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Histoire

  • Schisme ou pas schisme ?

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    articles d'union.jpgJ'ai lu avec beaucoup d'intérêt une note de Philippe Michel dans laquelle celui-ci remet en cause la notion de schisme appliquée à la querelle des Anciens et des Modernes. Il la considère inappropriée, notamment pour les raisons suivantes :

    • les maçons fondateurs de la nouvelle GL des Anciens n'ont jamais appartenu à la GL d'Angleterre ;
    • les visites de loge étaient strictement encadrées et limitées aux seuls visiteurs connus.

    Pour le reste, Michel reformule ce que j'ai déjà eu l'occasion d'écrire ici même sur ce blog lorsque j'ai fait référence au travail de Richard Berman.

    Philippe Michel rappelle donc le sens du mot schisme. Un schisme désigne la division ou la scission dans un groupement, une école, un parti. Il n'y en a pas eu selon l'auteur.

    Je comprends parfaitement ce point de vue. Néanmoins je n'y adhère pas car l'essentiel est que cette querelle des Anciens et des Modernes ait été perçue et vécue par les contemporains comme une séparation au sein même de l'ordre maçonnique. J'ai du mal à croire que les deux obédiences aient été strictement hermétiques l'une par rapport à l'autre.

    De 1751 à 1754, la Grande Loge des Anciens est parvenue à fédérer une quarantaine d'ateliers en Angleterre. Il paraît difficilement concevable qu'il s'agisse uniquement de loges nouvelles composées de membres fraîchement initiés. Il y a bien dû y avoir, à un moment donné, des transferts d'effectif ou de loge dont les archives ne parlent pas. Un phénomène d'une telle ampleur semble donc bien accréditer la thèse d'une scission même à la marge. On ne fédère pas autant de loges en si peu de temps en comptant seulement sur ses propres forces.

    Il suffit de songer à l'histoire maçonnique française qui n'a jamais connu d'obédience créée ex nihilo avec un tel développement. Le Suprême Conseil a mis plus d'un siècle et demi à avoir une centaine d'ateliers sous sa juridiction. Des ateliers du GO sont passés au Suprême Conseil et réciproquement même si ces transferts ont été marginaux. De même, les francs-maçons de rite français et de rite écossais n'ont jamais vécu dans une ignorance mutuelle. Les livres d'architecture témoignent des visites effectuées. En d'autres termes, le Suprême Conseil et le Grand Orient de France ne se sont jamais ignorés malgré des relations en dents de scie tout au long du dix-neuvième siècle.

    Je ne vois donc pas pourquoi il en aurait été autrement en Angleterre. J'observe d'ailleurs que la séparation des Anciens et des Modernes a engendré des distinctions d'usage et de rituel, des polémiques, des divergences d'appréciation sur la nature et les objectifs du travail maçonnique et deux Grandes Loges qui ont coexisté outre-Manche pendant six décennies. Il faut enfin rappeler que fameuse querelle s'acheva en 1813 au terme d'une réconciliation formalisée par les Articles d'Union constitutifs de l'actuelle Grande Loge Unie d'Angleterre. Or qu'est-ce qu'une réconciliation sinon le point final d'une fâcherie ayant entraîné une rupture ?

    Cette réconciliation s'est fondée sur le refus de désigner des vainqueurs et des vaincus. En effet, les Articles  d'Union de 1813 ne reviennent absolument pas sur le passé. Ses rédacteurs ont fait l'économie de rédiger un long et soporifique préambule explicatif sur la querelle des Anciens et des Modernes afin, probablement, d'éviter de nouvelles polémiques. Les représentants des deux Grandes Loges se sont tout simplement entendus, de façon pragmatique, sur un certain nombre de points pour déterminer ensemble le plus petit dénominateur commun entre Anciens et Modernes.

    Les Articles d'Union expriment l'impérieuse nécessité pour les deux camps d'oeuvrer ensemble - à nouveau ou pas, peu importe - au sein d'un même ordre. Ce qui implique notamment une uniformisation des pratiques maçonniques et un cantonnement de la franc-maçonnerie spéculative aux trois degrés symboliques d'apprenti, de compagnon et de maître. Le style émulation, pratiqué dans les loges anglaises, est né de cet effort d'unité.

