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république - Page 5

  • La République et les Généraux

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    J'ai consacré plusieurs notes à l'affaire des fiches. J'ai montré quelles avaient été les motivations du ministère Combes, soucieux de s'assurer de la loyauté de l'armée à l'égard des institutions républicaines. L'armée, empêtrée dans l'affaire Dreyfus, donnait en effet des signes inquiétants. Les commissions de classement, aux mains des officiers cléricaux et monarchistes, avaient tendance à défavoriser l'avancement des officiers aux convictions républicaines trop prononcées. L'affaire des fiches, dérisoire à bien des égards, est donc née de la volonté des pouvoirs publics de défendre activement la République menacée par les nationalistes réactionnaires.

    Les pouvoirs publics ont également connu des inquiétudes similaires lors du putsch des généraux le 21 avril 1961 à Alger. Souvenez-vous. C'était le fameux quarteron de généraux en retraite fustigé par le général De Gaulle à la télévision. 

    En 2016, les papis étoilés font à nouveau parler d'eux (ou plutôt leurs fils spirituels) depuis que le général Christian Picquemal a participé à une manifestation interdite organisée à Calais par Pegida, un mouvement d'extrême droite raciste et xénophobe. Le vieux général de 75 ans a fait depuis amende honorable. Il a déclaré ne pas être solidaire de Pegida mais simplement inquiet du déferlement migratoire qui s'est abattu sur la France. Il est donc allé à Calais à l'insu de son plein gré. C'est vraiment trop bête. Si Picquemal était venu un autre jour il aurait pu se retrouver au milieu d'une manifestation de soutien aux migrants, lesquels - c'est évident - sont dans le Nord Pas-de-Calais uniquement pour le plaisir et la météo clémente et peut-être aussi parce qu'ils ont voulu toucher du doigt le bonheur simple et naïf filmé par Dany Boon dans "Bienvenue chez les Ch'tis", ce chef d'oeuvre impérissable du septième art hexagonal. Bref, j'ai la curieuse impression que l'ancien militaire prend les citoyens pour des cons.

    Depuis son hasardeuse escapade nordiste, le général Picquemal fait des émules. D'un seul côté de l'échiquier politique bien entendu. En effet, l'extrême droite s'en donne à coeur joie sur les réseaux sociaux. Du FN à Sa Béatitude Jean Solis. Tous y vont de leur couplet de soutien au brave général. On voit même d'autres militaires diffuser des communiqués consternants comme celui, par exemple, d'un ancien officier dont le patronyme fleure bon le terroir de chez nous : le général Antoine Martinez. Vous pourrez lire sa prose au bas de cette note. Il y a donc de quoi s'inquiéter devant ce déferlement d'inepties et de haine provenant d'anciens militaires se drapant volontiers dans une "certaine idée de la France" pour reprendre à nouveau une terminologie gaullienne qui ne veut rien dire.

    J'invite également le lecteur à lire ci-dessous la prise de position du général Jean-René Bachelet qui circule dans la communauté militaire et qui a été relayée par M. Jean-Dominique Merchet, blogueur à l'Opinion (organe de presse conservateur) et spécialiste bien connu des questions militaires. Le constat de Bachelet est sévère et piquant à l'encontre du général Picquemal. Bachelet craint que l'initiative de Picquemal, qu'il qualifie de stupide et de contre-productive, ne desserve l'armée et nourrisse la méfiance à son égard. Il a raison. Son constat, lucide et mesuré, ne peut qu'inquiéter et interroger tous les républicains attachés aux droits sacrés de la personne humaine, de nationalité française ou étrangère, et aux libertés publiques dans notre beau pays de France. Il est primordial que les institutions puissent avoir pleinement confiance en l'armée (uniquement professionnelle depuis vingt ans) et en l'éthique militaire de ses chefs. Ce qui est évidemment le cas (cf. les nombreuses opérations extérieures et l'appui logistique que l'armée française apporte aux ONG humanitaires dans le monde).

    Pourtant, quand on voit ce spectacle affligeant donné par d'anciens officiers de nos armées, on doit reconnaître que les pouvoirs publics de la troisième République étaient quand même d'une indécrottable lucidité. Ceux de la cinquième feraient donc mieux, à mon avis, d'ouvrir les yeux attentivement.

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    Communiqué Général Antoine Martinez 09.02.2016.pdf

    Position du général Jean-René Bachelet.pdf

  • Terreur dans l'Hexagone

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    kepel.jpgGilles Kepel, spécialiste bien connu de l’islam et du monde arabe contemporain, vient de signer avec Antoine Jardin, spécialiste de la sociologie des quartiers populaires, un livre absolument passionnant dont je recommande vivement la lecture à tous ceux qui veulent comprendre le terrible engrenage qui a conduit près d’un millier de jeunes Français à rejoindre le champ de bataille syro-irakien et, pour certains d’entre eux, à perpétrer des attentats sanglants sur le territoire national.

    Avec minutie et une connaissance particulièrement exhaustive du sujet, les auteurs analysent les évolutions du jihadisme contemporain, notamment depuis les dix années qui séparent les émeutes de l’automne 2005 des attentats de janvier et novembre derniers. Le jihadisme actuel est profondément influencé par l’Appel à la résistance islamique mondiale publié en janvier 2005 par le syro-espagnol Abu Musab al-Suri (cf. p.52).

    « (…) Suri substitue à l’organisation pyramidale d’al-Quaida, dénuée d’implantation sociale, un djihadisme de proximité, selon un système réticulaire pénétrant par la base, et non plus le sommet, les sociétés ennemies à abattre (…) Il prône à sa place une guerre civile en Europe, appuyée sur des éléments de la jeunesse musulmane immigrée mal intégrée et révoltée, une fois qu’ils auront été convenablement endoctrinés et formés militairement sur un champ de bataille à proximité. Ce jihadisme de rhizome, consistant à passer sous les radars de l’ennemi et à retourner contre lui ses propres enfants adoptifs ou naturels, est construit en opposition avec le modèle centraliste, presque léniniste, mis en œuvre par Ben Laden. Suri résume son programme d’une formule qui fera florès dans la jihadosphère : Nizam la tanzim (un système, non une organisation. »

    Kepel et Jardin montrent également à quel point l’univers carcéral a favorisé la radicalisation de certains jeunes délinquants (Khaled Khelkal, Mohammed Mehra, Omar Omsen, Mehdi Nemmouche, Amédy Coulibaly, Chérif Kouachi, etc.). Ils soulignent aussi le rôle subtil et déterminant de certains doctrinaires salafistes (Djamel Beghal, Farid Benyettou, Olivier Corel, Imad Djebali, etc.)

