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liberté - Page 2

  • Une lettre du frère Héctor Fernando Maseda Gutiérrez

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    gut.jpgDois-je dire à quel point j'ai été surpris d'entendre en France autant de louanges de l'ancien dictateur Fidel Castro récemment décédé ? Des louanges provenant de personnes dont je ne saurais pourtant remettre en cause les sentiments républicains et l'attachement à une société démocratique et pluraliste.

    Dois-je dire aussi à quel point j'ai été choqué de voir des frères que je connais, afficher ostentatoirement leur soutien à la dictature cubaine ? Quand je vois de tels comportements, je me dis qu'il y a des coups de pied au cul qui se perdent. Ces frères donnent l'impression d'avoir abandonné tout sens critique dès lors qu'il s'agit de renouer avec les passions gauchistes de leur jeunesse. Ils parlent gravement d'une révolution qu'ils n'ont pas faite ou qu'ils ont peut-être vécue par procuration. Je suis en tout cas bien persuadé qu'ils n'en auraient pas supporté les effets pour eux-mêmes et leurs proches.

    Imputer la responsabilité de l'autoritarisme cubain à la seule stupidité crasse de l'embargo américain m'a toujours paru un argument commode. Cet argument ne minore ou ne relativise certainement pas les dérives du régime castriste et de son chef emblématique. Je le trouve aussi bête que celui qui consistait chez certains à justifier hier la férocité de la dictature des Duvalier père et fils en Haïti ou de celle de Trujillo en République dominicaine au nom de la lutte contre le communisme. A un moment donné, il faut savoir regarder la réalité en face, abandonner les postures maximalistes et les visons binaires du monde pour comprendre à quel point les idéologies peuvent écraser les individus et empêcher le développement des sociétés humaines vers plus de démocratie et de pluralisme. Bref, il faut raisonner en franc-maçon ou, si l'on préfère, en homme libre dégagé des préjugés politiques et religieux.

    Je voudrais citer ici de larges extraits d'une lettre du frère Héctor Fernando Maseda Gutiérrez (33e), membre de la Grande Loge de Cuba. Maseda Gutiérrez a écrit cette lettre le 27 juillet 2004 depuis sa cellule de la prison de Santa Clara. Ce collaborateur de l’agence de presse non gouvernementale Grupo de Trabajo Decoro a été arrêté en mars 2003 et condamné, en 2004, à 20 ans de réclusion criminelle pour avoir soi-disant commis des actes contre l’indépendance et l’intégrité territoriale de l’Etat et des infractions ayant mis en péril la protection de l’indépendance nationale et de l’économie cubaine. Il a été condamné aux termes d'un procès où les droits de la défense ont été clairement bafoués ainsi que l'a relevé Amnesty international. Après d'intenses et régulières pressions de la communauté internationale, ce frère, prisonnier politique, a fait l'objet d'une libération anticipée en février 2011. Voici ce qu'il a écrit :

    « Il existe quatre types de moyens fonctionnels symboliques et un seul chemin par lequel la conscience humaine peut être orientée par des expériences qui méritent l'on se souvienne et que l'on vive.

    Il y a la perception sensorielle qui nous dit que quelque chose existe. Il y a la pensée qui nous indique : quelque chose existe. Il y a la pensée qui nous répond si ce quelque chose est agréable ou non et il y a enfin l'intuition qui nous renseigne d'où vient et où va cette chose. Il est difficile de trouver ce bon chemin car il se heurte à des difficultés et des déceptions. S'il n'était pas aussi difficile à trouver, l'humanité ne serait pas autant saturée d'êtres pervers ou médiocres. Cela étant dit, en guise d'introduction, veuillez recevoir mes salutations chaleureuses. Heureusement, je suis en mesure de recevoir de vos nouvelles, mes chers frères, à travers un ange, notre Vénérable Frère José Antonio. Maintenant, je profite de l'opportunité de vous écrire pour vous donner des mes nouvelles. Le messager sera la même personne. Je reçois comme un honneur spécial la photo que vous m'avez envoyée, et pour laquelle je remercie beaucoup les Frères de votre atelier, les visiteurs des autres loges et José Antonio (...)