    L'article trois énonce fort bien l'objectif de réconciliation :

    « Il y aura l'unité la plus parfaite concernant l'obligation, la discipline, le travail des loges, l'initiation [au premier degré], la réception [au deuxième degré], l'élévation [au troisième degré], l'instruction et la tenue vestimentaire des frères si bien qu'un seul système pur et sans souillure, établi selon les bornes, lois et traditions authentiques du Métier, sera maintenu et pratiqué à travers le monde maçonnique, à partir de ce jour et de cette date dite d'Union jusqu'à la fin des temps. »

    Schisme, querelle, rupture, séparation, développement séparé, réconciliation, union, réunion, etc. Peu importe les mots choisis pour décrire cette période de l'histoire maçonnique anglaise. Ils sont tous valables à mon avis et on peut les utiliser sans risque de commettre des contresens historiques.

  • Le Grand Orient de Belgique et la protection royale au dix-neuvième siècle

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    leopold.jpgLa loge bruxelloise Les Vrais Amis de l'Union, satisfaisant au désir exprimé par son chapitre, et s'autorisant de son titre d'ancienneté, a invité par une planche circulaire du 10 janvier 1831, les quatre loges de Bruxelles à se réunir le 27 du même mois afin de jeter les bases d'un Grand Orient de Belgique. Le processus de création a duré deux ans, le temps que la Belgique consolide sa souveraineté proclamée le 4 octobre 1830, que le roi prête serment le 21 juillet 1831 et que les loges se mettent d'accord sur des statuts et des principes de fonctionnement.

    Le 23 février 1833, treize loges entérinent les statuts et approuvent les travaux de la Grande Loge d'Administration des Provinces Méridionales des Pays-Bas, laquelle déclare se constituer en Grand Orient de Belgique. Cette tenue de consécration du Grand Orient de Belgique a eu lieu sous la protection spéciale de Léopold, roi des Belges conformément à l'article 15 des statuts. Très rapidement, la question s'est posée de confier la grande maîtrise au roi. Les partisans de cette idée, notamment le baron Jean-Marie Defrenne, faisaient valoir que l'influence royale avait été déterminante dans la fondation du Grand Orient de Belgique. Ils soulignaient également l'appartenance maçonnique de Léopold initié en 1813, à Berne (Suisse) au sein de la loge Zur Hoffnung. En fait ce point est discuté depuis longtemps car en 1813, Léopold était en Russie et servait dans l'armée du Tsar Alexandre Ier. En réalité, on ignore si Léopold de Saxe-Cobourg fut réellement initié dans une loge juste ou parfaite ou bien s'il a reçu les mots, signes et attouchements maçonniques par simple communication.

    Toujours est-il que d'autres ateliers fondateurs étaient beaucoup plus réticents au projet de confier la grande maîtrise au roi. Ces ateliers redoutaient un assujettissement de la franc-maçonnerie belge. Les premiers mois de vie du Grand Orient de Belgique furent donc marqués par d'inévitables tergiversations sur l'importance du choix à faire et de ses répercussions sur les destinées de l'Ordre maçonnique. Le frère André Trumper, Grand Hospitalier adjoint du Grand Orient de Belgique et membre des Amis Philanthropes, a parfaitement résumé l'état d'esprit qui régnait alors au sein de la maçonnerie belge. Lors de la fête solsticiale de sa loge, il déclara (cité in Le Maillon n°9 et 10, revue de liaison de la loge L'Amitié Victor Bohet, mai 1983, p. 9 et suivantes) :

    « Pour consolider notre ouvrage, pour que le Grand Orient ait de l'avenir, pour se prémunir des orages qui apparaissent parfois à l'horizon, il faut nécessairement qu'il soit constamment en dehors de toute influence politique ; il faut donc que les crises sociales, les commotions populaires ne puissent pas en atteindre la sommité et pour parvenir à ce but, à qui la présidence sera confiée, ne soit pas lui-même un homme politique, c'est-à-dire n'appartienne d'aucune manière à la dynastie régnante. Si le Grand Orient a accepté la protection du pouvoir, il n'a pas pour cela abdiqué cette indépendance dont nous sommes si fiers et si jaloux. »

    Puis faisant directement allusion au roi Léopold, Trumper de poursuivre :

    « D'ailleurs, ce qui doit être un apaisement pour la conscience des bons maçons (...), c'est que le Chef de l'Etat, maçon lui-même, n'entend par protection, que de concourir avec les maçons belges à la propagation des lumières et à répandre avec eux ses bienfaits. C'est aussi dans ce sens que cette protection a été entendue et acceptée par le Grand Orient. Au reste, mes frères, si, déçus dans notre attente, n'était plus qu'une domination, une dictature, les officiers du Grand Orient sauraient secouer, répudier une protection dégénérée. »

    Un compromis fut donc trouvé pour surmonter ce problème délicat. On décida de ne point confier la grande maîtrise au roi Léopold. En contrepartie, le principe de la protection royale fut confirmé. Le souverain parut s'en accommoder. De religion protestante, celui-ci avait le désir de se ménager le soutien de l'Eglise catholique romaine et de la majorité de ses sujets.

