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laïcité - Page 4

  • Les origines chrétiennes de la laïcité et de la pensée libre en Occident

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    Boèce de Dacie, Siger de Brabant,Histoire, Laïcité, Philosophie, Science, Théologie, Raison, Libre Examen

    Le titre sous lequel je place mon propos mérite une explication afin d'éviter d'éventuelles incompréhensions. En cette époque où le clergé catholique romain récupère volontiers tout ce qui est susceptible de l'arranger et de lui donner meilleure image, je n'entends pas affirmer ici que la laïcité et la pensée libre s'inscrivent dans une filiation directe avec le christianisme (ce qui serait en complète contradiction par rapport à la doctrine de la Révélation et à ses implications concrètes dans l'ordre social). Je souhaite plutôt mettre en évidence le fait que l'Eglise, malgré son obscurantisme, a aussi abrité de lointains précurseurs de l'esprit moderne. En voici deux figures exemplaires : Boèce de Dacie et Siger de Brabant, philosophes du XIIIème siècle, aujourd'hui largement oubliés.

    Penser librement est un acte que l'on conçoit plus ou moins aisément de nos jours bien qu'il faille tout de même rappeler qu'une majorité d'hommes sur cette planète vit toujours sous le joug de religions intolérantes et de système politiques totalitaires. Aux XIIIème  et XIVème siècles, penser librement était tout simplement impensable. En effet, la société médiévale était une société holiste, c'est-à-dire fondée sur un dynamisme unitaire empêchant les individus de se penser comme tels, hors du cadre de la Révélation chrétienne. En d'autres termes, Dieu et l'Eglise rythmaient toutes les étapes de la vie. L'émancipation intellectuelle était automatiquement vécue comme un pêché grave, susceptible de conduire à l'hérésie.

    C'est dans ce contexte théologico-politique que Boèce et Siger, de la Faculté des arts de Paris, vont jeter un pavé dans le marigot du catholicisme romain. Prenant en quelque sorte le contre-pied de Thomas d'Aquin (la star de l'époque), nos deux compères vont ni plus ni moins démontrer que la philosophie n'est pas la servante de la théologie. Ils fondèrent leur démonstration principalement sur l'héritage aristotélicien qui commençait à pénétrer les cénacles des clercs lettrés. Le renversement de perspective était totalement révolutionnaire pour l'époque : la théologie et la philosophie sont de nature différente. La première fait intervenir une instance inaccessible à l'entendement (Dieu). La seconde la philosophie (ou la science, les deux notions étant intrinsèquement liées) demeure souveraines dans le domaine de la seule raison.

    Pour le dire autrement, que les théologiens s'occupent de la foi mais qu'ils ne se piquent pas de philosophie et de science sauf s'ils admettent que, dans ce second domaine, les références de base doivent se rechercher non dans la Révélation mais dans le Libre Examen. La réciproque est également vraie. Les philosophes ou les amis de la science doivent savoir que s'ils décident d'étudier les arcanes de la théologie, ils feront alors le choix de réfléchir dans le cadre et le respect de la Sainte Doctrine. La césure entre les domaines cités est affirmée sans ambages par Boèce de Dacie dans de Aeternitate Mundi (p. 364) :

    "Et il ressort de ceci que si le philosophe dit que quelques chose est possible ou impossible cela signifie que cela est possible ou impossible par les raisons que l'homme peut appréhender.
    Au moment même où quelqu'un abandonne les raisons il cesse d'être philosophe et la philosophie ne se fonde pas sur des révélations et des miracles."

    Boèce et Siger exposent le fait que la philosophie et la science n'ont pas pour but de préparer l'homme à l'étude de la théologie, donc des vérités divines, et a fortiori de lui fournir des raisons pour lui conférer une nouvelle légitimité. Contrairement à Thomas d'Aquin, Boèce et Siger estiment que la théologie n'a pas à instrumentaliser la philosophie et la science. Pour eux il est stupide de chercher la raison de ce que l'on doit croire par la religion puisque la foi est en elle-même inexplicable et se suffit à elle-même. De même, il est stupide de chercher dans la religion des raisons supposées expliquer la réalité ou la manifestation du monde. La réalité a des manifestations qui lui sont propres et c'est l'affaire de la philosophie et de la science de lui trouver des raisons.

    Boèce et Siger ont donc jeté les bases d'une méthodologie de la séparation de la foi et de la philosophie (ou de la science). Ils ont défendu l'idée que la recherche, le libre examen ou la pensée libre devaient exister pour eux-mêmes sans se préoccuper des implications chrétiennes des connaissances acquises et des découvertes. D'un point de vue purement intellectuel, il faut être conscient de la révolution engendrée par cette position mais pour en saisir la véritable portée historique, il convient de noter que les œuvres de Boèce de Dacie et de Siger de Brabant ont rapidement pénétré le domaine politique. L'existence d'une raison théorique, indépendante de la Révélation et des dogmes, s'est très vite accompagnée de réflexions sur l'existence d'une raison pratique ou politique. Ces réflexions, ni Boèce ni Siger ne les ont menées. Les prolongements logiques dans le domaine politique ont été donc assurés principalement par Dante dans De la Monarchie et Marsile de Padoue dans Défenseur de la Paix. La religion et la philosophie sont pensées comme deux domaines distincts. Elles ne doivent pas être confondues. On connaît la parole de Jésus "rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César" (Luc 20:25). L'ordre religieux doit donc se préoccuper de ses propres affaires et l'ordre politique des siennes.

  • Esprit maçonnique et Islamophobie : la polémique enfle en Belgique

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    L'hebdomadaire belge Le Vif-L'Express a publié un article d'opinion remarqué du F∴ Denis Rousseau intitulé : "Islamophobe, moi ? Oui. Et voici pourquoi".

    Cette prise de position publique, abondamment discutée sur les blogs maçonniques, a choqué le F∴ Edouard Delruelle, professeur de philosophie politique à l'Université de Liège (Ulg) et ancien directeur adjoint du Centre pour l'Egalité des Chances et la Lutte contre le Racisme. Celui a accordé une interview au quotidien belge Le Soir ce 28 septembre 2015.

    Delruelle déclare :

    "Moi aussi, je suis "franc-maçon depuis 25 ans". J'ai toujours estimé que cela relevait de ma vie privée. Jusqu à aujourd'hui, je n'avais aucune intention d'en faire état. Mais puisqu'un maçon se dévoile pour proclamer qu'il est islamophobe parce que franc-maçon, j'estime qu'il est de mon devoir de me dévoiler à mon tour pour dire ce qui me paraît une évidence : on ne peut pas être franc-maçon et islamophobe. L'esprit maçonnique est contraire à toute forme d'islamophobie."

