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république - Page 3

  • Jean Baylot, l'anticommuniste

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    Jean Baylot (1897-1976) est passé à l'orient éternel il y a un tout petit peu plus de quarante ans. Il m'est donc impossible de ne pas consacrer une note à ce personnage singulier de l'histoire récente dont l'évolution intellectuelle est également étroitement liée aux soubresauts de la vie politique de notre pays. Je dis « histoire récente » car que représentent 40 ou 50 ans dans l'histoire de l'humanité ? Rien bien sûr. C'était donc il y a une minute à peine de notre présent.

    Regardons les photos ci-dessus. Elles proviennent respectivement du trombinoscope de l'Assemblée Nationale (à gauche) et de la préfecture de police de Paris (à droite). La première été probablement prise en 1958 ou 1959. On y voit un homme dégarni, avec de grosses lunettes sur le nez, l'air sévère ou martial. C'est Jean Baylot. Il devait donc avoir 62 ans environ. La seconde a été prise entre le 12 avril 1951 et le 12 juillet 1954 quand Baylot assumait les fonctions de préfet de police de Paris. Le moins qu'on puisse dire est que Baylot n'y apparaît pas sous un jour avenant.

    On imagine un homme plutôt froid, autoritaire et cassant mais il faut se méfier des apparences. Jean Bossu (1911-1985), qui fut initié en 1961 par Baylot au sein de la loge Marianne n°75 à l'orient de Maubeuge (Grande Loge Nationale Française), le présente de manière tout à fait différente. Baylot était à ses yeux l'homme le plus admirable qu'il ait connu, qui plus est d'une grande bonté et d'une bienfaisance discrète. Il n'en demeure pas moins que Jean Baylot a toujours traîné une réputation sulfureuse d'homme de réseaux de droite, voire d'extrême droite. Ce n'est pas tout à fait inexact mais il faut quand même se garder de tomber dans la caricature. La réalité est plus complexe et mérite d'être nuancée.

    Jean Baylot est issu d'un milieu modeste. Originaire de Pau, ce béarnais était le fils d'un tailleur et d'une tapissière. Après la première guerre mondiale où il servit comme engagé volontaire, Jean Baylot a été titularisé comme agent des PTT et s'engagea très vite dans le militantisme syndical au sein de la CGT en 1920. Il assuma la responsabilité de secrétaire général du syndical national des agents des PTT à partir de 1924. C'est au contact des réalités syndicales que Baylot s'est également confronté aux réalités politiques de la gauche française. Cette dernière s'était divisée après le congrès de Tours de 1920 aux termes duquel la majorité de la SFIO avait fait le choix de rejoindre la troisième internationale et de fonder par le Parti communiste français (PCF). Le congrès de Tours a eu d'importantes répercussion sur la destinée de la CGT qui s'est rangée rapidement derrière la ligne politique du PCF. Baylot, qui fut membre des jeunesses socialistes et de la SFIO, a vécu douloureusement cette scission retentissante. Il a alors renoncé très vite fin à ses activités syndicales au sein de la CGT pour se concentrer sur sa carrière et progresser au sein de l'administration des PTT. Il est ainsi devenu rédacteur principal, puis inspecteur et enfin chef de division.

    4269534018.jpgJean Baylot a rejoint très jeune la franc-maçonnerie, probablement parrainé par des francs-maçons rencontrés au cours de ses activités syndicales. Il a été initié le 2 août 1921, à 24 ans, au sein de la loge La Fraternité des Peuples à l'orient de Paris (Grand Orient de France). Il y a été reçu compagnon le 16 juillet 1922 et élevé maître le 11 juillet 1923. Il a rejoint ensuite la loge Les Amis de l'Humanité à l'orient de Paris Montrouge (Grand Orient de France) en 1937. Son parcours maçonnique a été régulier. Dans les années 1930, il intègre le Grand Collège des Rites, la juridiction de hauts grades souchée sur le Grand Orient. Il devient dix-huitième du rite écossais le 29 juillet 1932 au sein du chapitre Les Zélés Philanthropes de la Vallée de Paris ; puis trentième le 22 juin 1936 au sein du conseil philosophique La Clémente Amitié du camp de Paris et enfin trente-troisième, après la deuxième guerre mondiale, le 14 septembre 1946.