    Cependant, ce compromis ne mit pas immédiatement un terme aux discussions. A qui confier la direction du Grand Orient ? Le choix se porta d'abord sur le frère Alexandre Gendebien qui fut l'un des artisans de l'indépendance belge en étant parvenu à réconcilier les catholiques et les libéraux contre la Hollande. Mais cette solution ne fut pas retenue. Le Palais y était défavorable. Gendebien, en effet, avait soutenu la candidature du duc de Nemours au trône de Belgique. Il fallut donc trouver une autre solution. Des avances furent alors faites à Théophile Fallon, vénérable de la loge de Namur et premier président de la Cour des comptes, mais elles se heurtèrent au refus de l'intéressé. Il est fort possible que Fallon n'ait pas voulu gêner la carrière politique de son frère Isidore, vice-président de la Chambre des Représentants et membre du parti catholique.

    Finalement, le choix final se porta sur le baron Goswin de Stassart, président du Sénat et Gouverneur du Brabant. Son élection fut entérinée lors de la tenue du Grand Orient en date du 30 mars 1835. Stassart accepta sans enthousiasme la fonction. Il ne l'assuma que parce que le roi Léopold y était favorable. Il écrira plus tard (cité in Le Maillon n°9 et 10, op.cit., p. 11) :

    « Par un dévouement patriotique dont on m'a su peu gré, j'avais accepté cette position, mais sur les instances du roi Léopold, afin de mettre un terme aux relations établies avec l'orient de La Haye, dirigé par le prince Frédéric, non sans quelque danger pour la Belgique renaissante. »

    Léopold I, Belgique, GOB, Goswin de Stassart, Théodore Verhaegen,Le roi témoigna en effet sa satisfaction de voir Stassart élu. Il s'associa aux oeuvres de bienfaisance du Grand Orient de Belgique en remettant au frère Defrenne, Grand Premier Surveillant de l'Obédience, la somme de mille francs. Dans les faits cependant, Stassart confia très vite la direction du Grand Orient de Belgique à un représentant particulier : le libéral Théodore Verhaegen connu pour avoir fondé l'Université Libre de Bruxelles (cf. John Bartier, Laïcité et franc-maçonnerie, études rassemblées et publiées par Guy Cambier, Bruxelles, Éditions de l'Université Libre de Bruxelles, 1981).  Stassart fut bien inspiré de le faire car il subit très rapidement les violentes attaques de l'Eglise belge. Dès 1837, Stassart fut confronté à la circulaire des évêques de Belgique interdisant la fréquentation des loges maçonniques aux catholiques. Stassart décida de ne pas s'y soumettre compte tenu de ses responsabilités maçonniques (on comprend mieux la prudence dont fit preuve Théophile Fallon). Il perdit la présidence du Sénat et ne put réintégrer la Haute assemblée qu'avec le soutien du parti libéral en 1839. Il dut néanmoins se résoudre à quitter ses fonctions de Grand Maître en 1841 et à se faire remplacer par Eugène Defacqz, premier président de la Cour de cassation.

    En fait, on se se rend compte que la monarchie a habilement joué sur tous les tableaux pour consolider son ancrage au sein du jeune Etat belge. Elle a su se mettre ainsi dans le sillage de la franc-maçonnerie et du parti libéral quand elle y a vu son intérêt tout en se ménageant utilement le soutien de l'Eglise et du parti catholique quand cela s'est avéré nécessaire. Le Palais royal a promis sa protection à l'ensemble des forces politiques, philosophiques et religieuses du pays.

  • Riandey : le retour

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    detend.jpg

    Il semble que le frère Vadabus ait été surpris par ma note sur Charles Riandey. Il s'est ainsi fendu d'un droit de réponse plutôt gentil. Je vous invite à le lire.

