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travail - Page 2

  • Sur quoi doit-on travailler en loge ?

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    logazde.jpgJe me souviens d'une tenue dans une loge du Grand Orient de France, il y a quelques années, dont l'ordre du jour était consacré à l'examen d'une question conventuelle sur un sujet d'intérêt général. Après les traditionnels et soporifiques « la question est mal posée » qui ne font avancer en rien les débats, une série de frères avait pris la parole pour affirmer péremptoirement : « Nous ne sommes pas venus en maçonnerie pour ça et puis nous sommes totalement incompétents pour en débattre. » Bref, à les entendre, l'assistance était priée d'en rester là. Les grincheux étaient parvenus à imposer leur incompétence à l’atelier, à l'ériger même en norme du travail maçonnique, au point de vider le débat de toute sa substance et de démotiver ceux qui étaient désireux d’apporter leur petite pierre à la construction de l’édifice.

    Certes, nous ne sommes pas tous spécialistes des questions posées, des sujets abordés en loge sous forme de morceaux d'architecture. C’est entendu. Mais cela signifie-t-il que nous sommes incapables de jeter un regard maçonnique sur ces sujets et d’y apporter nos points de vue, fussent-ils imparfaits et maladroits ? Non, nous en sommes capables. Pensez-vous qu'un franc-maçon de la fin de l'année 1915 était en mesure de saisir la complexité de son époque alors qu'elle constitue aujourd'hui quelques chapitres de manuels d'histoire ? Il n'était guère mieux loti que nous, même si nous avons tendance aujourd'hui à exagérer le caractère prospectif et avant-gardiste de la franc-maçonnerie sous la Troisième République. En réalité, le monde est toujours complexe pour celui qui vit et ne bénéficie pas du recul de l'Histoire. Ou alors, pour faire bonne mesure, il faut admettre la réciproque. Si des frères, dans les loges, affirment péremptoirement que la maçonnerie n’est pas faite pour traiter des sujets profanes ou qu’ils ne sont pas venus en maçonnerie pour ça (ce qui est parfaitement leur droit dès l’instant où il n’en font pas la norme du travail maçonnique), alors je pense qu’il est légitime d’affirmer, tout aussi catégoriquement, que nous sommes totalement et radicalement incompétents pour parler de symbolisme en général et de symbolisme maçonnique en particulier. En effet, nous ne sommes pas tous philosophes, anthropologues, historiens, linguistes, sémiologues, spécialistes des mythes, des symboles, de l’exégèse biblique ou de la littérature chrétienne des origines pour ne s’en tenir qu’à cette liste non exhaustive.

    Par conséquent, pourquoi les jugements que l’on entend à propos des sujets profanes ne seraient-ils pas d’application pour les sujets maçonniques ? J’ai ma réponse et me permets de vous la livrer brute de décoffrage. Si les sujets maçonniques ont souvent le vent en poupe au détriment des sujets profanes, c’est parce qu’ils n’engagent non seulement à rien mais aussi parce qu’ils permettent à notre propre subjectivité de s'exprimer sans trop de risques. Dans un sujet symbolique, on peut dire absolument tout et son contraire. Dans un sujet symbolique, il est même possible de dire n’importe quoi doctement. Les paresseux, voire les manipulateurs, les phraseurs ou les poseurs peuvent y trouver leur compte sans crainte d’avoir une surchauffe de neurones (car la compilation ou la paraphrase, ça existe y compris pour ce type de sujet). Ils apparaîtront même comme des érudits, voire comme des sages (ce qu’ils ne sont pas) auprès des plus impressionnables et des plus crédules.

    En d’autres termes, on se sent légitime dans un registre que l’on croit bien maîtriser tout simplement parce qu’on connaît certains symboles, qu'on pratique certains rites et que l’on appartient à une société initiatique, ésotérique et traditionnelle. Mais si on voulait atteindre une certaine objectivité, je dirais même une certaine dose de sérieux, alors on ne manquerait pas d’obstacles aussi périlleux à franchir que ceux que l’on invoque ordinairement pour les sujets profanes. Faites l’expérience suivante. La prochaine fois que vous préparerez un sujet symbolique pour votre loge, pensez que vous le ferez sous le regard critique et incisif d’un spécialiste qui ne manquera pas de démonter pierre par pierre ce que vous êtes en train de travailler et de rédiger à l’intention de votre loge. Vous verrez alors que les choses prendront un tour sensiblement différent et qu’à force d’avoir cette pensée, vous vous sentirez beaucoup moins libres et beaucoup moins à l’aise.

    Mais qu’on me comprenne bien : il ne s’agit pas, pour moi, de plaider pour que tous les sujets soient abordés en professionnels ou en spécialistes. Certes non ! C’est précisément le contraire ! Ce que je souhaite, c’est que nous n'ayons pas peur de laisser libre cours à notre subjectivité pour tous les sujets dits « profanes ». La réflexion maçonnique doit rester libre ! J’en ai marre, en effet, de ces discours culpabilisateurs qui établissent les frontières de la réflexion maçonnique en fonction du domaine traité et/ou de la compétence des intervenants. Si l’on doit se farcir des conneries à propos de sujets maçonniques, je suis alors demandeur d’une égalité de traitement en faveur des sujets de société. Et sous le terme de « conneries », il ne faut pas y déceler un jugement négatif. Au contraire, c’est pour moi quelque chose d’éminemment positif : ça signifie que pour tous les sujets traités, le franc-maçon a le droit inaliénable d’en disposer librement au point même d’en faire un tissus de conneries ou de lieux communs (les seules victimes étant celles qui doivent les endurer plus ou moins sagement sur les colonnes). Le rituel, comme le tablier et les gants, nous protègent contre tout débordement et toute polémique stérile.

    Une anecdote pour terminer mon propos.

    Il m’est arrivé de rencontrer au cours de mon cheminement un « symbolâtre » comme la maçonnerie sait parfois en produire. Bref, le genre de frangin à s’enivrer tellement de symboles, de rites, de cordons, de hochets et de manuels de maçonnerie que l'on pouvait facilement l’imaginer, chez lui, en train de dormir à l’ordre. Il aimait faire le paon quand il y avait des réunions ou des dîners en présence de profanes. En loge, il s'était institué arbitre des élégances en distribuant les bons points à ceux qui partageaient son avis, les mauvais à ceux qui avaient décidé de penser librement par eux-mêmes. Il poussait le comble de la suffisance intellectuelle en croyant qu'il pouvait apprendre quelque chose de ses longs monologues en atelier. En franc-maçonnerie, disait-il, il n’est pas question de parler de questions de société. Et puis d’ailleurs, ajoutait-il, le monde est tellement complexe que nous n’avons pas les compétences requises pour en discuter. Mais, sans doute pour magnifier cette mystérieuse association, dont il aimait se réclamer entre un cocktail et un petit four, il prenait quand même soin préciser que la maçonnerie avait été à l’origine de nombreuses lois sociales, du droit à l’avortement, du planning familial, etc. Et l’homme de révéler ainsi toute la duplicité de son discours : d’un côté, il affirmait que la franc-maçonnerie n’avait pas à investir le champ de la réflexion sociale et, d’un autre, il lui attribuait volontiers la paternité de nombreuses conquêtes sociales pour s'en prévaloir.

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    Pour un point de vue différent : Sur quoi doit-on travailler en loge ?