    Il ajoute plus loin :

    "Critiquer l’islam d’un point de vue anthropologique, politique, philosophique, est légitime et nécessaire. Mais à chaque fois que je "planche", je mets mes frères et sœurs en garde contre la tentation de reporter leur anticléricalisme historique vers l’islam: ce n’est pas la même chose de combattre l’Eglise catholique là où elle est hégémonique, liée aux pouvoirs de l’argent et de l’Etat, ou de s’en prendre à des populations minorisées et prolétarisées."

    Et à ceux qui le taxeront d'angélisme ou de complaisance à l'égard des islamistes et des extrémistes de tout poil, le F∴ Delruelle rétorque:

    "Comme directeur du Centre pour l’égalité des chances, les seules actions judiciaires que j’ai enclenchées pour incitation à la haine, ce fut contre… Sharia4Belgium et Dieudonné ! Je suis pour le droit à la caricature et au "blasphème". Et aussi pour l’interdiction des signes religieux à l’école et dans les services publics. Mais au nom des mêmes valeurs laïques, je suis aussi pour que nos concitoyens musulmans soient respectés, et que le culte et la culture islamiques soient traités à égalité avec les autres. Ce qui n’est pas le cas actuellement."

    La polémique semble donc prendre de l'ampleur chez nos voisins d'outre-Quiévrain et je constate, non sans soulagement, que nombre de FF∴ belges n'ont pas l'intention de laisser la F∴M∴ être instrumentalisée par des analyses simplistes fondées sur la peur et le rejet de l'autre.

    Pour lire l'intégralité de l'interview, cliquez sur le lien ci-dessous:

    Interview Le soir 28/09/2015 islamophobie.pdf

  • De la formation des imams

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    Afin d’assurer la formation d’imams en France et d’éviter le développement dans l’espace public de tout discours extrémiste, les pouvoirs publics de la République française ont estimé nécessaire d'organiser une formation pour les imams. Les contours de cette formation doivent être définis et précisés. Elle pourra comprendre un enseignement théologique, mais aussi et surtout une présentation historique et contextualisée de l’islam, de ses fondements doctrinaux, culturels et cultuels, d'une approche exégétique du texte coranique et des autres sources secondaires. L'objectif est de favoriser une approche pluridisciplinaire de l'Islam tout en l'ancrant dans les valeurs civiques et républicaines. C'est la raison pour laquelle je salue la déclaration conjointe signée samedi dernier par la France et le Maroc. 

    Contrairement à ce qu'affirme péremptoirement et bruyamment un esprits inquiet, il ne s'agit pas pour les pouvoirs publics d'exercer je ne sais quel magistère moral et juridique sur les actes des imams de France. Il s'agit de créer les conditions permettant à l'Islam de se développer harmonieusement en France comme n'importe quelle autre religion et de faire en sorte que nos compatriotes musulmans (et les musulmans ayant d'autres nationalités) puissent bénéficier de ministres du culte formés et compétents. Il s'agit aussi de changer le regard que l’on porte habituellement sur la population musulmane de notre pays. Ce regard est en grande partie déterminé par les conditions historiques et les caractéristiques sociologiques de la population musulmane. En France, cette population est l'enfant non assumée de la colonisation et la fille d’une immigration amorcée après la seconde guerre mondiale.

    L'Islam est la deuxième confession religieuse en France. Il serait temps de s'en rendre compte et de prendre à bras le corps les problèmes auxquels il est confronté. On peut citer parmi ces problèmes (la liste n'est évidemment pas exhaustive) :

    • le faible nombre de lieux de culte décents ;
    • la radicalisation de certains discours au sein de la communauté musulmane dont les causes sont multifactorielles et complexes : exclusion sociale ; chômage ; décrochage scolaire ; désoeuvrement ; perte d'influence des partis et des syndicats et plus largement du mouvement associatif comme moyen de mobilisation ; influences extérieures de pays non démocratiques ; inculture ; parfois problèmes mentaux graves, etc. ;
    • l'absence d'une administration interne au culte musulman qui permettrait de le structurer, d'y assurer une discipline ordinale et de le représenter auprès des pouvoirs publics.

    Je l'ai déjà dit maintes fois : la République a toujours été interventionniste dans la gestion des cultes en France parce que celle-ci a besoin d'interlocuteurs. La laïcité, qui a pour corollaire la séparation, ne signifie pas que l'Etat ignore les cultes sur le territoire national et que les cultes ignorent l'Etat garant de l'intérêt général et de la paix sociale.

  • Crèche de la Mairie de Béziers : la LDH déboutée par le Tribunal administratif de Montpellier

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    La Ligue des droits de l'homme (LDH) a publié le communiqué suivant :

    "Le tribunal administratif de Montpellier vient de valider la présentation d’une scène religieuse au sein de la mairie de Béziers.

    Les juges administratifs prétendent justifier leur décision par le fait qu’ils n’auraient trouvé aucune volonté de privilégier une religion dans cette représentation chrétienne. Les juges n’ont pas à se livrer à une psychanalyse du maire de Béziers pour appliquer la loi et restituer à une mairie sa destination laïque.

    La LDH relèvera d’autant plus appel de cette décision qu’elle est de nature à justifier un peu plus les discriminations de toute nature.

    Paris, le 16 juillet 2015"

    Le communiqué de la LDH est excessif. Au lieu de s'en prendre maladroitement aux juges, la LDH aurait mieux fait de s'interroger sur la manière dont elle et son avocat ont argumenté leur mémoire et présenté le cas d'espèce devant le tribunal administratif. La LDH a sans doute voulu faire de la crèche de la mairie de Béziers un exemple d'atteinte paroxystique au principe de la laïcité dont elle a également entendu souligner l'absolue primauté. Et elle s'est trompée. Oui, elle s'est trompée parce qu'elle a oublié, au passage, que la laïcité, telle qu'elle l'entend, n'est pas la laïcité de notre droit positif. C'est une erreur que les laïques les plus intransigeants commettent souvent. Cette erreur a été aussi très probablement confortée par la nécessité politique de taper sur le sulfureux maire de Béziers apparenté FN.