    C’est la raison pour laquelle les auteurs estiment que la place de l’islam dans notre société se pose avec acuité. Pour Kepel et Jardin, il est grand temps que cette question fasse enfin l’objet d’un débat public sérieux, loin de la manipulation politique ou de l’outrance médiatique. Cette question centrale de société s’impose désormais au cœur d’une réflexion existentielle sur le présent et le devenir de la nation. Il ne s’agit pas pour les auteurs d’essentialiser a priori l’islam ou un groupe social par ses mœurs ou sa façon de vivre, mais de faire tout simplement une place légitime à l’islam dans la République comme n’importe quelle autre religion. Ni plus ni moins.

    Kepel et de Jardin mettent en évidence le lien existant entre le repli religieux et la marginalisation sociale, économique et politique touchant une large part de la jeunesse française, issue aussi bien de l’immigration post-coloniale que de milieux de « Français de souche ». Les auteurs donnent de très nombreux exemples. Je pense notamment à ce parcours croisé saisissant de Mehdi Nemmouche et de Nicolas Bons alias Abu Abdel Rahman. Les auteurs écrivent (p. 175 et 176) :

    « Les profils de Mehdi Nemmouche et de Nicolas / Abu Abdel Rahman Bons illustrent le spectre social et ethnique des activistes que Daesh parvient à attirer dans ses filets. A l’un des extrêmes, le fils de harkis et ould alh’ram de Roubaix, fracassé par le destin dès sa venue au monde, délinquant multirécidiviste, réislamisé en prison puis formaté en Syrie pour mettre son « vice » au service du djihad avant d’être mis en examen pour avoir massacré des juifs à l’imitation de Mehra, se fait arrêter par les douanes marseillaises à cause de son amateurisme, à bord de « l’autocar du shit ». A l’autre, un jeune Français « de souche », élevé par une mère divorcée dans un cocon de petite classe moyenne provinciale, au sein d’un lotissement pavillonnaire où les opportunités d’enrichissement culturel et de socialisation ont été remplacés par la solitude des adolescents devant leurs écrans, tablettes et smartphones. »

    Je pense aussi à l’exemple paradigmatique de la ville de Lunel (Hérault) qui a connu une vingtaine de départs de jeunes pour la Syrie. Six d’entre eux ont d’ailleurs trouvé la mort loin de chez eux. Les auteurs analysent longuement le tissus urbain, social, économique et religieux de la petite cité héraultaise qui abrita longtemps une importante communauté juive (pour la petite histoire la loge locale du Grand Orient a pour titre distinctif « Etoile et Croissant », preuve du « métissage religieux » de cette petite cité bâtie sur les bords de l'imprévisible Vidourle). Kepel et Jardin soulignent que les intégristes ont su habilement s’installer dans cette ville durement frappée par la crise en profitant de la désespérance d’une jeunesse sans avenir. Ils montrent que la rhétorique islamiste est d’une redoutable efficacité, notamment lorsqu’elle instrumentalise le concept « d’islamophobie » (cf. p. 193).

    « En ce sens, l’usage politique de l’islamophobie par les islamistes fonctionne exactement à la manière de l’antisémitisme par les sionistes, tel du moins qu’il est dénoncé par ses détracteurs : il interdirait toute critique des juifs du fait de la Shoah et justifierait les bombardements de Gaza par l’armée de Benyamin Netanyahou durant l’été 2014 et le massacre des femmes et des enfants palestiniens. »

    Gilles Kepel, Antoine Jardin, Fanatisme, Islam, laïcité, République, Terrorisme, Lunel, La République doit donc aller au-delà des incantations laïques sur le citoyen abstrait pour regarder la réalité en face. Qu’on le veuille ou pas, ces extrémistes ne surgissent pas soudainement du néant. Ils ont des histoires, des parcours de vie, qu’il est absolument primordial d’analyser en profondeur sous peine de ne rien comprendre aux problèmes auxquels la France est confrontée. Pour ce faire, il ne faut pas du tout se laisser impressionner par ceux qui, en France, réfutent bruyamment toute volonté de compréhension comme s’il s’agissait d’excuser le terrorisme, les attentats, et de façon plus générale, l’obscurantisme religieux. Ces faux lucides sont de grands naïfs. Ils sont aussi dangereux politiquement que les intégristes car ils réduisent tout à l’émotionnel ou au pathos du moment, quand ce n’est pas aux discours va-t-en-guerre et xénophobes à courte vue. Kepel et Jardin soulignent à cet égard le rôle nocif des extrémistes de droite dont les succès électoraux, via le FN, contribuent à renforcer la polarisation de la société et à instiller, au cœur même de la population, le sentiment catastrophiste d’un déclin français et d’une invasion islamique.

    Il ne faut donc ni ethniciser ni sacraliser les problèmes. Il faut au contraire les politiser dans le bon sens du terme et les envisager aussi sous un angle social. La position de Kepel et de Jardin n’a fondamentalement rien d’extraordinaire car ce constat est aussi vieux que la République. Ça me fait en tout cas songer à cet avertissement de Jean Jaurès au lendemain des élections municipales de 1904 (cf. Jaurès, L’Humanité, 9 mai 1904) que les pourfendeurs de la soi-disant « culture de l’excuse » feraient mieux de méditer :

    « Qu’il [le gouvernement] ne faiblisse pas., qu’il comprenne tout le sens à la fois laïque et social du grand combat qui vient d’être livré et que, sans négliger l’achèvement nécessaire de l’œuvre de laïcité, il engage résolument la majorité républicaine dans la voie des réformes sociales. »

