Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

régularité - Page 2

  • Deux femmes au chevet de la franc-maçonnerie australienne

    Imprimer

    74831059.jpgElle s'appelle Jane Sydenham-Clarke et, depuis septembre 2016, cette directrice marketing et fille de franc-maçon est devenue le directeur exécutif de la Grande Loge Unie de l'Etat de Victoria (Australie), obédience régulière et donc strictement masculine. Elle est la deuxième femme à s'être vue confier un tel poste après Marie-Louise MacDonald, manager spécialiste en stratégie concurrentielle, qui s'occupe, elle, de la Grande Loge de l'Australie de l'Ouest depuis novembre 2012.

    A l'instar de Mme MacDonald, Mme Sydenham-Clarke a été désignée à ce poste pour remplir les missions les plus larges : moderniser l'image de la franc-maçonnerie et, à travers une politique de communication entièrement repensée, parvenir à susciter de nouvelles adhésions chez les citoyens australiens de l'Etat fédéré de Victoria, notamment les plus jeunes.

    Il faut dire que Mmes MacDonald et Sydenham-Clarke ont du pain sur la planche. Si la baisse des effectifs aux Etats-Unis d'Amérique et en Grande Bretagne est un phénomène connu des francs-maçons français, la baisse des effectifs en Australie, en revanche, l'est beaucoup moins. Pourtant, elle est tout aussi préoccupante. Que l'on en juge. Dans les années 1960, les francs-maçons étaient en effet 110.000 sur tout le continent australien. Cinquante ans plus tard, les six Grandes Loges australiennes regroupent à peine 41000 membres ! Soit une chute de près de 40 %. L'âge moyen du franc-maçon australien est de 67 ans. Il y a donc péril en la demeure.

    Ces deux profanes doivent donc :

    • gérer administrativement et financièrement les deux obédiences, y compris les structures associées (maisons de retraite, logements sociaux, etc.) ;
    • superviser leurs orientations stratégiques ;
    • valoriser davantage les diverses actions philanthropiques soutenues par les francs-maçons ;
    • s'adresser davantage aux jeunes gens  ;
    • et mieux communiquer sur les spécificités et l'identité de la franc-maçonnerie afin de la démarquer des autres associations profanes.

    philanthropie.jpgA vrai dire, je ne suis pas sûr que ces différentes actions diffèrent fondamentalement de ce qui est pratiqué en Grande Bretagne et aux Etats-Unis d'Amérique depuis une quinzaine d'années. On est ici dans le marketing pur et dur. Cette stratégie est d'ailleurs loin d'avoir démontré son efficacité. Je me demande par exemple ce que les profanes peuvent bien penser de ces photographies où l'on voit des frères prendre la pose avec des responsables d'oeuvres caritatives lors de cérémonies de remise de chèques. Elles inondent les réseaux sociaux. Mais que disent-elles de la franc-maçonnerie en tant que telle ? Rien. Au contraire, ces photographies alimentent la confusion entre franc-maçonnerie et club services. Je suis même persuadé que de nombreux candidats potentiels sont réticents à l'idée de rejoindre une loge, considérant qu'ils seront sans cesse sollicités pour mettre la main au portefeuille. Comment s'étonner après que les gens réduisent la franc-maçonnerie à une association composée essentiellement de riches notables philanthropes ou de messieurs aisés ?

    Si je ne suis pas sûr de l'efficacité de ces mesures, c'est surtout parce qu'on n'y retrouve aucune réflexion de fond sur le travail maçonnique. Y-a-t-il vraiment une volonté de faire un état des lieux objectif et lucide sur les raisons qui amènent, chaque année, autant de frères à démissionner de la franc-maçonnerie ? Il est permis de se poser la question car, comme le souligne Todd E. Creason, un frère américain, il est inutile que les loges s'entêtent à initier tant qu'elles n'ont pas compris les raisons de la désaffection qui les frappe. J'ai pourtant montré que la Grande Loge Unie d'Angleterre, touchée elle aussi par la baisse des effectifs, s'était lancée dans une vaste enquête auprès de ses membres. Il n'est pas sûr que cela aboutisse à des mesures susceptibles d'inverser la courbe des adhésions. En effet, la Grande Loge Unie d'Angleterre s'est bien gardée de réfléchir sur le travail des loges, préférant insister plutôt sur les comportements personnels qui, au sein des ateliers, engendrent des problèmes relationnels et des démissions en cascade.

