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politique - Page 2

  • Civitas devient un parti politique. Et alors ?

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    2696720412.jpgSur son blog, Gérard Contremoulin s'insurge contre le nouveau statut de l'organisation intégriste catholique Civitas qui est désormais devenue un parti politique. Il juge que ce changement de statut est inacceptable et relaye une pétition à destination des pouvoirs publics. Le blog Hiram semble sur la même longueur d'ondes. En ce qui me concerne, je ne vois pas où est le scandale. Ça fait longtemps que cette organisation d'extrême droite occupe le terrain politique. On a pu le constater pendant les manifestations contre le mariage pour tous en 2013. Sa transformation en parti politique clarifie donc sa situation. Nous savons désormais qu'il s'agit d'un parti politique d'extrême droite, composé de fondamentalistes catholiques, racistes, homophobes, antisémites et antimaçons comme à la Belle Epoque. Un de plus qui s'ajoute aux quelque 400 partis politiques immatriculés en France parmi lesquels on compte de nombreux groupuscules d'extrême droite.

    Et après ? Où est le problème ? Pense-t-on sérieusement mieux défendre la République en refusant à Civitas le statut de parti politique ? Je crois, une fois de plus, qu'il faut se garder de toute réaction épidermique même si je reconnais qu'il est difficile de garder son calme et de ne pas rire devant les élucubrations de l'agitateur belge Alain Escada. Il convient, je pense, de remettre les choses à de plus justes proportions en rappelant notamment qu'un parti politique n'est rien d'autre qu'une association loi 1901 à caractère politique. Pour disposer de la personnalité morale et de la capacité juridique, l'association doit être déclarée en préfecture ou en sous-préfecture et cette déclaration doit être publiée au Journal officiel des associations et des fondations d’entreprises (JOAFE). Les pouvoirs publics contrôlent ensuite si l'association a satisfait aux obligations déclaratives et elles délivrent un récépissé.

    Concernant maintenant la législation sur le financement des partis politiques, il faut souligner que celle-ci ne s'applique pas n'importe comment. Pour en bénéficier, il faut soit créer une association de financement (association loi 1901) ayant pour objet exclusif de recueillir les fonds destinés au financement des activités politiques du parti, soit désigner un mandataire financier, personne physique déclarée en préfecture.

    Les partis politiques reçoivent deux types de financement. Un privé et un public.

    Le financement privé regroupe les cotisations des adhérents et des élus, les dons des personnes physiques (les dons de personnes morales, comme les entreprises par exemple, sont interdits). S'il existe des illuminés prêts à donner du pognon pour adhérer et soutenir financièrement Civitas, c'est leur droit le plus strict. En démocratie, chacun a le droit d'avoir ses opinions et de s'organiser pour les promouvoir. Il est donc normal que les dons engendrent un avantage fiscal dès l'instant où cette association est devenue légalement un parti politique.

    Le financement public, lui, prend la forme d'aides. Mais là attention ! Les aides ne sont pas octroyées automatiquement. La législation s'est considérablement durcie. Le financement public est conditionné par le respect des obligations comptables et financières définies par la législation en matière de financement des partis politiques. Le respect de ces obligations est vérifié par la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques. L’aide est attribuée aux partis politiques en fonction de leurs résultats aux élections législatives. Les candidats doivent avoir obtenu au moins 1% des suffrages exprimés dans au moins 50 circonscriptions de métropole ou au moins 1% des suffrages exprimés dans l’ensemble des circonscriptions d’outre-mer. En clair, il faut que Civitas présentent des candidats au niveau national et obtiennent 1% dans au moins 50 circonscriptions ou dans l'ensemble des circonscriptions d'outre-mer. Et à mon avis, ce n'est pas pour demain car en pratique cette double condition est très difficile à remplir... Alors si on ajoute à cela le discours fondamentaliste et ultra-violent de cette organisation, c'est carrément mission impossible (sauf miracle... donc Alain Escada devra beaucoup prier et allumer des tonnes de cierges pour qu'il se produise).

    Reste l'argument relatif à la dangerosité de Civitas. Je suis d'accord : Civitas et composée d'intégristes de la pire espèce. Ils sont au christianisme ce que les salafistes sont à l'islam. Cependant, ce n'est pas parce que ce sont des allumés qu'ils n'ont pas le droit d'avoir des activités politiques. Pour autant, ils n'ont pas le droit d'agir n'importe comment. Comme toute association loi 1901, un parti politique peut en effet s'exposer à une dissolution s’il a été formé en vue d’une cause ou d’un objet illicite, contraire aux lois, aux bonnes moeurs, ou qui aurait pour but de porter atteinte à l’intégrité du territoire national et à la forme républicaine du gouvernement. La dissolution peut être prononcée par décret en Conseil des ministres ou par le tribunal de grande instance. Ce faisant, l'expérience montre que les dissolutions sont inefficaces et c'est la raison pour laquelle elles demeurent relativement rares. Il faut généralement que le parti politique ait été à l'origine de voies de fait, de troubles graves à l'ordre public, etc. Et puis, les dissolutions n'empêchent absolument pas un parti politique interdit de se reconstituer sous un autre nom. Enfin, les services de renseignement n'aiment guère ces dissolutions qui compliquent généralement la surveillance.