    Je maintiens évidemment tout ce que j'ai écrit parce que ma note était rédigée en des termes mesurés. De toute façon, Riandey est mort il y a maintenant un peu plus de quarante ans. Il ne peut donc plus se défendre. C'est pourquoi je trouve cette mise en cause post-mortem assez dérisoire, d'autant plus qu'elle vient en appui d'un raisonnement plus large visant en réalité à faire aujourd'hui le procès des instances dirigeantes de la Grande Loge de France (je n'en discute pas le bien-fondé car je partage globalement l'analyse décapante de Vadabus).

    Mais s'en prendre à Charles Riandey mort me fait songer à ces professeurs de vertu qui, hier, reprochaient à François Mitterrand, déjà très amoindri et en fin de règne, l'épisode (archiconnu) de la francisque. Je me souviens de la colère de Pierre Péan qui se désolait de l'instrumentalisation politique faite de son livre Une jeunesse française.

    Qu'il me soit juste permis de relever que tout ce qu'on retrouve sur l'antisémitisme de Riandey est pour l'instant réduit à une seule phrase glanée sur d'autres sites avec d'ailleurs la même erreur « S. Moerschel » au lieu de « G. Moerschel ». Je me souviens pas qu'il ait été fait référence à la déclaration de Riandey dans le livre de Cornevin cité dans ma note. Cornevin mentionne pourtant des extraits de déclaration d'autres maçons interpelés. Simple oubli de sa part ou ignorance du rôle que joua Riandey dans la maçonnerie d'après guerre ?  Je ne sais pas.

    Riandey a-t-il dénoncé nommément des juifs et des francs-maçons ? Est-il établi que des hommes sont morts par sa faute ? A-t-il participé activement à des mouvements de collaboration ? A-t-il été poursuivi après la Libération ?

    Je ne suis nullement effrayé à l'idée qu'on me le démontre par l'affirmative mais je tiens néanmoins à ce qu'il lui soit fait justice de l'entièreté de son parcours sous l'Occupation. Riandey a été résistant dès 1943. Il a été arrêté en 1944. Il a donc bien fait partie des 25700 nouveaux internés à Buchenwald rien que pour l'année 43/44. Pour un soi-disant « résistant de la 25ème heure », ce n'est tout de même pas anodin. D'autres résistants sur le tard ont fait l'économie des camps.

    Si donc quelqu'un possède une copie du procès-verbal d'audition de Riandey, je serais heureux de pouvoir le consulter. Il est possible qu'on y découvre des choses gratinées. En même temps, il devait être difficile de se sentir à l'aise lorsqu'on était à portée de baffes d'un agent de la Gestapo.

    Un dernier point. Jean-Pierre Bacot m'a écrit pour m'informer d'un article sur l'histoire de la GLNF dans lequel l'antisémitisme de Riandey a été abordé. Je signale que cet article est publié dans un numéro spécial de Critica Masonica qu'il présentera en avant-première au prochain salon du livre maçonnique de Paris.

  • La querelle des Anciens et des Modernes selon Richard Berman

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    Laurence Dermott.jpgDans une de mes notes précédentes, j'ai fait référence à un article consacré à l'historien Richard (Ric) Berman publié dans le dernier numéro de Freemasonry Today (n°35), la revue officielle de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Je voudrais à présent revenir sur le fond de ses propos qui éclairent sous un jour nouveau la fameuse querelle des Anciens et des Modernes. L'auteur y a d'ailleurs consacré un livre qui, sauf erreur ou omission de ma part, n'a pas encore fait l'objet d'une traduction en français (Ric Berman, Schism, The Battle that forged Freemasonry, Sussex Academic Press, 2013-2014, passim). Je rappelle que cette querelle s'est soldée par un schisme profond au sein de la franc-maçonnerie anglaise. Ce schisme a duré soixante deux ans, de 1751 à 1813. La réconciliation entre la Grande Loge des Anciens et la Grande Loge des Modernes a donné naissance à la Grande Loge Unie d'Angleterre que nous connaissons aujourd'hui.

    Cette querelle est relativement peu connue des francs-maçons français qui la réduisent souvent à des divergences religieuses. C'est aussi mon cas. J'ai toujours eu ainsi une inclination naturelle et une sympathie spontanée à l'égard du latidudinarisme des Modernes qui m'a souvent paru comme une préfiguration de la liberté de conscience telle qu'elle a été proclamée, un siècle plus tard, par le Grand Orient de Belgique en 1871 et par le Grand Orient de France en 1877. En revanche, j'ai toujours eu du mal avec le théisme des Anciens. Je n'ai pas fondamentalement changé d'opinion et de vision des choses mais je dois quand même reconnaître que les analyses de Berman m'ont permis de comprendre ce schisme de manière beaucoup plus large en considérant cette fois les classes sociales auxquelles appartenaient les premiers francs-maçons.