    Il faut, une fois de plus, revenir sur la laïcité tel qu'elle s'est progressivement construite et étoffée dans nos textes de loi depuis 1880. En France, la laïcité n'a jamais été l'uniformisation des consciences dans une sorte de neutralité chimérique que la loi imposerait au citoyen. La laïcité a toujours été le résultat d'un compromis entre, d'une part, l'absence d'inféodation du pouvoir politique à un quelconque ordre religieux, et d'autre part, le droit de chacun à pouvoir mener son existence selon ses goûts et sa philosophie sans crainte d'être inquiété. La laïcité n'est pas davantage la neutralité de l'espace public en général et des halls de mairie en particulier. En République, l'espace public n'est jamais neutre. C'est au contraire le lieu de la libre expression des convictions politiques, sociales et religieuses, des modes vestimentaires, des goûts, des tendances, etc. L'espace public, c'est précisément le brassage des idées, le métissage, la rencontre avec celui qui diffère de soi et peut parfois heurter, déranger, inquiéter même. Ce n'est donc pas l'effacement de l'individu dans le corps social, ce n'est pas davantage l'uniformisation de la pensée. La seule limite à cette liberté publique est le trouble manifeste et illicite à l'ordre public, notion juridique très encadrée et que les tribunaux administratifs apprécient strictement.

    C'est très exactement ce que les juges administratifs ont dit en relevant l'absence d'intention discriminatoire de la part du Maire de Béziers et la non existence d'un trouble illicite à l'ordre public. Les juges administratifs ont estimé que la crèche, constituée à l'occasion de la fête de Noël, est ici un élément culturel auquel ne s'attache aucun message religieux prosélyte. La représentation de cette scène religieuse dans le hall de la mairie ne signifie absolument que le citoyen est obligé d'adhérer au message chrétien. Il ne signifie pas davantage l'adhésion de la municipalité de Béziers au christianisme. C'est simplement un élément culturel, traditionnel et symbolique qui rappelle les origines de la fête de Noël. Ni plus ni moins. Notre République démocratique, sociale et laïque a d'ailleurs été suffisamment sage et éclairée pour ne pas l'abolir. Elle en a même fait un jour férié légal !

    Pour s'en convaincre, il suffit de prendre un autre symbole ou une autre personnage que le petit Jésus dans sa mangeoire : le Père Noël. Mettre le Papa Noël dans le hall d'une mairie, ce n'est évidemment pas faire l'éloge de la crédulité et ce n'est pas davantage vouloir inféoder la République à l'idée que le Père Noël existerait ! C'est représenter un personnage consubstantiellement attaché à Noël et aux fêtes de fin d'année. Ce personnage fait partie de notre paysage culturel.

    Je suis persuadé que le jugement du Tribunal administratif de Montpellier eût été tout à fait différent si le maire de Béziers avait accompagné l'installation de cette crèche de propos haineux, discriminatoires, vexatoires et s'il s'était en plus livré à des provocations ayant entraîné des manifestations, des bagarres, voire des émeutes. Or, de tels éléments objectifs n'ont pas été démontrés par les plaignants. C'est exactement ce qui s'est passé pour le prétendu fichage des élèves musulmans à Béziers : en mai dernier, le Tribunal administratif avait jugé que l'association plaignante n'en avait pas prouvé la réalité.

    La LDH a l'intention d'interjeter appel.

  • Philippe Guglielmi s'énerve pour rien

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    Je ne vais pas revenir sur le fond de cette dispute de cour d'école qui est exposé chez François Koch ou chez Jean-Laurent Turbet, lequel confirme, une fois de plus, ses talents de cire-pompes.

    Les propos du député socialiste du Val d'Oise, Philippe Doucet, n'ont rien de choquant. Certes, le parlementaire a grossi le trait. Sa typologie concernant les défenseurs de la laïcité est un peu caricaturale. Sa référence aux maçons est sans doute maladroite. Mais c'est pour marquer les esprits à propos d'une situation sur laquelle j'ai d'ailleurs beaucoup écrit dans le cadre de ce blog. Il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Doucet sait certainement que les francs-maçons sont hommes de bon sens et qu'une majorité d'entre eux est attachée à l'esprit de la séparation des églises et de l'Etat tel qu'il a été porté et défendu par Aristide Briand en 1905.

    Le député du Val d'Oise est en effet beaucoup trop fin pour ignorer que tous les francs-maçons ne sont pas des "laïcards" fossilisés. Le problème est que ce sont ces derniers que l'on entend systématiquement dans les Obédiences et dans les médias. Ce sont souvent ces derniers qui s'expriment inconsidérément au nom de la franc-maçonnerie. Au sein du GODF, ils ont d'ailleurs préempté la laïcité qu'ils considèrent comme leur domaine réservé (1). Ils passent leur temps à théoriser une vision de la laïcité qui n'existe pas dans les textes de loi si bien que Jean-Louis Bianco, président de l'observatoire de la laïcité (institution directement rattachée au premier ministre), a été récemment obligé de tempérer leurs ardeurs et de les recadrer.

    Si Philippe Guglielmi avait fait preuve d'un peu de subtilité et de jugeotte (2), il se serait abstenu de charger Philippe Doucet comme il l'a fait. Sans sa lettre grotesque, les propos du député du Val d'Oise seraient passés inaperçus. Face à la caricature, l'ancien Grand Maître du GODF, désormais homme politique, a choisi de répondre par la caricature.

    Quel dommage pour le débat public !

    ____________

    (1) C'est très net dans le courrier de Guglielmi qui fait preuve à cet égard d'une condescendance insupportable. Il écrit à Philippe Doucet ceci : "[...] votre classification des intervenants dans le domaine de la laïcité fait montre d’un amateurisme évident (sic) [...]" Qu'il me soit permis de rappeler ici que Philippe Doucet est membre de la Commission des lois de l'Assemblée nationale et qu'au sein du groupe socialiste, il est notamment chargé des questions de laïcité. Pour un amateur, avouez que c'est tout de même pas mal. 

    (2) Il faut toutefois rappeler que nous sommes en pleine préparation du Congrès du PS, période propice aux manoeuvres policitiennes en tous genres.

  • Malaise au G∴O∴D∴F∴

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    Depuis quelques jours, à l'occasion de discussions ou d'échanges de mails, je constate l'existence d'un malaise au sein du GODF concernant son positionnement sur la laïcité et sur la volonté de son exécutif de caporaliser les LL pour qu'elles se fassent les relais locaux dociles des fameuses 25 propositions. Un F de la région parisienne m'a ainsi annoncé récemment par mail que sa Lavait refusé à une très large majorité d'assurer le "service après vente" des 25 propositions auprès des élus locaux. Il m'a en outre écrit ceci que je livre à votre réflexion :

    "Vendredi soir, j'ai assisté à une tenue en présence du GM sur le thème de l'extériorisation, qui s'est très vite transformée en "comment faire la promo des 25 propositions". Prises de paroles dans la surenchère laïcarde, auto-congratulation des quelques vieux maçons venus faire la claque autour de leur vision forcément pure et avancée de la laïcité. Pas une parole divergente, tout le monde le petit doigt sur la couture du pantalon - moi y compris : à ma grande honte je n'ai pas osé intervenir. Mais comme me l'a fait remarquer le F avec qui j'étais, on avait un peu peur de se faire griller sur un bûcher pour hérésie si on émettait le moindre doute sur le bien fondé de ce qu'on entendait. Bref, j'en suis ressorti légèrement dégoûté par l'ambiance de cette tenue."