    J'ai reçu des manifestations de soutien et de solidarité du gouvernement et du cher peuple de France à l'égard de notre cause dès qu'ont été emprisonnés des dirigeants et des pacifiques opposants politiques au régime, des responsables d'organisations non gouvernementales, des défenseurs des droits de l'homme, des responsables syndicaux et des journalistes indépendants, soit au total soixante-quinze personnes désignées sous le nom des « prisonniers du printemps »  (...)

    Ces soixante-quinze patriotes sont devenus les otages politiques du leader cubain Fidel Castro et ont été injustement accusés de servir une puissance étrangère (les États-Unis) et d'avoir perpétrés des actes contre la sécurité et l'intégrité territoriale et économique de Cuba, alors qu'en fait, ils ont défendu nos droits à la liberté de conscience, d'opinion et de réunion. J'ai été condamné à une peine de vingt ans aux termes d'une procédure truffée d'irrégularités du début à la fin (...)

    La vérité est que je ne fais pas partie des hommes qui subissent mais qui agissent. Et je sais que la perception humaine est aveugle si elle n'est pas éclairée par la raison comme l'avait dit une fois le Mahatma Gandhi, le chef religieux et spirituel du peuple indien.

    Une tyrannie gouvernementale qui depuis 45 ans impose la terreur d'Etat pour rester en place, pour réduire le peuple à la servitude, à la pauvreté, aux pénuries alimentaires, à la discrimination sociale, pour le priver des droits civils, politiques et sociaux, ne peut susciter une concorde nationale ou favoriser d'autres  réponses populaires qu'une rébellion idéologique et une résistance par des moyens socio-économiques et pacifiques, sans toutefois en exclure d'autres plus radicaux le cas échéant (...) A Cuba, l'administration castriste a eu l'audace d'appliquer des expériences d'ingénierie sociale généralisée et historicistes qui ont causé la catastrophe nationale la plus colossale depuis la proclamation de l'indépendance il y a plus d'une centaine d'années (...) Le système actuel a conduit au culte du chef de guerre, à la corruption du gouvernement et à l'exacerbation de certains intérêts privés (...)

    Ma santé est excellente, mon environnement immédiat exige que je fasse preuve de force spirituelle. Je me suis totalement adapté à ma situation et j'ai refusé que cette épreuve nouvelle, complexe et difficile devienne une saison morte dans ma vie sociale.

    Au profane muet, je lui rappelle que suis le président du Parti libéral démocratique de Cuba (PLDC), formation politique tolérée mais non légalisée. Je suis ingénieur en électronique de profession, diplômé en physique atomique et nucléaire, et je suis également journaliste, essayiste, historien et membre à part entière de l'Académie cubaine des hautes études maçonniques. J'ai 61 ans.

    Entre vous et mon humble personne, des liens de cordialité, d'amour et de communication ont été établis. Nous devons les renforcer tous les jours. J'espère pouvoir continuer à vous écrire (...) »

    La lettre émouvante de ce frère courageux rappelle utilement que le franc-maçon est un homme libre, ami du riche et du pauvre s'ils sont vertueux. Le franc-maçon est cet homme qui ne doit jamais mettre un genou à terre sous la contrainte. Il est celui qui prépare par une action incessante et féconde l'avènement d'une humanité meilleure et plus éclairée. Il est celui qui sait qu'aucune société humaine n'est viable sans liberté et sans solidarité.

