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philosophie - Page 3

  • Devant la porte fermée

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    6a010535f0c64e970b0147e3ce3cf2970b-piUn soir d'automne, un apprenti et son parrain se trouvaient devant la porte fermée d’un local où se réunissait une loge dont ils voulaient partager les travaux. Les alentours étant déserts, ils en déduisirent qu’ils étaient arrivés en retard.

    « Cher parrain, je pense que nous sommes arrivés en retard. La porte est close.»

    Le maître garda le silence.

    « Parrain, il est tout de même dommage que la porte soit déjà fermée. Ce n’est guère accueillant ici. Ceci signifie-t-il que l’on ne veut pas de nous ? »

    Le maître demeura interdit, presque absent.

    « Parrain ! Je ne serais pas étonné que ces frères aient fermé la porte pour ne point recevoir de visiteurs non reconnus comme francs-maçons authentiques et réguliers. J’ai d'ailleurs entendu dire que cette loge était composée de frères sûrs de leur importance, fiers et arrogants, à commencer par le vénérable maître que l'on m'a dit méchant homme. Un maître de mon atelier m’avait précisé un jour que notre atelier avaient eu quelques difficultés avec cette loge il y a quelques années. On a sans doute prévenu ces frères de notre venue. »

    Le maître ne répondit pas. Et le filleul de continuer de plus belle.

    « Sais-tu, Parrain, que derrière cette porte, il y a, paraît-il, un frère qui a connu des démêlés avec la justice profane ? Il y en a même qui disent que cette loge est en délicatesse avec notre Obédience en raison de son irrespect du règlement général. Je me souviens que le second surveillant m’avait dit qu’il était important, pour ne pas dire fondamental, de respecter la loi commune. »

    Les minutes s’écoulèrent sans que le vieux maître n’ouvre la bouche, laissant son jeune filleul à ses analyses devant la porte désespérément close.

    « Je ne pense pourtant pas que nous soyons si en retard que cela. J’entends d’ici des clameurs joyeuses, des embrassades, des rires, des bruits de pas et de chaises. C’est donc bien la preuve que les travaux n’ont pas encore commencé. Et pourtant, nous sommes comme deux imbéciles, là, dehors, dans le froid et dans cette nuit qui commencent à nous envelopper. Ah ! voilà bien cette fraternité maçonnique dont je commence à douter : des paroles, toujours de belles paroles, encore de belles paroles. »

    De guerre lasse, l’apprenti se mit à tambouriner sur la porte comme un fou furieux.

    « Ouvrez-nous ! mais ouvrez-nous, nom de nom ! »

    Soudain, le maître s’avança vers la porte, saisit la poignée et la tourna. La porte s’ouvrit sans le moindre effort.

    « Mais, Parrain, je croyais que cette porte était fermée ».

    Le Maître de répondre :

    « Fermée, oui, mais apparence seulement. Tu n'as jamais tenté de l'ouvrir. »

    Et, en se retournant vers son filleul, d’ajouter :

    « Ah, au fait, dis-moi contre qui t’es-tu énervé ? »

  • Le dialogue de l'impossible ou la quête de sens

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    282124philo.jpgEntre le Tigre et l’Euphrate, c’est-à-dire dans l’Irak contemporaine (ou plutôt dans ce qu'il en reste aujourd'hui), un inconnu a gravé sur des tablettes d’argile un curieux texte dont je vous livre un extrait.

    « Esclave, à mes ordres !
    - Voilà, maître, voilà !
    - En route ! Va me quérir et me donner de l’eau pour mes mains : je veux faire un sacrifice à mon dieu !
    - Faites-le maître, faites-le ! L’homme qui sacrifie à son dieu a le cœur tranquille : il accumule bénéfice sur bénéfice.
    - Eh bien non, esclave, je ne veux pas faire de sacrifice à mon dieu !
    - N’en faites pas, maître, n’en faites pas ! Vous habitueriez votre dieu à vous suivre comme un chien. Te réclamant « Mon culte!» ou « Ne me consultes-tu pas ? » ou n’importe quoi d’autre !

    Esclave, à mes ordres !
    - Voilà, maître, voilà !
    - Je veux investir de l’argent !
    - Investissez-en, maître, investissez-en ! L’homme qui investit garde son capital et en multiplie l’intérêt !
    - Eh bien non, esclave, je ne veux pas investir d’argent !
    - N’en investissez pas, maître, n’en investissez pas ! Avancer de l’argent est doux comme faire l’amour ; mais le récupérer, aussi pénible qu’accoucher ! […]»

    Et le texte continue ainsi sur plusieurs désirs contradictoires du maître qui, chaque fois, rencontre l’approbation de l’esclave (amour, charité, politique, voyage, parler, se révolter, etc.). Poursuivons l’extrait.