    Je ne suis pas étonné d'un tel témoignage car la laïcité au GODFest devenue au fil des années un véritable discours d'appareil souvent relayé par des dignitaires qui se servent de l'Obédience pour faire de la politique ou pour trouver un supplétif aux mandats politiques qu'ils n'ont pas dans le monde profane. Il est très vrai, comme le suggère ce F dans son mail, qu'il faut avoir du courage pour aller à l'encontre de cette doxa dominante. S'en affranchir est souvent difficile pour tout un tas de raisons (l'effet de groupe, le sentiment d'être minoritaire, la volonté d'éviter l'affrontement, etc.). C'est d'ailleurs le propre de toute organisation humaine, je tiens à le préciser. Quand un discours est bien huilé en interne, quand il semble prédominant parce qu'on entend toujours les mêmes rengaines, les mêmes postures, les mêmes slogans, les mêmes ratiocinations et les mêmes personnes, tout ce qui paraît s'en affranchir, même de façon marginale, suscite inévitablement la surprise, l'inquiétude, l'incompréhension, la critique et les procès d'intention.

    J'ai également entendu beaucoup de FFs'inquiéter des termes de la circulaire du 9 décembre 2014 dans laquelle le GM Daniel Keller et le 2ème GM adjoint en charge de la laïcité, Christophe Habas, ont écrit :

    "Il était donc nécessaire et urgent (sic) de formuler un ensemble de propositions couvrant les différents champs d'application du principe de séparation des églises et de l'Etat afin de rappeler les règles (sic) qui doivent nous unir (..) Cette feuille de route doit être reprise par chacun d'entre nous (sic) et nous comptons sur les Loges de l'Obédience pour qu'elles diffusent ces propositions (sic) auprès de l'ensemble des élus locaux des territoires sur lesquels elles rayonnent et en expliquent le bien fondé."

    Je n'épiloguerai ni sur le ton de cette circulaire ni sur son contenu. Je laisse le soin à chacun d'apprécier la quasi injonction qui est faite aux LL du GODFde relayer les 25 propositions. Je rappellerai simplement que ces propositions n'émanent pas du GODFen tant que tel. Je ne sache pas que le Convent ait été associé à leur élaboration. En tout cas, il ne les a jamais votées ou ratifiées. Elles ne sauraient donc engager le GODF∴. Par conséquent, le Conseil de l'Ordre ne peut pas en faire la promotion, n'ayant aucun pouvoir réglementaire pour le faire. Les LL ne sont pas non plus des chambres d'enregistrement des volontés de l'exécutif.

    Bref, ces 25 propositions sont en réalité du même tonneau que le Manifeste grotesque que l'ancien GM José Gullino, prédécesseur immédiat du F Daniel Keller, avait tenté de faire avaler sans succès aux LL en 2013.

    Je vais donc les passer en revue.

    1 - Instaurer une journée nationale de la laïcité (non chômée) le 9 décembre. C'est le type même de mesure gadget. Elle présente, en plus, le grave inconvénient de ne pas donner lieu à un jour férié. Quand je fête quelque chose, j'aime chômer. C'est ce qui donne de l'intérêt et une importance à ce qu'on entend fêter. Le 14 juillet, on fête la Nation. On fête la République, donc la laïcité forcément. N'est-ce pas largement suffisant ?

    2 - Adopter une « charte de la laïcité à l’intention des élus et responsables institutionnels » pour préserver la liberté de conscience de tous les citoyens. Là aussi, on est dans le gadget. La charte n'est pas une norme contraignante de l'ordre juridique. A noter qu'avant de préconiser l'adoption d'un document à la nature juridique indéterminée, il faudrait d'abord songer à l'écrire. Mais qui va s'en charger et dans quel cadre ? L'observatoire national de la laïcité ? Vu les critiques qui lui sont adressés par la frange la plus ultra laïque (notamment via le "collectif laïque"), on peut raisonnablement en douter. Donc ? C'est bidon.

    3 - Inscrire dans la Constitution, les principes des deux premiers articles de la loi du 9 décembre 1905 : “la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes” ; “La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte”. La jurisprudence du Conseil d'Etat (cf. proposition 14 ci-après) montre qu'on ne peut pas appliquer la loi du 9 décembre 1905 avec maximalisme et, surtout, l'ériger en principe constitutionnel. C'est une loi qui, notamment, donne la propriété des biens ecclésiastiques aux collectivités publiques. Ce n'est donc pas à proprement parler une loi philosophique au sens où ses thuriféraires l'entendent. De manière plus précise, les deux premiers articles de cette loi ne s'opposent pas, dans leur principe, à des financements publics de lieux de culte dès lors que ces financement obéissent à des critères d'entretien, de conservation ou d'amélioration desdits lieux. La loi de 1905 a des régimes dérogatoires qui ont permis aux pouvoirs publics de faire construire des lieux de culte. Pensons par exemple à la Grande Mosquée de Paris construite en 1921 en hommage aux 170000 soldats de confession musulmane morts pour la France lors de la première guerre mondiale. Ces derniers avaient eu le droit de mourir pour une patrie qui leur refusait pourtant la nationalité française. Ceux qui se gargarisent aujourd'hui avec la République, feraient mieux de moins fanfaronner et de regarder plutôt l'histoire. La République, hélas, n'a pas toujours été brillante, loin s'en faut.

    4 - Mettre en place un enseignement des conditions historiques et juridiques d’application de la laïcité dans la formation des professeurs, personnels éducatifs et chefs d’établissements. La formule est vague. C'est volontaire car je demeure persuadé que le rédacteur de cette "brillante" proposition ne sait pas même ce qu'il a voulu dire précisément. Je crois que l'école a d'abord besoin de réformes plus urgentes (plus de professeurs, moins de classes surchargées, des enseignements fondamentaux renforcés - lecture, écriture, calcul, etc.).

    5 - Mettre en place un enseignement de la laïcité dans les formations préparant aux métiers des trois fonctions publiques, et des carrières sanitaires et sociales. Le statut et les obligations des fonctionnaires contiennent déjà en filigrane le principe de laïcité. Ceux-ci se comportent conformément aux devoirs liés à leur statut. Idem des agents publics contractuels. Je ne vois pas bien ce qu'apporterait de plus un enseignement de la laïcité. Et puis, la laïcité est déjà intégrée dans la notion fondamentale plus large de l'intérêt général. Soit dit en passant, c'est en référence à l'intérêt général que le Conseil d'Etat a défini d'autres concepts fondamentaux du droit public de notre pays comme, par exemple, l'ordre public, le service public, le domaine public ou encore le travail public.

