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réflexion - Page 3

  • Maçonnerie et rationalisme

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    franc-maçonnerie,rationalisme,mythe,réflexion,philosophieJe suis sidéré de constater à quel point le rationalisme est de plus en plus ravalé insidieusement au rang d'un dogmatisme, lui qui, justement, a pour parti de ne pas se soumettre à un préjugé ou à une idée préconçue ! Avant même d'être un mouvement philosophique, le rationalisme est d'abord une attitude d'exigence. Loin de nier la part d'irrationnel qu'il peut y avoir dans l'existence et chez les individus, le rationalisme consiste à faire usage de la raison, de l'expérimentation, de l'administration de la preuve, etc., pour comprendre le monde. Le rationalisme est donc intrinsèquement ouvert à tous les possibles. C'est la pensée libre.

    Si le rationalisme a pu prendre des aspects militants et plus offensifs, c'est, ne l'oublions pas, parce qu'il a été combattu violemment par les dogmatismes institutionnalisés, en particulier par les religions révélées. Si nous vivons dans une société démocratique ouverte et pluraliste, qui permet même aux croyances les plus irrationnelles de s'exprimer, nous le lui devons en très grande partie.

    J'ai dit plus haut que le rationalisme était une attitude d'exigence. J'ajoute : un mouvement constant d'effort qui construit et déconstruit sans cesse. En effet, un savoir, une certitude, une pratique peuvent, à tout instant, être ébranlés et remis en cause. Le rationalisme, c'est le travail du négatif cher à Hegel. Je le retrouve aussi dans cette très belle phrase d'Alain : "Une idée que j'ai, il faut que je la nie, c'est ma manière de l'essayer" (cf. Alain, Histoire de mes pensées, Gallimard, Paris, 1936). Le rationalisme est donc une volonté de comprendre qui passe par l'examen des faiblesses, des incohérences de n'importe quel système de pensée, de n'importe quel savoir pour en éprouver la réelle solidité.

    Le rationalisme n'est pas l'ennemi de la foi. Il lui en a même redonné ses lettres de noblesse si je puis dire. En tout cas, ce sont deux choses distinctes. Le rationalisme fait appel aux ressources de l'intelligence et de l'analyse. La foi est du ressort de l'émotion, du sentiment. Le premier fait appel à l'expérience, à la confrontation des idées, aux connaissances. La seconde se suffit à elle-même et se contente d'être. C'est ce qui explique que l'on peut être rationaliste tout en étant un homme de foi. Il suffit de songer par exemple à Thomas d'Aquin dont l'œuvre théologique a consisté notamment à analyser la foi sous l'angle de la raison. Ce que l'on a dans son cœur peut très bien coexister avec la volonté d'utiliser son entendement. On dit que le cœur a ses raisons que la raison ignore. C'est sans doute vrai, à condition que l'on puisse affirmer aussi que la raison a un cœur que le cœur ignore.

    Le rationalisme n'est pas l'ennemi du merveilleux et de l'irrationnel. Il est un étonnement constant ! Quand je lève les yeux pour contempler le ciel, comme tout un chacun, je suis absorbé aussi par le mystère d'être là dans cet univers. Mais je sais aussi qu'être absorbé par le mystère, ce n'est pas mettre le genou en terre devant lui. Tous les mystères ont vocation à être transpercés, par touches successives, par tâtonnements, par les connaissances, les découvertes, les expériences, que sais-je ? Les mystères sont hors du temps. Le rationalisme, lui, s'inscrit dans la durée... Comme une rivière qui érode le sol calcaire, qui finit par y creuser son lit, voire les gorges les plus profondes. Comme les gouttes qui, jour après jours, forment les concrétions les plus inattendues et les plus belles. Et lorsque un mystère est transpercé partiellement ou complètement, il cesse d'être dans l'intemporalité. Il s'inscrit dans la durée, dans le mouvement continue de la quête de connaissances.