    « Esclave, à mes ordres !
    - Voilà, maître, voilà !
    - Alors que convient-il de faire ? Briser ma nuque ou la tienne, ou se jeter dans le fleuve, est-ce cela qu’il convient de faire ?
    - Qui donc est assez grand pour atteindre le ciel ? Qui est assez large pour embrasser la terre entière ?
    - Eh bien non, esclave ! Je m’en vais te tuer et t’expédier au-devant de moi !
    - Oui mais mon maître, vous ne survivriez pas trois jours !»

    Nous n’avons donc pas inventé l’eau chaude. Ce texte qui est l’un des plus vieux textes de l’humanité (plus de 2000 ans avant Socrate et Platon !) posait déjà le dilemme entre la pensée, les désirs et l’action. Les assyriologues ne sont pas tous d’accord sur son interprétation. Certains y voient un texte pré-philosophique d’un pessimisme intégral doublé d’une satire sociale. D’autres considèrent qu’il s’agit d’une farce, d’un trait d’humour. D'autres encore estiment que ce sont les deux à la fois. Plus nombreux sont ceux qui y voient une préfiguration de l'Ecclésiaste, l'un des livres de la Bible.

    D’une certaine façon, lorsque nous nous questionnons au sujet de ce qu’il convient de faire et de débattre en loge, nous ne faisons que reproduire, à notre manière, ce dialogue de l’impossible.

    Imaginons à notre tour un dialogue selon le même schéma.

    « Apprenti, viens ici !
    - Voilà, maître, voilà !
    - Je veux parler de sujets symboliques en loge !
    - Faites-le, maître, faites-le ! Les sujets symboliques vous permettront de mieux vous connaître, de progresser vers davantage de sagesse et d’être pour tous ceux qui vous entourent un exemple à suivre.
    - Eh bien non, apprenti, je ne veux pas parler de sujets symboliques.
    - N’en parlez pas maître, n’en parlez pas ! C’est inutile car il est vain de croire que ces sujets vous permettront d’atteindre la sagesse.

    Apprenti, viens ici !
    - Voilà, maître, voilà !
    - Je veux parler de sujets de société en loge !
    - Faites-le, maître, faites-le ! Les sujets de société vous permettront de mieux connaître le monde, de progresser et en même temps de préparer l’avènement d’une humanité meilleure et plus éclairée.
    - Eh bien non, apprenti, je ne veux pas parler de sujets de société.
    - N’en parlez pas maître, n’en parlez pas ! C’est inutile car il est vain de croire que ces sujets vous permettront d’améliorer et de connaître le monde dont les sauts et soubresauts sont tributaires de gens qui exercent un pouvoir que vous ne détenez pas.

    Apprenti, viens ici !
    - Voilà, maître, voilà !
    - Si je ne veux parler ni de sujets symboliques, ni de sujets de société en loge alors que convient-il de faire ?
    - Qui donc est assez grand pour atteindre le ciel ? Qui est assez large pour embrasser la terre entière ?
    - Alors ne faisons plus rien et comme tu es inutile je t’exclus de la loge.
    - Oui maître mais sans moi la loge n’aura plus de sens.»

    Dans le dialogue assyrien et dans celui que j’ai fabriqué, l’esclave et l’apprenti disent : « Qui donc est assez grand pour atteindre le ciel ? Qui est assez large pour embrasser la terre entière ? » C’est une métaphore qui, selon les assyriologues, revient souvent dans les textes des vieux mésopotamiens à telle enseigne qu’ils se demandent s’il ne s’agissait pas d’une expression courante. C’est une manière de dire qu’il est impossible de répondre à toutes les questions et de satisfaire tous les désirs parce que nous sommes de petits insectes perdus dans le vaste univers. Et lorsque nous pouvons répondre à certaines questions ou satisfaire certains désirs, c'est souvent avec des arguments valables et pertinents susceptibles de s’exclure mutuellement. L’homme forme donc un tout. Il est en recherche de cohérence et de sens à donner à son existence mais la vie pose sans fin son lot d’énigmes. Ce qui apparaît contradictoire n’est en réalité qu’une manifestation de la multitude de façons dont on peut aborder une question ou un problème. Ainsi en va-t-il de la franc-maçonnerie. Le franc-maçon est en effet invité à réfléchir sur le sens à donner à sa vie et ce quelle que soit la manière de travailler en loge.