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liberté - Page 3

  • Alexandre Massol, le réformateur

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    Massol.jpgVoici l'une des rares représentations de Marie Alexandre Massol dit Alexandre Massol (1805-1875). Je l'ai trouvée en feuilletant le premier tome de l'ouvrage de Charles Cousin, Racontars illustrés d'un vieux collectionneur (Libraire de L'Art, Paris, 1887). Cousin écrit :

    « Ceux qui l'ont connu seront heureux de retrouver ici sa vivante image. La Franc-Maçonnerie porte encore le deuil de Massol. »

    Alexandre Massol  est aujourd'hui largement tombé dans l'oubli. Pourtant, sa pensée philosophique a exercé une influence déterminante et durable sur le Grand Orient de France.

    Il fut le fondateur du journal hebdomadaire La Morale Indépendante avec Henri Brisson. Alexandre Massol considérait que le bien, le mal, le juste et l'injuste pouvaient se concevoir en dehors de tout enseignement théologique ou de toute révélation religieuse. Pour Massol, l'homme est un être libre et responsable. L'homme veut être respecté. Or pour être respecté, il doit respecter son prochain. C'est au fond l'affirmation du précepte maçonnique :

    « Ne fais pas autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fît. Fais lui ce que tu voudrais qu'il te fît. »

    Le respect de la personne humaine est donc au fondement même de la conscience, du droit et du devoir. Par conséquent, tout ce qui favorise et accroît le respect est bien. Tout ce qui le défavorise et l'atténue est mal. Le respect implique donc la réciprocité des sentiments et une volonté de coexistence harmonieuse.

    Ce débat, apparemment théorique, a pourtant eu des conséquences pratiques considérables. En effet, si la morale ne présuppose pas l'existence de Dieu, alors il est impossible de prétendre que les agnostiques et les athées en sont dépourvus. Or, c'est bien ce que de nombreuses loges prétendaient au dix-neuvième siècle pour leur refuser l'initiation maçonnique. Au nom des anciennes obligations, les francs-maçons ne pouvaient pas admettre les athées stupides et les libertins irréligieux.

    La Morale Indépendante a ouvert de nouvelles perspectives à la franc-maçonnerie. Elle a conduit les réformateurs de l'Ordre maçonnique à agir autour de Massol pour promouvoir la liberté de conscience. Au sein du Grand Orient de France, la controverse a successivement abouti aux réformes constitutionnelles de 1854, 1865 et de 1877. Cette controverse s'est étalée sur une vingtaine d'années. Massol n'en a pas vu l'issue puisqu'il est passé à l'orient éternel en 1875.

    Massol est également parvenu à convaincre le Grand Orient de France de préserver son indépendance vis-à-vis du pouvoir politique et à refuser le cadeau empoisonné du pouvoir impérial : la personnalité morale.  Au dix-neuvième siècle, il n'y avait pas de cadre juridique pour les associations. Elles étaient toutes des associations de fait. Leurs activités étaient surveillées étroitement par la police. Pour bénéficier d'un statut juridique avantageux, le Grand Orient aurait pu demander aux pouvoirs publics le statut d'association de bienfaisance reconnue d'utilité publique. Ce statut lui aurait ainsi permis d'obtenir la personnalité morale. Il lui aurait conféré la possibilité d'emprunter. Cependant, ce statut aurait également placé le Grand Orient directement sous la tutelle de l'Etat. En 1863, sentant le piège, Massol est parvenu à convaincre les délégués des loges de refuser cette proposition.

    Alexandre Massol a donc profondément contribué à changer la doctrine du Grand Orient de France. Il a su aussi en défendre le caractère initiatique et l'indépendance vis-à-vis du pouvoir impérial. En revanche, les conservateurs de l'obédience ont voulu maintenir les anciennes obligations (croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme) tout en prônant la transformation du Grand Orient en société de bienfaisance à la fois pour des raisons financières et pour plaire à Napoléon III.

    On comprend que l'action de Massol lui ait valu des haines tenaces de la part de ceux qui refusaient toute évolution de l'obédience. Ces derniers ont d'ailleurs tenté de s'en débarrasser en mettant en doute la réalité de son initiation maçonnique. Il n'en existerait en effet aucune trace documentaire (Massol aurait été initié à Marseille ou dans sa région aux alentours de 1838). Les adversaires de Massol ont dû cependant reculer devant le soutien marqué des loges. Massol, qui fut aussi l'un des exécuteurs testamentaires du frère Pierre-Joseph Proudhon, jouissait d'une très grande popularité parmi les francs-maçons du Grand Orient de France.