  • Le danger de la politisation du G∴O∴D∴F∴

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    Patrice Deriémont a livré ses réflexions relatives au projet de loi travail sur le blog de l’ami Géplu. L'intervenant a été présenté comme ancien Grand Maître adjoint du temps d'Alain Bauer (le médiatique criminologue que les journalistes invitent souvent dès qu'il s'agit de causer terrorisme à la télévision ou à la radio). J’espère qu’il n’y a aucun lien entre ce regain d’activité internautique et des ambitions contrariées. Sa réflexion en tout cas ne manque pas d'intérêt mais elle s'inscrit malgré tout dans un phénomène que je déplore depuis longtemps : la politisation excessive du Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴). Dès l'instant où la gloire passée d'un intervenant est rappelée, c'est, j'imagine, pour mieux asseoir son propos.

    Je dois préciser ma pensée. Que faut-il entendre par « politisation excessive » ? Elle consiste :

    1°) à considérer que la Franc-Maçonnerie n’est véritablement utile que si elle s’implique dans le commentaire (et non dans l’analyse) de l’actualité immédiate ;

    2°) à réagir au coup par coup, à laisser la primauté aux émotions et à la versatilité des humeurs du moment sans recul et sans esprit de prospective ;

    3°) à circonscrire la liberté de conscience à des communiqués de presse, à des tribunes ineptes (comme par exemple la dernière de Daniel Keller publiée dans Médiapart) et, plus généralement, à des postures politico-médiatiques.

    Dans sa note, Patrice Deriémont est ainsi revenu sur le fameux article 6 du projet de loi. A l’heure où j’écris cette note, je ne vais pas faire semblant de vous faire croire que je suis parfaitement au courant du processus législatif en cours. Lors d’un congrès régional auquel j’ai participé, j’ai même entendu Daniel Keller affirmer que cet article avait été abandonné. J’ignore si c’est vraiment le cas. Tout ce que je peux dire cependant, c’est que l’article 6 originel n’instaurait rien de nouveau et – comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire ici – ne faisait que reprendre l’acquis jurisprudentiel en la matière. Il n’y avait évidemment aucune atteinte à la laïcité.

    Concernant l’article 2 et sur le prétendu inversement de la hiérarchie des normes, il faut quand même rappeler que cette disposition réaffirme le code du travail en tant que socle intangible dans des domaines fondamentaux comme la durée légale du temps de travail, le Smic, la santé et la sécurité. Il réaffirme le rôle de la branche sur la modulation, le temps partiel etc. Et puis cet article 2 donne de l'espace supplémentaire à la négociation dans l'entreprise sur l'organisation du travail (c'est ce qui semble déplaire). Et encore de façon très encadrée, c'est-à-dire sur la base d'un accord majoritaire négocié avec un représentant syndical ! J'y vois la pleine confirmation du principe de faveur dont les opposants au projet de loi craignent la remise en cause.

    L’idée est donc de permettre aux salariés et aux patrons d'adapter ensemble les relations de travail au sein des entreprises au plus près des réalités économiques auxquelles elles sont confrontées. L’idée est de faire en sorte que les relations de travail puissent s’harmoniser au plus près des réalités d'un secteur donné. L’idée est enfin de favoriser la négociation avec le concours des syndicats dont la présence sort renforcée. Sans remettre en cause le code du travail en tant que tel. Il ne s’agit pas, comme j’ai pu le lire dans un article d’Humanisme, de substituer entièrement et brutalement le contrat à la loi impersonnelle et générale ! De toute façon, le contrat n'est pas un gros mot. Le droit des obligations, actuellement en pleine réforme, est en effet un des piliers fondamentaux de notre droit positif depuis Napoléon. Il serait bon aussi de le rappeler. Y compris dans les colonnes de la revue Humanisme.

    Bref, ça fait quand même beaucoup de garde-fous dont on ne parle jamais dans les médias et qui devraient rassurer les plus inquiets. Et encore, je ne parle pas du compte personnel d'activités, de la sécurisation des parcours professionnels dans un contexte de chômage de masse (car aujourd'hui les carrières professionnelles sont hachées), etc. Les chantiers sont nombreux. Mais de toute façon, à quoi sert-il de le dire puisque personne ne s'écoute ?

    politique,république,franc-maçonnerie,godf,patrice deriémont,loi travail,démocratie,violence,daniel kellerDe façon plus générale, je ne comprends pas que certains francs-maçons, aux solides préjugés idéologiques, participent activement à cet obscurcissement des esprits en racontant parfois n’importe quoi alors même que le processus législatif n'est pas arrivé à son terme ! Il me semble que ces frères devraient au contraire prôner le dialogue et l’écoute. Oui, ce dialogue et cette écoute dont ils se prévalent en loge mais qu’ils ont un peu trop tendance à oublier quand ils cancanent dans le monde profane ou sur internet.

    Comment non plus ne pas être en colère quand je vois des frères, que j’estime par ailleurs, tellement travaillés par les rancoeurs politiciennes qu’ils en sont réduits à relayer sur les réseaux sociaux d’ignobles caricatures (par exemple Valls en uniforme de S.A. hitlérien) ou des articles de propagande provenant de blogs d’extrême gauche et, parfois hélas, d’extrême droite ? Comment peuvent-ils s’abandonner ainsi à la haine et à l'aveuglement partisan sans regarder à deux fois ce qu'ils diffusent ? Ont-ils oublié les exigences de l’initiation maçonnique ? Je n'ose le croire.

    politique,république,franc-maçonnerie,godf,patrice deriémont,loi travail,démocratie,violence,daniel kellerDans deux mois, les conseillers de l’Ordre du G∴O∴D∴F∴ vont être appelés à élire un nouveau Grand Maître. Je ne vais pas rappeler ce que j’ai écrit sur cette fonction qui n’existe pas dans le règlement général et qui n’a pas d’attribution précise (pour ceux que ça intéresse, c’est ici). J’espère simplement que les conseillers de l’Ordre privilégieront une personnalité réellement initiée sur tout politicien déguisé en maçon. Car il faut le dire : le G∴O∴ a besoin de maçons à sa tête et pas de directeurs de conscience ou de communicants à la petite semaine.

