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réflexion - Page 3

  • 2015 année de l'écossisme

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    chaineunionjanv2016.jpgJe viens de parcourir le numéro 75 de la Chaîne d'Union, la revue d'études maçonniques, philosophiques et symboliques du G∴O∴D∴F∴, dont le dossier central est intitulé « 2015 année de l’écossisme ». Il eût été cependant plus judicieux d'écrire : « 2015 année de l'écossisme selon les obédiences libérales »

    En effet, le F∴ René Le Moal indique dans son éditorial :

    « 2015 fut l'année de l'Ecossisme. La décision en fut prise à Istanbul en 2011, lors d'une réunion des Souverains Grands Commandeurs du REAA libéraux. Deux cents ans auparavant, le Grand Orient de France, depuis longtemps partisan d'une centralisation des rites, avait pu définitivement rattacher à lui le Rite Ecossais Ancien et Accepté dans des conditions mouvementée. »

    Il y a une forte probabilité que les autres Suprêmes Conseils (souchés sur la G∴L∴D∴F∴, la G∴L∴N∴F∴ ou la G∴L∴A∴M∴F∴) n'aient la même lecture historique que tous les auteurs ayant participé à ce dossier de la Chaîne d'Union.

    Ce numéro 75 défend donc, il faut le souligner, une vision « pro G∴O∴ » de l'histoire institutionnelle du R∴E∴A∴A∴. Ce qui ne signifie pas pour autant que cette approche soit fausse, loin de là ! Mais disons que les maçons sont habitués aux querelles de boutique et que certains d'entre eux y prennent même un malin plaisir.

    Ceci étant dit, j'ai trouvé ce dossier passionnant, notamment l'article très didactique de Dominique Jardin et Fabrice Maurice sur la formation du R∴E∴A∴A∴. Les auteurs ont reproduit un schéma très utile qui permet au lecteur de se retrouver dans le dédale des Suprêmes Conseils actuellement en activités.

    J'ai bien apprécié également la contribution de François Cavaignac intitulée « le R∴E∴A∴A∴ ou l'intérêt du dualisme en philosophie ». L'auteur donne un aperçu global de ce rite maçonnique. A titre personnel, le maçon de rite français que je suis, ne s'est pas senti dépaysé. Les ordres de sagesse du R∴F∴ offrent en effet un parcours relativement similaire au R∴E∴A∴A∴ mais en plus condensé. Il y a évidemment de nombreuses nuances qui permettent de les distinguer (je pense par exemple à la façon dont la vengeance d'Hiram est conçue dans les deux systèmes et à la place qui lui est dévolue).

    Les interviews des FF∴ Jean-Paul Cordier et Hüseyn Özgen sont également très instructives. Mais c'est ce que j'ai finalement le moins apprécié. On entre dans la cuisine des juridictions. Forcément, chaque T∴P∴S∴G∴C∴ affirme que son Suprême Conseil est dans une forme resplendissante, que tout va bien, que tout est formidable au pays des écossais heureux. J'ai notamment halluciné lorsque le F∴ Özgen a signalé qu'une S∴ turque, très malade, avait reçu le 33ème trois semaines avant sa mort. Ça m'a rappelé les propos d'un F∴ de ma L∴ mère qui, au cours d'une conversation, m'avait révélé un fait similaire du coté de Nîmes il y a plusieurs dizaines d'années. Il m'avait dit qu'un F∴ agonisant avait été élevé au 33ème sur son lit de mort... Il faut croire que certains apportent le 33ème comme des curés donnent l'extrême onction... Je suppose bien sûr que c'est fait en toute fraternité pour honorer la personne. Mais tout ça est bien religieux et dérisoire tout de même, n'est-ce pas ?