    Pourtant aujourd'hui, tout le monde (ou presque) a oublié Alexandre Massol au sein du Grand Orient alors qu'il y a pourtant joué un rôle absolument considérable. Ce n'est pas un jugement de valeur de ma part mais bien un constat. En effet, et sauf erreur de ma part, je ne crois pas qu'il existe une seule loge du Grand Orient qui ait pris pour titre distinctif le nom d'Alexandre Massol. Je ne suis pas sûr non plus que l'on ait donné le nom de Massol à l'un des temples de la rue Cadet. Ce qui - il faut le reconnaître - est pour le moins regrettable. Gageons que cet oubli soit un jour réparé.

  • De la religion dans les relations de travail

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    Travail, Laïcité, Loi, Liberté, RépubliqueChacun est libre d'apprécier ou pas l'action des pouvoirs publics actuels. Mais il faut quand même prendre garde à la critique démagogique qui confine souvent à la désinformation pure et simple. C'est notamment ce qui est en train de se passer avec l'article 6 du projet de la « loi travail », plus connue encore sous le nom de la « loi El Khomri ». Cet article 6 dispose :

    « La liberté du salarié de manifester ses convictions, y compris religieuses, ne peut connaître restrictions que si elles sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché. »

    Il n'en fallait pas davantage pour que certains y décèlent un inquiétant recul de la laïcité ou redoutent l'entrée en fanfare du communautarisme dans l'entreprise. Cet article, pourtant, ne fait que synthétiser les principes de la jurisprudence. Il s'inscrit dans le cadre des articles 9 de la convention européenne des droits de l'homme et L.1121-1 et L.1321-3 du code du travail. En soi, l'article 6 du projet de loi n'apporte donc rien de nouveau si ce n'est qu'il consacre ce qui existe déjà dans le droit positif.

    En l'état actuel du droit, un salarié de droit privé peut fort bien être contraint par son employeur de retirer un signe religieux, une tenue inappropriée, etc., pour autant que ce retrait soit justifié par les nécessités de la fonction, par la nature de la tâche à accomplir ou par des raisons de sécurité ou de représentation. De même, un employeur peut refuser au salarié des congés liés ou non à des raisons religieuses si ce refus est justifié par la continuité du service, par une forte activité ou par des circonstances exceptionnelles.

    Pour les fonctionnaires, les magistrats, pour les contractuels de droit public, pour les salariés de droit privé d'une entreprise délégataire de service public, le régime est différent. La neutralité est la règle parce que les missions sont d'intérêt général et effectuées soit sous l'autorité directe de l'autorité publique, soit sous son contrôle. L'article 6 du projet de loi n'est pas principiel, c'est-à-dire qu'il n'a pas pour objectif d'ériger un nouveau principe à partir duquel tout le droit du travail est appelé à évoluer. C'est précisément le contraire. L'article 6 résulte des principes dégagés par la pratique juridique. Ni plus ni moins. Il n'y a donc pas de recul de la laïcité. Au contraire, j'y vois son affirmation dans le souci de conjuguer la liberté des convictions religieuses et philosophiques avec le respect du lieu et des relations de travail.

    De toute façon, il faut être conscient que les relations de travail peuvent donner lieu à de multiples contentieux, y compris sur le terrain de la manifestation des convictions religieuses sur le lieu de travail. Un salarié peut être en conflit avec son patron sur le sujet. Un patron peut être en conflit avec un salarié à ce propos. La loi s'applique à la lumière de chaque affaire. La balance entre des intérêts opposés, le conflit entre deux libertés et le principe de proportionnalité par rapport à l'objectif poursuivi, ne sont pas des notions à manier avec maximalisme quand on est dans une société laïque et démocratique. Il n'y a que dans les dictatures que les lois sont à sens unique. Les jugements peuvent donc être différents, sans nécessairement être contradictoires en droit, car chaque cas d'espèce est unique. Ce n'est pas un phénomène nouveau quoi qu'on en dise. Cela se vérifie en droit du travail comme dans n'importe quelle autre branche du droit.