    6 - Favoriser l’adoption des mesures législatives nécessaires à l’application de la loi de 1905 dans les territoires ultramarins où elle ne s’applique pas. Là aussi, cette proposition est totalement à côté de la plaque. La France est plurielle. Ses territoires divers. Sa population est métissée. Notre pays est présent sur le continent américain (Guyane), il est présent dans les Antilles (Martinique, Guadeloupe, Saint-Martin), dans l'Atlantique Nord (Saint-Pierre et Miquelon, Saint-Barthélémy), dans l'océan indien (La Réunion, Mayotte), dans le Pacifique (Nouvelle Calédonie, Polynésie, Wallis et Futuna, etc.). Est-ce que sérieusement l'abrogation des régimes dérogatoires dans les territoires ultramarins où ils sont appliqués (ex : Guyane, Nouvelle Calédonie, Mayotte, Saint-Pierre-et-Miquelon, etc.) va améliorer quoi que ce soit ? Franchement ? Pourquoi créer un problème là où il n'y en a pas ? En outre, cette abrogation est-elle demandée par les populations concernées ? Si l'on veut parler utilement de continuité territoriale, je préfère que celle-ci se traduise par des billets d'avion au prix des lignes intérieures (et non au prix des lignes internationales comme actuellement) plutôt que par une application générale de la loi du 9 décembre 1905 sans aucune considération pour les spécificités locales (cf. mes remarques sur la proposition n°7). Ça me parait en tout cas plus urgent.
     
    7 - Mettre en place une sortie progressive du régime des cultes reconnus visant l’harmonisation avec le droit commun. La République reconnaît forcément les cultes présents sur son territoire. Elle les reconnaît tellement que le ministre de l'intérieur est aussi en charge des cultes. La République a toujours eu besoin que les cultes se dotent de structures représentatives car elle a nécessairement besoin d'interlocuteurs. Dans notre République laïque, l'Etat et les cultes ne s'ignorent jamais. On notera au passage que la 7ème proposition est rédigée de telle sorte qu'on ne parle pas de l'abrogation du concordat en vigueur en Alsace Moselle. On n'en parle pas mais, manifestement, ses rédacteurs y ont pensé si fort que ça s'entend. Ce débat est complexe et on ne saurait le résoudre par des postures, des caricatures et des slogans. En l'état actuel du droit, le Conseil constitutionnel a confirmé, le 21 février 2013, une conception historiquement déterminé du principe constitutionnel de laïcité. Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que le Conseil constitutionnel a rappelé que la République française est laïque mais qu'elle reconnaît aussi des régimes particuliers ou dérogatoires applicables sur certaines parties de son territoire. Ces régimes particuliers ou dérogatoires visent à régir des situations précises. Ils peuvent aussi être un héritage de l'histoire. C'est le cas du régime concordataire en Alsace Moselle qui est la conséquence directe de la réintégration des trois départements de l'est dans le giron français en 1918. La troisième République ne s'est pas risquée à le remettre en cause. Elle s'est donc montrée pragmatique en 1924. Je dois préciser que la République française n'est pas seule dans ce cas. Après la chute de Salazar, la République portugaise a toujours affirmé la séparation de l'Etat et des Eglises (article 41 de la Constitution de 1976). Pourtant cela n'a pas empêché le Portugal de signer un nouveau concordat avec l'Eglise catholique le 18 mai 2004 pour remplacer celui de 1940, lequel s'applique à l'ensemble de son territoire !
     
    8 - Abolir au plus tôt le délit de blasphème. J'ai déjà montré que ce délit de blasphème n'existait pas dans le droit français.
     
    9- Abolir l’obligation de suivre un enseignement religieux dans les écoles publiques. Cette proposition vise l'article 1 de la loi du 15 mars 1850. J'avoue ne pas comprendre la référence à cet article 1 qui ne parle pas de l'enseignement religieux dans les écoles publiques. C'est dans le corps de cette loi, à d'autres articles, que l'instruction morale et religieuse est évoquée. Or cette loi a été revisitée en juin 2000 et la plupart de ses articles a été abrogée. Certaines de ses dispositions sont conservées en Alsace Moselle où l'enseignement religieux demeure obligatoire dans les écoles publiques. Cependant, en février 2002, le philosophe Régis Debray (qu'on ne peut soupçonner d'être une grenouille de bénitier) faisait observer dans un rapport consacré à L'enseignement du fait religieux dans l'Ecole Laïque que les demandes de dispense en Alsace Moselle, au lycée, touchaient les quatre cinquièmes des effectifs (mais un tiers en primaire). Il estimait déjà à l'époque qu'on avait tort de croire que la demande de "culture religieuse" était une demande de religion. L'enseignement du fait religieux, ce n'est pas du catéchisme. C'est comprendre rationnellement les croyances religieuses de façon neutre, dépassionnée et scientifique. Comment par exemple peut-on comprendre 2000 ans de philosophie occidentale, comment peut-on comprendre l'actualité, celle que les médias relatent quotidiennement, sans avoir un minimum de culture religieuse ? L'enseignement du fait religieux dans l'enseignement public m'apparaît de plus en plus comme une nécessité.
     
    10 - Créer les établissements scolaires publics et les sections nécessaires dans les zones qui en sont dépourvues, chaque fois que les effectifs des élèves concernés le justifient. Qui pourrait sérieusement être contre une telle proposition ? C'est aussi con et généreux que si j'émettais la proposition suivante : "Supprimer l'injustice dans chaque zone où elle se manifeste et décréter le bonheur sur Terre."
     
    11 - Supprimer l’obligation pour les communes de financer la scolarité des élèves dans les établissements privés situés dans d’autres communes, découlant de la loi Carle (Art. L.442-5-1 et L.442-5-2 du code de l’éducation). Il est incontestable que ce dispositif législatif est en rupture avec la logique même de la loi Debré du 31 décembre 1959, qui met à la charge de la commune uniquement les dépenses de fonctionnement des écoles privées sous contrat avec l’État implantées sur son territoire. L’obligation automatique de financement est désormais déportée en direction d’écoles privées hors de la commune. Ce faisant, on oublie souvent de préciser que cette obligation de financement n'existe que dans les quatre cas suivants : 1) sʼil nʼy a pas dʼécole publique sur la commune de résidence ; 2) s’il y a une école publique, mais sans garderie ou sans cantine ; 3) s’il y a une école publique avec garderie et cantine dans la commune, un financement pourra s’imposer malgré tout pour "regroupement de fratrie" ou pour "raison médicale" ; 4) dans le cadre d’un regroupement pédagogique intercommunal (RPI), ce financement reste obligatoire, sauf si ce RPI est organisé dans le cadre d’un établissement public de coopération intercommunale (EPCI) chargé de la compétence scolaire. Je ne suis pas hostile à ce que la loi Carle soit repensée même si elle concerne peu de communes en réalité. Ce sont surtout les petites communes rurales qui sont impactées. Je note au passage que les rédacteurs des 25 propositions n'ont pas sollicité la remise en cause de loi Debré de 1959. Je crois que la manifestation de 1984 pour l'école privée et celle de 1994 pour l'école publique ont fini par leur faire comprendre qu'il était vain et inutile de relancer l'épuisante guerre scolaire.
     