    Ce n'est pas parce que le régime castriste n'a jamais interdit officiellement la franc-maçonnerie en raison de son action passée en faveur de l'indépendance de Cuba, que tous les frères cubains sont les partisans zélés des gérontes au pouvoir depuis 1959. Cuba n'a jamais été non plus une « dictature débonnaire » parce qu'elle est sous les sunlights des tropiques. En mars 2003, sur les soixante-quinze dissidents arrêtés, onze étaient francs-maçons et membres de la Grande Loge de Cuba. Les « révolutionnaires de salon » et autres « bolcho-mondains », parfois si bavards dans les loges françaises, devraient s'en souvenir si toutefois ils en ont eu conscience un jour.

  • Victor Hugo, le frère introuvable

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    VH2.jpgLa franc-maçonnerie et Victor Hugo, c'est un peu l'histoire du chat et de la souris. La première a toujours considéré le second comme l'un de ses siens mais le second a toujours pris soin de garder une distance polie avec la première. Pourtant la franc-maçonnerie n'était pas étrangère à Victor Hugo puisque le général Joseph Hugo, son père, en fut un membre actif. Cependant, l'écrivain ne manifesta jamais un quelconque désir de la rejoindre comme s'il avait confusément senti qu'une éventuelle initiation aurait inévitablement engendré une récupération de son oeuvre et de ses combats. Or Victor Hugo avait cette conviction orgueilleuse qu'il n'appartenait qu'à lui-même au-delà de toutes les opinions politiques, religieuses et philosophiques qu'il ait pu avoir tout au long de sa vie. La franc-maçonnerie chercha longtemps Hugo mais ne le trouva point.

    Pourquoi parler de récupération ? N'est-ce pas faire un procès d'intention à la franc-maçonnerie ? Je ne le pense pas car l'institution maçonnique a toujours cédé un peu trop facilement à la tentation de voir des maçons sans tablier chez tous ceux qu'elle considère comme des bienfaiteurs de l'humanité. En même temps, il était inévitable que la franc-maçonnerie éprouvât le désir de compter Hugo parmi les siens, lui qui avait fait cette profession de foi universaliste lors du Congrès de la Paix de 1849 :

    « Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de batailles que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand Sénat souverain. »

    La mystique hugolienne ne pouvait pas non plus laisser les frères dans une indifférence de marbre. Dévasté par la disparition accidentelle de sa fille Léopoldine, on sait que Victor Hugo a cru pouvoir entrer en contact avec elle au moyen des doctrines spirites alors très en vogue au dix-neuvième siècle. Bien que la franc-maçonnerie n'ait jamais eu pour objet de faire tourner les tables ou de communiquer avec les esprits, on peut toutefois comprendre que cette vie spirituelle tourmentée, profondément marquée par l'idée de transcendance, ait pu toucher de nombreux frères. 

    Enfin, l'opposition courageuse de Victor Hugo au second Empire et son long exil ont également contribué à sa gloire et à renforcer son magistère moral sur une franc-maçonnerie désormais tout acquise à la République après la défaite de 1870. Certains maçons caressèrent alors le projet d'initier Victor Hugo. Je voudrais rappeler notamment ici l'initiative prise par Juliette Adam (1836-1936), la veuve du journaliste et homme politique républicain Edmond Adam (1816-1877). Le 19 août 1879, elle se présenta au domicile de Victor Hugo accompagné d'un vénérable (probablement celui de la loge de son défunt époux qui dépendait, semble-t-il, du Suprême Conseil de France). Victor Hugo raconte cet épisode de façon expéditive dans son carnet intime sans préciser le nom du vénérable et le titre distinctif de la loge concernée. Voici ce qu'il écrit :

    « Mme Ed. Adam me présente M. [espace laissé en blanc] vénérable de la loge [espace laissé en blanc] qui me presse pour être franc-maçon. J'écarte. »

    Tout semble donc indiquer que Victor Hugo ait été agacé par cette démarche. Il faut dire que l'écrivain faisait l'objet de constantes sollicitations de la part de plein de gens. C'était une véritable star que le tout-Paris voulait approcher. Quoi qu'il en soit, on a ici la preuve que Victor Hugo a « écarté » la possibilité qui lui avait été offerte d'être reçu en franc-maçonnerie.