  • La voix au chapitre (2)

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    4087482196.jpgVous vous souvenez peut-être que je vous avais raconté ce qui s'était passé récemment dans mon souverain chapitre et de l'initiative que j'avais prise d'adresser une lettre ouverte à tous ses membres. Cette lettre, je le précise, a été soigneusement rédigée en des termes tout à fait acceptables. En tout cas, elle ne contenait rien de désobligeant envers qui que ce soit. Elle exposait simplement quelques problèmes de fond et de forme qui, à mon sens, ne mangeaient pas de pain mais pouvaient, éventuellement, alimenter la conversation. J'ai eu quelques retours positifs comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire. Sans plus. Je ne m'en suis pas alarmé outre mesure puisque j'avais indiqué aux destinataires que je n'attendais pas de réponses immédiates. Après tout, il est normal de donner du temps au temps.

    Bref, nous avons eu conseil hier soir. Et, durant toute la séance, je puis vous assurer qu'il n'y eut aucune d'allusion à mon courrier. Le Très Sage me demanda même de remplir l'office de sévère inspecteur en l'absence du titulaire. Le conseil se déroula donc dans un climat de sérénité. Puis vint la clôture des travaux après l'instruction du premier ordre. Le grand orateur prit alors la parole. Il évoqua ma lettre sans me nommer et m'exécuta sans autre forme de procès, affirmant que l'auteur du courrier n'avait pas été fraternel et qu'il avait traité les FF∴ du chapitre d'ignares. Il n'y avait pas, d'après lui, matière à débat et la décision d'abandonner le R∴F∴ de 1783 pour revenir au rite réglementaire n'avait pas été arbitraire. Autrement dit, silence dans les rangs ! Je fus d'autant plus assommé par cette mise à l'index brutale que deux heures avant, cet homme, pourtant vieux maçon, m'avait hypocritement demandé des nouvelles de mon petit garçon alors même qu'il avait le projet de m'étriller dans le courant de la soirée. Comme on ne parle jamais après les conclusions du grand orateur (celui-ci s'étant exprimé en cette qualité), la clôture se poursuivit dans une ambiance plutôt fraîche comme vous pouvez l'imaginer.

    Après la clôture des travaux, un frère s'exprima alors immédiatement pour s'étonner que la parole n'ait pas été donnée aux chantiers et pour dire notamment qu'il ne devait y avoir aucun sujet tabou au sein du chapitre. Le grand orateur lui répondit qu'il avait pris la parole précisément pour éviter qu'un débat ne s'engage. Curieuse méthode n'est-ce pas ? Exécuter un F∴ sans sommation pour éviter qu'un débat ne s'engage alors qu'il eût été si simple de conserver le silence ! Nous aurions tous pu aller manger après le conseil. Peut-être aurions-nous abordé le contenu de ma lettre, de manière détendue et rationnelle, entre le fromage et le dessert ? Un autre F∴, qui me connaît à peine, voire pas du tout puisqu'il habite à 200 km de chez moi, fit de la surenchère. Non, je n'ai pas été fraternel. J'ai même été insolent. Il répéta comme un perroquet ce que le grand orateur venait de dire.

    J'admets tout à fait qu'on puisse être en désaccord avec moi. C'est évident. Mais qu'on me prête de mauvaises intentions ou des sentiments que je n'éprouve vraiment pas, ça non ! Que l'on caricature mes propos en leur donnant une signification qu'ils n'ont jamais eus, non plus ! Mon sang n'a donc fait qu'un tour. J'ai quitté immédiatement les lieux très colère sans me retourner et avec la ferme résolution de démissionner. Comment peut-on en arriver là ? Comment peut-on gâcher une soirée en moins d'une minute ? 

    Dans le silence de la nuit, sur le trajet du retour, j'ai ruminé ce qui s'était passé, sans parvenir à m'en étonner outre mesure. Je commence à être un vieux maçon malgré mon âge. J'ai vu beaucoup de choses dans la vie et en maçonnerie. Des bonnes et des mauvaises. Comment peut-on réagir ainsi à une simple lettre dont la seule ambition clairement affichée était de susciter un débat constructif au sein de notre petit chapitre ? Pourquoi l'expression d'une divergence est-elle systématiquement perçue par certains comme une agression ? J'ai beau avoir pris toutes les précautions stylistiques possibles, je constate que ma lettre a été vécue purement et simplement comme une attaque contre le groupe. Pourtant, je ne pense vraiment pas avoir fait preuve de maladresse ou de légèreté. J'avais même pris soin, avant de l'envoyer, de la faire lire par un des plus anciens FF∴ du chapitre dont l'avis compte beaucoup pour moi. Il avait approuvé ma démarche parce qu'il en avait compris le sens et l'objectif. Tant pis si d'autres n'ont pas compris. Je ne vais quand même pas me sentir responsable des sentiments d'autrui. J'ai alors repensé à ce passage de l'article du F∴ Youri Chelkoski dans le dernier numéro d'Humanisme (cf.pp. 97 et 98) :