    J’espère aussi que le futur Grand Maître sera économe de ses paroles. Elles n’en auront que plus de valeur. J’espère enfin que le futur Grand Maître veillera à ce que l’obédience ne s’embourbe pas dans les ornières de la politique politicienne. Le G∴O∴D∴F∴ doit demeurer le centre de l’union. Il doit inscrire la réflexion de ses ateliers dans un temps long. Il doit se souvenir que les SS∴ et les FF∴ ont des sensibilités politiques, philosophiques et religieuses différentes. Quand je vois le climat actuel dans le monde profane, quand je songe aussi à l’échéance électorale de l’an prochain, je pense qu’il est absolument primordial que le G∴O∴ conserve sa sérénité et travaille, selon ses principes constitutionnels, dans la joie et la paix et dans le respect des convictions de chacun de ses membres.

  • Les lumières vives et pures de l'ordre maçonnique

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    4035725778.jpgJe recommande vivement la lecture de la remarquable étude de Jean-Luc Lebras sur les (grands et petits) sceaux du Grand Orient de France. Cette étude est publiée dans le dernier numéro des Chroniques d'Histoire Maçonnique. L'auteur analyse l'évolution de ces sceaux qui sont comme des empreintes laissées par l'obédience au fil du temps.

    Dans son introduction, Jean-Luc Lebras indique que les sceaux du Grand Orient de France ne semblent pas avoir fait l'objet d'études historiques et symboliques très abondantes au vingtième siècle contrairement au siècle précédent. Il rappelle que Jean-Marie Ragon de Bettignies (dont j'ai déjà parlé sur ce blog) avait étudié, en 1841, l'évolution des sceaux du Grand Orient pour souligner le suivisme politique de l'obédience.

    Je voudrais justement citer un extrait des propos de Ragon que Lebras rappelle d'ailleurs dans son étude. Le vénérable maître de la loge Les Trinosophes écrit avec une sévérité lucide (cf. Cours philosophique et interprétatif des initiations anciennes et modernes, éd. Berlandier, 1841, p. 381) :

    « Est-ce par reconnaissance pour les services que notre institution a rendus à l'ordre civil que les puissances suprêmes des divers rites maçonniques s'occupent elles-mêmes, de temps à autre, de politique ? Ce n'est pas, toutefois, dans l'intention de voir les membres de l'ordre s'en occuper ; car la place qu'on leur laisse prendre est bien innocente mais ces hauts frères plus politiques que Maçons, et souvent plus esclaves que libres, désirent prouver au gouvernement de chaque année que l'institution qu'ils dirigent marche dans le sens de la politique du jour. Nous ne sommes pas, dans notre France, exempts de ce défaut : en révisant les anciens cachets et les timbres du Grand Orient, lesquels ne devraient offrir que les emblèmes immuables de notre Ordre on y découvre des empreintes maçonnico-profanes qui présentent à l'œil du Maçon étonné les signes variables de l'autorité civile. »

    Ce texte, je le rappelle, a été écrit il y a cent soixante-quinze ans. Il est pourtant d'une étonnante modernité. En effet, comment ne pas y songer quand on voit le Grand Maître du Grand Orient affirmer dans tous les médias, écrits ou audiovisuels, que l'obédience est la gardienne vigilante de l'éthique républicaine ? L'histoire permet de relativiser une telle posture.

    Que montre l'étude des sceaux du Grand Orient ? Que le Grand Orient fut monarchiste sous les rois, impérial sous les empereurs et républicain sous les républiques ! Ce constat devrait donc inciter les responsables de l'obédience à se montrer plus modestes et circonspects dans leur communication publique. Ce constat devrait aussi les inciter à respecter la liberté de conscience des francs-maçons du Grand Orient de France qui n'ont pas besoin qu'on pense et parle à leur place.

    1290289894.jpgCependant, il ne faut pas se méprendre : Ragon de Bettignies, lui-même, préconisait que le maçon s'intéressât à la politique et à la religion. Je dois citer ce passage que tous les francs-maçons devraient connaître et méditer, notamment ceux qui ont la lourde charge de représenter le Grand Orient (cf. op.cit., pp. 376 et 377) :