    franc-maçonnerie,australie,régularité,franceEn réalité - et les blogs maçonniques anglo-saxons en témoignent parfois - beaucoup de frères, notamment les plus jeunes, s'ennuient dans des loges. Celles-ci se réunissent, dans le meilleur des cas, six ou sept fois l'an pour pratiquer le rite et initier aux trois degrés symboliques. Les discussions sur la politique et la religion y sont totalement proscrites. Les réflexions philosophiques et sociales y sont rares au profit d'une sociabilité de club. 

    Revenons à la situation australienne. Il paraît évident qu'une réflexion de fond sur le travail des loges ne peut être conduite par ces deux profanes même très expérimentées en marketing. Cette réflexion incombent aux francs-maçons australiens. S'ils ne la mènent pas eux-mêmes, personne d'autre ne le fera à leur place. En effet, il suffit par exemple de constater que Mme Sydenham-Clarke n'est pas prête à susciter des débats qui pourraient indisposer les dignitaires australiens. Ainsi, quand elle est interrogée, le 3 novembre dernier, par le Herald Sun sur l'absence de mixité au sein de la maçonnerie australienne, elle préfère botter en touche ou répondre par des banalités :

    « [La mixité en loge] est une question qui fait dépenser beaucoup d'oxygène à beaucoup d'autres personnes (...) Les femmes jouent déjà un rôle très important dans la franc-maçonnerie et elles ont de nombreuses occasions de participer. Plus je fais l'expérience du monde maçonnique, plus je vois le rôle important que les femmes y jouent, non dans les rituels formels de la loge, mais ces derniers constituent une très petite partie des activités maçonniques. »

    Mme Sydenham-Clarke souligne que les femmes apportent à la maçonnerie leur capacité à créer du lien, même en dehors d'une présence effective en loge. Et de préciser aussi que les épouses de maçons ont une bonne opinion de la maçonnerie car les maris reviennent des loges meilleurs et plus heureux. Difficile de faire plus convenable et plus convenu ! En même temps, comment lui reprocher une telle prudence ? En effet, nous savons fort bien en France que la mixité pas une solution en soi pour combattre l'érosion des adhésions et attirer de nouveaux membres. Les obédiences mixtes françaises sont loin d'avoir des effectifs pléthoriques. Même le Grand Orient de France n'a pas profité numériquement de son ouverture aux femmes. Et puis Mme Sydenham-Clarke doit être surtout consciente qu'elle n'a aucune légitimité pour porter un tel débat au sein d'une obédience qui, de toute façon, n'y est pas réceptive pour des raisons de régularité.

    Mme Sydenham-Clarke et Mme MacDonald agissent, l'une et l'autre, sous le contrôle d'un conseil d'administration. Elles s'occupent du redressement des obédiences qui les emploient comme elles auraient pu tout aussi bien s'occuper du redressement d'une chaîne de restaurants ou d'une usine de fabrication de pneus. 

  • Grande Loge de France (suite et fin)

    Imprimer

    GLDF.jpgJe viens de recevoir un gentil message d'un membre de la Grande Loge de France manifestement chagriné que je sois venu en appui d'un texte écrit par un « collège des invisibles » (dont je ne connais aucun des membres) et publié sur le blog de La Maçonne.