    12 - Faire étudier l’impact du déploiement de la charte de la laïcité dans les écoles et établissements d’enseignement publics. Je crois que les chantiers du ministère de l'éducation nationale sont en ce moment suffisamment nombreux pour qu'on n'en ajoute pas un autre. Et puis, on veut faire quoi au juste ? Mandater un parlementaire qui va rédiger un beau rapport à remettre au ministre de l'éducation nationale devant les caméras. On connaît la suite. Le ministre, sourire aux lèvres, va le remercier et lui dire que ce rapport sera lu avec attention par ses services. Ce qui, en gros, signifie que le rapport sera déposé dans une armoire ou dans un bureau du ministère où on l'oubliera jusqu'à ce qu'un autre rapport soit commandé.
     
    13 - Faire respecter, par les adultes accompagnateurs de sorties et déplacement scolaires, l’obligation de neutralité religieuse, politique, et philosophique requise par le fonctionnement du service public de l’éducation. Le Conseil d'Etat a déjà tranché la question de façon claire et nette. Cette proposition ne tient pas juridiquement la route. Les parents accompagnateurs ne sont pas des agents du service public de l'éducation nationale. Ce sont des bénévoles qui, en tant que tels, ne sont pas soumis à une obligation de neutralité et à une interdiction du port ostensible de signes religieux. Ils sont là pour accompagner des sorties scolaires. Pas pour convertir les élèves. L’acceptation de la présence de parents aux sorties scolaires doit être la règle et le refus l’exception. Ça veut dire que si vos gosses sont accompagnés par un parent salafiste très exalté, il y a de fortes chances pour que le responsable de l'établissement s'oppose à sa présence lors de la sortie scolaire.
     
    14 - Mettre un terme au financement public des activités consistant en l’exercice d’un culte, même présentées comme culturelles. Le Conseil d'Etat a répondu déjà à cette revendication. Dans un arrêt du 19 juillet 2011, la haute juridiction administrative a posé les limites du financements publics dans le cadre de la loi du 9 décembre 1905. Les collectivités publiques peuvent seulement financer les dépenses d'entretien et de conservation des édifices servant à l'exercice public d'un culte dont elles sont demeurées ou devenues propriétaires lors de la séparation des Eglises et de l'Etat ou accorder des concours aux associations cultuelles pour des travaux de réparation d'édifices cultuels. Mais il leur est interdit d'apporter une aide financière à l'exercice d'un culte. Ce faisant, l'article 1 et l'article 2 de la loi du 9 décembre 1905 ne s'opposent absolument pas à ce qu'une collectivité territoriale finance des travaux qui ne sont pas des travaux d'entretien ou de conservation d'un édifice servant à l'exercice d'un culte (ex : mise aux normes de sécurité d'un bâtiment parce qu'il accueille du public), à la condition : 1°) que cet équipement ou cet aménagement présente un intérêt public local, lié notamment à l'importance de l'édifice pour le rayonnement culturel ou le développement touristique et économique de son territoire et qu'il ne soit pas destiné à l'exercice du culte ; et 2°) que soit garanti, notamment par voie contractuelle, que cette participation n'est pas versée à une association cultuelle et qu'elle est exclusivement affectée au financement du projet. Dans un arrêt du 15 février 2013, le Conseil d'Etat a précisé qu'un projet ne doit en aucun cas relever du sacré pour faire l’objet d’un financement public. La coloration culturelle et touristique d'une manifestation religieuse n’est pas une condition suffisante pour rendre une subvention publique légale. La cause est donc entendue.
     
    15 - Faire procéder à un état des lieux chiffrés de l’ensemble des financements publics en faveur des cultes. Faire vivre la laïcité dans l’enseignement supérieur.
    Cette proposition d'état des lieux m'inspire les mêmes réflexions que celles émises au sujet de la proposition 12. Faire un état des lieux chiffrés, pourquoi pas ? Mais dans quel but ? J'ajoute, en ce qui concerne la deuxième phrase de cette proposition curieusement rédigée, que c'est un excellent moyen de mettre le bordel dans les universités. Je m'explique. On ne peut pas appliquer aux universités ce que l'on applique aux écoles primaires et aux établissement de l'enseignement secondaire. Dans les universités, on s'adresse à des majeurs, à des jeunes adultes qui ont le droit de vote, pas à des mineurs qui ont besoin d'être protégés. Et puis demain, on interdira quoi ? Les chapeaux, les cheveux colorés et les piercings au nom des bonnes moeurs et du "laïquement correct" ? La République est laïque. Ça veut dire qu'elle respecte la liberté de conscience de chacun. Dès l'instant où la tenue vestimentaire est décente et ne porte pas atteinte aux bonnes moeurs et à l'ordre public, il n'y a pas de raisons d'intervenir. 
     
    16 - Faire respecter l’art. L.731-14 du code de l’éducation réservant le titre d’université aux établissements d’enseignement supérieur publics. Toute infraction à cet article est puni de 30000 € d'amende, il faut le souligner. Il y a sans doute des tentatives de contournement de cet article (notamment à travers des plaquettes publicitaires). Il y a eu des disputes sur l'usage de certains termes (celui de "master" notamment qui n'est pas mentionné dans l'art. L.731-14 si je ne me trompe pas) mais les contentieux demeurent somme toute limités et les condamnations encore plus. 
     
    17 - Abroger l’accord entre la République française et le Saint-Siège sur la reconnaissance mutuelle des grades et diplômes dans l’enseignement supérieur. Pourquoi ne pas préconiser, tant qu'on y est, la rupture des relations diplomatiques avec le Vatican. Allez ! comme à la Belle Epoque ! Retour en 1904. Inutile d'insister davantage.
     