    Le rationalisme n'est pas prétentieux. Contrairement à ce qu'on entend parfois, le rationalisme n'est pas l'attitude qui conduit un individu à prétendre tout savoir. Le temps de l'humanisme de la Renaissance et des savants multicartes est révolu depuis le dix-neuvième siècle. Aujourd'hui, les savoirs se sont tellement étoffés et spécialisés qu'il est impossible pour un même homme de se constituer un socle encyclopédique de connaissances. Le rationaliste est conscient de cet état. D'où sa volonté de rechercher des informations contradictoires pour les confronter, de se documenter, de faire appel à des personnes qui en savent plus que lui sur tel ou tel sujet.

    Pour en venir à la maçonnerie, le rationalisme a joué en son sein un grand rôle. Il a permis d'instituer la maçonnerie en champ à investiguer. Si le fait maçonnique est étudié à l'université, si des documents sont tirés de l'oubli pour être analysés et débattus, c'est grâce à l'attitude rationaliste. Il serait tellement plus facile de se contenter de transmettre, à l'instar des religions, des fables, des us et des coutumes, de se satisfaire de la soi-disant sagesse qui dit qu'il faut se contenter de vivre les choses, d'adorer sans comprendre, ou qui fait de "l'expérience personnelle" l'argument massue pour annihiler tout esprit critique. Juste un exemple. L'historiographie maçonnique vraiment sérieuse ne date que des années 1960. Elle en est donc à ses balbutiements. Auparavant, à quelques rares exceptions, l'histoire maçonnique était prisonnière de ses propres mythes, de ses propres errements, des affirmations péremptoires de symbolâtres qui se faisaient les transmetteurs d'inepties.

    Le rationalisme, en maçonnerie, a toujours côtoyé le parti antiphilosophique, le mysticisme et l'occultisme (cf. Jacques Lemaire, Les origines françaises de l'antimaçonnisme (1744-1797), Bruxelles, Éditions de l'Université, 1985). Si la maçonnerie n'est pas la secte que l'on se plaît à souligner aujourd'hui, c'est parce qu'il y a eu dans le passé quantité d'anonymes qui, en épousant le rationalisme, ont combattu ces dérives. Dérives qui peuvent à tout moment ressurgir et germer du terreau de l'irrationnel, de l'inculture et de la superstition.

    La véritable transgression n'est pas engendrée par les mythes. La véritable transgression, c'est lorsque l'homme utilise sa cervelle et quand il est en quête de connaissances. Non pas de la Connaissance (un mythe... celui de la Lumière qui n'éclaire d'ailleurs guère ceux qui prétendent la détenir) mais des connaissances diverses et ondoyantes (les Lumières).

  • Rite et Liberté

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    initiation.jpg

    Une petite histoire. A l'époque, j'étais apprenti et j'en étais, je crois, à ma deuxième ou troisième tenue. Mes parrains, de vieux routiers de la maçonnerie, s'étaient assis derrière moi, peut-être pour observer mes mouvements d'humeur, plus probablement pour anticiper les questions dont je les assommais en salle humide à l'issue de chaque réunion.

    J'avais observé que nombre de frères de ma loge mère se "signaient" avant de déposer leurs oboles dans le tronc de la Veuve, c'est-à-dire qu'ils avaient pris le pli de faire le signe par équerre, niveau et perpendiculaire avant de déposer une pièce, un bouton, un billet ou, pour les plus distraits d'entre eux, une proposition. Apprenti sans expérience, que pouvais-je faire d'autre sinon me conformer à ce que je voyais ? Je me signais donc avant de déposer à mon tour ma participation au tronc de la Veuve.