    Le F∴ Alain de Keghel quant à lui insiste sur la plasticité du rite écossais dont il souligne la capacité d'adaptation à tous les climats. Il a sans doute raison. Il est un fait que le R∴E∴A∴A∴ est probablement le rite le plus pratiqué dans le monde pour des raisons historiques. Mais je n'ai pas compris en quoi cette plasticité était une singularité de ce rite. De manière générale, il me semble que tous les rites maçonniques sont pratiqués avec des intensités variables et des versions parfois sensiblement différentes selon les pays (Mexique, Belgique, Etats-Unis, France, etc.). Je crois pour ma part que le succès du R∴E∴A∴A∴ s'explique par des raisons beaucoup plus triviales que sa plasticité. C'est qu'il comporte 30 hauts grades (ou grades post-magistraux pour reprendre la terminologie quelque peu précieuse et alambiquée du F∴ Yves-Hivert Messeca). Et forcément 30 hauts grades, ça compte... Cela a toujours attiré les maçons sensibles aux cordons multicolores et aux dignités ronflantes. Comment le R∴F∴, le R∴E∴R∴, le rite d'York et le rite émulation auraient-ils pu résister face à une superstructure en 33 degrés (3 degrés symboliques plus 30 hauts grades) ? Je devine l'objection : Memphis-Misraïm culmine bien à des sommets vertigineux tout en n'étant jamais parvenu à s'imposer... Oui mais ce rite confidentiel (sauf en Amérique du sud) a toujours subi la gourouisation prononcée de ses grands hiérophantes, des personnages souvent marginaux et illuminés, finalement plus attirés par l'occultisme, la magie, que par une démarche maçonnique rationnelle... On ne peut donc pas comparer.

    Le F∴ Yves Hivert-Messeca, lui, étudie l'implantation du R∴E∴A∴A∴ dans le monde. Il dresse une carte de cette implantation qui permet au lecteur de mieux visualiser la prédominance du rite sur la plupart des continents. Il établit une typologie des différentes conceptions écossaises : idéal-type chrétien, idéal-type charlestonien, idéal-type traditionnel, idéal-type libéral, etc. Il montre que les Suprêmes Conseils anglo-saxons, juridiquement distincts des GG∴LL∴, ne s'alignent pas forcément sur les relations internationales de ces dernières. Bref, il y a tellement de façons de pratiquer le R∴E∴A∴A∴ qu'on peut se demander, au final, quel est le plus petit dénominateur commun entre toutes ces interprétations. 

    Un thème a été oublié à mon avis. Le R∴E∴A∴A∴ face au réveil des autres rites au sein du G∴O∴D∴F∴. C'est dommage que cet aspect - polémique certes - n'ait pas été abordé dans la revue. En effet, pendant 140 ans environ, la collégialité des rites, pourtant institutionnellement affichée, a été purement et simplement niée par un R∴E∴A∴A∴ dominateur et sûr de son importance alors qu'il a toujours été pourtant minoritaire au niveau des LL∴ symboliques. Pendant 140 ans, au G∴O∴D∴F∴, les FF∴ de R∴F∴ ont été contraints de passer au R∴E∴A∴A∴ pour poursuivre leur cheminement maçonnique. On appréciera la logique... Mais c'est sans doute un des effets de la plasticité de ce rite évoquée plus haut... A moins que cette plasticité ne soit en fait qu'une des manifestations de la cordonnite. En réalité, les autres rites ont été réveillés (je pense plus particulièrement au R∴F∴) parce que de nombreux FF∴ ont vu les portes des LL∴ de perfection se fermer devant eux. De nombreux FF∴ ont été également freinés dans leur cheminement pour des raisons qui n'étaient pas toujours philosophiques. Le réveil des autres rites en tous leurs degrés a donc permis de rééquilibrer les choses et de ramener le R∴E∴A∴A∴ à de plus justes proportions.

    Pour le reste, le numéro 75 contient d'autres articles, d'autres matières débat, que je vous laisse le soin de découvrir.

    La Chaîne d'Union, n°75, janvier 2016, à commander en ligne sur le site de Conform édition.

  • Les 15 sujets qui fâchent les francs-maçons

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    Jean Solis, Bruno Etienne, Conversation, Réflexion, Maçonnologie, Editions de la Hutte

    Voici un ouvrage singulier, publié par les éditions de la Hutte en septembre 2008. Cet essai est en fait la retranscription d'une série de conversations entre feu Bruno Etienne, célèbre anthropologue, et Benoit Laigre alias Jean Solis, éditeur et auteur bien connu. Le titre original a aiguisé ma curiosité. Le fait d'avoir un peu connu Bruno Etienne m'a probablement incité à me le procurer.