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    Je me souviens avoir lu quelque part - mais je ne sais plus où - que Victor Hugo avait présidé un comité de promotion de La Marianne Maçonnique, ce célèbre buste de bronze sculpté en 1879 par Paul Lecreux dit Jacques France (1836-1894). Compte tenu de ce qui s'était produit la même année avec la veuve Adam, je dois dire que j'en avais été étonné au point de considérer cette information avec suspicion. En effet, pourquoi Victor Hugo aurait-il accepté de présider un comité de promotion d'une oeuvre aussi maçonniquement connotée alors qu'il avait écarté la proposition qui lui avait été faite de rejoindre la franc-maçonnerie ? C'était incohérent.

    Comme souvent, la réalité historique est légèrement différente. Le fait est que Jacques France a réalisé deux versions du buste de Marianne : une version maçonnique et autre version où les symboles maçonniques ont été remplacés par les grandes dates de la République : 1789, 1848 et 1870. En 1882, il fut décidé de créer un comité central des bustes de la République. Le vieux Victor Hugo accepta de le présider aux côtés d'ailleurs de nombreux francs-maçons parmi lesquels Emmanuel Arago (1812-1896), Louis Blanc (1811-1882), Jean Macé (1815-1894), Camille Pelletan (1846-1915), Frédéric Desmons (1832-1910) ou encore Gustave Mesureur (1847-1925). Ce Comité réunissait la Ligue de l’enseignement, le Congrès anticlérical et, bien sûr, le Grand Orient de France. Il ne s'agissait donc pas de la faire la promotion d'une oeuvre spécifique, maçonnique de surcroît, mais de participer à la diffusion des symboles et des attributs républicains dans les lieux publics. Ce qui n'était pas du tout la même chose.

    La mort de Victor Hugo, le 22 mai 1885, provoqua des « batteries de deuil » dans les loges du monde entier, en France et en Europe bien sûr, mais aussi en Amérique centrale et du sud où Hugo eut toujours une profonde influence. Les francs-maçons furent largement représentés au convoi funéraire, le 1er juin 1885, qui rassembla quelque deux millions de personnes ! Le frère Charles Floquet, membre du Suprême Conseil de France, parla sur la tombe de Victor Hugo, mais en sa qualité de président de la Chambre des Députés. Au contraire, le frère Raqueni s'exprima au nom de la franc-maçonnerie italienne. De son côté, la presse maçonnique ne fut pas en reste. Esprit-Eugène Hubert, directeur de la revue La Chaîne d'Union, avait écrit non sans grandiloquence :

    « On n'est pas Franc-Maçon parce que l'on en porte le nom ; on est Maçon quand on est possédé de ses aspirations, quand on en accomplit l'œuvre. Qui plus haut que Victor Hugo fut de notre pensée, fut de nos principes, fut de notre travail ? C'est ce qui le rend l'homme et le lien de tous les Peuples. La conscience humaine ne s'y est point trompée. Il n'y a pas eu de mot d'ordre donné ; et cependant de tous les points du monde, au même moment, s'est manifesté le même tressaillement de douleur et d'admiration reconnaissante. C'est que l'homme de l'Humanité était tombé, mais point sans tracer son rayon lumineux, mais point sans avoir ouvert les nouvelles voies du progrès et de l'amélioration sociale. »

    Sans doute le directeur de La Chaîne d'Union, s'était-il souvenu du message que Victor Hugo lui avait fait parvenir le 3 mai 1872 (cf. La Chaîne d'Union, juin 1872, p. 348 bis ; publiée à nouveau en juin 1885, p. 223).

