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loge - Page 4

  • L'Obédience et la Loge

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    Le blog La Maçonne a publié une réflexion très intéressante sur l'utilité des obédiences. Je vous invite à la lire et vais en profiter pour apporter à mon tour mon point de vue sur ce vaste sujet.

    Il est de bon ton actuellement de dénigrer les obédiences maçonniques. Il faut dire que ces dernières ne manquent jamais une occasion de donner le bâton pour se faire battre. Ceci dit, il faut essayer de prendre un peu de hauteur et rappeler, non pas ce que sont les obédiences - lesquelles résultent des vicissitudes de l'histoire - mais ce qu'est fondamentalement l'Obédience en dehors de toute considération de pays, de rite et de conception du travail maçonnique. En effet, l'Obédience et la Loge sont organiquement liées. Il est même vain de tenter de déterminer des préséances entre les deux structures car l'une et l'autre ont fondé l'Ordre maçonnique tel que nous le connaissons aujourd'hui.

    Le premier acte fondateur de la Franc-Maçonnerie spéculative naissante fut en effet la réunion de quatre loges londoniennes dans une arrière salle de l'auberge de lOie et le Gril le 24 juin 1717. Cette réunion a donné naissance à la Grande Loge de Londres, première obédience maçonnique moderne.

    Le second acte fondateur de la Franc-Maçonnerie spéculative naissante fut la publication en 1723 des Constitutions rédigées par le révérend James Anderson à la demande de John Montagu, alors premier Grand Maître de la jeune Grande Loge de Londres.

    On peut donc dire, sans crainte de trop se tromper, que l'Obédience est quasiment aussi ancienne que la Loge. Il en résulte deux enseignements pour les francs-maçons du vingt-et-unième siècle.

    Le premier, c'est que pour durer, la franc-maçonnerie spéculative a éprouvé très vite le besoin de fédérer ses forces vives. En d'autres termes, les loges ont ressenti la nécessité de s'unir. Et quand plusieurs loges se réunissent, elles forment logiquement une "Grande Loge".

    Le second, c'est que la réunion de ces loges a débouché, tout aussi logiquement, sur la volonté de les doter de règles communes. A ce sujet, le juriste Dominique Rémy observe :

    "[...] ce qui est important, sous l'angle juridique, c'est l'idée de texte fondateur. Un texte fondateur, c'est un acte de fondation, c'est un acte juridique. Hauriou, il y a un demi-siècle, expliquait d'une part que l'institution ou la fondation trouve leur fondement dans une idée commune, un but commun, qui est la cause même de leur existence. Il trouve la base de la juridicité de l'institution, dans le fait que toute institution sécrète du droit, notamment deux catégories de droit essentielles existant dans toute institution, un droit disciplinaire et un droit statutaire. Ce qui est original, dans les Constitutions d'Anderson, c'est qu'il y a là un acte fondateur fait par des personnes privées pour une idée, un but d'ordre purement symbolique qui institue un système juridique séparé." (1)

    L'Obédience est donc la structure qui a contribué à la pérennité de l'Ordre maçonnique en instaurant un corpus de règles statutaires et disciplinaires. Elle est à la fois autorité régulatrice et légitimatrice. C'est elle qui délivre les patentes permettant aux loges de travailler régulièrement, c'est-à-dire selon les règles communément acceptées par tous les autres ateliers. C'est du moins ainsi qu'on comprenait le rôle et la place de l'Obédience au dix-huitième siècle. Et c'est ce qui explique aussi que le premier objectif d'une loge qui se créait à l'époque était d'obtenir la fameuse patente synonyme de reconnaissance.