    Ce frère m'indique notamment ceci :

    « Pour ce qui concerne la GLDF, merci de vous y intéresser, je ne commenterais pas vos dires, mais je soulignerai simplement que TOUT ce qui s'est fait ces dernières années a été voté par les convents à une majorité de plus de 80% des délégués des loges... au moins. Que l'orientation prise par mon obédience ne convienne pas à certaines « sensibilités », je peux tout à fait le concevoir, mais il parait évident qu'elle correspond au désir d'une large majorité de frères.. . Quand à ramener « l'esprit » de l'obédience à celui qu'il était au temps de notre dernière guerre des religions, cela me parait aussi abusif que de ramener le GODF à l'esprit de godillot du pouvoir qui a été le sien à certains moments de son histoire (...). »

    Je souhaiterais, sans polémiquer, rappeler les points suivants :

    1°) On peut prendre de très mauvaises décisions même à 80% de majorité. Ce faisant, il ne s'agit pas d'un jugement de valeur de ma part mais d'une réalité que les instances de la Grande Loge de France ont fini par admettre en renonçant à poursuivre des démarches illusoires de reconnaissance auprès de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Je comprends que ces instances aient tenté un rapprochement avec Londres en spéculant sur les déboires de la Grande Loge Nationale Française. Ça fait tellement longtemps qu'elles y travaillent. Elles ont voulu profiter de l'aubaine.

    2°) Il est un fait que la Grande Loge de France - obnubilée par les promesses inconsidérées de quelques Grandes Loges européennes - a cru pouvoir obtenir cette reconnaissance dans le cadre d'une chimérique confédération maçonnique de France. Dans ce but, elle s'est progressivement marginalisée en France au cours des dernières années, par exemple en se désolidarisant de l'Institut Maçonnique de France et du Salon du Livre Maçonnique de Paris ou en édictant une circulaire, pour le moins singulière, sur les intervisites. Je me souviens que cette situation avait créé un certain émoi parmi les frères de la Grande Loge de France. Dans quelle proportion ? Je l'ignore. Suffisamment en tout cas pour qu'il se remarque.

    3°) A titre personnel, j'ai toujours pris soin de pas commenter outre mesure les décisions d'une obédience à laquelle je n'appartiens pas. Ainsi je ne me rappelle pas de m'être particulièrement alarmé de la constitution de la confédération maçonnique de France, probablement parce que j'étais déjà convaincu, comme Michel Barrat, que la montagne accoucherait inévitablement d'une souris. Par ailleurs, il m'est même arrivé de défendre Marc Henry (que je n'ai jamais rencontré) sur ce blog.

    4°) Je n'ai jamais eu l'intention de réduire l'esprit de la Grande Loge de France à la « Belle Epoque », période au cours de laquelle la franc-maçonnerie française fut particulièrement impliquée dans les débats politiques, économiques et sociaux. C'eût été absurde bien entendu. Une obédience évolue avec le temps. En revanche, j'ai voulu rappeler dans ma note, au travers d'Henri Brisson et d'Hégésippe Légitimus, que la réflexion sur des sujets dits « profanes » a toujours fait partie de l'histoire de la Grande Loge de France et qu'elle n'est pas illégitime. Je renvoie également les lecteurs à l'éloge funèbre de Frédéric Desmons par Gustave Mesureur. Il m'a toujours paru utile de rappeler ce passé là car je sais que certains frères de la Grande Loge de France ont tendance à vouloir le gommer ou l'atténuer fortement.

    Pour conclure, je tiens à dire que je n'ai aucun souci particulier avec la Grande Loge de France.

  • La régularité maçonnique : un ostracisme politique

    Imprimer

    régularité,grande bretagne,france,socialisme,franc-maçonnerie,conservatisme,république,monarchieJe me suis permis de poster la réaction suivante sur le blog Hiram.be, plus précisément sous un article consacré au numéro 48 de Franc-Maçonnerie Magazine :

    « Le débat sur la régularité maçonnique est politique.

    Il a fondamentalement pour explication un positionnement politique de la franc-maçonnerie britannique à l’égard de la franc-maçonnerie française. Il a été un prétexte pour dénoncer le GODF. et, au-delà de ce dernier, tout ce que la France pouvait représenter non seulement en termes d’instabilité politique (le Consulat, le Premier Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet, le Second Empire, la Guerre de 1870, les événements de la Commune, la République) mais aussi de risques d’exportation de la révolution en dehors de ses frontières.