    Lorsque les travaux furent achevés, je retrouvai mes parrains déjà attablés. Et cette fois-ci, les rôles furent inversés. C'est moi qui fus questionné. Pourquoi as-tu fait le signe d'ordre avant de déposer ton obole dans le tronc de la Veuve ? Pourquoi as-tu cédé devant ce que tu as vu et qui, de surcroît, est une utilisation abusive du signe d'ordre ? Et si chacun s'était mis à sautiller sur place et à faire des youyous avant de déposer une pièce, l'aurais-tu fait aussi ?… Que pouvais-je répondre ? Je compris immédiatement où ils voulaient en venir. Ils souhaitaient me piquer au vif et toucher mon orgueil. Et ils y sont parvenus. Moi qui posais d'ordinaire toutes les questions, qui, parfois, me montrais un peu sarcastique lorsque les réponses n'arrivaient pas rapidement, j'étais cette fois placé devant l'incapacité de répondre, incapacité que je reprochais, certes gentiment, à mes deux vieux parrains. J'étais pris, si je puis dire, en flagrant délit de mimétisme. Mais de mimétisme le plus bête qui soit. Le mimétisme qui se contente de reproduire sans se poser de questions.

    Plus tard, mais beaucoup plus tard, je compris l'autre aspect des questions qui me furent posées ce soir là. Pourquoi avais-je été esclave de la forme ? Pourquoi a-t-il fallu que je fasse le signe alors qu'il eût été si simple de déposer une pièce dans le tronc sans avoir recours à une gestuelle qui, dans ce contexte là, était dépourvue de signification et presque une faute de goût ? Je compris ce que mes maîtres avaient attendu en vain que je leur réponde : que l'initié est celui qui, un jour indéterminé, n'aura plus besoin des formes ou du formalisme parce qu'il s'en sera affranchi.
    Bref, que m'avaient enseigné mes parrains ? Qu'il n'était pas interdit de pratiquer un rite maçonnique avec un peu d'intelligence.

  • Sur quoi doit-on travailler en loge ?

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    logazde.jpgJe me souviens d'une tenue dans une loge du Grand Orient de France, il y a quelques années, dont l'ordre du jour était consacré à l'examen d'une question conventuelle sur un sujet d'intérêt général. Après les traditionnels et soporifiques « la question est mal posée » qui ne font avancer en rien les débats, une série de frères avait pris la parole pour affirmer péremptoirement : « Nous ne sommes pas venus en maçonnerie pour ça et puis nous sommes totalement incompétents pour en débattre. » Bref, à les entendre, l'assistance était priée d'en rester là. Les grincheux étaient parvenus à imposer leur incompétence à l’atelier, à l'ériger même en norme du travail maçonnique, au point de vider le débat de toute sa substance et de démotiver ceux qui étaient désireux d’apporter leur petite pierre à la construction de l’édifice.

    Certes, nous ne sommes pas tous spécialistes des questions posées, des sujets abordés en loge sous forme de morceaux d'architecture. C’est entendu. Mais cela signifie-t-il que nous sommes incapables de jeter un regard maçonnique sur ces sujets et d’y apporter nos points de vue, fussent-ils imparfaits et maladroits ? Non, nous en sommes capables. Pensez-vous qu'un franc-maçon de la fin de l'année 1915 était en mesure de saisir la complexité de son époque alors qu'elle constitue aujourd'hui quelques chapitres de manuels d'histoire ? Il n'était guère mieux loti que nous, même si nous avons tendance aujourd'hui à exagérer le caractère prospectif et avant-gardiste de la franc-maçonnerie sous la Troisième République. En réalité, le monde est toujours complexe pour celui qui vit et ne bénéficie pas du recul de l'Histoire. Ou alors, pour faire bonne mesure, il faut admettre la réciproque. Si des frères, dans les loges, affirment péremptoirement que la maçonnerie n’est pas faite pour traiter des sujets profanes ou qu’ils ne sont pas venus en maçonnerie pour ça (ce qui est parfaitement leur droit dès l’instant où il n’en font pas la norme du travail maçonnique), alors je pense qu’il est légitime d’affirmer, tout aussi catégoriquement, que nous sommes totalement et radicalement incompétents pour parler de symbolisme en général et de symbolisme maçonnique en particulier. En effet, nous ne sommes pas tous philosophes, anthropologues, historiens, linguistes, sémiologues, spécialistes des mythes, des symboles, de l’exégèse biblique ou de la littérature chrétienne des origines pour ne s’en tenir qu’à cette liste non exhaustive.