    « Mon cher Concitoyen, bien qu'un peu tardivement, je tiens à vous remercier de votre intéressante communication. Nous avons le même amour l'Humanité, et le même but la Délivrance. Croyez, vous et vos Frères, à ma cordiale sympathie. Victor Hugo. »

    Le message est cordial certes mais on ne peut pas dire non plus qu'il témoigne d'un enthousiasme débordant. Le grand écrivain n'a pas forcé son génie pour écrire ces trois petites phrases au directeur de La Chaîne d'Union. Hugo reconnaît partager des valeurs humanistes avec les francs-maçons mais il prend toujours soin de maintenir les distances comme pour mieux signifier qu'il ne se perçoit pas comme un membre de la famille maçonnique (« Mon cher Concitoyen », « vous et vos Frères »). Ces trois phrases sont en tout cas sans commune mesure avec les nombreux hommages qui lui furent rendus par les loges du monde entier. Je citerai notamment cette adresse à la famille de Victor Hugo provenant de la loge orléanaise Les Adeptes d'Isis Montyon qui a été publiée dans Le Républicain orléanais. En voici juste un petit extrait (le reste de l'hommage est pompier et finalement sans grand intérêt) :

    « (...) Patriote, il a donné l'exemple de la résistance permanente à l'oppression. Il a flagellé le despotisme triomphant, flétri le crime, marqué du fer rouge de l'infamie le front du parjure de Décembre. Semblable aux coureurs antiques dont parle Lucrèce, il a protégé dans sa main la flamme vacillante de la liberté et l'a remise entre les nôtres. Français, il a aimé la France d'un amour sans mesure, et sa grandeur seule a pu adoucir nos désastres. Républicain, il a fait revivre la grande épopée révolutionnaire dans son âme, ses exemples et ses livres. Grand, il a chéri les humbles et pleuré sur les petits. Son cœur était comme son génie, il était immense. Il n'appartenait pas à notre Ordre, mais il en a réalisé le but, justifié les tendances, possédé l'esprit. A ce titre, la franc-maçonnerie le regarde comme l'un des siens, et le deuil qui a atteint la Patrie, la République et l'Europe doit retentir dans nos cœurs. »

    Après tout ce que je viens de dire, le lecteur pourra se demander les raisons pour lesquelles Victor Hugo a maintenu la franc-maçonnerie à distance respectueuse. J'ai parlé plus haut d'une crainte de récupération tant il est vrai que la franc-maçonnerie remet volontiers des tabliers symboliques à ceux qui n'en ont jamais porté. Il me semble que cet hypothèse est recevable. J'y en ajouterai une autre, peut-être encore moins flatteuse pour notre ordre initiatique. Comme je l'ai dit, Victor Hugo a payé chèrement son opposition à Napoléon III puisqu'il fut contraint à l'exil pendant dix-neuf ans, très exactement du 12 décembre 1851 au 5 septembre 1870. Victor Hugo a donc eu le temps de méditer longuement sur le sens de son action et de se rendre compte que la franc-maçonnerie institutionnelle, celle des obédiences, s'était rangée sagement du côté du second Empire après avoir bruyamment célébré la République en 1848.

  • Alexandre Massol, le réformateur

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    Massol.jpgVoici l'une des rares représentations de Marie Alexandre Massol dit Alexandre Massol (1805-1875). Je l'ai trouvée en feuilletant le premier tome de l'ouvrage de Charles Cousin, Racontars illustrés d'un vieux collectionneur (Libraire de L'Art, Paris, 1887). Cousin écrit :

    « Ceux qui l'ont connu seront heureux de retrouver ici sa vivante image. La Franc-Maçonnerie porte encore le deuil de Massol. »

    Alexandre Massol  est aujourd'hui largement tombé dans l'oubli. Pourtant, sa pensée philosophique a exercé une influence déterminante et durable sur le Grand Orient de France.