    Dans ce livre à la mise en page soignée, Etienne et Solis abordent divers sujets qui constituent des points de discorde entre les francs-maçons, en France en particulier. Il est absolument vrai que tous les maçons hexagonaux sont loin d'avoir des points de vue similaires par exemple sur les textes fondateurs de l'Ordre maçonnique, le rôle et la place des obédiences, le Grand Architecte de l'Univers, la Bible et les textes sacrés, l'immuabilité des rituels, le numineux, l'ésotérique et l'occulte ou encore la présence des femmes en loge. 

    Dans ces conversations, Bruno Etienne et Jean Solis s'interrogent sur l'utilité de la franc-maçonnerie, sur ce qu'elle est et sur ce qu'elle doit absolument faire pour demeurer une société initiatique. Je dois dire que les lecteurs en quête d'opinions tranchées seront ravis car les auteurs ont le constat parfois sévère. La faiblesse de l'ouvrage, mais qui n'en diminue pas pour autant l'intérêt, réside dans la convergence globale d'analyse. Je ne dis pas qu'Etienne et Solis pensent la même chose sur tout, mais disons que j'aurais personnellement préféré un dialogue entre eux et d'autres francs-maçons plus sensibles à l'idée d'une maçonnerie engagée. Je suis également persuadé que des historiens ou des philologues auraient grandement relativisé certaines opinions martelées avec assurance, notamment sur tout ce qui touche les obédiences ou les rituels.

    A cette faiblesse, j'ajouterai deux défauts. Le premier défaut, c'est que les deux intervenants utilisent des concepts empruntés à la philosophie, à la sociologie, à l'anthropologie, à la religion (plérôme, numineux, mythème, regula, doxa, architectonique, pardès, dharma, shéol, géhenne, fatum, anamnèse etc). Ce qui ravira probablement les lecteurs les plus érudits et les plus exigeants, mais rebutera les autres, lesquels sont certainement majoritaires. Etre savant est chose difficile. Mais être en capacité de vulgariser un savoir ou une pensée complexe l'est encore davantage. Il est donc dommage que les auteurs, emportés par leurs conversations, oublient parfois de se mettre à la portée du lecteur moyen dont je fais partie. Le deuxième défaut, c'est que Jean Solis monopolise finalement les trois quarts du bouquin...

    Bruno Etienne et Jean Solis, Les 15 sujets qui fâchent les francs-maçons, éditions de la Hutte, prix public 17 €. Epuisé sur le site de l'éditeur. Mais semble-t-il encore disponible neuf sur le site de la FNAC ou en occasion sur Amazon.

     

  • Maçonnerie et rationalisme

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    franc-maçonnerie,rationalisme,mythe,réflexion,philosophieJe suis sidéré de constater à quel point le rationalisme est de plus en plus ravalé insidieusement au rang d'un dogmatisme, lui qui, justement, a pour parti de ne pas se soumettre à un préjugé ou à une idée préconçue ! Avant même d'être un mouvement philosophique, le rationalisme est d'abord une attitude d'exigence. Loin de nier la part d'irrationnel qu'il peut y avoir dans l'existence et chez les individus, le rationalisme consiste à faire usage de la raison, de l'expérimentation, de l'administration de la preuve, etc., pour comprendre le monde. Le rationalisme est donc intrinsèquement ouvert à tous les possibles. C'est la pensée libre.

    Si le rationalisme a pu prendre des aspects militants et plus offensifs, c'est, ne l'oublions pas, parce qu'il a été combattu violemment par les dogmatismes institutionnalisés, en particulier par les religions révélées. Si nous vivons dans une société démocratique ouverte et pluraliste, qui permet même aux croyances les plus irrationnelles de s'exprimer, nous le lui devons en très grande partie.