    Par conséquent, pourquoi les jugements que l’on entend à propos des sujets profanes ne seraient-ils pas d’application pour les sujets maçonniques ? J’ai ma réponse et me permets de vous la livrer brute de décoffrage. Si les sujets maçonniques ont souvent le vent en poupe au détriment des sujets profanes, c’est parce qu’ils n’engagent non seulement à rien mais aussi parce qu’ils permettent à notre propre subjectivité de s'exprimer sans trop de risques. Dans un sujet symbolique, on peut dire absolument tout et son contraire. Dans un sujet symbolique, il est même possible de dire n’importe quoi doctement. Les paresseux, voire les manipulateurs, les phraseurs ou les poseurs peuvent y trouver leur compte sans crainte d’avoir une surchauffe de neurones (car la compilation ou la paraphrase, ça existe y compris pour ce type de sujet). Ils apparaîtront même comme des érudits, voire comme des sages (ce qu’ils ne sont pas) auprès des plus impressionnables et des plus crédules.

    En d’autres termes, on se sent légitime dans un registre que l’on croit bien maîtriser tout simplement parce qu’on connaît certains symboles, qu'on pratique certains rites et que l’on appartient à une société initiatique, ésotérique et traditionnelle. Mais si on voulait atteindre une certaine objectivité, je dirais même une certaine dose de sérieux, alors on ne manquerait pas d’obstacles aussi périlleux à franchir que ceux que l’on invoque ordinairement pour les sujets profanes. Faites l’expérience suivante. La prochaine fois que vous préparerez un sujet symbolique pour votre loge, pensez que vous le ferez sous le regard critique et incisif d’un spécialiste qui ne manquera pas de démonter pierre par pierre ce que vous êtes en train de travailler et de rédiger à l’intention de votre loge. Vous verrez alors que les choses prendront un tour sensiblement différent et qu’à force d’avoir cette pensée, vous vous sentirez beaucoup moins libres et beaucoup moins à l’aise.

    Mais qu’on me comprenne bien : il ne s’agit pas, pour moi, de plaider pour que tous les sujets soient abordés en professionnels ou en spécialistes. Certes non ! C’est précisément le contraire ! Ce que je souhaite, c’est que nous n'ayons pas peur de laisser libre cours à notre subjectivité pour tous les sujets dits « profanes ». La réflexion maçonnique doit rester libre ! J’en ai marre, en effet, de ces discours culpabilisateurs qui établissent les frontières de la réflexion maçonnique en fonction du domaine traité et/ou de la compétence des intervenants. Si l’on doit se farcir des conneries à propos de sujets maçonniques, je suis alors demandeur d’une égalité de traitement en faveur des sujets de société. Et sous le terme de « conneries », il ne faut pas y déceler un jugement négatif. Au contraire, c’est pour moi quelque chose d’éminemment positif : ça signifie que pour tous les sujets traités, le franc-maçon a le droit inaliénable d’en disposer librement au point même d’en faire un tissus de conneries ou de lieux communs (les seules victimes étant celles qui doivent les endurer plus ou moins sagement sur les colonnes). Le rituel, comme le tablier et les gants, nous protègent contre tout débordement et toute polémique stérile.

    Une anecdote pour terminer mon propos.