    La deuxième guerre mondiale justement. Elle a bouleversé la vie de Jean Baylot qui a été sans doute contraint de quitter les PTT où sa qualité maçonnique l'avait rendu indésirable. Est-ce la raison pour laquelle il a suivi les cours de l’Ecole supérieure du bois dont il est d'ailleurs sorti major de promotion en 1943 ? Je l'ignore. Une chose est certaine en tout cas, c'est que sa qualité maçonnique en a fait un paria et l'a évidemment poussé vers la résistance active. Il s'y est fait remarquer par sa bravoure. Ce qui lui a valu de nombreuses décorations (croix de guerre, médaille de la Résistance, Légion d'honneur).

    C'est à la Libération que sa carrière a pris une tout autre dimension. Il a été désigné préfet des Basses-Pyrénées (1944-1945), son département d'origine (actuellement connu sous le nom de Pyrénées Atlantiques), puis préfet de la Haute-Garonne (1946-1947). Il a été ensuite secrétaire général du ravitaillement auprès de la présidence du Conseil (14 juin 1947), préfet des Bouches-du-Rhône (14 février 1948), inspecteur général de la huitième région (4 janvier 1951), et enfin préfet de police de Paris, le 17 avril 1951. Une très brillante carrière de haut fonctionnaire accomplie en quelques années à peine.

    L'épreuve de la clandestinité au sein de la Résistance et les responsabilités assumées dans l'immédiate après guerre, ont mis à nouveau Jean Baylot en contact avec le mouvement communiste et l'ont renforcé dans ses craintes d'une insurrection, notamment lors des grandes grèves de 1947. Sa hantise ? Que la France devienne une démocratie populaire et un Etat satellite de l'URSS. Son obsession ? Contenir coûte que coûte le PCF, principale formation politique du pays, qui exerçait à l'époque une extraordinaire attirance sur la jeunesse et les intellectuels.

    Jean Baylot s'est donc particulièrement impliqué dans la lutte contre ce que l'on pourrait appeler le « communisme culturel ». Par exemple, à peine nommé préfet de police de Paris, il s'est opposé, en juillet 1951, à la représentation d'une pièce par la troupe théâtrale « Les pavés de Paris ». Cette pièce avait été créée à l'occasion du trentième anniversaire du PCF (Patricia Devaux, « Le théâtre communiste durant la guerre froide », revue d'histoire moderne et contemporaine, n°44-1, janvier-mars 1997, éd. Belin, Paris, p.90).

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    Jean Baylot a ainsi frayé avec le mouvement anticommuniste Paix et Liberté animé par le député radical-socialiste Jean-Paul David (1912-2007) et soutenu par les Etats-Unis d'Amérique. Cette organisation s'était assignée pour objectif de combattre le Mouvement de la Paix perçu comme une escroquerie morale des communistes spéculant politiquement sur le désir de paix des Français. C'était l'époque de la « colombe qui fait boum », affiche de propagande dont le but était de se moquer de la colombe de la paix dessinée par Pablo Picasso. Jean Baylot a été aussi le préfet qui a fait réprimer la manifestation du 28 mai 1952 organisée par le PCF pour s'opposer à la venue sur le sol français du général Ridgeway, commandant des forces américaines en Corée.

    Baylot s'était également rapproché d'individus d'extrême droite qui partageaient le même anticommunisme viscéral : l'abbé catholique traditionnaliste Ferdinand Renaud (1885-1965) ; l'amiral Gabriel Auphan (1894-1982) ; Simon Arbellot de Vacqueur (1897-1965), journaliste et écrivain monarchiste qui parraina avec Gabriel Jeantet le jeune François Mitterrand (1916-1996) en 1943 pour l'obtention de la fameuse francisque ; René Malliavin (1896-1970), le patron du journal pétainiste Rivarol et le chroniqueur Emile Grandjean (1888-1986) dont le nom de plume à Rivarol était Jean Pleyber  (Franck Tison, « Un abbé en politique : Ferdinand Renaud (1885-1965) », Revue historique, n° 604, octobre-décembre 1997, éd. Félix Alcan, Paris, p. 331).