    La laïcité est donc indissociable de la justice sociale. Sans justice sociale, la laïcité s'expose inévitablement à des remises en cause. Il faut donc que notre pays sache regarder, lucidement et sans faiblesse, ce qui se passe en son sein. Kepel et Jardin notent (p. 316) :

    « Nous nous accorderons avec lui [Pierre Manent], par-delà la monstruosité des crimes commis contre la France par certains de ceux qui, en dépit qu’ils en aient, font partie de ses enfants, fussent-ils dévoyés, que la terreur dans l’Hexagone est aussi le symptôme d’un malaise dans notre civilisation »

    Mais, Gilles Kepel et Antoine Jardin refusent toute logique communautariste. Selon eux, l’Etat est et doit demeurer laïque. Les religions ne doivent pas être les relais primordiaux de l’action publique. Ce faisant, l’Etat doit reconnaître la place légitime des convictions religieuses ou philosophiques dans l’espace public. Les auteurs concluent :

    « Dans pareil contexte, l’église, la mosquée, la synagogue, le temple, protestant ou maçonnique, ces lieux de foi ou d’obédience dont la laïcité reconnait la place légitime au sein de la société des hommes, ne sauraient s’ériger en relais primordiaux d’intervention de l’Etat. Si une institution, au terme de ce ce cheminement, nous semble devoir être refondée et reconstruite pour traiter sur le long terme cet immense défi, c'est l'instruction publique, depuis la crèche jusqu'à l'université, tombée aujourd'hui dans l'indigence du fait d'une impéritie coupable de la classe politique tout entière. »

    Un livre à lire d’urgence.

    Gilles Kepel avec Antoine Jardin, Terreur dans l'Hexagone. Genèse du djihad français, Gallimard, Paris, décembre 2015. Prix public : 21 €.

  • La trahison de Léon Bourgeois

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    Paul Anxionnaz, ancien Grand Maître du Grand Orient de France, déclarait en 1967 au sujet de Léon Bourgeois (1851-1925) : « Si nous, francs-maçons du Grand Orient de France, vouons un culte particulier à sa mémoire, c’est parce qu’il n’est sans doute pas d’homme d’action, d’écrivain, de penseur dont l’œuvre tout entière ait été à un plus haut degré imprégnée de pensée et de fraternité maçonniques. » Loin de moi l'idée de contester les propos tenus par Anxionnaz il y a bientôt cinquante ans. Mais force est de constater que le culte particulier qu'il évoquait hier a bien du plomb dans l'aile aujourd'hui. Combien de francs-maçons du Grand Orient connaissent réellement la vie et l'oeuvre de Bourgeois ? Dans cette note, je ne vais pas revenir sur sa biographie. Je vais plutôt m'attacher à montrer que ce grand homme a eu aussi sa part d'ombre et qu'il était avant tout un homme politique et un habile manoeuvrier. Nous sommes en juin 1914. La guerre menace. Lors des législatives de mai 1914, la France a largement voté pour la gauche républicaine. Elle se retrouve pourtant dirigée par un éphémère gouvernement de centre droit (vous voyez, le phénomène n'est pas nouveau).

    f1.highresQuoi ? Trahison. Avons-nous bien entendu ? M. Léon Bourgeois, accusé de trahison ? C'est incroyable !  Et pourtant, c'est bien ce mot infamant qui fuse des bancs radicaux de la Chambre des députés chaque fois que M. Léon Bourgeois, tout nouveau ministre des affaires étrangères, prend la parole pour justifier sa participation au gouvernement d'Alexandre Ribot.

    M. Léon Bourgeois, le pape du solidarisme, l'icône vivante du radicalisme et du camp républicain, a donc décidé de rejoindre M. Alexandre Ribot, le modéré, l'extrémiste du centre, l'adversaire déclaré des idées défendues par la gauche. Comment est-ce possible ? Comment Léon Bourgeois, qui a par exemple défendu la séparation de l'Eglise et de l'Etat et l'impôt sur le revenu, a-t-il pu accepter de participer à un gouvernement présidé par un homme qui n'a jamais voulu ni de l'une ni de l'autre  ?

    Il y a là quelque chose de surprenant que n'éclaire pas totalement l'amitié que Bourgeois porte à Ribot, bien qu'il fût, d'une part, son ministre de la justice à deux reprises (en 1892 et 1893) et qu'il lui succédât, d'autre part, à la présidence du Conseil en 1895. Mais au fond, à bien y réfléchir, est-ce aussi surprenant que ça ? Pas vraiment. Pour s'en convaincre, il faut aller au-delà des apparences et, surtout, ne pas accorder une importance démesurée aux étiquettes politiques. En effet, si M. Léon Bourgeois, au sommet de sa gloire, a choisi de participer au gouvernement de M. Alexandre Ribot, c'est bien qu'il en partage l'orientation générale qui consiste à gouverner la France au centre. Bourgeois et Ribot sont sénateurs. Ils ont voté en faveur de la loi des trois ans. Ils vivent aussi dans la hantise des troubles révolutionnaires et dans le souvenir des violentes grèves de Carmaux (Tarn) soutenues par les socialistes et les milieux anarchistes. Tous deux au pouvoir ont été confrontés directement à ce douloureux épisode de l'histoire ouvrière française. Bourgeois et Ribot ont probablement bien mesuré l'impact politique que pouvait avoir la colère des prolétaires sur l'ordre social. Et c'est sans doute avec beaucoup d'inquiétude que l'un et l'autre ont vu que cette colère avait fini par trouver son expression politique dans une structure partisane unifiée : la section française de l'internationale ouvrière (SFIO).