    J’en veux pour preuve un article de la revue The Freemason du 29 avril 1871 (p. 264) intitulé Freemasonry in France (Franc-maçonnerie en France). On peut y lire une condamnation sans appel de la Commune de Paris et de l’action de médiation entreprise par certains francs-maçons français ainsi qu’une condamnation du rite de Misraïm accusé d’avoir déployé ses activités sur le sol anglais grâce au soutien du G∴O∴D∴F∴. Un extrait mérite d’être cité car il est on ne peut plus clair :

    « Freemasons of England disavow most heartily the manifestoes of those misguided French brethen, and repudiate any connection in their fraternization with the Communists or Red Republicans. It is nevertheless important to bear in mind that it is with their action as a body we find fault, and not with the opinions which any individual Mason may choose to enunciante and support. »

    « Les Francs-Maçons d’Angleterre désavouent de tout leur coeur les manifestes de ceux qui, parmi les frères français, se sont égarés et ils répudient toute connexion dans leur fraternisation avec les communistes et les républicains rouges. Il est néanmoins important de garder à l’esprit c’est dans leur action en tant que corps [maçonnique] que nous décelons une faute, et pas dans les opinions que tout maçon, à titre individuel, peut choisir d’exprimer et de soutenir. »

    La décision du GODF de 1877 , supprimant la référence obligatoire au GADLU, a été le signal que les Anglais attendaient pour rompre. Le vote du Convent a été qualifié d’innovation révolutionnaire (cf. the Freemason, 15 décembre 1877, p.548 qui parle aussi de « changement révolutionnaire de l’Orient de France » ). C’est donc une accusation d’ordre politique.

    L’intransigeance des dignitaires anglo-saxons à l’égard des francs-maçons français est d’ordre politique (elle sera ensuite maquillée en 1929 sous les oripeaux des landmarks, lesquels seront à géométrie variable en fonction des intérêts politiques anglo-saxons… cf le cas français et italien). Cette intransigeance s’est vérifiée tout au long du XXe siècle. Le GODF malgré lui, est toujours perçu comme un repère de rouges, de communistes et d’athées alors qu’il jouit paradoxalement d’un certain prestige en raison de son grand âge (1773) auprès de ces mêmes dignitaires anglo-saxons. »

    freemason.jpg
    En réalité, ce commentaire reprend, pour partie, une note que j'avais écrite à propos de la polémique franco-britannique sur les rites égyptiens au XIXe siècle. Un frère m'a écrit pour me demander de produire l'un des extraits auquel j'ai fait référence. Le voici :

    freemason2.jpg

    Je précise que c'est un exemple parmi des centaines d'autres car The Freemason - comme d'autres revues maçonniques britanniques du dix-neuvième siècle - était coutumier de ce genre d'attaque politique contre la franc-maçonnerie française.

    Il est savoureux de remarquer que ces attaques politiques, souvent injurieuses, étaient paradoxalement perpétrées au nom de l'apolitisme de la franc-maçonnerie. C'est dire la perversité du procédé.

    C'est la raison pour laquelle je suis amusé de voir les postures de ceux qui, aujourd'hui, taclent volontiers le Grand Orient de France et, au-delà du Grand Orient, les obédiences qui s'intéressent à la réflexion sociale. Ils feraient mieux de se pencher sur l'histoire de la pseudo régularité, pauvre concept bancal théorisé sur le tard en 1929 par la Grande Loge Unie d'Angleterre pour justifier l'exclusion de la majorité des francs-maçons français de la communauté maçonnique internationale.

    Il faut le dire et le répéter : la régularité maçonnique est un ostracisme politique.

    En 1871, année de l'extrait reproduit ci-dessous, la presse maçonnique britannique considérait déjà que la franc-maçonnerie n'existait plus en France. Elle ne faisait qu'exprimer la pensée des dignitaires de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Pour ces derniers, la maçonnerie française, aux mains des Rouges, apparaissait irrémédiablement perdue. Il est utile, je crois, de citer cette phrase dont la violence des termes est on ne peut plus claire :

    « We fear however that the evil is almost ineradicable, and that nothing but ostracism for a time from the Masonic Body Universal will cure our Frence brethen of the fatal fancy for using their influence as Masons in political matters. »

    « Nous craignons cependant que le mal soit presque ineffaçable et que rien, sauf l'ostracisme pour un temps de la communauté maçonnique internationale, ne guérira nos frères français de la fantaisie fatale d'user ès-qualités de leur influence dans les affaires politiques. »

     

  • La régularité maçonnique ou la tyrannie du « cant »

    Imprimer

    galles.jpgLe F Charles Cousin, président du Conseil de l'Ordre du Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴), s'était assigné la tâche de renouer avec la Grande Loge Unie d'Angleterre (GLUA) et de lever le malentendu résultant de la décision conventuelle de 1877.