    Que dit Berman ? Que la franc-maçonnerie anglaise a connu en son sein une sorte de lutte des classes sous l'effet conjugué de l'industrialisation croissante de l'Angleterre et du phénomène d'exode rural. Cette révolution industrielle et cet exode rural ont poussé vers les villes de nombreuses personnes de condition modeste. Un certain nombre d'entre elles a rejoint les loges maçonniques, notamment à Londres, pour participer à cette forme originale de sociabilité et se construire une vie nouvelle. Les aristocrates anglais ont été donc obligés de composer avec l'émergence d'une classe moyenne ou d'une petite bourgeoisie au sein des ateliers (commerçants, artisans, employés, professions libérales, etc.). La coexistence a été compliquée, voire conflictuelle.

    A l'industrialisation et à l'exode rural, Bergman ajoute un troisième phénomène : l'immigration économique. Ce fut notamment le cas des Irlandais. Bergman rappelle que la venue des Irlandais en Angleterre, notamment à Londres, a été problématique à bien des égards. Ces derniers, de religion catholique romaine, ont été souvent victimes de xénophobie et de racisme de la part de la population anglaise. Les Irlandais étaient perçus comme des sous-hommes. Ils étaient souvent caricaturés sous des traits simiesques. Richard Bergman souligne que la franc-maçonnerie anglaise, miroir de la société, ne fut hélas pas insensible à ce sentiment anti-Irlandais. D'où des tensions sociales, politiques et religieuses en son sein.

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    Le travail de Richard Berman permet de mieux comprendre le personnage de Laurence Dermott (1720-1791) que je vois désormais sous un tout autre angle. Ce jeune Irlandais, venu s'installer en Angleterre pour ses affaires en 1748, a fréquenté dans un premier temps une loge londonienne pour très vite s'en détacher et rejoindre une loge dissidente formée par des membres de la diaspora irlandaise et, peut-être, des gens de « basse extraction sociale » que les gentlemen de la capitale répugnaient à côtoyer en loge. Au lieu de faire profil bas et de vivre honteusement une « maçonnerie de déclassés », Laurence Dermott a compris que la meilleure des défenses était l'attaque. Il a eu le génie de jeter les bases d'une obédience concurrente à la Grande Loge d'Angleterre et de l'appeler « Grande Loge d'Angleterre des Anciens » (Antient Grand Lodge of England) pour mieux souligner son antériorité et donc sa supériorité sur la Grande Loge d'Angleterre de 1717 désormais qualifiée de « Moderne » par dérision. Les « Modernes » veulent-ils jouer les arbitres des élégances maçonniques ? Qu'à cela ne tienne ! Dermott s'est évertué à démontrer que ces dernier étaient en réalité en rupture avec les « anciens devoirs » (old charges) formant l'assise de la véritable franc-maçonnerie. Dermott ne leur a rien laissé passer. Il a pris soin de contester frontalement tous les leurs usages pour en substituer de nouveaux (ex : inversion des colonnes J et B, des mots de passe, des marches, etc.).

    Laurence Dermott a exposé et théorisé son combat maçonnique dans Ahiman Rezon (1751). Il est difficile de comprendre cet ouvrage en faisant abstraction du contexte social et politique. Laurence Dermott s'est engagé dans un débat violent sur la légitimité maçonnique. Autrement dit, ce que les Modernes ont exprimé sur un plan maçonnique (discrimination dans les admissions, absence de démocratie dans les loges, préjugés sociaux et politiques, etc.), les Anciens se sont empressés de le contester énergiquement, parfois même avec agressivité. Dermott est donc parvenu à renverser habilement le sentiment élitaire au profit de la dissidence. Pour le dire encore autrement, Dermott est parvenu à affirmer la légitimité maçonnique de la classe moyenne et à l'opposer frontalement aux classes sociales dominantes qui formaient alors la maçonnerie moderne (aristocratie et grande bourgeoisie anglaises). Dès 1751, grâce à Ahiman Razon, Laurence Dermott est arrivé à fédérer de nombreuses loges dissidentes sur tout le territoire anglais : une trentaine de loges en 1753 ; une quarantaine en 1754 et plus de deux cents loges dans les années 1780 ! C'est la raison pour laquelle Ahiman Rezon est un livre déroutant. Dermott y critique certes le latitudinarisme des Modernes mais il y défend aussi la démocratie au sein des loges, notamment au travers de la libre élection des officiers (sujet sensible et important qui, je le rappelle, a abouti en France à la fondation du Grand Orient en 1773). 