    Bourgeois a-t-il donc trahi comme le prétendent quelques députés radicaux turbulents ? Du point de vue des faits, il est normal que ces députés aient pu le penser et le lui reprocher. Léon Bourgeois n'a-t-il pas opposé une fin de non recevoir à René Vivani au cours d'une brève entrevue, alors que leur appartenance commune au Grand Orient de France aurait pu éventuellement les rapprocher ? Pourquoi donc Bourgeois a-t-il plutôt accepté de se commettre avec le catholique Ribot ? Il y a sans doute à la base du choix de Léon Bourgeois une évolution politique qui, comme cela a été dit, a abouti à certaines convergences de vue avec les modérés et à une peur commune des socialistes. Mais il n'y a pas que les convergences politiques et la peur des rouges. M. Léon Bourgeois a également une analyse complètement dépassée du fonctionnement des institutions de la troisième République en général et de la vie parlementaire en particulier. Et c'est au nom de cette analyse dépassée qu'il a commis cette étonnante maladresse de rejoindre un gouvernement dont le programme est en complet décalage avec le résultat des dernières législatives. Il l'a d'ailleurs exposée en ces termes devant des députés radicaux médusés :

    "Un gouvernement se présente avec un programme. Il le formule et dans sa majorité viennent s'inscrire ceux qui pensent comme lui. Vous savez très bien que ce n'est pas une ambition quelconque qui m'a amené au gouvernement. J'ai assez souvent refusé les honneurs et le pouvoir pour n'être pas suspect, à mon âge et dans mon état de santé, de les solliciter."

    La raisonnement de Léon Bourgeois, on le voit, est d'une simplicité confondante : un gouvernement se présente devant la représentation nationale avec une feuille de route. Ensuite, une majorité doit naturellement se constituer derrière lui. En somme, qui l'aime le suive... Or, précisément, les députés ne se pressent guère pour soutenir ce gouvernement bizarre qui apparait, dans un contexte de crise politique aiguë, comme le résultat évident de manoeuvres de couloirs. Celui-ci ne dispose même d'aucune majorité sauf à considérer les parlementaires comme des individus libres de toute attache partisane et susceptibles, dans un tel cadre, de faire des choix totalement indépendants des stratégies des différents groupes politiques. C'était chose possible du temps où le parti républicain était uni. Cependant, la vie parlementaire a énormément évolué depuis 1901 et l'apparition des premiers partis politiques dans l'hémicycle. La majorité républicaine s'est très rapidement divisée en plusieurs factions politiques. Elle est alors devenue de moins en moins souple et de plus en plus ingérable. La montée en puissance des socialistes, comme cela a été observé, n'est pas non plus étrangère à cette évolution des règles du jeu. Enfin, il convient de remarquer que M. Léon Bourgeois - qui a toujours eu une haute opinion de lui-même - a peut-être pu penser que la seule présence de son nom au gouvernement suffirait à constituer une majorité. Force est de constater qu'il s'est lourdement trompé.

    Oui, Bourgeois s'est lourdement trompé en ne mettant pas en application pour lui-même ce qu'il affirmait avec force en 1898 : on ne peut pas gouverner contre la majorité. Louis Puech, député radical socialiste de la Seine, ne dit pas autre chose  lorsqu'il expose ainsi la situation politique après les législatives de 1914 :

    "Les socialistes étaient 70 ; ils sont 102. Les radicaux étaient 140 ; ils sont 180. Il y a les socialistes indépendants. Bref, nous sommes un bloc de 304 républicains contre lesquels on ne peut gouverner. En présence d'une situation comme celle que j'indique, qu'est-ce qu'on nous a donné ? Un groupe d'hommes (...) qui a eu le tort irrémédiable, à l'heure où je parle, de n'avoir pas pu ou pas voulu se procurer le concours et l'appui des groupes de gauche qui sont la majorité de la majorité républicaine ! (...) Si nous prenons le Cabinet qui est sur ces bancs et que nous le comparons à la situation du pays et de la Chambre, c'est un véritable paradoxe et un paradoxe vivant."

    En ce mois de juin 1914, M. Léon Bourgeois participe pleinement de ce paradoxe dont il a toutes les difficultés à expliquer le sens. A peine constitué, le gouvernement Ribot, quatrième du nom, est condamné. Bourgeois avec.

  • L'affaire des fiches (4) : les effets du scandale

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    monseigneur carlo montagnini,monseigneur armand-joseph fava,jean-baptiste bidegain,godf,antimaçonnisme,franc-maçonnerie,république,général louis andré,henry-joseph tourmentin,abbé ernest jouin,abbé gabriel de bessonies,paul déroulède,jules guérin,roger mennevée,jean guyot de villeneuve,gabriel syveton,henri mollin, affaire des fichesL'affaire des fiches n'eut pas les effets politiques escomptés. Le bouillonnant Gabriel Syveton se suicida par asphyxie le 8 décembre 1904, la veille de sa comparution devant la Cour d'assises de la Seine pour la voie de fait commise avec préméditation sur la personne du général André (cf. Gabriel Terrail dit Mermeix, La mort de Syveton, Fayard, Paris, 1925, passim).

    On a beaucoup brodé sur les circonstances précises de ce décès aussi brutal que prématuré. Bien évidemment les paranoïaques du combat antimaçonnique n'ont pas manqué d'y voir un assassinat commandité par le Grand Orient. La réalité semble plus triviale. En effet, le député nationaliste Syveton était soupçonné d'avoir détourné de l'argent de la Ligue de la Patrie Française qu'il présidait. Il était également impliqué dans une affaire de moeurs avec Marguerite, sa belle-fille, et Anna, sa bonne. Il craignait que le procès d'assises ne révèle au grand jour ses turpitudes et ne le discrédite complètement.

    L'affaire des fiches n'empêcha pas non plus les parlementaires de discuter et de voter la loi de séparation de l'église et de l'Etat le 9 décembre 1905. Elle n'a pas davantage empêché la gauche de largement emporter les élections de mai 1906.

    Quant au député Guyot de Villeneuve, celui ne retira aucun avantage politique de l'affaire puisqu'il perdit son siège de député ! Il mourut en 1909 des suites d'un accident de voiture.

    L'affaire des fiches n'eut aucune incidence sur la réhabilitation du capitaine Alfred Dreyfus obtenue auprès de la Cour de cassation en juillet 1906. Les antisémites, les antimaçons et les obsessionnels du complot furent contraints de revoir leurs plans en se rabattant sur leurs librairies, leurs maisons d'édition et leurs ouvrages délirants.