    « La sacralisation de la fraternité produit une affectivité infantilisante qui enjoint aux francs-maçons de couper les têtes qui dépassent (que nul ne cherche à se distinguer) par la psychologisation des rapports entre ses membres (...) Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la confrontation intellectuelle et l'impertinence raisonnée de l'objection ne sont pas des actes blessants ou des insultes, elles fournissent des outils penser grâce au désaccord qui permet la formation de l'esprit critique et libère la parole. La transgression n'est donc pas une prescription mais le résultat du rapport conflictuel de différentes forces de la raison. »

    La route était mauvaise hier soir. Mon chapitre se réunit dans une petite localité rurale à 1000 mètres d'altitude. En cette saison, il n'est pas rare qu'il neige. Aller en loge ou en chapitre est parfois éprouvant. Alors quand c'est pour vivre des soirées pareilles... Je m'en remettrai certes et me cantonnerai désormais à ma loge bleue puisqu'il n'existe pas, dans mon département, d'autres possibilités de poursuivre mon cheminement maçonnique au-delà de la maîtrise. Ce n'est pas grave. Il ne s'agit que d'une péripétie, d'un fait dérisoire, dont je rirai sans doute à l'avenir.

    Dans ces moments pénibles - surtout sous le mauvais temps - comment ne pas se dire toutefois : « mais bordel, mais qu'est-ce que je fous là ? ».

  • Le Grand Architecte de l'Univers

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    stainedglass_masonic_compasses.jpgIl y a quelques années, j'ai eu le grand plaisir de compulser des vieux tracés de travaux d'une loge nîmoise fondée en 1784. Je me souviens en particulier du compte-rendu d'un banquet rituel. Dans le procès-verbal, on rappelle à un moment donné que le Vénérable Maître a demandé au Grand Architecte de l'Univers (G∴A∴D∴L'U∴) de bénir le repas.

    Je suis désolé de jouer le couillon de service, mais "bénir" suppose l'action du divin, pas du hasard ou de je ne sais quel autre concept. Il n'y a rien de surprenant. Au XVIIIème siècle, il y avait autour du G∴A∴D∴L'U∴ un consensus. Dans l'esprit des maçons, il s'agissait de Dieu.

    Attention ! n'allons pas en déduire qu'il s'agissait d'un choix idéologique mûrement réfléchi et assumé. La société française de cette époque n'était pas aussi sécularisée qu'aujourd'hui. Dieu ou l'image de Dieu accompagnait les hommes tout au long de leur vie : du berceau (baptême) à la tombe (extrême onction). Pour le dire autrement, le G∴A∴D∴L'U∴ ou Dieu, ça allait de soi.

    Revenons aux Constitutions d'Anderson, ce texte fondateur de la maçonnerie spéculative. Dans la partie réglementaire, l'article premier fait expressément référence à Dieu et à la Religion. Si vous lisez bien le contenu de cette disposition, jamais vous n'y verrez une remise en cause de Dieu, principe transcendant. Par contre, là où vous distinguerez un net infléchissement, c'est sur la notion de religion.

    « […] Mais quoique dans les temps anciens, les maçons fussent obligés, dans chaque pays d’être de la religion de ce pays ou nation, quelle qu’elle fût, aujourd’hui, il a été considéré plus commode de les astreindre seulement à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord, laissant à chacun ses propres opinions, c’est-à-dire d’être des hommes de bien et loyaux ou des hommes d’honneur et de probité quelles que soient les dénominations ou croyances religieuses qui aident à les distinguer, par suite de quoi, la maçonnerie devient le Centre de l’Union et le moyen de nouer une amitié fidèle parmi des personnes qui auraient pu rester à une perpétuelle distance. »