    Il m’est arrivé de rencontrer au cours de mon cheminement un « symbolâtre » comme la maçonnerie sait parfois en produire. Bref, le genre de frangin à s’enivrer tellement de symboles, de rites, de cordons, de hochets et de manuels de maçonnerie que l'on pouvait facilement l’imaginer, chez lui, en train de dormir à l’ordre. Il aimait faire le paon quand il y avait des réunions ou des dîners en présence de profanes. En loge, il s'était institué arbitre des élégances en distribuant les bons points à ceux qui partageaient son avis, les mauvais à ceux qui avaient décidé de penser librement par eux-mêmes. Il poussait le comble de la suffisance intellectuelle en croyant qu'il pouvait apprendre quelque chose de ses longs monologues en atelier. En franc-maçonnerie, disait-il, il n’est pas question de parler de questions de société. Et puis d’ailleurs, ajoutait-il, le monde est tellement complexe que nous n’avons pas les compétences requises pour en discuter. Mais, sans doute pour magnifier cette mystérieuse association, dont il aimait se réclamer entre un cocktail et un petit four, il prenait quand même soin préciser que la maçonnerie avait été à l’origine de nombreuses lois sociales, du droit à l’avortement, du planning familial, etc. Et l’homme de révéler ainsi toute la duplicité de son discours : d’un côté, il affirmait que la franc-maçonnerie n’avait pas à investir le champ de la réflexion sociale et, d’un autre, il lui attribuait volontiers la paternité de nombreuses conquêtes sociales pour s'en prévaloir.

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    Pour un point de vue différent : Sur quoi doit-on travailler en loge ?

  • Alexandre le malheureux

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    chevalier.jpgJe voudrais revenir sur le très beau portrait que Denis Lefebvre a dressé du F∴ Alexandre Chevalier, ancien G∴M∴ du G∴O∴D∴F∴ de septembre 1965 à septembre 1966. Je ne vais volontairement pas entrer dans les détails de cette étude remarquable que vous pourrez lire en intégralité en vous procurant le dernier numéro des Chroniques d’Histoire Maçonnique. Mais je souhaiterais en dire cependant quelques mots, dans la mesure où je crois qu’on peut y trouver les origines de ce que nous vivons au sein du G∴O∴D∴F∴.

    Et que vivons-nous ? Depuis une quarantaine d’années, nous vivons sur l’idée que notre obédience doit être nécessairement et résolument engagée dans le monde profane. Nous constatons que l'exécutif a pris l'habitude de s’exprimer régulièrement et publiquement au nom de ses membres. Parfois – mais c’est très rare - cette expression publique se fait à bon escient, soit parce que le sujet est grave, soit parce que l’urgence commande un positionnement. Mais le plus souvent, cette expression publique est intempestive et inutilement clivante. Et surtout elle ne reflète absolument pas la diversité des opinions au sein des LL∴ de l’Obédience.

    Je prendrai un seul exemple en guise d’illustration. Le 8 octobre dernier, le Conseil de l’Ordre du G∴O∴D∴F∴ a publié un communiqué hostile à la ratification de la charte européenne des langues régionales et minoritaires perçue comme une atteinte intolérable à l’indivisibilité de la République et à l’unité des Français. Mais dans le même temps, vous avez de nombreuses loges du G∴O∴D∴F∴ qui organisent plus ou moins régulièrement des tenues dans des dialectes régionaux. La mienne, par exemple, apprécie de travailler de temps en temps en occitan. Je connais par ailleurs d’excellents FF∴ qui ont à cœur de défendre et de promouvoir la culture et la langue occitanes. Certains d'entre eux ne sont peut-être pas hostiles à la charte européenne contrairement à ce que le communiqué du G∴O∴D∴F∴ pourrait laisser penser. Ce sont pourtant d'excellents républicains. J'ai pu constater, par exemple et à mon grand étonnement, que le conservateur du musée de la franc-maçonnerie parlait remarquablement le patois des Cévennes. Faut-il y voir une marque de défiance à l’égard de l’indivisibilité de la République ? Non bien sûr !

    Si on veut donc qu’une parole publique ait un tant soit peu de valeur, il n’y a pas trente-six solutions : il faut qu’elle demeure rare, exceptionnelle, réfléchie et mesurée. Sinon elle se banalise et cristallise inutilement les oppositions. Elle devient une simple réaction, un gazouillis, un bruit de fond. On finit par ne plus y prêter attention.