    Quant au traitre Bidegain - l'homme qui rendit le scandale possible - il connut une destin tragique. Le malheureux fut rapidement livré à lui-même, détesté par les républicains et les francs-maçons et méprisé par la droite et le clergé. On le crut mort au Caire en décembre 1904. En réalité, l'homme survécut à l'affaire grâce à ses maigres talents de plume. Après la première guerre mondiale, il tenta de percer à nouveau dans le journalisme mais il trouva porte close. Il décida donc de se faire oublier et ouvrit, sous le nom de sa première femme, une affaire de papeterie à Neuilly-sur-Seine, boulevard Bineau. Après de vains appels au secours, plongé dans une misère extrême, il se suicida au cyanure avec Philomène Arnaud, sa seconde épouse. On retrouva leurs cadavres le 8 décembre 1926.

    Personnellement, je ne crois pas du tout à la thèse de Mennevée qui fit de Bidegain une sorte d'espion dormant, entré en maçonnerie dans les années 1890 dans le seul et unique objectif de lui nuire et de reverser la République. Je crois que la vérité doit être recherchée dans la médiocrité et l'insignifiance d'un homme dépourvu de convictions et qui a tout simplement voulu se venger parce qu'il n'avait pas obtenu la place espérée.

    Cependant si l'affaire des fiches n'a pas eu d'effets politiques immédiats, elle a néanmoins durablement marqué les esprits au point d'avoir été à la maçonnerie française ce que l'affaire de la loge P2 a été à la maçonnerie italienne. Elle a sans doute conforté à la fois le ressentiment des adversaires de la République et leur volonté d'en découdre. Elle explique aussi pour beaucoup la haine que Philippe Pétain vouait à la franc-maçonnerie qu'il rendait responsable d'entraves à sa carrière militaire.

    Enfin, maçonniquement parlant, l'affaire des fiches a été le point culminant de l'engagement du Grand Orient dans la vie politique du pays. Le scandale retentissant qu'elle provoqua incita le Conseil de l'Ordre à davantage se recentrer sur les préoccupations initiatiques et symboliques spécifiques à la démarche maçonnique.

  • L'affaire des fiches (3) : les dessous du scandale

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    monseigneur carlo montagnini,monseigneur armand-joseph fava,jean-baptiste bidegain,godf,antimaçonnisme,franc-maçonnerie,république,général louis andré,henry-joseph tourmentin,abbé ernest jouin,abbé gabriel de bessonies,paul déroulède,jules guérin,roger mennevée,jean guyot de villeneuve,gabriel syveton,henri mollin, affaire des fiches

    C'est lors de la séance du 28 octobre 1904 que l'affaire des fiches éclata à la Chambre des députés à l'initiative du député nationaliste et catholique Jean Guyot de Villeneuve. Cette séance fut d'une extraordinaire violence. A la fin des débats, le général André, ministre de la guerre, fut apostrophé et giflé par le député nationaliste Gabriel Syveton !

    Pourtant, il semble que les réactionnaires n'avaient pas prévu de faire éclater le scandale à ce moment là et qu'ils auraient préféré divulguer l'affaire des fiches lors des législatives de 1906 en vue de modifier profondément la majorité parlementaire, puis de renverser la troisième République.

    Jean-Baptiste Bidegain est revenu sur l'affaire dont il a été à l'origine dans un article consacré à l'un des intermédiaires, l'abbé Gabriel de Bessonies décédé en 1913 (cf. Revue Internationale des Sociétés Secrètes, 5 décembre 1913, pp. 4631 et suivantes) :

    « [Les documents transmis] devaient servir exclusivement pour les élections générales [de 1906], afin de mettre en accusation devant le suffrage universel le régime maçonnique tout entier, et non contre tel ou tel ministère. La divulgation du dossier ne devait avoir lieu que peu de temps avant la séparation des Chambres qui précéderait les élections, afin de ne point laisser au gouvernement le loisir de remédier aux conséquences de ces révélations. »

    Et de poursuivre :

    « Travailler en 1904 à la chute du ministère Combes, était une besogne vaine. Le bloc se reforma sous un autre chef et le départ d'André fut, en somme, un incident sans grande importance. Dans une république où la maçonnerie est maîtresse de la majorité parlementaire, les ministres peuvent se succéder sans que cela ait une influence quelconque sur la marche des affaires, leur oeuvre n'est pas le résultat de leur volonté personnelle, mais leur est imposée par la secte dont ils sont les serviteurs, parfois les esclaves. La seule oeuvre utile à entreprendre était la modification de la majorité de la Chambre, et, par conséquent, une campagne électorale exclusivement anti-maçonnique,dirigée contre l'oeuvre tout entière de la IIIe République. Le succès, et même un demi-succès, aurait permis de tenter ensuite, avec le concours de l'armée, certaines opérations de salubrité publique. »

    Le coup de force contre les institutions républicaines était donc clairement envisagé après les législatives de 1906. C'est en tout l'affirmation de Bidegain qui, sans doute, voulait se donner un rôle plus important que celui qu'il avait eu en réalité.

    Quelles furent les circonstances imprévues qui justifièrent le bouleversement de calendrier ? Bidegain n'en dit mot. On en est réduit à formuler des hypothèses. La plus plausible repose sur des divergences de stratégie. Les éléments du scandale circulaient parmi les parlementaires de droite. Guyot de Villeneuve, qui les avaient eus entre les mains car il avait été aussi un bailleur de fonds de Bidegain,  était pressé de renverser le ministère Combes. L'homme était d'un caractère impulsif comme beaucoup d'extrémistes. Il avait aussi un compte personnel à régler. En effet, il avait démissionné de l'armée en décembre 1901, emporté par les soubresauts de l'affaire Dreyfus et la disgrâce de ses supérieurs hiérarchiques. Ce parcours personnel a probablement pesé dans la décision de Guyot de Villeneuve d'attaquer le gouvernement sans attendre les élections législatives de 1906. Une chose est sûre en tout cas, c'est la volonté assumée de renverser la République. Alors certes, il n'y eut pas le renversement escompté du régime mais le ministère Combes n'y résista pas.