    Devenu un personnage important de la quatrième République, Baylot a vu sa carrière brutalement interrompue par « l’affaire des fuites ».  Il avait été chargé par Léon Martinaud-Déplat (1899-1969), ministre de l'intérieur, d'enquêter sur les fuites du comité de défense nationale. Il a eu recours à cette occasion aux services de Jean Dides (1915-2004), commissaire principal du port de la Ville de Paris, membre des renseignements généraux, lié à l’extrême-droite. En juin 1954, François Mitterrand, nommé ministre de l'intérieur dans le gouvernement de Pierre Mendès-France, a appris que Baylot et Dides étaient en train d'enquêter sur lui. L'un et l'autre ont été aussitôt démis de leurs fonctions. Baylot a été mis en disponibilité, puis nommé préfet hors cadre, c'est-à-dire sans affectation.

    Cette situation nouvelle a incité Jean Baylot à faire de la politique. Il a été élu député de la dix-septième circonscription de la Seine en novembre 1958. De 1958 à 1962, il a siégé dans le groupe des « indépendants et paysans d'action sociale» (ancêtre du Centre National des Indépendants (CNI), formation politique très droite). Cependant, il ne s'est pas distingué à l'assemblée nationale par un activisme particulier. Député plutôt médiocre et absent, Baylot, logiquement, n'a pas été réélu.

    220px-Logogodf.pngC'est à la fin des années 1950 que notre homme s'est détourné du Grand Orient de France alors qu'il y avait assumé pourtant d'importantes responsabilités (dans cette décennie, il avait siégé au conseil de l'ordre et fut même désigné grand maître adjoint). Comment expliquer son départ en 1958-1959 ? Il m'est arrivé de lire que son départ du Grand Orient avait été motivé par son soutien à la loi Debré du 31 décembre 1959 relative aux établissements privés sous contrat. C'est possible mais très réducteur. Je crois que les raisons étaient bien plus profondes qu'une loi scolaire.

    La raison du départ de Jean Baylot de la rue Cadet était fondamentalement liée à son inquiétude de la montée en puissance des réseaux politiques d'extrême gauche ou, du moins, des réseaux favorables à l'union politique de tous les courants de gauche au sein de l'appareil du Grand Orient de France. Je crois qu'il pensait sincèrement que la rue Cadet avait fait l'objet d'une infiltration communiste massive et qu'il percevait donc cette situation non seulement comme un danger pour la France mais aussi pour la franc-maçonnerie.

    On peut certes sourire aujourd'hui de cette perception quelque peu paranoïaque du Grand Orient mais il faut se remettre malgré tout dans le contexte de la guerre froide. L'analyse de Baylot n'était peut-être pas aussi infondée qu'on pourrait le croire de prime abord. Je renvoie en effet à ce que j'ai pu écrire sur ce blog au sujet d'Alexandre Chevalier ou de Guy Mollet par exemple. Le parcours intellectuel de Chevalier et Mollet, bien que fort différents, rejoint néanmoins celui de Baylot sur le terrain de l'anticommunisme. Les trois ont été violemment critiqués au sein du Grand Orient. Ils ont été amenés à en partir d'eux-mêmes dans des conditions qui ne sont pas à l'honneur de l'obédience. Il est également facile de deviner que Jean Baylot a vécu les événements de 1968 avec anxiété comme s'ils annonçaient les plus grands dangers. Idem du programme commun liant le MRG, le PS et le PCF à partir de 1972. Enfin, je pense que si Baylot n'était pas mort en février 1976, il est très probable qu'il aurait été très inquiet de l'arrivée de ministres communistes au gouvernement en 1981. L'anticommunisme donc. Jusqu'au bout.

    La situation en Algérie n'a pas non plus arrangé les choses et a très certainement précipité son départ du Grand Orient. Jean Baylot était en effet un partisan déclaré de l'Algérie française alors que le Grand Orient était au contraire favorable à l'indépendance algérienne. Il faut d'ailleurs rappeler que le 14 juillet 1953, le préfet Jean Baylot a fait réprimer violemment une manifestation d'Algériens. Il y a quand même eu sept morts chez les manifestants ! Un carnage. Il est très probable que le souvenir de cet épisode sinistre a grandement contribué à sa marginalisation au sein du Grand Orient de France.