    Cousin admirait le Prince Edouard de Galles, GM de la maçonnerie anglaise. Il pensait trouver en lui un interlocuteur suffisamment intelligent pour comprendre que la décision du Convent du GODF n'avait jamais été une profession d'athéisme.

    Avant d'écrire à cet illustre F, Charles Cousin confia avoir examiné longuement le portrait du jeune aristocrate. De cet examen, il avait conçu quelque espoir d'une solution favorable. En effet, rien, dans ce beau visage d'élégant quadragénaire, si ouvert, si sympathique, ne lui rappelait « le cant », cette notion anglaise qui désigne l'attitude moralement hypocrite consistant à donner en société l'apparence d'une haute sévérité de moeurs. Il faut dire que le prince Edouard, noceur et queutard invétéré, était un habitué des nuits parisiennes.

    Le F∴ Cousin adressa donc un courrier au GM de la GLUA le 28 novembre 1884 dans lequel il rappela le sens du vote de 1877.  

    « La Franc-Maçonnerie française reste ce qu'elle a toujours été, une association fraternelle et tolérante. Respectant la foi religieuse et politique de ses adeptes, elle laisse à chacun, dans ces délicates questions, la  liberté de sa conscience. Travaillant en vue du perfectionnement moral et intellectuel des hommes et de leur bien-être, elle ne demande, à ceux qui veulent être admis dans son sein, que les sentiments d'honnêteté et d'amour du bien qui  leur permettent de coopérer utilement à son œuvre de progrès et de civilisation. »

    Le Prince de Galles répondit à Cousin le 12 janvier 1885 par l'intermédiaire du F∴ Shadwell H. Clerke, son grand secrétaire.

    « La Grande Loge d'Angleterre n'a jamais supposé que le Grand-Orient ait voulu faire profession formelle d'athéisme et de matérialisme ; mais la Grande Loge d'Angleterre soutient et a toujours soutenu que la croyance en Dieu est la première grande marque de toute vraie et authentique Maçonnerie, et qu'à défaut de cette croyance professée comme le principe essentiel de son existence, aucune association n'est en droit de réclamer l'héritage des traditions et des pratiques de l'ancienne et pure Maçonnerie. »

    3696247722.jpgCousin essuya donc un refus ferme mais avec les formes qui siéent aux gentlemen bien éduqués. Il fit l'expérience de la puissance tyrannique du cant, ce non possumus paradoxalement emprunté à l'infaillibilité papale par les ennemis les plus acharnés du pape. Il fut obligé de constater que même le jovial Edouard (le futur Edouard VII) n'osa s'en débarrasser, sans doute pour ne pas indisposer les vieux rombiers conservateurs attachés au respect idolâtrique des formes qui composaient alors son entourage maçonnique immédiat.

    Il convient d'ailleurs de rappeler que c'est à cause du « cant » - cette notion bizarre - que la porte de la Chambre des Communes avait été longtemps fermée à deux élus de la nation pourtant régulièrement élus, au seul motif qu'ils avaient refusé, l'un et l'autre, de prêter serment sur l'Evangile et de faire profession de foi chrétienne. Le premier était juif, Lionel-Nathan Rothschild. L'autre était athée, Charles Bradlaugh. 

    La perfide Albion, que l'on dit pourtant libérale, n'a en réalité jamais badiné avec les formes chaque fois que ça pouvait l'arranger. Plus encore, l'Angleterre victorienne du XIXe siècle, foyer de la révolution industrielle en Europe, s'est toujours montrée impitoyable à l'égard de tous ceux qui ne cadraient pas avec les valeurs étriquées de la bonne société britannique (les républicains, les libres penseurs, les non chrétiens, les révolutionnaires, les ouvriers, les pauvres, les homosexuels, les gens de couleur, etc.).