    L'affaire fit donc scandale. Et c'est toujours ainsi qu'elle est perçue cent onze ans après. Pourtant, l'ampleur de ce scandale doit aussi beaucoup au manque d'énergie du Grand Orient et du ministre de la Guerre à se défendre face aux attaques de la droite parlementaire. Roger Mennevée notait à juste raison (cf. Les Documents politiques, diplomatiques et financiers, juin 1927, p. 224) :

    « Au lieu de nier les faits ou de les excuser tant bien que mal, il fallait en revendiquer fièrement la plus entière responsabilité, devant la nécessité de donner à l'armée française un corps d'officiers républicains, au lieu de la camarilla réactionnaire prête au coup d'Etat qu'elle comportait alors. »

    - A suivre. L'affaire des fiches (4) : les effets du scandale -

  • Donner du temps au temps

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    3696247722.jpgLe F∴ Charles Cousin, dont j'ai parlé dans ma note précédente, avait adressé, le 21 septembre 1885, une lettre à toutes les LL∴ du G∴O∴D∴F dans laquelle il annonçait sa démission de la présidence du Conseil de l'Ordre.

    Je ne résiste pas au plaisir de vous en reproduire la conclusion car elle contient une leçon que nous, francs-maçons, devrions tous méditer 130 ans plus tard :

    « Un dernier mot, mes amis, et j'ai fini. Certains candidats, - et je sais que des Maçons se sont laissé prendre à leurs promesses -, certains candidats vous demandent de les nommer pour faire décider et réaliser sans délai la séparation des Églises et de l'Etat : ces hommes qui prétendent refaire en vingt-quatre heures la vieille France, sans tenir compte des droits et des sentiments intimes de sa plus belle moitié, ces hommes se trompent, ou vous trompent. Pour accomplir, sans des déchirements dangereux pour la République, cette réforme indispensable et dont le principe est admis par tous les esprits vraiment libéraux, il faut encore quelques années de préparation et c'est précisément, mes Frères, à cette préparation que la Maçonnerie est en situation et a pour devoir de donner le concours le plus persévérant et le plus énergique.

    Avant tout, réformons et développons l'instruction et l'éducation des femmes, « tout le reste nous viendra par surcroît ».

    C'est le mot de la fin, mes Frères. Si cette homélie, la dernière de votre vieil ami, ne vous a pas trop ennuyés, et si vous l'avez lue jusqu'au bout, recevez ici l'accolade cordiale et fraternelle du Frère Charles Cousin ».

    Attention ! Une lecture trop rapide pourrait induire en erreur. Le F∴ Charles Cousin n’était pas défavorable à la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il ne prétendait pas qu’elle était impossible à réaliser. Il pensait simplement que les esprits, en 1885, n'étaient pas encore mûrs. En effet, à cette époque, les lois constitutionnelles de la troisième République avaient à peine dix ans d’existence. Le nouveau régime parlementaire républicain était fragile. Les forces réactionnaires (l’église catholique romaine, les monarchistes et les bonapartistes) étaient puissantes et ne rêvaient que de revenir au pouvoir pour restaurer l’ordre ancien. Cousin redoutait donc qu’une mise en œuvre précipitée de la séparation de l’église et de l’Etat n’entraînât le désordre et la contestation de la jeune République. Pourtant, en écrivant cette lettre d’adieu, Charles Cousin savait pertinemment que le G∴O∴D∴F∴ était en pointe du combat laïque, notamment à l’école publique qui était devenue gratuite et obligatoire en 1881 grâce au F∴ Jules Ferry. Il pensait, comme beaucoup d'hommes de son siècle, que l'éducation des femmes permettait d'amoindrir l'emprise des curés sur les foyers. Il voulait donc simplement que l'on donne du temps au temps et que le travail maçonnique ne soit pas perturbé par les jeux politiques, certes essentiels mais souvent à courte vue. On ne refait pas la vieille France en vingt-quatre heures, écrivait-il. Cousin est décédé en 1894. Il n'a pas vu l'accomplissement de la séparation le 9 décembre 1905, mais il était convaincu qu'elle surviendrait inévitablement un jour car elle s'inscrivait dans un dynamisme historique. Il a donc fallu attendre vingt ans, c'est-à-dire finalement l'avènement d'une nouvelle génération, pour que la séparation devienne une réalité juridique. Le F∴ Cousin a ainsi rappelé, avec lucidité, les vertus de la patience, de la rigueur et de l'observation du corps social, loin des postures politiciennes. Le travail maçonnique s'effectue sur le long terme au sein des loges, pas sur le forum où les mandataires publics font surenchère de promesses. Fais ce que dois, advienne que pourra.

     

  • Sous la porte cochère du Grand Orient

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    4269534018.jpgLa scène suivante s'est passée à Paris, sous la porte cochère de l'Hôtel du Grand Orient de France, au numéro 16 de la rue Cadet. Probablement dans le courant de l'année 1885. Elle est racontée par le F∴ Charles Cousin (Charles Cousin, Racontars illustrés d'un vieux collectionneur, par l'auteur du "Voyage dans un grenier", éd. Librairie de l'art, Paris, 1887, pp. 38 et suivantes). Elle s'intitule "Francs-Maçons et Voyoucrates".

    "Six heures du matin. Le Frère GRIMLER, alsacien, Gardien de l'Hôtel, fume sa vieille pipe sur le pas de la porte, en petite tenue du matin. A deux pas de lui, sur le trottoir, GUGUSSE, la casquette à trois ponts sur l'oreille, le contemple d'un air engageant.

    GRIMLER, rébarbatif : As-tu bientôt fini de me reluquer, feignant ? Allons, passe ton chemin !

    GUGUSSE. C'est-y vous qu'êtes le portier de c'te boîte ?

    GRIMLER. Il n'y a pas de portier ici, crapule ! Je suis le Frère gardien du Grand-Orient, et je vais t'apprendre la politesse.

    GUGUSSE, respectueux et insinuant (il a remarqué la carrure imposante du Frère gardien) : Et pourquoi donc que vous me taperiez dessus ? J'ai une commission que papa m'a donnée pour
    votre boutique, et je viens aux renseignements.

    GRIMLER. Qu'est-ce qu'il fait, ton papa ?

    GUGUSSE. Nous travaillons ensemble. Le jour, on ramasse les bouts de cigare et on ouvre la portière aux aristos ; le soir on fait la recette à la porte des réunions publiques, et on travaille du battoir, quand c'est un bon bougre qui tient le crachoir.

