de village, de champ, de rue, de cimetière et de night-club, du club fraternel et du temple. C'est l'art ultime du paradoxe. »

    Gilles Corbi, lui, a consacré un article à Mozart avant qu'il ne soit reçu dans la franc-maçonnerie. Il revient sur le séjour du prodige autrichien à Paris en 1778. Mozart y connaît des succès et des échecs. Lors de ce voyage à Paris, Mozart est introduit auprès de nombreux francs-maçons influents. Il perd sa mère. C'est peut-être à Paris que Mozart a nourri le projet d'entrer en loge. On entre dans cet article comme dans un film. On s'y croirait. Jugez plutôt : 

    « Le temps est gris, le ciel est bas, quelques gouttes de pluies glacées portées par un vent de travers attristent cette fin d'après-midi de mars. Une lourde diligence chargée de malles, à l'arrière de laquelle est ficelé un petit piano, avance lentement en cahotant dans les ornières. Elle arrive de Nancy et se dirige vers la rotonde Saint Martin. A l'intérieur des passagers fourbus, lassés par plusieurs jours de voyage, ont épuisé depuis longtemps tous les sujets de conversation. Ils restent muets et observent avec tristesse ce paysages de masures et de ruelles boueuses et puantes qu'ils traversent depuis plusieurs lieues. Les abords de la ville sont vétustes, pauvres et laids. »

    Autre article. Celui de Stéphane Korsia-Meffre qui propose une analyse érudite du Zoroastre de Jean-Philippe Rameau et de Louis de Cahuzac. Selon l'auteur, cet opéra met en valeur les idéaux maçonniques. On retrouve dans cette étude un personnage dont j'ai déjà parlé sur ce blog : Louis Travenol, violoniste à l'opéra de Paris, personnage caractériel et provocateur qui, manifestement, ne portait pas Jean-Philippe Rameau dans son coeur. Il ne fait guère de doutes que Rameau a été franc-maçon même s'il n'existe à ce jour aucune preuve matérielle de son appartenance à l'Ordre.

    Enfin, j'aimé l'article d'Yvon Gérault sur Verdi, compositeur et visionnaire engagé. Mes premières émotions musicales, je les dois aux opéras de Verdi quand mon père, tous les dimanches matin, emplissait la maison des opéras du compositeur italien. Je me souviens également d'Aida dans les arènes de Nîmes. J'étais très jeune et transporté par cette impressionnante représentation dans l'amphithéâtre romain.

    Il y a beaucoup d'autres choses à découvrir dans ce très beau numéro de La Chaîne d'Union. Les notes de lecture sont toujours très instructives. Je me dois également de citer les deux articles de Claude Rétat sur Louise Michel, la célèbre révolutionnaire anarchiste. Je n'ai jamais personnellement éprouvé d'admiration particulière pour la « vierge rouge » qui m'est toujours apparue comme un personnage exalté parfaitement insupportable. Mais Claude Rétat en parle magnifiquement. L'auteur fait redécouvrir une femme, certes passionnée et totalement absorbée par ses engagements politiques, mais aussi fondamentalement attachante. J'ignorais, à ma grande honte, qu'elle fut aussi un écrivain prolifique. Un des articles de Claude Rétat est justement consacré à l'oeuvre littéraire de Louise Michel. Naturellement, la franc-maçonnerie est évoquée mais on se rend compte qu'elle n'a joué quasiment aucun rôle dans la vie de la révolutionnaire. En effet, Louise Michel a été initiée au soir de sa vie au sein d'une loge tout à fait marginale, La Philosophie Sociale n°3, affiliée à la groupusculaire Grande Loge Symbolique Ecossaise « maintenue et mixte », obédience plus politique que maçonnique. Le geste du Vénérable Maître de cette loge, le journaliste Charles Malato, lors des obsèques de Louise Michel, fut d'ailleurs assez pathétique car vécu comme une tentative de récupération sur le tard. Voici l'incident tel qu'il est relaté par le journal de Georges Clemenceau, L'Aurore, le 23 janvier 1905 :

    « A peine le cercueil avait-il été installé sur le corbillard des pauvres, qu'un petit incident éclate. Le vénérable de la loge la Philosophie sociale apporte une écharpe bleue terminée par un triangle. Il demande que cet emblème soit placé sur le cercueil de Louise Michel - qui avait été affiliée à la franc-maçonnerie il y a quelques mois. Mlle Vauvelle y consent. Mais des amis interviennent, parmi lesquels MM. Sébastien Faure et Liard-Courtois : « Louise dit l'un d'entre eux, n'appartient à personne, on ne doit déposer sur sen cercueil qu'un drap rouge, emblème de la Révolution, qu'elle a toujours servie. » Liard-Courtois place l'emblème sur le char des couronnes, et l'incident est clos.» 