    Charles Cousin en fit l'amère expérience au nom et pour le compte du GODF, obédience maçonnique pourtant parfaitement régulière fondée en 1773, donc structurellement plus ancienne que la GLUA née, elle, en 1813. La mésaventure du F Cousin souligne, une fois de plus, l'hypocrisie de la soi-disant régularité maçonnique, expression du « cant » anglais. La régularité cache en réalité de solides préjugés politiques.

    « Le cant » - cette hypocrisie de comportement - n'a jamais empêché les britanniques de faire preuve d'adaptation et de pragmatisme chaque fois que cela s'avérait nécessaire pour résoudre un problème ou pour se sortir d'une situation délicate et embarrassante. C'est ce pragmatisme qui a conduit les pouvoirs publics à modifier le serment des parlementaires pour ne pas porter atteinte à la liberté de conscience des députés (cf. l'encadré jaune ci-dessous). C'est également ce pragmatisme qui a conduit la pourtant très conservatrice GLUA à abandonner, en 1986, toute mention des châtiments physiques du texte du serment de l'apprenti maçon s'alignant ainsi sur une mesure prise dès 1858 par le GODF.

    A mon avis, on ne pourra jamais pleinement comprendre l'apparente rigidité de la G∴L∴U∴A∴ et notamment son attachement obsessionnel à la croyance obligatoire en Dieu, si on ne tient pas compte de ses préjugés idéologiques hérités du dix-neuvième siècle, qu'elle a pris soin de camoufler hypocritement sous des formes et des usages soi-disant traditionnels.

    Que peut-on en conclure ? Que le F∴ Charles Cousin avait tout simplement oublié qu'il n'était aux yeux des maçons britanniques qu'un petit républicain amoral car libre penseur, de surcroît citoyen d'un empire concurrent hostile aux têtes couronnées et le dignitaire d'une obédience suspectée de complaisance à l'égard des rougesQuoi qu'il en soit, la maçonnerie du GODF n'a nullement souffert de l'intransigeance de la maçonnerie d'outre-Manche. Et puis comme l'écrivait le F∴ Stendhal (cf. De l'amour, liv. II, ch. 46) : « Rien n'éloigne davantage des deux grands vices anglais, le cant et le bashfulness (hypocrisie de moralité et timidité orgueilleuse et souffrante)» 

    rtohlaugh.jpgL'exemple surprenant de Lionel-Nathan Rothchild. Candidat libéral pour l'élection à la Chambre des communes en 1847, il ne put y siéger en raison de l'opposition de la Chambre des Lords. Il se représenta en 1849 et se heurta, une nouvelle fois, à la même opposition. Faisant preuve d'une belle audace, elle s'y rendit pour y siéger mais refusa de prêter le serment réglementaire en raison de sa judéité. Le serment prévoyait en effet que le parlementaire s'engage sur « sa vraie foi de chrétien ». Le jeune parlementaire avait été donc prié de rentrer chez lui. En 1853 il s'obstina et se représenta devant le suffrage universel. Il fut élu avec le soutien du parti libéral qui exigea alors la modification du serment du parlementaire. En 1858, après onze ans de bataille juridique, le serment fut enfin modifié et le parlementaire put enfin siéger !

    Le cas de Charles Bradlaugh est similaire. Celui-ci n'était pas juif mais athée. Il fut élu en 1880 et se heurta à son tour au fameux serment du parlementaire qui, bien que modifié suite à l'affaire Rotschild, continuait à comporter la formule « So help me God » (avec l'aide de Dieu). Bradlaugh refusa de prêter serment au nom de son athéisme et de son attachement à la libre pensée. Il en résulta une bataille juridique de huit ans. En 1888, le serment fut finalement remplacé par un engagement solennel d'allégeance ainsi rédigé : « Je, (nom du député), jure que je serai fidèle et porterai vraie allégeance à Sa Majesté la reine/ le roi (nom du souverain). »