    Ça, c'est le principe. Et puis il y a la pratique. Celle-ci a évolué très rapidement dans le sens que nous connaissons aujourd'hui. L'Obédience, autorité régulatrice et légitimatrice, est devenue malheureusement un enjeu de pouvoir. Les obédiences se sont substituées à l'Obédience, chacune prétendant incarner l'Ordre et l'orthodoxie maçonniques. C'est dérisoire certes, mais tellement humain. C'est ce qui s'est produit, dès le dix-huitième siècle, en Grande Bretagne avec la querelle ayant opposé la Grande Loge des Anciens à la Grande Loge des Modernes jusqu'en 1813.

    Il faut donc toujours garder à l'esprit ce qui précède. C'est la meilleure façon, me semble-t-il, de ne pas accorder une importance excessive à ce que peuvent dire ou faire les obédiences (françaises ou étrangères) contemporaines. Et c'est en même temps une excellente manière de ne pas oublier non plus ce que les francs-maçons leur doivent parce que, sans elles, c'est-à-dire sans le cadre statutaire et disciplinaire qu'elles leur offrent, les loges n'auraient certainement pas pu prospérer et la franc-maçonnerie survivre aux affres du temps.

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    (1) Table ronde du 16 mars 1993, retranscrite in Les Constitutions d'Anderson, traduction de La Tierce (1742), éd. Romillat, Paris, 1993, p.9.

     

  • Le franc-maçon face aux préjugés

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    J'ai appris l'existence d'un appel d'intellectuels publié dans Mediapart en faveur d'un "front de libération des textes religieux" (sic). Je voudrais en citer ici ce long extrait que je trouve particulièrement éclairant. J'évoquerai ensuite une histoire qui m'est arrivé un jour durant des agapes fraternelles.

    "Cette violence faite aux humains est permise par la violence qui est faite aux textes eux-mêmes. Il ne s’agit pas pour nous de rentrer dans une vision « textuellement correcte » qui ferait croire qu’ils sont exempts de toute violence : apparus dans des contextes de violences, ils en sont remplis. Comme ils sont riches d’appels à l’amour, la non-violence, la transformation radicale par la rencontre avec l’autre insupportablement différent. Ces textes sont complexes, contradictoires, ne donnent pas leur sens comme une évidence, nous présentent d’abord des débats et des questions plutôt que des certitudes et des réponses (...) Pour lire les textes, il faut commencer par enlever les lunettes que nous portons tous : lunettes de nos façons actuelles de nous représenter le monde qui ne sont pas celles de l’époque des textes, lunettes de la tradition, de la position sociale, du genre, de l’orientation sexuelle… A chaque lecture, il faut renouveler l’effort de la distanciation, de la médiation que permettent les outils du savoir qui en ouvrent le sens. Le judaïsme, l’islam et le christianisme ont émergé dans des contextes historiques particuliers et ont été façonnés par les rapports sociaux internes et externes : tout cela reste trop souvent ignoré et on sacralise des événements et des formulations largement dépendantes des contingences historiques."

    Le constat émis par ces spécialistes tombe sous le sens et je croyais, bien naïvement je l'avoue, qu'il serait largement partagé dans les milieux maçonniques où l'on sait que les textes, quelle qu'en soit la nature, peuvent avoir plusieurs niveaux de lecture et doivent être contextualisés parce qu'ils portent aussi l'empreinte des époques qui les ont vu naître. On appelle cela le libre examen ou, si l'on préfère, la libre interprétation qui permet non seulement de conserver de la distance par rapport aux textes mais aussi de mener des réflexions souvent fécondes.

    Et c'est là que j'en viens à mon histoire. Vous avez certainement déjà rencontré, un jour, un de ces frères à la fraternité ostentatoire, jovial, volubile, tactile même, au tutoiement facile et appuyé, qui enveloppe toutes ses paroles de miel et qui vous considère comme si vous étiez un de ses plus vieux amis. N'avez-vous jamais remarqué qu'il suffit souvent d'exprimer tranquillement des idées différentes des siennes pour que son masque tombe et révèle une personnalité bien moins attachante qu'il n'y paraissait de prime abord ? Je suis persuadé qu'il vous est arrivé, au moins une fois, de croiser son chemin.