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  • Liberté de conscience et démocratie

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    GODF, liberté, égalité, fraternité, engagement, réflexion, cité, extrémismeQuand un profane pose sa candidature auprès d'une loge du Grand Orient de France, et si le scrutin s'est avéré positif, il reçoit un document intitulé « Préalables pour l'initiation » dans lequel sa première instruction maçonnique est consignée. Il s'agit de lui rappeler tout simplement les principes capitaux de la franc-maçonnerie, tels qu'ils sont entendus et appliqués par l'obédience, à charge pour lui de les méditer et de déterminer, librement, s'il souhaite poursuivre sa démarche. On peut notamment y lire ce passage :

    « La Franc-Maçonnerie ne donne ni consigne pour l'action, ni directive et n'impose aucune façon de voir. Aucun de ses adhérents n'est engagé par une décision à l'égard du monde profane. Chacun conserve ainsi sa totale liberté d'appréciation et d'entreprise. Il ne lui est demandé que bonne volonté et travail dans la libre recherche de la Vérité. Cependant, chacun ayant tendance à découvrir sa propre Vérité, la quête spirituelle du Franc-Maçon est aussi le symbole de l'Amour et de la Perfection. »

    Je devine l'objection formulée par certains frères : le Grand Orient méconnaît donc cette disposition lorsqu'il appelle ses membres à faire barrage à l'extrême droite et, plus largement, lorsqu'il publie des communiqués de presse. Je comprends cette objection mais il faut la nuancer. Si une réserve à l'égard des communiqués de presse intempestifs de l'obédience se justifie très souvent (notamment dans le domaine de la laïcité), il ne faut pas oublier non plus que des circonstances exceptionnelles peuvent commander une prise de position claire et ferme. Quand le Grand Orient de France appelle à faire barrage à l'extrême droite, il ne fait que s'inscrire dans le prolongement des qualités que l'on attend de chaque franc-maçon. Dans les « Préalables pour l'initiation » figure en effet cet autre passage :

    « La qualité de Franc-Maçon, ainsi que les droits et prérogatives qui y sont attachés, se perd : 1) par une action déshonorante : 2) par l'exercice d'un état notoirement déconsidéré dans l'ordre social : 3) par la violation des engagements maçonniques contractés lors de l'initiation; 4) par l’appartenance, la collaboration de fait ou de droit à une association ou à un groupement appelant à la discrimination, à la haine, à la violence envers une personne ou un groupe de personnes en prétextant de leur origine, leur appartenance à une ethnie ou à une religion déterminée et qui propagerait des idées et des théories tendant à justifier ou à encourager cette discrimination, cette haine, cette violence. 5) Par l’appartenance, la collaboration de droit ou de fait à une association ou à un groupement conduisant directement ou indirectement à détruire, à déstabiliser ou à aliéner l’être humain. »

    Lorsque je suis entré en franc-maçonnerie en 1992, les points 4) et 5) n'existaient pas. Ils ont été ajoutés, plus tard, lorsque les frères se sont rendus compte que les points 1), 2) et 3) n'étaient pas suffisamment explicites. Les points 3) et 4) ont été ajoutés lorsque l'obédience a été confrontée à des membres qui ont choisi de repousser les limites de l'action déshonorante et du parjure, notamment dans le domaine politique en s'alliant, par exemple, au Front National ou en concevant la possibilité d'une collaboration avec cette formation politique d'extrême droite, voire une adhésion pure et simple. Se référant aux préalables susvisés, ces parjures avaient alors beau jeu de rappeler que « la Franc-Maçonnerie ne donne ni consigne pour l'action, ni directive et n'impose aucune façon de voir ». 

    Or, la liberté absolue de conscience n'est pas l'indifférentisme d'opinions ! La liberté de conscience n'est pas le produit de la confusion. Elle n'a de sens, bien sûr, que dans un cadre démocratique garantissant à chacun le respect des grandes libertés publiques : le respect de la vie privée, la liberté d'aller et de venir, le droit à la vie et à la sécurité, l'interdiction des traitements inhumains et dégradants, la liberté du commerce et de l'industrie, etc. En d'autres termes la liberté de conscience s'inscrit dans le cadre des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour s'en rendre compte, il suffit de voir ce qui se passe dans les Etats autoritaires ou dictatoriaux (y compris dans ceux qui se situent sous les tropiques comme Cuba ou le Venezuela par exemple) et de se demander ce qui peut bien rester de la liberté de conscience quand toutes les libertés fondamentales de l'être humain sont quotidiennement bafouées par la puissance publique. 

    Qu'est-ce que tout ceci signifie au fond ? Que les loges du Grand Orient de France admettent les individus de toutes opinions, cultures et croyances pourvu qu'ils aient le souci du respect de l'autre et de la préservation du cadre démocratique indispensable à toute pensée libre et à toute activité maçonnique indépendante.