    « Quoiqu'il soit certain que le Maçon jure obéissance et se conforme exactement aux lois du pays qu'il habite, ainsi que tout sage doit faire, il n'en est pas moins de son devoir de consacrer ses veilles à s'instruire et à éclairer ses concitoyens, soit sur la politique, soit sur la religion ou tout autre sujet sérieux qui intéresse le bien public. Dans nos époques modernes, où le nombre des francs-maçons est considérable, la Maçonnerie, qui s'interdit hautement et de fait, dans ses réunions, tout ce qui a rapport aux matières religieuses et politiques, n'a jamais dû ni pu prendre qu'une part indirecte aux révolutions qui se sont succédé depuis un demi siècle. Nous en avons eu la preuve lors du renversement du gouvernement impérial.
    Les personnages les plus élevés de l'Empire et de l'armée appartenaient à la Franc-Maçonnerie, qui resta toute passive pendant cet orage politique.
    Mais voici la part directe, la seule qu'elle a prise, qu'elle pouvait prendre et qu'elle prendra toujours aux événements passés, présents et à venir : les lumières vives et pures que laissent échapper, dans des séances qui se renouvellent sans cesse, les divers orateurs de cet ordre cosmopolite, éclairent une masse d'individus qui se répandant ensuite dans toutes les classes de la société, y versent continuellement des doctrines salutaires qui font le tour du monde, et combattent, chaque jour et partout, l'erreur et les préjugés qui souillent encore le globe. »

    Ce que Ragon de Bettignies souligne, et qui est absolument fondamental, c'est que la politique en maçonnerie se joue au niveau de la loge et non de l'obédience. La politique en franc-maçonnerie réside dans l'échange de points de vue entre des personnes d'opinions et de sensibilité différentes qui se retrouvent au sein d'un ordre cosmopolite.

    temps, jean-luc lebras,jean-marie ragon de bettignies,histoire,godf,evolution,politique,sceaux,chroniques d'histoire maçonniqueCosmopolite. Le qualificatif est important. Est cosmopolite celui qui est capable de penser en citoyen de l'univers (cosmos : l'univers ; politês : citoyen). Est cosmopolite celui qui, sans renier son identité et ses convictions propres, est capable d'accueillir sereinement la différence. Est cosmopolite celui qui est capable d'envisager des problèmes sous tous les angles. Est cosmopolite celui qui est capable de prospective, qui ne se laisse pas ballotter par l'actualité du jour, qui a la force intellectuelle et morale de voir plus loin que l'immédiateté des choses.

    Les « lumières vives et pures » de la franc-maçonnerie jaillissent de la discussion en tenue ordonnée selon le rite. Elles se manifestent dans la pratique des vertus maçonniques et l'étude. Et c'est ensuite au franc-maçon, librement et discrètement, de se faire l'agent actif du lien social afin de répandre, par un comportement exemplaire, les vérités qu'il a su découvrir et acquérir en loge, conscient que les idées sont comme les ruisseaux qui font les grandes rivières.

  • Donner du temps au temps

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    3696247722.jpgLe F∴ Charles Cousin, dont j'ai parlé dans ma note précédente, avait adressé, le 21 septembre 1885, une lettre à toutes les LL∴ du G∴O∴D∴F dans laquelle il annonçait sa démission de la présidence du Conseil de l'Ordre.

    Je ne résiste pas au plaisir de vous en reproduire la conclusion car elle contient une leçon que nous, francs-maçons, devrions tous méditer 130 ans plus tard :

    « Un dernier mot, mes amis, et j'ai fini. Certains candidats, - et je sais que des Maçons se sont laissé prendre à leurs promesses -, certains candidats vous demandent de les nommer pour faire décider et réaliser sans délai la séparation des Églises et de l'Etat : ces hommes qui prétendent refaire en vingt-quatre heures la vieille France, sans tenir compte des droits et des sentiments intimes de sa plus belle moitié, ces hommes se trompent, ou vous trompent. Pour accomplir, sans des déchirements dangereux pour la République, cette réforme indispensable et dont le principe est admis par tous les esprits vraiment libéraux, il faut encore quelques années de préparation et c'est précisément, mes Frères, à cette préparation que la Maçonnerie est en situation et a pour devoir de donner le concours le plus persévérant et le plus énergique.

    Avant tout, réformons et développons l'instruction et l'éducation des femmes, « tout le reste nous viendra par surcroît ».

    C'est le mot de la fin, mes Frères. Si cette homélie, la dernière de votre vieil ami, ne vous a pas trop ennuyés, et si vous l'avez lue jusqu'au bout, recevez ici l'accolade cordiale et fraternelle du Frère Charles Cousin ».

    Attention ! Une lecture trop rapide pourrait induire en erreur. Le F∴ Charles Cousin n’était pas défavorable à la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il ne prétendait pas qu’elle était impossible à réaliser. Il pensait simplement que les esprits, en 1885, n'étaient pas encore mûrs. En effet, à cette époque, les lois constitutionnelles de la troisième République avaient à peine dix ans d’existence. Le nouveau régime parlementaire républicain était fragile. Les forces réactionnaires (l’église catholique romaine, les monarchistes et les bonapartistes) étaient puissantes et ne rêvaient que de revenir au pouvoir pour restaurer l’ordre ancien. Cousin redoutait donc qu’une mise en œuvre précipitée de la séparation de l’église et de l’Etat n’entraînât le désordre et la contestation de la jeune République. Pourtant, en écrivant cette lettre d’adieu, Charles Cousin savait pertinemment que le G∴O∴D∴F∴ était en pointe du combat laïque, notamment à l’école publique qui était devenue gratuite et obligatoire en 1881 grâce au F∴ Jules Ferry. Il pensait, comme beaucoup d'hommes de son siècle, que l'éducation des femmes permettait d'amoindrir l'emprise des curés sur les foyers. Il voulait donc simplement que l'on donne du temps au temps et que le travail maçonnique ne soit pas perturbé par les jeux politiques, certes essentiels mais souvent à courte vue. On ne refait pas la vieille France en vingt-quatre heures, écrivait-il. Cousin est décédé en 1894. Il n'a pas vu l'accomplissement de la séparation le 9 décembre 1905, mais il était convaincu qu'elle surviendrait inévitablement un jour car elle s'inscrivait dans un dynamisme historique. Il a donc fallu attendre vingt ans, c'est-à-dire finalement l'avènement d'une nouvelle génération, pour que la séparation devienne une réalité juridique. Le F∴ Cousin a ainsi rappelé, avec lucidité, les vertus de la patience, de la rigueur et de l'observation du corps social, loin des postures politiciennes. Le travail maçonnique s'effectue sur le long terme au sein des loges, pas sur le forum où les mandataires publics font surenchère de promesses. Fais ce que dois, advienne que pourra.