    18 - Faire diffuser dans les établissements publics d’enseignement supérieur, et annexer à leur règlement intérieur, la Charte de la laïcité dans les services publics. Je fais ici la même remarque que pour le projet de charte aux élus et aux responsables institutionnels (cf. proposition n°2). Qu'est-ce qu'une "charte" au juste en droit français ? Quelle est sa force juridique contraignante ? La seule fois que la France a connu des chartes contraignantes, c'était sous la Restauration en 1814 et 1830. Ah oui vraiment, belle référence pour des républicains... Je devine l'objection. Et la charte sur l'environnement intégrée dans le bloc de constitutionnalité en 2004 ? Elle a posé les bases du principe de prévention, du principe de précaution, et du principe pollueur-payeur. Mais ces principes, très beaux sur le papier, sont en réalité très difficiles à appliquer.
     
    19 - Prohiber, dans les salles de cours, lieux et situations d’enseignement et de recherche des établissements publics d’enseignement supérieur, les signes et tenues manifestant ostensiblement une appartenance religieuse. Je renvoie aux remarques que j'ai formulées au sujet de la proposition 15. Nous ne sommes pas en Corée du Nord ou dans un pays fasciste où on ne veut voir qu'une seule tête, où on postule l'uniformisation des consciences et, naturellement, le port de l'uniforme. On s'adresse ici à de jeunes adultes, à des citoyens qui jouissent de tous leurs droits civils et politiques.
     
    20 - Faire respecter, dans les centres d’examen, l’obligation d’identification, l’interdiction de tout objet ou manifestation susceptible de gêner les autres candidats ou de perturber le déroulement de l’épreuve, et contrevenant à la neutralité des conditions d’examen. C'est sûr : prêcher en plein examen n'est pas sympa pour les candidats. C'est ajouter un stress inutile au stress de l'épreuve. 

    21 - Donner un temps d’antenne sur les chaînes publiques de télévision aux mouvements philosophiques non-confessionnels, et aux courants de pensée laïques, libres penseurs, athées. C'est une vieille revendication. Jean-Robert Ragache la défendait déjà dans les médias au début des années 90. Le problème est que la laïcité est un principe politique de séparation des religions et de l'Etat. Elle n'est pas réductible aux mouvements philosophiques non confessionnels qui s'expriment déjà chaque dimanche à 9h40 sur France Culture dans le cadre de l'émission Divers aspects de la pensée contemporaine. Souvent pour ne pas dire grand-chose d'intéressant d'ailleurs. En Belgique, le mouvement laïque a une émission télévisée de très bonne qualité et qui existe depuis de longues années : La Pensée et les Hommes. Mais chez nos voisins, la laïcité n'est pas un principe politique. C'est un mouvement philosophique, financé par l'Etat belge au même titre que les religions, et qu'on assimile généralement à la libre pensée et à l'athéisme. Est-ce que les promoteurs des 25 propositions veulent aller dans ce sens ? J'en doute. Sinon, sur le fond, je ne suis pas spécialement hostile à l'idée. Le seul problème, c'est que chaque organisation va évidemment vouloir tirer la couverture médiatique à elle. Je ne sens pas le sérieux qui prévaut chez nos amis belges. Cette proposition, en l'état actuel des choses, me laisse plutôt dubitatif.
     
    22 - Exiger le respect, dans les compétitions olympiques, de l’égalité hommes-femmes et de la règle 50 de la Charte Olympique interdisant toute forme de "propagande politique, religieuse, ou raciale". Quand je vous disais que ces 25 propositions étaient un inventaire à la Prévert... Tant qu'à faire, on pourrait prôner aussi l'interdiction des jeux olympiques. Ça réglerait tous les problèmes énoncés dans cette 22ème proposition.

    23 - Reconnaître, dans l’encadrement législatif de la fin de vie, le droit de mourir dans la dignité selon les souhaits exprimés par le patient. Une des rares propositions recevable de cet inventaire mais dont on ne voit pas bien a priori le caractère laïque. Il y a des gens qui sont contre l'euthanasie pour des raisons religieuses. Il y a des gens qui y sont opposés pour des raisons autres que religieuses, parce qu'ils redoutent par exemple des dérives toujours possibles. De toute façon, une loi sur la fin de vie vient d'être adoptée en première lecture l'Assemblée nationale. On verra bien si le processus législatif en cours débouchera sur une légalisation de l'euthanasie. Il semble toutefois que le mot soit banni de la loi adoptée en première lecture. On préfère parler de "sédation profonde", manière sans doute plus élégante (et hypocrite) de désigner l'euthanasie dont on sait qu'elle est pratiquée tous les jours dans le silence et le respect dans les hôpitaux publics et privés de l'Hexagone.
     
    24 - Favoriser le développement des chartes de la neutralité religieuse dans les entreprises qui le souhaitent. Visiblement les rédacteurs aiment les chartes et autres documents juridiques non identifiés. Les entreprises seront ravies. J'en suis sûr.
     
    25 - Défendre et promouvoir le respect de la liberté absolue de conscience au niveau européen. Difficile de faire plus vague. Je rappelle que la liberté de conscience est déjà garantie par la convention européenne de sauvegarde des libertés fondamentales du Conseil de l'Europe ratifiée par la France. Je renvoie à son article 9 qui garantit donc aussi la liberté de pensée et de religion. L'article 10 garantit la liberté d'expression. Ces libertés ne peuvent être restreintes que par des mesures prévues par la loi et constituant des mesures nécessaires dans une société démocratique. Chaque fois qu'il est appelé à examiner une restriction aux libertés fondamentales, le juge doit procéder à une balance des intérêts en cause. La jurisprudence de la Cour de Strasbourg est abondante.
     
    Il est grand temps de conclure de cette note. Que reste-t-il des 25 propositions dites du GODF ? Après ce rapide tour d'horizon, j'ai envie de répondre : "pas grand-chose". Pourtant, ces propositions ne sont pas toutes à jeter à la poubelle même si l'ensemble est disparate, brouillon et parfois répétitif. On sent bien qu'elles ont été rassemblées à la va-vite dans le seul but de faire un coup médiatique et d'occuper le terrain de la communication politique. Ces 25 propositions montrent donc toute la difficulté de ce genre d'entreprise. Si on veut parler d'un sujet, il faut alors le faire sérieusement en prenant le temps de la réflexion. Le GODF peut émettre, sans aucun doute, des propositions constructives de qualité. Il n'a qu'à puiser dans les travaux de ses 1250 LL en les respectant et en laissant le soin au Convent de trancher.
     