    gadlu,dieu,rite,initiation,franc-maçonnerie,métaphysique,liberté,réflexion,conscienceLa modernité andersonienne ne réside donc pas dans une interprétation floue du concept du G∴A∴D∴L'U∴ qui le réduirait à des approches qu'il n'a jamais eues (ex : le hasard ou je ne sais quel idéal) mais dans une « approche pluraliste et universaliste » du divin (théisme, déisme, panthéisme). Cette modernité réside simplement dans le refus que le G∴A∴D∴L'U∴ soit organiquement apparentée à une religion donnée. Ce qui n'est pas la même chose. La modernité andersonienne est d'ailleurs magnifiquement résumée dans l'épitaphe gravée en français, en grec, en hiéroglyphes égyptiens et en sanscrit sur l'imposant mausolée du F∴ Eugène Goblet d'Alviella (ancien T∴P∴S∴G∴C∴ du Suprême Conseil de Belgique) : « L'être unique a plus d'un nom ». Il est possible d'admirer ce mausolée au cimetière de Court-Saint-Etienne (Belgique)

    Autrement dit, les Constitutions d'Anderson ne remettent pas en cause la notion de Dieu ou d'un ordre monadologique quelconque ou encore d'un principe premier créateur de toute chose. C'est la raison pour laquelle la réaction des Anciens ne s'est pas faite attendre, en Grande Bretagne, avec Laurence Dermott, en France, avec Andrew Ramsay et un peu plus tard Joseph de Maistre. Que proposaient-ils si ce n'est l'inféodation de la maçonnerie à la religion (catholique) ?

    Les Constitutions de 1723 n'ont été qu'une étape. Il me paraît évident qu'elles étaient annonciatrices de changements profonds résultant non seulement de l'évolution des moeurs et des mentalités mais aussi des effets d'un cléricalisme intransigeant (cf. les nombreuses bulles pontificales d'excommunication de l'Ordre maçonnique). A partir du moment où on légitime qu'il y a plusieurs chemins possibles pour approcher l'idée du divin, on légitime aussi la liberté de conscience, et donc la contestation de l'existence du divin. Dès l'instant où le cléricalisme s'insinue dans toutes les sphères de la société, notamment au niveau politique, et se manifeste par son intolérance et son fanatisme, il génère inévitablement le rejet, l'anticléricalisme et le besoin de sécularisation de l'espace social. La franc-maçonnerie a donc exprimé ce besoin irrépressible de liberté de conscience et cette volonté d'émancipation des hommes à l'égard de la religion, notamment en Europe, et plus particulièrement dans les pays à forte tradition catholique romaine. Cette évolution doctrinale, bien sûr, s'est faite progressivement pour aboutir aux importantes réformes de 1872 (en Belgique sous la grande maîtrise du F∴ Auguste Couvreur) et 1877 (en France sous la présidence du F∴ Antoine de Saint-Jean) en faveur de la liberté absolue de conscience et à la suppression de l'invocation obligatoire « à la gloire du Grand Architecte de l'Univers » (A∴L∴G∴D∴G∴A∴D∴L'U∴). Il est apparu que le besoin de tolérance exigeait que cette invocation fût facultative et laissée à la discrétion de chaque loge. Les réformes de 1872 et 1877 n'ont donc pas soudainement surgi du néant et elles ont une signification précise.

    « A la gloire du Grand Architecte de l'Univers ». Il est intéressant de revenir sur cette invocation car les mots ont un sens. Que signifie la gloire ? Assurément pas la célébrité ou la renommée. Mais tout simplement 1) les splendeurs de la manifestation divine et l’irrépressible admiration qu’elle suscite ; 2) les hommages rendus par les créatures à leur Créateur. Le terme de « gloire » est d’ailleurs utilisée abondamment en théologie et en gnoséologie. Et les expressions sont nombreuses. Ne parle-t-on pas de « Trône de gloire » pour désigner la majesté divine ? Ne dit-on pas que le Christ sculpté les bras ouverts sur les frontons des églises est « en gloire » ? Le « séjour de gloire » n’est-il pas une autre manière de désigner le paradis perdu mais néanmoins promis aux croyants ? N’appelle-t-on pas « gloire » les rayons divergents d’un triangle représentant la sainte Trinité ?