    Comment expliquer le succès rapide et durable des Anciens sur les Modernes ? Selon Richard Berman, ce succès doit beaucoup d'une part à l'ingéniosité de ses membres et surtout à leur capacité de se projeter dans une dimension réellement universelle. La Grande Loge des Anciens a su par exemple profiter de la dynamique de l'empire britannique. Elle a ainsi favorisé les contacts entre les frères, même les plus éloignés, par un moyen très simple : le diplôme maçonnique utilisé comme moyen de reconnaissance et donc de passeport. Cet instrument de voyage a notamment permis de tisser et maintenir des contacts, par exemple avec les frères irlandais installés en Amérique du Nord. Petit à petit, le tissus relationnel de la Grande Loge des Anciens s'est élargi à d'autres régions du monde alors que la Grande Loge des Modernes, sûre de son importance et obsédée par le maintien de ses prérogatives, s'est au contraire embourbée dans une bureaucratie interne et dans des préjugés de classe.

    Le succès de la Grande Loge des Anciens tient d'autre part au fait que cette obédience a beaucoup encouragé la solidarité économique et sociale entre ses membres. Laurence Dermott, par exemple, accordait énormément d'importance à la charité et à la capacité des loges de lever des fonds et de mutualiser leurs moyens pour venir au secours des frères dans le besoin. Il est évident que cette manière d'envisager le travail maçonnique a exercé un certain attrait sur les frères les plus fragiles ou sur ceux qui ont vu dans la franc-maçonnerie le moyen de s'élever socialement. La Grande Loge des Anciens a ainsi permis d'offrir un cadre aux aspirations d'un nombre croissant de francs-maçons. Ceci dit, il ne faudrait pas en déduire que la Grande Loge des Anciens formait « une sorte d'obédience prolétarienne » ou un club d'entraide. Ce serait évidemment caricatural. La réalité est infiniment plus subtil. Les enjeux politiques n'étaient évidemment pas absents. En effet, dès 1756, les aristocraties irlandaise et écossaise ont investi la Grande Loge des Anciens, trop heureuses sans doute de pouvoir faire contrepoids à l'aristocratie anglaise. Les nobles irlandais et écossais ont ainsi favorisé les liens fraternels officiels entre la Grande Loge des Anciens, la Grande Loge d'Irlande (1725) et la Grande Loge d'Ecosse (1736). L'isolement de la Grande Loge des Modernes est devenu devenu à peu près complet en 1773.

    949407037.jpgCe schisme a eu un impact considérable sur le devenir de la franc-maçonnerie outre-Manche. En 1813, lorsque les deux tendances se sont réconciliées, la nouvelle alliance s'est naturellement faite au profit de la majorité issue de la Grande Loge des Anciens. On retrouve en effet dans les pratiques maçonniques actuelles de la Grande Loge Unie d'Angleterre certaines axes fondamentaux des Anciens : une rigidité doctrinale qui n'exclut pas certains accommodements et une pratique développée de la charité sous forme d'aides financières et logistiques à de nombreuses œuvres de bienfaisance. Pour autant, deux cent trois ans après la grande réconciliation, la « lutte des classes » subsiste bel et bien au sein de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Pour Richard Berman, elle se perçoit notamment dans le caractère hétérogène de la franc-maçonnerie britannique. Il indique (cf. Freemasonry Today, op.cit., p. 61) :

    « There is a very broad base of members, but some lodges continue to be elitist while others are far more accessible and more middling in their membership. It's a picture of society. » (Il y a une base très large de membres, mais certaines loges continuent d'être élitistes pendant que d'autres sont plus accessibles et plus mélangées dans leur composition. C'est une image de la société).

    En ce tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative, le travail original de Richard Berman permet à la Grande Loge Unie d'Angleterre de gratter les plaies de son identité. 

    Je précise que Richard Berman est titulaire pour 2016 des conférences prestoniennes (« prestonian lecturers »). Ces conférences ont lieu, chaque année, sous l'égide de la Grande Loge Unie d'Angleterre. William Preston (1742-1818) avait prévu une disposition testamentaire en faveur de la Grande Loge Unie d'Angleterre subordonnant l'envoi en possession de son legs à l'organisation annuelle de conférences destinées à parfaire l'éducation maçonnique des frères.