     

  • Savoir raison garder

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    bataille.jpgLe F∴ Christian Bataille, président de la fraternelle parlementaire et député socialiste du nord, a accordé un entretien à François Koch. Lisez-le. C'est délirant surtout quand on songe que cet honorable parlementaire est issu d'une région qui n'aura aucun élu de gauche dans la prochaine assemblée régionale.

    Je crois que le F∴ Bataille est décidément bien mal placé pour faire la leçon de morale au F∴ Masseret qui, lui au moins, a le courage de ses opinions et a fait le choix, en bon républicain, de les porter jusqu'au bout devant les électeurs du Grand Est. Ce dernier l'a dit et redit : il considère qu'il doit y avoir une opposition présente au sein de l'assemblée régionale d'Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine. Sa position est limpide et logique. Elle ne mérite assurément pas les procès d'intention écoeurants lui sont régulièrement adressés par celles et ceux qui préfèrent la capitulation en rase campagne. Bataille serait plus inspiré de s'interroger sur les résultats obtenus par sa formation politique dans le Nord Pas-de-Calais.

    Mais le plus hallucinant reste la réponse de Bataille à la question « Y aura-t-il des procédures disciplinaires après le second tour des régionales ? »

    « A mon avis, oui, tant au PS qu’au GODF. Comment un frère responsable de l’élection d’un président de région FN, si c’est le cas, pourrait-il ne pas être sanctionné ? »

    Comment ne pas frémir en lisant pareille ineptie ? J'en ai honte pour le président de la Fraternelle parlementaire qui, j'ose le croire, ne s'est probablement pas rendu compte de l'énormité proférée.

    masseret.jpgEn effet, sanctionner Masseret reviendrait à instaurer le délit d'opinion au sein du G∴O∴D∴F∴ ! Ce serait fouler du pied tous les principes maçonniques les plus élémentaires. Ce serait confisquer l'Obédience pour en faire le théâtre de règlements de compte politique mesquins ! C'est en tout cas aussi con que si je préconisais sentencieusement des sanctions à l'encontre des FF∴ qui ont préféré se conformer aux injonctions de la rue de Solferino.

    Chaque F∴ est libre de se déterminer en conscience bon sang !

    Il faut donc savoir raison garder. Masseret ne s'est pas allié au FN ou n'est pas soutenu par lui (on n'est pas dans le même cas que celui de l'ex F∴ Jean-Pierre Soisson dans les années 90 en Bourgogne). Masseret ne prône pas les idées frontistes. C'est précisément tout le contraire ! Le F∴ Masseret a fait le choix courageux de le combattre jusqu'au bout, dans l'honneur et l'indépendance, afin que la gauche démocratique puisse conserver des représentants au niveau régional ! Et c'est pour cette seule raison qu'il est devenu aujourd'hui l'objet de la vindicte de ses camarades de parti. C'est un comble !

    Alors je sais : le risque est effectivement que la liste de Florian Philippot l'emporte (Philippot, ex chevénementiste, faut-il le rappeler ?). Mais comme je l'ai déjà dit, nous sommes en démocratie et si nous voulons que le FN sorte de sa « zone de confort », c'est-à-dire de la posture facile de l'opposant, il doit également mettre les mains dans le cambouis et assumer des responsabilités politiques.

    Ou bien alors il fallait tout simplement interdire le FN si on ne voulait vraiment pas d'un tel scénario. Ce n'est pas le chemin suivi par les pouvoirs publics de droite ou de gauche au cours de ces trente dernières années.

  • L'idéologie politique de René Guénon

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    Je voudrais revenir, une fois encore, sur René Guénon et insister sur la fascination morbide de l'auteur pour la décadence du monde moderne. Beaucoup de gens parlent de Guénon. Peu l'ont vraiment lu. Et encore moins sont ceux qui daignent jeter un regard lucide sur son idéologie politique qu'il a pourtant exposée, dès 1929, dans son livre Autorité spirituelle et pouvoir temporel.  Quels en sont les axes fondamentaux ?

    1°) L'autorité spirituelle. Celle-ci est détenue par le sacerdoce. Elle a pour fonction essentielle la conservation et la transmission de la doctrine traditionnelle dans laquelle toute organisation sociale régulière trouve ses principes fondamentaux. Le sacerdoce exprime les fonctions de connaissance et d'enseignement. Le sacerdoce communique en effet la connaissance et la tradition sacrées à tous ceux qui sont aptes à les comprendre. Pour autant, le sacerdoce se réserve à lui-même la partie supérieure de la doctrine, c'est-à-dire ce que Guénon appelle "la connaissance des principes mêmes", c'est-à-dire "la métaphysique" qui est de l'ordre du suprarationnel et de la révélation. Autrement dit, le titulaire de l'autorité spirituelle doit jouir de facultés transcendantes.