    GRIMLER. C'est du propre !

    GUGUSSE, furieux. De quoi! espèce de larbin! as-tu fini de me mécaniser ? Dis-moi plutôt ousque je pourrai parler à ton grand Chef : c'est pour lui que papa m'a insinué une commission.

    GRIMLER. Notre grand Chef ! Connais pas.

    GUGUSSE. Ton président, que je veux dire. C'est-y pas comme ça que vous l'appelez ?

    GRIMLER. Nous n'en avons plus , pour le quart d'heure.

    GUGUSSE. Eh ben ! l'ancien alors, s'y n'a pas cassé sa pipe. Un vieux, qu'on m'a dit, avec une grosse tête blanche, et tondu à la malcontent. C'est-y ça?

    gugugsse.jpgGRIMLER. Le Frère Cousin ! Il n'est pas venu ici depuis cinq mois. Va le trouver chez lui, si tu veux.

    GUGUSSE. C'est-y vrai, dites, qu'y s'est vendu au Gouvernement, pour embêter les anarchisses ? Y paraît qu'y tartine contre nous , ce bougre-là , dans les gazettes , et qu'y s'a permis de blaguer les réunions publiques. Tu peux y dire que p'pa et moi, nous lui ferons la conduite, la première fois qu'y viendra à Belleville.

    GRIMLER, se contenant. Va toujours! j' t'écoute.

    GUGUSSE. y paraît qu'y blague aussi, dans sa circulaire, ces rossards de radicaux; c'est moi qui m'en bats l'œil! Des sales bourgeois comme eusses et comme ton Cousin, y n'en faut pus, mon vieux, c'est moi qui te le dis! Des jouisseurs, des richards, des exploiteurs du pauvre peup', des gavés, des aristos! Tout ça , et leur Rochefort, et leur Clemenceau, et ce gueux de Tolain surtout le renégat ! tout ça, ain soir en étouffant son perroquet, tout ça c'est de la marchandise pour Bondy ; au dépotoir tas de pourris, au dépotoir ! en attendant la justice du peup, qui te les collera au mur, et pus tôt que pus tard, mon vieux Pipelet!

    GRIMLER. Alors , vous êtes bien décidés, ton papa et toi, à casser les reins au Frère Cousin ?

    GUGUSSE. Fallait pas qu'y y aille! Pourquoi que ce mauvais bou défend à ses frères de voter pour papa et pour les amis ? Faut avoir des rentes maintenant, qu'y dit, pour être député , ou bien prouver qu'on gagne sa pauvre vie en travaillant, comme qui dirait, tous les jours. Malheur en v'là un ami du peup'. On t'en flanquera, mon bonhomme, des ouvriers modèles , qui font seulement pas le lundi avec les camarades!. Malheur! que je te dis, Pipelet. Tu peux l'y aller dire à ton Cousin , son affaire est dans le sac à Bibi ! Dis-moi seulement ousqu'on le rencontre.

    GRIMLER. Tiens! justement, le voici qui vient, derrière toi, sur le trottoir.

    (Gugusse a l'imprudence de se retourner et de faire le jeu de son interlocuteur. Un coup de botte formidable l'enlève à deux pieds du trottoir.)

    Pardon! lui dit GRIMLER, ce n'est pas le Frère Cousin. Je m'étais trompé. Si vous voulez l'attendre dans ma loge, nous continuerons notre petite conversation.

    GUGUSSE, écumant : Merci ! je te revaudrai ça, espèce d'hercule ! Toi et tes francs-maçons, je vous...

    Fin du Dialogue.

    MORALITÉ.

    Un pur trouve toujours un plus pur qui l'emm... argue !"

    _______________

    Un jeune anarchiste, surnommé Gugusse (le clown), vient au Grand Orient de bon matin pour exprimer son mécontentement à Charles Cousin à l'époque président du Conseil de l'Ordre. Il lui reproche son hostilité au mouvement anarchiste. Le dialogue ne permet pas de déterminer ce que le titi des rues parisiennes reproche exactement au "chef" du Grand Orient. On imagine que Charles Cousin avait publiquement soutenu le gouvernement (celui de Ferry ou de Brisson) dans ses critiques du mouvement anarchiste, très actif à l'époque. Les anarchistes prônaient la propagande par le fait, c'est-à-dire une stratégie politique alliant le discours politique au terrorisme, au sabotage, à la reprise individuelle, etc. Nous sommes probablement à quelques semaines des élections législatives d'octobre 1885.

    A six heures du matin, Cousin n'est pas là. Le jeune révolutionnaire tombe donc sur Grimler, le concierge de l'hôtel de la rue Cadet (le F∴ Servant comme disent les francs-maçons). Un colosse bien bâti qui prie le jeune garçon de passer son chemin. S'ensuit le dialogue ci-dessus, manifestement imaginé par Cousin qui n'a pas assisté à la scène et qui s'est sans doute fié au rapport de Grimler. Le ton monte rapidement. Le gringalet est nerveux. Il menace. Il invective. Grimler use alors d'un subterfuge pour détourner l'attention de Gugusse, lui flanquer un grand coup de pied au cul et précipiter la fin d'une conversation sans issue.

    Cousin en tire la leçon suivante : "Un pur trouve toujours un plus pur qui l'em... argue !" La tournure a vieilli et l'on sent que Cousin avait fait ses humanités latines. Nous dirions aujourd'hui plutôt: "Un dur finit toujours par trouver un plus dur que lui qui l'emmerde et conclut" (ici arguer = conclure). Ou mieux : "Qui va à la baffe prend la baffe."

    Cousin.jpgQui était le F∴ Charles Cousin ? Charles, Marie, Gabriel Cousin est né à Avallon dans le département de l’Yonne, le 15 avril 1822.

    Il fit ses études à Paris, au lycée Louis-le-Grand. Brillant élève, il fut lauréat du Concours général. Ses études achevées, Cousin intégra le ministère de l’Instruction publique en 1843, puis la Compagnie des chemins de fer du Nord en 1846 où il fit toute sa carrière professionnelle et dont il finit par devenir le directeur d’exploitation.