    La laïcité est un sujet grave. Or, depuis des années, celle-ci est accaparée et instrumentalisée par deux tendances qui la considèrent comme leur pré carré. Il y a d'une part les "laïcistes" (souvent d'extrême gauche et de gauche) qui vivent dans le culte quasi-religieux de la loi du 9 décembre 1905. Généralement ils ne l'ont pas lue. Ce qui leur permet de lui faire dire à peu près tout et n'importe quoi. Il y a d'autre part l'extrême droite et une frange de la droite qui se servent de la laïcité, qu'elles ne connaissent pas davantage, afin de légitimer des mesures vexatoires, racistes et xénophobes. On le voit bien avec le cas des cantines scolaires. Elles sont en ce moment au centre d'une polémique politicienne inepte dans laquelle s'est engouffré un ancien président de la République si pressé de revenir aux affaires qu'il est prêt pour cela à dire et à faire n'importe quoi. Ces deux tendances, en apparence opposées, ont un point commun. L'une et l'autre se complaisent dans le "déclinisme", le catastrophisme, c'est-à-dire dans une litanie de la décadence française. L'une et l'autre ont une vision binaire du monde qui les entoure avec, d'un côté, les bons qui pensent comme elles, et de l'autre, les mauvais qui ne pensent pas comme elles. La première voit les religions partout tandis que l'autre réduit son champ de perception aux étrangers et aux Français qui n'ont pas la bonne couleur de peau. L'une et l'autre voudraient réduire la société française contemporaine à leurs fantasmes passéistes. L'une et l'autre sont dangereuses.
  • Pas tant de gaz Gérard...

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    Le F Contremoulin croit déceler "une trahison" (sic) des idéaux laïques dont se serait rendu coupable le Parti socialiste. Diable ! De quelle odieuse trahison s'agit-il ? De proposer une meilleure formation des imams, de favoriser la création d'établissements privés sous contrat (comme c'est le cas déjà pour les cathos, les parpaillots ou les juifs) ou encore de pallier le manque de lieux de culte pour nos compatriotes de religion musulmane ?

    Toutes ces propositions sont pourtant parfaitement conformes à la législation en vigueur. Non seulement à la loi du 9 décembre 1905 mais aussi à la loi du 2 janvier 1907 relative à l'exercice public des cultes que le F Contremoulin, décidément, semble bien mal connaître.

    Alors où est donc la trahison au juste ?

    Du côté de ceux qui, dans le respect de la laïcité telle qu'elle existe dans le droit positif, veulent structurer un Islam de France pour limiter les influences extérieures et le doter enfin de structures décentes (notamment des lieux de culte qui font cruellement défaut) et d'un personnel qualifié (des imams correctement formés) ?

    Ou du côté de ceux qui s'accrochent mordicus à une laïcité fantasmée qui n'a jamais existé dans les textes de loi ?

    Je crois que si "trahison'" il y a, elle est plutôt à rechercher du côté de ceux qui ânonnent la laïcité sans regarder les textes. Ils ressemblent à ces cléricaux de tous poils qui récitent leurs prières sans réfléchir. Les premiers ne valent vraiment pas mieux que les seconds.

    Et comme j'ai horreur de me répéter, je renvoie le lecteur aux notes suivantes que j'ai pu commettre sur le sujet :

    Islam et laïcité, le regard lucide d'un F belge

    Le collectif laïque demande l'abrogation du délit de blasphème en Alsace Moselle. Problème : ce délit n'existe pas

    Daniel Keller défend une vision de la laïcité qui n'existe pas dans les texte

    Retour sur la loi du 9 décembre 1905

    Jean-Louis Bianco répond à Daniel Keller

    Les 25 "propositions du GODF" sur la laïcité

    Le "Collectif laïque" se ridiculise

     

    ____________________

     

    Ajout du 10 mars 16h30 et 17h15

    Je dois constater que ma note suscite des réactions plutôt positives de la part de FF du GODF lassés des postures "laïcistes" (et non laïques) de leurs instances.

    Je ne dénie pas à ces instances, bien sûr, le droit de défendre et promouvoir une conception de la laïcité qui n'a jamais existé dans l'ordre juridique de notre pays. Je leur rappelle simplement que la laïcité - c'est-à-dire celle qui fut soutenue ardemment par tous les Républicains de ce pays à la croisée des XIXe et XXe siècles - repose sur l'idée pragmatique du compromis et du dialogue parce qu'elle a vocation à assurer et à garantir la liberté de conscience (et de culte) de tous les citoyens.

    La liberté de conscience, c'est reconnaître que chaque individu est singulier et doit en même temps coexister pacifiquement avec autrui.
     
    Je laisse l'uniformisation des consciences aux pays totalitaires, quelles que soient les idéologies dont ils se réclament.
     
    L'Islam est la deuxième religion de notre pays. C'est ainsi et il faut en tenir compte. L'Islam doit donc être un interlocuteur de la République comme toutes les autres religions présentes sur le territoire de notre pays. Ni plus ni moins. Il doit donc être mieux structuré qu'il ne l'est aujourd'hui. Il doit être représenté pour être écouté des pouvoirs publics et plus particulièrement du ministère de l'intérieur. Le culte musulman doit être confié à des imams compétents et formés, respectueux des lois de notre République démocratique, sociale et laïque, et capables de résister aux agents intégristes (surtout salafistes). Les salles de culte doivent être décentes pour en finir avec les garages ou les salles insalubres. Les associations cultuelles musulmanes dûment déclarées ne doivent pas subir des tracasseries administratives injustifiées (notamment de la part des municipalités) pour obtenir un permis de construire ou un changement de destination pour une salle de prières.
  • Islam et Laïcité. Le regard lucide d'un F∴ belge.

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    Je livre à votre réflexion l'extrait d'une planche du F J. R. de la RL∴ n° La Parfaite Intelligence et l'Etoile Réunies à l'O de Liège (GO de Belgique) dont le titre est Islam et Laïcité :

    "Enfin, les tentations islamistes ne sont pas à nier. Mais il convient de nous rappeler qu'avant d'être des contestations de la laïcité ou la preuve de l'incapacité de l'Islam à s'adapter à la modernité, les tentations islamistes sont des symptômes d'une crise de la société.

    Lorsque les injustices et les inégalités deviennent criantes, lorsque l'exclusion compromet l'avenir d'un grand nombre de jeunes sans formation, de travailleurs sans travail, alors nous ne devons pas nous étonner de voir surgir des solutions radicales et extrémistes.

    Mais dans ce cas, ne nous trompons pas de cible. Ce qui est à dénoncer, c'est plus un dysfonctionnement de notre société qui détruit les hommes qu'une tradition religieuse qui attire sur elle les espoirs de ceux qui n'attendent plus rien de la politique.

    La laïcité a un prix, c'est celui de la justice, de l'égalité des chances et de la fraternité. Si une société ne peut plus payer ce prix, elle ne doit pas s'étonner de voir resurgir des extrémistes de tous ordres (...)"

    J'ai oublié de vous préciser une chose importante. Cette planche d'une très grande lucidité a été écrite et présentée il y a déjà vingt ans...