    2°) Le pouvoir temporel. Il s'exprime pour Guénon dans la fonction royale dont elle est le synonyme. Et la fonction royale désigne tout ce qui constitue, dans l'ordre social, le gouvernement proprement dit, quand bien même ce gouvernement n'aurait pas la forme monarchique. La fonction royale exprime l'action et la régulation. Elle déploie ses activités dans les domaines administratif, judiciaire et militaire.

    3°) L'autorité spirituelle et le pouvoir temporel étaient jadis unis. Cette unité s'incarnait dans une hiérarchie naturelle où le spirituel dominait le temporel et la connaissance transcendante contrôlait l'action. Leur séparation a ensuite produit une différenciation des individus et la création de castes. Au fur et à mesure que cette séparation s'est accentuée au cours des siècles, il s'est produit une matérialisation progressive qui a conduit la fonction royale à vouloir dominer le sacerdoce à travers, notamment, la centralisation excessive des gouvernements et la constitution des nationalités. Ce processus de matérialisation est celui de la modernité. Selon René Guénon, la modernité risque donc d'aboutir à ce que les éléments sociaux inférieurs accèdent un jour au pouvoir sauf si l'on assiste à une restauration de "l'ordre normal" (sic).

    Tel est le message politique de l'ouvrage de Guénon que celui-ci n'a eu de cesse, par la suite, de développer et de parfaire, notamment en constituant autour de lui des groupes d'adeptes entièrement dévoués à la propagation de ses thèses (Julius Evola, Frithjof Schuon, Marcel Clavelle dit Jean Reyor, Marcel Maugy dit Denys Roman, etc.).

    Le problème est que la démonstration de Guénon ne s'appuie sur aucun argument historique ou de sociologie politique et religieuse. René Guénon, vierge de toute formation universitaire aboutie, se contente en effet d'asséner dogmatiquement ses lubies et de les marteler consciencieusement comme s'il s'agissait d'évidences irréfutables. Guénon défend en tout cas une approche binaire de la vie humaine que l'on peut résumer comme suit :

     

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    Il faut dire les choses comme elles sont : l'idéologie guénonienne est totalitaire et théocratique. Elle ressemble étrangement à ce qui existe en Iran où, depuis trente-cinq ans, le système politique est subordonné à l'autorité spirituelle du clergé chiite et plus particulièrement à celle du guide de la révolution. Mais, de façon plus générale, l'idéologie guénonienne exprime surtout une volonté de renouer avec un âge d'or perdu, celui où l'esprit humain recherchait la nature intime des êtres, les causes premières et finales. Bref, la connaissance absolue.

    Dans cette vision des choses et des êtres, les phénomènes sont produits par l'action directe et continue d'agents surnaturels plus ou moins nombreux dont l'intervention arbitraire explique les anomalies apparentes de l'univers. Dans ce système de pensée, il n'y a pas de place pour l'histoire. L'homme n'est pas perçu comme un être autonome, capable de penser sa propre histoire et son propre destin. Tout ce qui va d'ailleurs dans le sens de l'autonomisation de l'individu et de la sécularisation de la société est l'expression de la modernité que Guénon conspue. Cette modernité privilégie la quantité sur la qualité, l'égalitarisme sur l'élitisme, la démocratie sur la hiérarchie naturelle, la république des êtres inférieurs sur l'unité aristocratique du spirituel et du temporel, les laïques (les ignorants) sur les clercs (les savants).

    Dans le système de pensée de René Guénon, il n'y a pas de place pour le progrès car celui-ci est nécessairement l'expression de la décadence du monde moderne. Et c'est en cela que l'idéologie guénonienne est aussi profondément réactionnaire et pessimiste.

    Tout sépare donc l'idéologie guénonienne de la franc-maçonnerie, n'en déplaise à ceux qui s'évertuent, toujours aujourd'hui, à ranger cet auteur parmi les "penseurs maçonniques". Il faut rappeler que Guénon n'est resté que quelques années en franc-maçonnerie. Son expérience maçonnique a donc été totalement insignifiante et ne lui a jamais conféré de légitimité particulière. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'a pas encouragé certains de ses disciples à investir la franc-maçonnerie pour y propager ses thèses (notamment après la seconde guerre mondiale dans le cadre de la loge La Grande Triade affiliée à la Grande Loge de France). 

    Ceci dit, dès que le maître est mort, les disciples n'ont pas manqué de s'étriper et de s'exclure les uns les autres. Chacun d'eux s'est évidemment empressé de s'accaparer l'héritage intellectuel du gourou en oubliant très vite la retenue, la pondération et l'humilité qui auraient dû pourtant caractériser ces soi-disant représentants d'une élite spirituelle. Faut-il s'en étonner ? Non bien sûr car ainsi vont les esprits dogmatiques qui réduisent les idées à leurs obsessions et le destin de l'humanité à leur petite personne.

  • L'affaire Lalou

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    Regarder le passé, c'est se rendre compte que les choses, parfois, n'étaient pas forcément meilleures qu'aujourd'hui. En témoigne l'initiation avortée de Charles Lalou, député du Nord, dont les opinions boulangistes avaient provoqué une expédition punitive de plus de 500 Frères le 5 février 1889.