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    Jean Baylot était-il d'extrême droite ? Non évidemment. Il s'agissait d'un républicain intransigeant qui avait combattu le nazisme et fascisme et qui redoutait que le pays ne tombe un jour sous le joug de l'Union soviétique. C'est ce qui l'a conduit à se rapprocher de tous ceux qui partageaient cette crainte et donc de certaines personnalités d'extrême droite. D'ailleurs ce n'est pas un hasard si Jean Baylot, une fois à la Grande Loge Nationale Française, a rejoint la Loge L'Europe Unie n°64 à Paris et fondé Marianne n°75 à Maubeuge. Ces deux titres distinctifs claquent comme deux manifestes politiques : la fin du rideau de fer avec l'union du vieux continent d'une part, et l'attachement à l'idéal républicain d'autre part.

    glnf-news.jpgPourquoi Jean Baylot a-t-il rejoint la GLNF ? Par pragmatisme, c'est-à-dire par souci de maintenir une attache avec les pays anglo-saxons, notamment avec les américains via la maçonnerie. Je crois que si la Grande Loge de France avait été reconnue en 1954 par la franc-maçonnerie régulière, Jean Baylot aurait rejoint l'obédience de la rue Puteaux. Je pense donc que la régularité maçonnique était avant tout pour Baylot un acte politique et le moyen d'ancrer la maçonnerie française à l'ouest. C'est la raison pour laquelle il s'y est fortement impliqué (il y est devenu Grand Maître provincial de la région Aquitaine, puis assistant Grand Maître).

    Cependant, j'aurais tort de réduire le départ de Baylot du Grand Orient aux seules considérations politiques même si elles sont fondamentales. Jean Baylot a évidemment évolué dans sa vie spirituelle. Il aimait aussi l'histoire maçonnique. C'était d'ailleurs un collectionneur de documents maçonniques de première importance. Un fonds maçonnique à la Bibliothèque Nationale porte son nom. En outre, il s'intéressait à la recherche ésotérique et avait entamé un cheminement au sein du régime écossais rectifié parallèlement à celui effectué au Grand Orient et au Grand Collège. Il a eu également des contacts avec la maçonnerie égyptienne et l'ordre martiniste. Ce n'est sans doute pas un hasard non plus si Jean Baylot a demandé à Marius Lepage, autre transfuge du Grand Orient, de préfacer son ouvrage polémique La Voie Substituée (1968). La loge n°190 de la GLNF porte le titre distinctif de Jean Baylot.

  • Edmond About et l'esprit de 89

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    about.jpgEdmond About (1828-1885) est tombé dans oubli depuis longtemps.
    Au dix-neuvième siècle, il était pourtant une personnalité très connue du monde des lettres et des arts. Ecrivain brillant, journaliste, critique d'art reconnu, membre de l'Académie française, About faisait partie des intellectuels qui comptaient à l'époque et dont les opinions étaient écoutées. About était également franc-maçon. Ce lorrain d'origine avait été initié le 7 mars 1862 au sein de la loge Saint-Jean de Jérusalem à l'orient de Nancy. Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie (sous la direction de Daniel Ligou, PUF, 3ème édition, 1991), dit à son sujet :

    « En tant que journaliste, il soutint, dans les divers journaux auxquels il collaborait et notamment dans Le Siècle, les positions de la tendance « de gauche » de la Maçonnerie républicaine et notamment son hostilité aux « Hauts Grades » et à la Grande Maîtrise. »

    Ce que dit Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie est vrai, à ceci près toutefois qu'Edmond About avait une opinion suffisamment haute de lui-même pour représenter une tendance de la Maçonnerie à lui tout seul. En effet, About n'avait pas cinq ans de présence active en maçonnerie qu'il se permettait déjà de se moquer de la puérilité du rite ou encore de la vanité des hauts grades qu'il ne fréquentait pourtant pas. Il considérait que le symbolisme maçonnique avait fait son temps et que les loges devaient se consacrer à des discussions plus utiles. Edmond About était donc bien dans le ton de son époque. Dans les années 1860, la France étouffait sous le Second Empire. About voulait débarrasser la franc-maçonnerie des cordonniteux qui étaient aussi souvent les courtisans zélés d'un régime détesté.