    Il fut le fondateur du journal hebdomadaire La Morale Indépendante avec Henri Brisson. Alexandre Massol considérait que le bien, le mal, le juste et l'injuste pouvaient se concevoir en dehors de tout enseignement théologique ou de toute révélation religieuse. Pour Massol, l'homme est un être libre et responsable. L'homme veut être respecté. Or pour être respecté, il doit respecter son prochain. C'est au fond l'affirmation du précepte maçonnique :

    « Ne fais pas autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fît. Fais lui ce que tu voudrais qu'il te fît. »

    Le respect de la personne humaine est donc au fondement même de la conscience, du droit et du devoir. Par conséquent, tout ce qui favorise et accroît le respect est bien. Tout ce qui le défavorise et l'atténue est mal. Le respect implique donc la réciprocité des sentiments et une volonté de coexistence harmonieuse.

    Ce débat, apparemment théorique, a pourtant eu des conséquences pratiques considérables. En effet, si la morale ne présuppose pas l'existence de Dieu, alors il est impossible de prétendre que les agnostiques et les athées en sont dépourvus. Or, c'est bien ce que de nombreuses loges prétendaient au dix-neuvième siècle pour leur refuser l'initiation maçonnique. Au nom des anciennes obligations, les francs-maçons ne pouvaient pas admettre les athées stupides et les libertins irréligieux.

    La Morale Indépendante a ouvert de nouvelles perspectives à la franc-maçonnerie. Elle a conduit les réformateurs de l'Ordre maçonnique à agir autour de Massol pour promouvoir la liberté de conscience. Au sein du Grand Orient de France, la controverse a successivement abouti aux réformes constitutionnelles de 1854, 1865 et de 1877. Cette controverse s'est étalée sur une vingtaine d'années. Massol n'en a pas vu l'issue puisqu'il est passé à l'orient éternel en 1875.

    Massol est également parvenu à convaincre le Grand Orient de France de préserver son indépendance vis-à-vis du pouvoir politique et à refuser le cadeau empoisonné du pouvoir impérial : la personnalité morale.  Au dix-neuvième siècle, il n'y avait pas de cadre juridique pour les associations. Elles étaient toutes des associations de fait. Leurs activités étaient surveillées étroitement par la police. Pour bénéficier d'un statut juridique avantageux, le Grand Orient aurait pu demander aux pouvoirs publics le statut d'association de bienfaisance reconnue d'utilité publique. Ce statut lui aurait ainsi permis d'obtenir la personnalité morale. Il lui aurait conféré la possibilité d'emprunter. Cependant, ce statut aurait également placé le Grand Orient directement sous la tutelle de l'Etat. En 1863, sentant le piège, Massol est parvenu à convaincre les délégués des loges de refuser cette proposition.

    Alexandre Massol a donc profondément contribué à changer la doctrine du Grand Orient de France. Il a su aussi en défendre le caractère initiatique et l'indépendance vis-à-vis du pouvoir impérial. En revanche, les conservateurs de l'obédience ont voulu maintenir les anciennes obligations (croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme) tout en prônant la transformation du Grand Orient en société de bienfaisance à la fois pour des raisons financières et pour plaire à Napoléon III.

    On comprend que l'action de Massol lui ait valu des haines tenaces de la part de ceux qui refusaient toute évolution de l'obédience. Ces derniers ont d'ailleurs tenté de s'en débarrasser en mettant en doute la réalité de son initiation maçonnique. Il n'en existerait en effet aucune trace documentaire (Massol aurait été initié à Marseille ou dans sa région aux alentours de 1838). Les adversaires de Massol ont dû cependant reculer devant le soutien marqué des loges. Massol, qui fut aussi l'un des exécuteurs testamentaires du frère Pierre-Joseph Proudhon, jouissait d'une très grande popularité parmi les francs-maçons du Grand Orient de France.