    Ce fait divers, qu'on imaginerait mal de nos jours, a fait les choux gras de toute la presse de l'époque. Il faut se remettre dans le contexte. Le général Boulanger, personnage équivoque, soutenu aussi bien à droite (royalistes, bonapartistes) qu'à gauche (certains radicaux et socialistes), venait d'emporter les législatives partielles du 27 janvier 1889 à Paris face à Edouard Jacques, président du Conseil général de la Seine. Les partisans du général Boulanger avaient envisagé une marche sur l'Elysée à laquelle le principal intéressé s'était prudemment refusé de participer. Le camp républicain redoutait un coup d'Etat.

    C'est la raison pour laquelle l'initiation de Charles Lalou au sein de la loge La France Démocratique (présidée par Georges Laguerre, député boulangiste du Vaucluse) était apparue - à tort ou à raison - comme une provocation par les Frères les plus soucieux de défendre la jeune Troisième République en cette année du centenaire de la Révolution française.

    Pourtant, le GODF était lui-même très partagé sur l'attitude à adopter vis-à-vis de Boulanger. Par exemple, un républicain aussi incontestable que Frédéric Desmons, président du Conseil de l'Ordre, ne cachait pas sa sympathie pour le turbulent militaire.

    Voici un extrait du compte rendu du quotidien Le XIXe siècle, viscéralement antiboulangiste, en date du 6 février 1889 :

    « Le porte-parole officiel du Boulangisme, l'enfant de choeur de la Chapelle de la rue Dumont-d'Urville, a été exécuté hier au Grand-Orient de France. L'exécution a été complète; elle était méritée.

    On sait que tout dernièrement Georges Laguerre a fondé ou plutôt ressuscité loge la République Démocratique, dans le but de donner le change à l'opinion publique en faisant croire que la Maçonnerie était Boulangiste.

    Pour augmenter le nombre, d’ailleurs très restreint des Membres de cet Atelier, le Frère Laguerre, Vénérable de la Loge, a présenté à l'Initiation un des membres influents du Comité de la rue de Sèze. Mais sachant que l'admission de ce personnage soulèverait un tollé général dans le monde maçonnique, il avait imaginé le truc suivant :

    Le Bulletin Maçonnique qui indique le programme des travaux de toutes les Loges, ainsi que l'heure des séances, annonçait que la tenue de la Loge de M. Laguerre, commencerait à huit heures et demie, et ne donnerait aucun renseignement sur l'Ordre du jour.

    D'autre part, le Vénérable avait fait envoyer aux Membres de sa Loge une convocation indiquant l'ouverture des travaux pour sept heures et demie précises, c'est-à-dire une heure avant l'heure habituelle et contrairement à tous les usages Maçonniques, de façon à dire à ceux qui se présenteraient à l'heure : la comédie est finie, la pièce est jouée.

    Ce projet, si habilement préparé, échoua complètement.

    Hier, cinq cents Francs-Maçons, prévenus à la hâte, sont venus de tous les points de Paris pour assister à l'ouverture des travaux de la Loge présidée par Laguerre.

    Il ne nous est pas permis de faire le compte rendu de la séance maçonnique, ce que nous devons dire, c'est que, malgré son cynisme et son audace, le député de Vaucluse, accablé sous le poids du mépris de tous les assistants, a été contraint de lever la séance et de sortir de sa Loge sous les huées des Francs-Maçons indignés (…). »

    L'affaire fit si grand bruit que le F∴ Esprit-Eugène Hubert, directeur de la revue La Chaine d'Union de Paris et antiboulangiste notoire, se crut obligé d'appeler indirectement les FF à la modération et à la raison (cf. La Chaine d'Union de Paris, février 1889, p. 36) :

    « Quelques excès ont pu être commis dans nos travaux, quelques méconnaissances ont pu être faites de nos prescriptions et Règlements, dans ces derniers temps ; ne nous en inquiétons point outre mesure. Cela ne peut avoir aucune conséquence grave, quant au point de vue de la stabilité et de la sécurité maçonniques : au contraire cela nous servira. Nous y puisons cet enseignement profitable que nous devons nous retrancher et nous renfermer dans nos anciennes manières d'être maçonniques ; que loin d'étendre notre cercle, nous devons le restreindre ; que, sans être une Société secrète, nous sommes une Société privée qui reste chez elle, qui ne sort point de chez elle, qui n'ouvre point ses portes à tous venants ; que nous sommes une Société qui se distingue, qui se détache de toute autre société par ses mots, signes, formes et coutume. Par son indépendance, par sa tolérance, par sa fraternité, par son abnégation, par ses larges horizons d'amélioration sociale, d'union entre toutes les races, des peuples entr'eux et par ses aspirations à la concorde, à la paix dans l'Humanité entière.

    Corps d'avant-garde, elle ne peut se découvrir sans vouloir s'exposer à être paralysée, comprimée dans son oeuvre, dans son action.

    Restons des Temples fermés. »

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    A consulter :

    Journal Le XIXe siècle - 6 février 1889.pdf

  • Le cadeau empoisonné de Denis Sassou-Nguesso au G∴O∴D∴F∴

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    Voici une nouvelle qui est passée inaperçue. Tellement inaperçue d'ailleurs que je n'ai pas souvenir qu'on en ait parlé au Convent ou qu'on y ait fait le moindre début d'allusion.