    Si Edmond About était aussi critique à l'égard de la tradition maçonnique, c'est parce que cette dernière le dérangeait chaque fois qu'il critiquait l'antimaçonnisme virulent de l'Eglise Catholique romaine. En effet, comment pouvait-il s'en prendre à l'obscurantisme de l'Eglise, à ses pratiques surannées, alors qu'il appartenait lui-même à un ordre initiatique, comprenant ses propres rites, et qui faisait obligatoirement référence au Grand Architecte de l'Univers ? Comment pouvait-il se moquer des mitrés alors que la maçonnerie charriait elle aussi son clergé de hauts gradés, de cordonniteux, de grands élus de ceci et de chevaliers de cela ? Il y avait pour lui comme une sorte de contradiction qui le plaçait dans une situation inconfortable.

    Que peut-on en penser ?

    Je crois, pour ma part, qu'il est est vain de critiquer l'opinion d'About car elle porte tout simplement les marques de son temps. Elle est indissociable du contexte historique dans lequel elle prend place et l'on commettrait des contresens si on la jugeait avec notre regard d'homme du vingt et unième siècle. En revanche, il me paraît plus intéressant de montrer comment l'écrivain est parvenu à surmonter cette apparente contradiction. Voici ce qu'il écrit en 1866 alors que - je le rappelle - il n'a pas cinq ans de maçonnerie (Edmond About, Causeries, deuxième série, Hachette, Paris, 1866, p. 370) :

    « Qu'est-elle donc [la franc-maçonnerie] ? Une vaste association de bourgeois honnêtes, intelligents et tolérants, qui se rassemblent de temps à autre pour parler de ce qui les unit sans toucher à ce qui les divise. La loge maçonnique, très utile surtout dans les villes de province, est un petit conservatoire où quelques hommes d'opinions et de religions diverses, vont respirer en commun l'esprit de 89. On y perd beaucoup de temps, je l'avoue. Les vieux rites, parfaitement inutiles aujourd'hui, prennent une place qui pourrait être consacrée à des discussions utiles. Mais déduction faite des formes surannées et des symbolismes oiseux, il reste un fond sérieux et un enseignement sain. La seule agglomération de citoyens inégaux dans la société civile et qui deviennent égaux tout d'un coup ; le contact de ces juifs, de ces protestants et de ces catholiques qui s'appellent frères ; l'introduction d'un Russe ou d'un Anglais qui se sent et se dit notre concitoyen dès qu'il a franchi le seuil de la loge; la hauteur des discussions qui planent au-dessus de toute actualité religieuse ou politique, la modération qui s'impose d'elle-même à tous les orateurs, l'autorité quasi paternelle du président, la cordialité des rapports voilà ce qui rachète amplement les côtés enfantins du rite. »

    About entendait privilégier le fond sur la forme. Le fond, pour lui, c'était l'esprit de 1789 seul capable de rassembler une avant-garde d'hommes éclairés bien décidée à fraterniser au-delà des clivages politiques ou religieux. La forme, c'était le folklore du rite et du symbolisme. Dans ce passage, About faisait donc sienne la vision présentant la franc-maçonnerie comme étant à l'origine de la Révolution française. On sait que l'historiographie moderne a fait litière depuis longtemps de cette croyance popularisée au départ par les adversaires de la franc-maçonnerie, puis par les francs-maçons d'obédience républicaine. Pour l'écrivain, l'essence de la franc-maçonnerie se trouvait sous les formes encombrantes des cérémonies. Il s'agissait de la retrouver  (cf. Causeries, op.cit., p. 373) :