    Pourtant aujourd'hui, tout le monde (ou presque) a oublié Alexandre Massol au sein du Grand Orient alors qu'il y a pourtant joué un rôle absolument considérable. Ce n'est pas un jugement de valeur de ma part mais bien un constat. En effet, et sauf erreur de ma part, je ne crois pas qu'il existe une seule loge du Grand Orient qui ait pris pour titre distinctif le nom d'Alexandre Massol. Je ne suis pas sûr non plus que l'on ait donné le nom de Massol à l'un des temples de la rue Cadet. Ce qui - il faut le reconnaître - est pour le moins regrettable. Gageons que cet oubli soit un jour réparé.

  • De la religion dans les relations de travail

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    Travail, Laïcité, Loi, Liberté, RépubliqueChacun est libre d'apprécier ou pas l'action des pouvoirs publics actuels. Mais il faut quand même prendre garde à la critique démagogique qui confine souvent à la désinformation pure et simple. C'est notamment ce qui est en train de se passer avec l'article 6 du projet de la « loi travail », plus connue encore sous le nom de la « loi El Khomri ». Cet article 6 dispose :

    « La liberté du salarié de manifester ses convictions, y compris religieuses, ne peut connaître restrictions que si elles sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché. »

    Il n'en fallait pas davantage pour que certains y décèlent un inquiétant recul de la laïcité ou redoutent l'entrée en fanfare du communautarisme dans l'entreprise. Cet article, pourtant, ne fait que synthétiser les principes de la jurisprudence. Il s'inscrit dans le cadre des articles 9 de la convention européenne des droits de l'homme et L.1121-1 et L.1321-3 du code du travail. En soi, l'article 6 du projet de loi n'apporte donc rien de nouveau si ce n'est qu'il consacre ce qui existe déjà dans le droit positif.

    En l'état actuel du droit, un salarié de droit privé peut fort bien être contraint par son employeur de retirer un signe religieux, une tenue inappropriée, etc., pour autant que ce retrait soit justifié par les nécessités de la fonction, par la nature de la tâche à accomplir ou par des raisons de sécurité ou de représentation. De même, un employeur peut refuser au salarié des congés liés ou non à des raisons religieuses si ce refus est justifié par la continuité du service, par une forte activité ou par des circonstances exceptionnelles.

    Pour les fonctionnaires, les magistrats, pour les contractuels de droit public, pour les salariés de droit privé d'une entreprise délégataire de service public, le régime est différent. La neutralité est la règle parce que les missions sont d'intérêt général et effectuées soit sous l'autorité directe de l'autorité publique, soit sous son contrôle. L'article 6 du projet de loi n'est pas principiel, c'est-à-dire qu'il n'a pas pour objectif d'ériger un nouveau principe à partir duquel tout le droit du travail est appelé à évoluer. C'est précisément le contraire. L'article 6 résulte des principes dégagés par la pratique juridique. Ni plus ni moins. Il n'y a donc pas de recul de la laïcité. Au contraire, j'y vois son affirmation dans le souci de conjuguer la liberté des convictions religieuses et philosophiques avec le respect du lieu et des relations de travail.

    De toute façon, il faut être conscient que les relations de travail peuvent donner lieu à de multiples contentieux, y compris sur le terrain de la manifestation des convictions religieuses sur le lieu de travail. Un salarié peut être en conflit avec son patron sur le sujet. Un patron peut être en conflit avec un salarié à ce propos. La loi s'applique à la lumière de chaque affaire. La balance entre des intérêts opposés, le conflit entre deux libertés et le principe de proportionnalité par rapport à l'objectif poursuivi, ne sont pas des notions à manier avec maximalisme quand on est dans une société laïque et démocratique. Il n'y a que dans les dictatures que les lois sont à sens unique. Les jugements peuvent donc être différents, sans nécessairement être contradictoires en droit, car chaque cas d'espèce est unique. Ce n'est pas un phénomène nouveau quoi qu'on en dise. Cela se vérifie en droit du travail comme dans n'importe quelle autre branche du droit.