    Bref, sans trop savoir pourquoi, la conversation s'est brusquement focalisée sur l'actualité en général et sur l'actualité de l'islam en particulier. Le visage de mon interlocuteur s'est soudainement assombri. Son rire, qui ponctuait chacune de ses phrases, a alors laissé la place aux propos emphatiques et alarmistes sur l'islamisme politique. Toutes mes tentatives de modérer ses ardeurs se sont heurtées à une fin de non recevoir. Selon lui, j'étais le pauvre ignorant angélique qui s'obstinait à ne pas vouloir voir que l'islam était consubstantiellement criminogène et une religion de la soumission. Assez rapidement, je me suis rendu compte que ce brave frère confondait allègrement islam, islamisme, barbus, arabes, terrorisme, etc., et qu'il avait la fâcheuse propension à me parler avec condescendance, comme si j'étais le dernier des idiots.

    Mais qu'il est fastidieux d'argumenter face à quelqu'un qui, pour couper court à tout dialogue, se prévaut d'un parcours universitaire ! Devais-je lui opposer, de mon côté et de façon tout aussi ridicule, mes onze années d''études supérieures ? Devais-je lui rappeler que le Coran a été écrit au 7e siècle de notre ère, au Moyen Orient, et plus particulièrement dans la péninsule arabique, et qu'il porte évidemment les marques de cette époque reculée ? Devais-je aborder timidement la diversité des sensibilités islamiques ? Devais-je insister sur d'autres textes sacrés (La Bible, le Nouveau Testament par exemple) qui contiennent aussi leur part de violence et qui ont permis de justifier des guerres religieuses et des visions théocratiques du monde ? Je m'y suis essayé certes, mais sans prolonger l'exercice outre mesure, car j'ai très vite constaté que mon point de vue était systématiquement caricaturé et perçu comme une laborieuse tentative de justification des exactions commises au Mali, en Syrie ou ailleurs dans le monde au nom d'Allah et de Mahomet. Pour mon bouillonnant interlocuteur, expliquer, nuancer, modérer, remettre en perspective, analyser, c'était nécessairement excuser et, pis encore, c'était épouser la cause des bourreaux !

    Je n'étais pourtant pas au café du commerce, je vous le jure, mais à des agapes fraternelles qui égayent ordinairement l'après tenue. A moins que le cours inattendu de cette conversation m'ait transporté, à mon insu, au zinc de ces troquets où l'on refait bruyamment le monde à coup de "yaka" et de "fokon". Alors je sais ce que vous vous dites peut-être : "on ne peut pas généraliser", "ce sont des choses qui arrivent", "les maçons ne sont après tout que des hommes", "il faut passer la truelle sur ce genre de non-événement", etc. Il est en effet tellement plus confortable de ne pas voir ces dérives comportementales plutôt que d'y mettre bon ordre. Après tout, la situation aurait pu être pire qu'elle ne le fut. Rendez-vous compte ! J'aurais pu être franc-maçon, de culture ou de pratique musulmane, basané, pas très couleur locale... J'aurais donc pu être maladroitement dénigré au plus profond de mon être par ce frère sous les yeux des autres convives. Je l'ai échappé belle...

    Cette conversation animée m'a rappelé en tout cas le regretté Bruno Etienne qui connaissait parfaitement l'islam et la franc-maçonnerie. Lui aussi se désolait de ces caricatures et de ce racisme larvé qui ont tendance à se lover de plus en plus dans certaines discussions en salle humide ou dans des lieux soi-disant éclairés. Au-delà des motivations propres à chacun, Bruno Etienne aimait dire que le franc-maçon était un clerc laïque, un agent du lien social qui devait prendre joyeusement à bras le corps la complexité du monde afin de rapprocher les hommes et les points de vue autant que possible. Seulement voilà, comment le franc-maçon pourrait-il mener à bien sa mission si, ballotté par l'actualité, il s'abandonne à la facilité des préjugés ?