    « Cette réforme faite, il restera la loge, l'humble atelier maçonnique où les plus honnêtes gens de la ville iront fraterniser ensemble, échanger amicalement leurs idées et s'instruire les uns les autres. Voilà le fond de la maçonnerie, ce qu'il faut respecter, honorer et étendre, s'il est possible, sur toute la surface du monde (...) Les hommes les plus éclairés de chaque ville se rassemblent à jour fixe, et chacun d'eux, écartant les préoccupations de la théologie et de la politique, cherche à fonder solidement la morale sociale, étudie les meilleurs moyens de rendre l'homme meilleur et plus heureux. Chacun apporte sa théorie; on s'éclaire réciproquement, on discute à l'amiable, un auditoire attentif et bienveillant profite des leçons, soumet ses doutes, provoque les explications et fixe laborieusement ses idées sur le bien et sur le mal. La franc-maçonnerie ainsi comprise n'est pas une institution de luxe, croyez-moi, et sa tâche n'est pas une sinécure. Songez donc il s'agit de fonder une morale qui s'impose avec l'autorité la plus incontestable au genre humain tout entier. Etant donnés un protestant comme Lincoln, un israélite comme M. de Rothschild, un musulman comme Abd-el-Kader, un catholique comme vous et un athée comme Proudhon, rédiger une loi qui satisfasse tout le monde et ne blesse ni les opinions, ni la foi, ni les intérêts de personne c'est l'harmonie universelle à fonder ni plus ni moins. Voilà le but de la maçonnerie, et quoiqu'il soit placé un peu haut, un peu loin, il est assez digne d'ambition pour que les plus honnêtes gens chaussent leurs bottes et se mettent en route. Mais plus la route est longue et le but élevé, plus il importe de secouer tout bagage inutile. Or, j'ai indiqué discrètement tout le fatras qui surcharge la maçonnerie actuelle. »

    About exaltait en définitive l'esprit associatif dans lequel il percevait le noyau dur de l'esprit maçonnique. Pour About, l'originalité profonde de la maçonnerie spéculative résidait dans l'idée simple que les hommes sont faits pour se rencontrer et fraterniser. Ce qui n'était pas mal vu dans la mesure où cette approche rejoignait celle du pasteur Anderson et des pères fondateurs de la franc-maçonnerie.

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    Un souvenir à propos d'Edmond About. Celui d'une négociation difficile que Charles Cousin avait entreprise pour le compte de Maria Deraismes. Le 18 décembre 1876, la journaliste féministe, profane à l'époque, avait sollicité Charles Cousin pour qu'il l'aide à convaincre Edmond About de faire une conférence publique à Pontoise. 

    « Cher Monsieur,

    Je viens vous prier de me prêter votre appui pour pénétrer auprès de M. Ed. About, afin de lui arracher, je crois que ce sera dur, la promesse de faire une conférence à Pontoise. J'espère en votre haute influence. Vous, vous arriverez en ami largement autorisé ; moi, je m'avancerai timidement en suppliant — ictiz — un rameau à la main, comptant sur votre éloquence ; et il nous faudra tous deux enlever la place (...) »

    Cousin accepta d'intercéder auprès d'About. Il reçut de ce dernier la réponse suivante :

    « Mon cher ami, 

    Quand vous voudrez me présenter à Mademoiselle Maria Deraismes, vous me ferez grand honneur et grand plaisir. Je connais depuis longtemps cette noble fille de France ; tous ses amis, sans vous compter, sont les miens. Mais, au nom du ciel, jurez-moi qu'il ne sera pas question de conférence ! Je me suis déjà engagé, fort imprudemment, à pérorer le mois prochain dans je ne sais quel théâtre de la place du Châtelet, au bénéfice d'une école laïque, et je m'effraie à la seule idée de prendre deux ou trois jours de préparation indispensable sur les nécessités toujours pressantes de mon journal (...) »

    Maria Deraismes espérait donc arracher une conférence publique d'Edmond About dont ce dernier ne voulait pas. On ignore si la pétroleuse parvint à ses fins aux termes de cette rencontre tant désirée.

     

  • L'observatoire de la laïcité

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    2716407929.jpgIl a été institué auprès du Premier ministre un observatoire de la laïcité en vertu d'un décret en date du 25 mars 2007. La mission de l'observatoire de la laïcité est d'assister le gouvernement dans son action visant au respect du principe de laïcité dans les services publics.

    La mission de l'observatoire de la laïcité prend quatre formes principales :

    1. Il réunit les données, produit et fait produire les analyses, études et recherches permettant d'éclairer les pouvoirs publics sur la laïcité.
    2. Il peut saisir le Premier ministre de toute demande tendant à la réalisation d'études ou de recherches dans le domaine de la laïcité.
    3. Il peut proposer au Premier ministre toute mesure qui lui paraît permettre une meilleure mise en oeuvre de ce principe, notamment pour assurer l'information des agents publics et des usagers des services publics.
    4. Il peut être consulté par le Premier ministre ou les ministres sur des projets de textes législatifs ou réglementaires.