    gadlu,dieu,rite,initiation,franc-maçonnerie,métaphysique,liberté,réflexion,conscienceIl est donc inutile de chercher midi à quatorze heures. Le G∴A∴D∴L'U∴ c'est Dieu selon la terminologie du métier. Si le G∴A∴D∴L'U∴ avait été un symbole que chacun pouvait interpréter à sa guise, alors il est bien évident qu'il aurait été complètement absurde, tant pour le G∴O∴ de Belgique que pour le G∴O∴ de France, de le rendre facultatif. Certains francs-maçons soutiennent cette position. Ils évacuent ainsi le contexte historique et la signification réelle de la formule pour mieux accréditer l'idée, au fond, que la suppression de la référence obligatoire au G∴A∴D∴L'U∴ est l'expression d'un matérialisme athée, d'une intolérance à l'égard du sentiment religieux et d'une volonté de détruire la tradition maçonnique. J'ai déjà montré que ce n'était évidemment pas le cas et que l'évolution doctrinale des GG∴OO∴ belge et français a été confortée par la bêtise crasse et les outrances d'une maçonnerie anglo-saxonne radicalement incapable de comprendre le fait maçonnique en dehors d'elle-même (les considérations politiques n'ayant pas été non plus absentes). Je n'y reviendrai donc pas ici.

    Aujourd'hui il est important de se rendre compte que nous vivons, en Belgique et en France du moins, sur une approche « fourre-tout » du G∴A∴D∴L'U∴. Cette approche est certes respectable, je ne dis pas le contraire, mais il faut juste se rappeler qu'elle n'est apparue qu'à la fin du XIXème et au XXème siècle, notamment avec les travaux des FF∴ Oswald Wirth et de Jean Corneloup (il y en a d'autres bien sûr). Les deux que j'ai cités ont contribué à populariser une vision relativiste du G∴A∴D∴L'U∴ pour transformer la formule en symbole et faire ainsi habilement coïncider la tradition maçonnique avec les scrupules de conscience des uns et des autres. Le but est noble et vise la recherche de la tolérance la plus large. 

    Pour ma part, je n'ai aucun problème avec le G∴A∴D∴L'U∴. Ma loge de rite français a choisi de ne pas s'y référer précisément parce qu'elle en connait l'histoire et la signification. Elle appartient de surcroît au G∴O∴D∴F∴ qui se refuse à toute affirmation dogmatique et laisse le soin à chaque franc-maçon de se déterminer librement par rapport à toutes les questions métaphysiques. La qualité de nos travaux ne s'en ressent pas. Nous n'en sommes pas moins réguliers puisque nous respectons nos règles de travail. C'est en tout cas notre spécificité de L∴ qui, je l'admets, peut très bien ne pas convenir à d'autres. Il m'est cependant arrivé maintes fois de visiter des LL∴ où le G∴A∴D∴L'U∴ faisait partie du paysage sans que cela m'ait posé le moindre problème de conscience alors que je suis pourtant, croyez-moi, un athée convaincu.

    3006625972.jpgEn effet, Dieu ou l'idée de Dieu ne me dérange pas. Je conçois tout à fait que la démarche maçonnique puisse envisager la transcendance en fonction d'un corpus symbolique largement emprunté à la Bible. En revanche la croyance obligatoire en Dieu et en sa volonté révélée érigée en pré-requis de l'initiation maçonnique me révulse comme me révulsent ces individus qui se convertissent à la maçonnerie comme d'autres se convertissent à une confession religieuse. Généralement, ces derniers prennent tout au pied de la lettre. Ils découvrent un rite et sont incapables d'en sortir. Ils n'envisagent pas d'autres conceptions que la leur. Tout se réduit à leur approche étriquée et exclusive du sacré. En maçonnerie, ils projettent leur rapport magique et primitif à la transcendance. Ils croient au troc qui consiste à amadouer le divin, souvent représenté de façon anthropomorphique, par de mesquines prières comme si leur petite vie d'initiés méritait je ne sais quelle considération particulière.

    Enfin, lire la Bible ou ouvrir les travaux de loge en présence de ce livre sacré, ne suppose pas que l'on croit littéralement en ce qu'il recèle. C'est un témoignage de l'esprit humain qui en vaut d'autres (c'est d'ailleurs la raison pour laquelle la Bible n'a jamais été exclusive dans les ateliers). Pour s'en persuader, il suffit de prendre un autre exemple. Ainsi, lire et comprendre un mythe gréco-latin n'implique pas chez le lecteur une adhésion ou une croyance en l'existence de Zeus et de toute sa smala olympienne. Pourtant, il fut une époque où les êtres humains pensaient différemment et croyaient réellement en l'existence de ces dieux fantasques et versatiles.