    C’est bien parce qu’il pressentait de telles dérives et qu'il redoutait des risques d’instrumentalisation politique de l’Obédience que le F∴ Alexandre Chevalier a été combattu dans les années soixante lorsqu'il a assumé la grande maîtrise et la présidence du Conseil de l'Ordre. Denis Lefebvre écrit (Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°76, p. 81) :

    "Dans son message aux Frères du Grand Orient, en septembre 1965, le nouveau Grand Maître ne cache rien de son constat et des ambitions qu'il fixe à l'obédience :

    "Vous voilà revenus dans vos Orients respectifs. Les travaux du Convent 1965 son terminés, des tâches nouvelles vous attendent.

    Vous avez librement débattu des problèmes intéressant l'Ordre et aussi les sociétés humaines. Votre volonté catégorique d'effacer  définitivement certaines taches sera respectée, croyez-moi. Mais je sais aussi que vous voulez que nous tournions définitivement la page sur les séquelles des méthodes que nous avons utilisées jusqu'à ce jour dans l'Ordre.

    La Maçonnerie se fonde sur l'avenir et non sur un passé politique usé. Elle n'est pas un tremplin pour un électoralisme poussiéreux. Elle est une école de réflexion déterminant une certaine qualité des relations humaines."

    Le message est clair : la politique politicienne doit être bannie des temples, même si l'obédience doit être politique, mais au sens plein du terme."

    Pour Chevalier, la Maçonnerie devait demeurer un centre d'union où les opinions les plus diverses pouvaient librement s'exprimer. Elle ne devait pas être, selon ses propres mots, "une succursale de partis, de groupement, ou un conglomérat de clans." (Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°76, p.90)

    Quand on se rappelle de certains événements récents, notamment de ceux qui ont eu lieu dans l'entre deux tours des dernières élections régionales, on se rend compte à quel point le F∴ Alexandre Chevalier avait vu juste, lui qui, pourtant, avait engagé le G∴O∴D∴F∴ dans des réflexions sociétales poussées, notamment sur la jeunesse et le planning familial.

    En 1966, le G∴M∴ Chevalier écrivait (Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°76, p.87) :

    "Le Grand Orient n'est pas un parti politique, mais une société initiatique, c'est-à-dire faite pour l'homme. Autrement dit, elle développe l'esprit critique, contribue aux améliorations de la dignité de l'homme en exaltant sa personnalité et sa culture."

    Denis Lefebvre montre dans son étude que Chevalier, déjà diminué par la maladie (il mourra en 1969), a été ensuite victime de manoeuvres d'appareil ayant abouti à son lâchage par le Conseil de l'Ordre devant le Convent 1966 (un fait sans précédent selon l'auteur). Chevalier a donc été désavoué par l'exécutif obédientiel qu'il présidait. Alexandre Chevalier a été attaqué par ceux qui voulaient que le G∴O∴D∴F∴ s'engage résolument et de façon visible dans la Cité au risque de se retrouver inféodé à des pensées, des doctrines et des stratégies politiques particulières. Les conditions de l'éviction du F∴ Alexandre Chevalier ont été si expéditives et choquantes que même le F∴ Fred Zeller, pourtant connu pour ses opinions politiques tranchées (il fut le secrétaire particulier de Léon Trotsky), a éprouvé le besoin de rendre justice et hommage au F∴ Alexandre Chevalier dans son autobiographie publiée en 1976 (Fred Zeller, Trois points c'est tout, Robert Laffont).

    En conclusion, la très belle étude de Denis Lefebvre montre à quel point l'Histoire peut éclairer notre présent. Elle remet à l'honneur une grande figure du G∴O∴D∴F∴ injustement oubliée.

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    C'est la fin de l'année, je vais donc faire une petite pause. Je vous souhaite d'excellentes fêtes et vous donne rendez-vous l'année prochaine. Prenez soin de vous et de vos proches.