    Outre son président, nommé par décret pour une durée de quatre ans, l'observatoire est composé:

    a) Du secrétaire général du ministère de l'intérieur :
    - du secrétaire général du ministère de la justice ;
    - du directeur général de l'administration et de la fonction publique ;
    - du directeur de l'hospitalisation et de l'organisation des soins ;
    - du directeur des affaires juridiques au ministère de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche ;
    - du directeur des affaires politiques, administratives et financières du ministère de l'outre-mer ;
    - du conseiller pour les affaires religieuses au ministère des affaires étrangères ;

    b) De deux députés et de deux sénateurs désignés respectivement par le président de l'Assemblée nationale et le président du Sénat ;

    c) Et de dix personnalités désignées en raison de leur compétence et de leur expérience.

    En outre, il est important de souligner que l'observatoire de la laïcité n'est pas une autorité administrative indépendante. Il ne dispose donc pas de pouvoirs réglementaires et coercitifs propres lui permettant d'agir en toute indépendance au nom de l'Etat dans le domaine de la laïcité. Sa mission, qui s'exerce collégialement, est essentiellement de documenter, de conseiller et d'assister le gouvernement sur toutes les questions relatives à la laïcité.

    Ce rappel de la nature juridique de l'observatoire de la laïcité est important car il permet de relativiser grandement les reproches qui lui sont régulièrement adressés par une minorité d'ultras laïques toujours prompts à caricaturer son action. En effet, si l'observatoire de la laïcité est régulièrement consulté par le gouvernement, il faut insister sur le fait que ce dernier demeure parfaitement libre de ne pas se ranger à ses avis. L'observatoire réfléchit et conseille. Il n'impose jamais.

    C'est la raison pour laquelle il convient aussi de relativiser les divergences qui se sont exprimées en son sein. Sur l'ensemble de ces membres, seuls trois ont exprimé leur défiance à l'égard du travail de l'observatoire. Il s'agit des députés Françoise Laborde (PRG) et Jean Glavany (PS) et de Patrick Kessel issu de la société civile (et accessoirement ancien Grand Maître du Grand Orient). Je ne conteste pas à ce triumvirat le droit de défendre une position très minoritaire. En revanche, je m'interroge sur ce comportement qui consiste à vouloir arracher par la polémique publique et les prises de position catastrophistes, ce qui n'a pas été obtenu aux termes d'une discussion collégiale au sein de l'observatoire. 

    Cette attitude très franco-française est inquiétante. On la retrouve d'ailleurs dans le domaine politique, syndical et associatif. Les lieux de discussion, d'échange et de délibération sont de moins en moins respectés par celles et ceux qui n'y obtiennent pas satisfaction. Les désaccords sont alors étalés en place publique et livrés au jugement du tribunal de l'opinion publique. Cette façon expéditive de procéder affaiblit automatiquement les lieux de discussion, d'échange et de délibération et donc, plus généralement, le fonctionnement démocratique dans notre pays.

    La force de la caricature est telle aujourd'hui, qu'elle finit toujours par modeler la perception que l'on a des choses. L'observatoire de la laïcité est hélas victime aujourd'hui de la caricature. Il fait l'objet de critiques injustes alors que son travail, pourtant accessible en ligne, est d'une très grande qualité. De très nombreuses associations l'ont d'ailleurs salué parmi lesquelles la ligue de l'enseignement, la libre pensée et la ligue des droits de l'homme

  • Nice tristesse

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    Je présente mes condoléances les plus attristées aux familles et aux proches des victimes du terrible attentat perpétré à Nice le 14 juillet 2016.

    Je m'associe à leur peine et à leur douleur.

    Je souhaite également un prompt rétablissement à toutes les personnes qui ont été blessées physiquement et/ou psychologiquement dans cette tragédie épouvantable.

    Que la sagesse préside aux décisions des pouvoirs publics.

    Et que notre grand pays sache se rassembler dans le respect des valeurs de la République et dans un esprit de concorde universelle !

    A (re)lire : Terreur dans l'Hexagone