    De quoi s'agit-il ? Du décret n°2015-462 du 13 mai 2015 portant attribution en propriété au Grand Orient de France d'un terrain à bâtir à Brazzaville, capitale de la République du Congo. Ce décret a été publié dans l'édition du 21 mai 2015 du Journal Officiel de la République du Congo (cf. la pièce jointe au bas de cette note). Il est donc entré en vigueur. Il a été pris en Conseil des Ministres par M. Pierre Mabiala, ministre des affaires foncières et du domaine public, et M. Florent Ntsiba, ministre du travail et de la sécurité sociale agissant pour le ministre de l'économie et des finances. Et il a été contresigné par M. Denis Sassou-Nguesso, président de la République et accessoirement grand maître de la Grande Loge du Congo (obédience régulière issue de la Grande Loge Nationale Française). Le droit de propriété du GODF est donc opposable aux tiers en raison de sa publication au bureau des hypothèques compétent.

    Le général Denis Sassou-Nguesso est un personnage "délicieux". Âgé de 72 ans, il cumule plus de trente ans à la tête du pays. Il a dirigé le Congo à l'époque du parti unique, de 1979 jusqu'aux élections pluralistes de 1992, qu'il a perdues. Revenu au pouvoir en 1997 à l'issue d'une violente guerre civile, il a été élu président en 2002 et réélu en 2009. Il est en ce moment occupé à changer la Constitution afin de se maintenir au pouvoir en 2016.

    Son bilan est éloquent. 70 % des Congolais vivent aujourd'hui sous le seuil de pauvreté (avec moins d'un dollar US par jour). Mais que l'on se rassure ! Car Denis Sassou-Nguesso, lui, se porte très bien. Le chef de l'État congolais et sa famille possèderaient, en effet, en région parisienne, de nombreux biens immobiliers, soit une bonne dizaine d'appartements et hôtels particuliers selon un rapport d’enquête de la police révélé en janvier 2008 par le journal Le Monde. Celui-ci a fait l'objet de plaintes pour détournement de fonds publics.

    Bref, le président de la République du Congo est la caricature du potentat africain autoritaire et vénal. La famille Sassou-Nguesso est au Congo Brazza ce que les famille Bongo et Biya sont respectivement au Gabon ou au Cameroun. Et qui plus est, elles sont toutes liées à la franc-maçonnerie depuis des décennies, comme d'ailleurs une bonne partie de l'élite politico-économique des pays d'Afrique noire francophone. C'est la raison pour laquelle le franc-maçonnerie est souvent mal vue en Afrique. Ce qui est injuste car des opposants politiques peuvent aussi fréquenter les loges, là bas ou en exil, aux côtés de modestes anonymes sans aucun engagement public. Et puis il faut noter que les religions (catholique, évangélique, musulmane) forment aussi des réseaux très puissants auprès des cercles de pouvoir africains.

    C'est dire à quel point ce décret est embarrassant et s'apparente à un cadeau empoisonné pour le GODF car il ne me semble pas que la rue Cadet ait demandé quoi que ce soit aux pouvoirs publics congolais. Et pour cause ! Le GODF ne possède aucune loge dans ce pays déjà largement pourvu en obédiences maçonniques. Alors comment expliquer une telle marque d'attention du président Sassou-Nguesso à l'égard d'une obédience qui, par dessus le marché, n'entretient pas de relations fraternelles avec la sienne ?

    Il semblerait, selon certains opposants politiques congolais réunis autour de M. Mingwa Biango, que Denis Sassou-Nguesso chercherait, par ce moyen, à s'attirer les bonnes grâces du gouvernement français pour que celui-ci l'aide à se maintenir aux pouvoirs en 2016. En effet, les relations entre M. Denis Sassou-Nguesso et M. François Hollande sont plutôt fraiches. Cela a été remarqué lors de la dernière visite officielle du président congolais à Paris le 7 juillet 2015. Le président congolais chercherait-il activement à les réchauffer en courtisant dans ce but la plus importante obédience maçonnique française classée ordinairement à gauche ? Espère-t-il que des membres du GODF∴, proches du président de la République, puissent l'appuyer? C'est de l'ordre du possible.

    Mais si tel était le cas, une telle méthode relèverait d'une "politique françafricaine à la grand papa" complètement à côté des évolutions du monde contemporain. En effet, la diplomatie française semble préoccupée par le maintien de la stabilité politique de la République du Congo et particulièrement désireuse que des élections présidentielles démocratiques puissent avoir lieu conformément à la Constitution congolaise. Au moment où la France et l'Europe sont confrontées à des vagues sans précédent de migrants, au moment même où les obédiences maçonniques européennes ont publié un communiqué à ce sujet, il paraît impossible que la France prenne le risque de favoriser une guerre civile en République du Congo en soutenant le président Sassou-Nguesso dans son projet de modification de la Constitution. En effet, l'Afrique a besoin plus que jamais de démocratie et de développement économique dans le cadre d'une nouvelle politique de coopération. Elle n'a pas besoin de chefs d'Etat qui confondent le PNB de leur pays avec leur patrimoine personnel. Il me semble donc totalement illusoire d'attendre quelque intervention du GODF∴ en remerciement de l'attribution en pleine propriété d'un terrain à bâtir à Brazzaville, si toutefois il s'agit bien de l'objectif poursuivi par l'exécutif congolais actuel.

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    A consulter :

    JO République du Congo Brazza.pdf