    J'ai dit plus haut que le rationalisme était une attitude d'exigence. J'ajoute : un mouvement constant d'effort qui construit et déconstruit sans cesse. En effet, un savoir, une certitude, une pratique peuvent, à tout instant, être ébranlés et remis en cause. Le rationalisme, c'est le travail du négatif cher à Hegel. Je le retrouve aussi dans cette très belle phrase d'Alain : "Une idée que j'ai, il faut que je la nie, c'est ma manière de l'essayer" (cf. Alain, Histoire de mes pensées, Gallimard, Paris, 1936). Le rationalisme est donc une volonté de comprendre qui passe par l'examen des faiblesses, des incohérences de n'importe quel système de pensée, de n'importe quel savoir pour en éprouver la réelle solidité.

    Le rationalisme n'est pas l'ennemi de la foi. Il lui en a même redonné ses lettres de noblesse si je puis dire. En tout cas, ce sont deux choses distinctes. Le rationalisme fait appel aux ressources de l'intelligence et de l'analyse. La foi est du ressort de l'émotion, du sentiment. Le premier fait appel à l'expérience, à la confrontation des idées, aux connaissances. La seconde se suffit à elle-même et se contente d'être. C'est ce qui explique que l'on peut être rationaliste tout en étant un homme de foi. Il suffit de songer par exemple à Thomas d'Aquin dont l'œuvre théologique a consisté notamment à analyser la foi sous l'angle de la raison. Ce que l'on a dans son cœur peut très bien coexister avec la volonté d'utiliser son entendement. On dit que le cœur a ses raisons que la raison ignore. C'est sans doute vrai, à condition que l'on puisse affirmer aussi que la raison a un cœur que le cœur ignore.

    Le rationalisme n'est pas l'ennemi du merveilleux et de l'irrationnel. Il est un étonnement constant ! Quand je lève les yeux pour contempler le ciel, comme tout un chacun, je suis absorbé aussi par le mystère d'être là dans cet univers. Mais je sais aussi qu'être absorbé par le mystère, ce n'est pas mettre le genou en terre devant lui. Tous les mystères ont vocation à être transpercés, par touches successives, par tâtonnements, par les connaissances, les découvertes, les expériences, que sais-je ? Les mystères sont hors du temps. Le rationalisme, lui, s'inscrit dans la durée... Comme une rivière qui érode le sol calcaire, qui finit par y creuser son lit, voire les gorges les plus profondes. Comme les gouttes qui, jour après jours, forment les concrétions les plus inattendues et les plus belles. Et lorsque un mystère est transpercé partiellement ou complètement, il cesse d'être dans l'intemporalité. Il s'inscrit dans la durée, dans le mouvement continue de la quête de connaissances.

    Le rationalisme n'est pas prétentieux. Contrairement à ce qu'on entend parfois, le rationalisme n'est pas l'attitude qui conduit un individu à prétendre tout savoir. Le temps de l'humanisme de la Renaissance et des savants multicartes est révolu depuis le dix-neuvième siècle. Aujourd'hui, les savoirs se sont tellement étoffés et spécialisés qu'il est impossible pour un même homme de se constituer un socle encyclopédique de connaissances. Le rationaliste est conscient de cet état. D'où sa volonté de rechercher des informations contradictoires pour les confronter, de se documenter, de faire appel à des personnes qui en savent plus que lui sur tel ou tel sujet.

    Pour en venir à la maçonnerie, le rationalisme a joué en son sein un grand rôle. Il a permis d'instituer la maçonnerie en champ à investiguer. Si le fait maçonnique est étudié à l'université, si des documents sont tirés de l'oubli pour être analysés et débattus, c'est grâce à l'attitude rationaliste. Il serait tellement plus facile de se contenter de transmettre, à l'instar des religions, des fables, des us et des coutumes, de se satisfaire de la soi-disant sagesse qui dit qu'il faut se contenter de vivre les choses, d'adorer sans comprendre, ou qui fait de "l'expérience personnelle" l'argument massue pour annihiler tout esprit critique. Juste un exemple. L'historiographie maçonnique vraiment sérieuse ne date que des années 1960. Elle en est donc à ses balbutiements. Auparavant, à quelques rares exceptions, l'histoire maçonnique était prisonnière de ses propres mythes, de ses propres errements, des affirmations péremptoires de symbolâtres qui se faisaient les transmetteurs d'inepties.