    Charles Cousin est un personnage important de la franc-maçonnerie du XIXe siècle, très injustement oublié aujourd’hui, comme c’est souvent le cas, hélas, des personnages remarquables. Vénérable de la R∴L∴ La Clémente Amitié à l’O∴ de Paris, il présida la cérémonie d’initiation d’Emile Littré, Honoré Chavée et Jules Ferry en 1875. Il est ensuite devenu président du Conseil de l’Ordre du Grand Orient de France de 1883 à 1885. Il en démissionna juste avant les législatives d'octobre 1885 pour protester contre les attaques portées par les radicaux contre son ami Jules Ferry. Cousin n'entra jamais en politique et refusa toutes les sollicitations à ce sujet.

    Charles Cousin, aux dires de ses amis fidèles, était un homme jovial et plein d'esprit. Il aimait rire et se surnommait volontiers "le Toqué". Mais comme toujours, les plus rigolos sont souvent ceux qui dissimulent les pensées les plus profondes et l’humanisme le plus généreux. C'est ainsi qu'il conçut l’idée d’une Encyclopédie populaire illustrée qu’il pensa faire distribuer gratuitement au plus grand nombre possible d’écoles. Il n’en eut pas le temps. La mort le surprit à Pont-à-Mousson le 16 septembre 1894.

    Le F∴ Cousin était enfin un grand collectionneur et un bibliophile averti. Il présidait la société des amis du livre. Contrairement à ce qu'on lit parfois, Charles Cousin n'a jamais été le conservateur du musée Carnavalet de Paris. Il ne doit pas être confondu avec Jules Cousin (1830-1899).

  • Le F∴ Denis Sassou-Nguesso roule-t-il pour le FN ?

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    Le magazine d'actualités « Envoyé Spécial » a consacré cette semaine un portrait de Marion Le Pen. A un moment donné du reportage, il a été fait allusion à une société anonyme dénommée « Congo Capital Entreprises », contrôlée par M. Claude Wilfrid Etoka, un trader qui a fait fortune dans le pétrole et un proche du président Denis Sassou Nguesso. Cette société, dont le siège social est à Brazzaville, a publié un communiqué de presse signé de son vice-président M. Innocent Dimi.

    Lettre-CongoCE-LePen.jpg

    Un tel soutien est pour le moins étonnant et inattendu. L'entreprise est en effet africaine et chacun sait que le FN a un discours plutôt musclé à l'égard des immigrés de ce grand continent. La candidate frontiste s'en est publiquement prévalue au cours de sa campagne électorale pour asseoir sa crédibilité auprès des électeurs de la région PACA.

    Innocent Dimi, signataire de la lettre, serait également le « directeur Afrique » de Maréchal & Associés, la banque d’affaires fondée par Samuel Maréchal, le père de Marion. Je ne sais pas si le père a intrigué pour la fille. C'est une possibilité qu'on ne peut pas écarter. Mais je pense que le fin mot de cette histoire est d'une toute autre nature.

    Je pense que Denis Sassou-Nguesso, le président du Congo Brazza, très occupé à sa réélection au mépris de la constitution de son pays, a surtout voulu montrer aux pouvoirs publics français sa capacité de nuisance. Je pense qu'il a voulu délivrer un message clair au gouvernement français. Ce message, je l'énoncerais ainsi : « si vous ne me soutenez pas, je n'hésiterai pas à appuyer ce FN qui vous effraie tant et qui risque bien de se retrouver au second tour de l'élection présidentielle en 2017. » C'est évidemment une simple hypothèse mais que j'estime crédible.

    Dans une précédente note, je m'étais interrogé sur les raisons qui pouvaient expliquer la soudaine générosité du président congolais à l'égard du Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴), lequel s'est retrouvé attributaire d'un terrain à bâtir à Brazzaville. Je m'étais demandé si le président congolais, qui est également le Grand Maître de la Grande Loge du Congo (G∴L∴C∴), ne cherchait pas des appuis au sein de la rue Cadet susceptibles d'intervenir en sa faveur auprès du président de la République française.

    Dans quelle mesure l'étonnant soutien de la société « Congo Capital Entreprises » à la jeune Maréchal-Le Pen n'est-il pas le signe que M. Sassou-Nguesso veuille faire payer à l'exécutif français sa non reconnaissance des résultats du référendum consitutionnel ?

    Un détail assez cocasse a attiré mon attention. La signature de M. Innocent Dimi. Je ne sais pas si le directeur Afrique de Maréchal & Associés est franc-maçon. En tout cas, s'il ne l'est pas, il fait tout pour le laisser croire et s'il l'est, il ne fait rien pour le cacher. Il est en tout cas difficile de concevoir qu'un franc-maçon, d'origine africaine de surcroît, puisse apporter son soutien à une femme politique issue d'une formation politique raciste et xénophobe. Mais en politique, tout est possible. La signature de Dimi est peut-être aussi une façon de signifier – symboliquement – le mécontentement de l'autocrate congolais à l'égard du G∴O∴D∴F∴ jugé peu coopératif.

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    Frédéric Maury de l'excellent journal « Jeune Afrique » s'interroge sur l'irruption bruyante d'une société commerciale congolaise dans la campagne de Mme Marion Maréchal-Le Pen. Le journaliste rappelle que M. Louis Alliot, autre leader du Front national (et conjoint à la ville de Mme Marine Le Pen), s'était publiquement engagé contre le référendum organisé au Congo par M. Denis Sassou-Nguesso. N'y a-t-il pas là une contradiction qui dédouanerait l'exécutif congolais ?

    Je ne le crois pas. Il ne faut justement pas se fier aux apparences. Je pense que le FN, ici, est un prétexte. Il est l'idiot utile d'une stratégie politique qui le dépasse. En effet, il y a fort à parier que les investisseurs congolais, à commencer par MM. Etoka et Dimi, se moquent éperdument du devenir économique de la région PACA, du destin politique de la petite fille de Jean-Marie Le Pen et encore plus du FN.

    Je pense que ces investisseurs sont avant tout des intermédiaires ou des messagers de l'exécutif congolais qui a jeté son dévolu sur le FN précisément parce que cette formation d'extrême droite est actuellement en capacité de gêner le gouvernement socialiste et, éventuellement, de déstabiliser la République française.