    Le rationalisme, en maçonnerie, a toujours côtoyé le parti antiphilosophique, le mysticisme et l'occultisme (cf. Jacques Lemaire, Les origines françaises de l'antimaçonnisme (1744-1797), Bruxelles, Éditions de l'Université, 1985). Si la maçonnerie n'est pas la secte que l'on se plaît à souligner aujourd'hui, c'est parce qu'il y a eu dans le passé quantité d'anonymes qui, en épousant le rationalisme, ont combattu ces dérives. Dérives qui peuvent à tout moment ressurgir et germer du terreau de l'irrationnel, de l'inculture et de la superstition.

    La véritable transgression n'est pas engendrée par les mythes. La véritable transgression, c'est lorsque l'homme utilise sa cervelle et quand il est en quête de connaissances. Non pas de la Connaissance (un mythe... celui de la Lumière qui n'éclaire d'ailleurs guère ceux qui prétendent la détenir) mais des connaissances diverses et ondoyantes (les Lumières).

  • Rite et Liberté

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    Une petite histoire. A l'époque, j'étais apprenti et j'en étais, je crois, à ma deuxième ou troisième tenue. Mes parrains, de vieux routiers de la maçonnerie, s'étaient assis derrière moi, peut-être pour observer mes mouvements d'humeur, plus probablement pour anticiper les questions dont je les assommais en salle humide à l'issue de chaque réunion.

    J'avais observé que nombre de frères de ma loge mère se "signaient" avant de déposer leurs oboles dans le tronc de la Veuve, c'est-à-dire qu'ils avaient pris le pli de faire le signe par équerre, niveau et perpendiculaire avant de déposer une pièce, un bouton, un billet ou, pour les plus distraits d'entre eux, une proposition. Apprenti sans expérience, que pouvais-je faire d'autre sinon me conformer à ce que je voyais ? Je me signais donc avant de déposer à mon tour ma participation au tronc de la Veuve.

    Lorsque les travaux furent achevés, je retrouvai mes parrains déjà attablés. Et cette fois-ci, les rôles furent inversés. C'est moi qui fus questionné. Pourquoi as-tu fait le signe d'ordre avant de déposer ton obole dans le tronc de la Veuve ? Pourquoi as-tu cédé devant ce que tu as vu et qui, de surcroît, est une utilisation abusive du signe d'ordre ? Et si chacun s'était mis à sautiller sur place et à faire des youyous avant de déposer une pièce, l'aurais-tu fait aussi ?… Que pouvais-je répondre ? Je compris immédiatement où ils voulaient en venir. Ils souhaitaient me piquer au vif et toucher mon orgueil. Et ils y sont parvenus. Moi qui posais d'ordinaire toutes les questions, qui, parfois, me montrais un peu sarcastique lorsque les réponses n'arrivaient pas rapidement, j'étais cette fois placé devant l'incapacité de répondre, incapacité que je reprochais, certes gentiment, à mes deux vieux parrains. J'étais pris, si je puis dire, en flagrant délit de mimétisme. Mais de mimétisme le plus bête qui soit. Le mimétisme qui se contente de reproduire sans se poser de questions.

    Plus tard, mais beaucoup plus tard, je compris l'autre aspect des questions qui me furent posées ce soir là. Pourquoi avais-je été esclave de la forme ? Pourquoi a-t-il fallu que je fasse le signe alors qu'il eût été si simple de déposer une pièce dans le tronc sans avoir recours à une gestuelle qui, dans ce contexte là, était dépourvue de signification et presque une faute de goût ? Je compris ce que mes maîtres avaient attendu en vain que je leur réponde : que l'initié est celui qui, un jour indéterminé, n'aura plus besoin des formes ou du formalisme parce qu'il s'en sera affranchi.
    Bref, que m'avaient enseigné mes parrains ? Qu'il n'était pas interdit de pratiquer un rite maçonnique avec un peu d'intelligence.