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initiation - Page 4

  • Elizabeth St Leger ou comment une femme devint homme par l'initiation

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    elizabeth st leger,initiation,femmes,mixité,irlande,histoire,roger dachezLe 21 février, le F Roger Dachez est revenu sur son blog sur l'initiation de Mrs Elizabeth St Léger, la première femme à avoir été initiée aux mystères maçonniques aux alentours de 1710-1712. Roger Dachez tire deux principales réflexions de ce précédent demeuré sans suite en Grande Bretagne (du moins dans le cadre de la maçonnerie prétendument "régulière").

    La première réflexion, écrit-il, c'est que "jamais Elizabeth St Leger n’a posé la moindre revendication au sujet de  la "libération" des femmes". Alors quelle pouvait-être bien la signification de l'initiation de cette jeune fille au début du XVIIIe siècle ?

    Je pense pour ma part qu'il n'y a aucun message particulier lié à cette initiation fortuite, donc imprévue. Une jeune femme, à peine sortie de l'adolescence, surprend une loge réunie au sein du château familial. Elle est alors initiée sur le champ pour qu'elle puisse prêter serment à son tour de ne jamais rien graver ni buriner au sujet des mystères de l'ordre maçonnique. C'est du pragmatisme pur et simple. On agrège au groupe celle qui pourrait divulguer ce qu'elle a vu et entendu. Comment expliquer que cette initiation ait été possible ? Comment se fait-il surtout qu'Elizabeth St Léger ait pu demeurer jusqu'à la fin de sa longue vie membre d'une L nonobstant les règlements maçonniques et en particulier les Constitutions d'Anderson qui, on le sait, excluaient les femmes de l'initiation maçonnique ? J'ai une réponse qui vaut ce qu'elle vaut mais qui, après tout, n'est pas plus absurde qu'une autre.

    Je vais vous raconter une petite histoire que l'on se transmet dans ma famille. Il y a fort longtemps, ma grand-mère (ou mon arrière-grand-mère je ne sais plus) avait reçu à dîner le chanoine et archiprêtre de la cathédrale d'Uzès (Gard). Comme elle savait que celui-ci avait un solide appétit, elle avait mis bien sûr les petits plats dans les grands pour contenter le saint-homme. Elle lui avait notamment préparé un succulent gigot. Or, au moment de lui en servir une tranche, elle se rendit compte avec horreur que c'était le vendredi saint ! Le chanoine la rassura. Il bénit alors le plat en ces termes : "Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, viande, je te baptise poisson." Et tout le monde put alors se régaler.

    Bien que la comparaison puisse manquer d'élégance, je pense néanmoins que le Vicomte Doneraile fit à sa fille ce que le bon chanoine fit au gigot. Elizabeth St Leger fut baptisée garçon comme la viande fut baptisée poisson. En d'autres termes, Elizabeth St Leger est devenue symboliquement homme parce des circonstances particulières exigeaient que la L prenne à son sujet une décision urgente. Il n'y avait donc aucune raison, par la suite, de défaire ce qui avait été décidée.

    Pour le reste, il est évidemment impossible, à mon sens, d'attribuer à l'initiation de la jeune aristocrate la moindre valeur émancipatrice pour la femme. Comment Mrs St Leger aurait-elle pu revendiquer quoi que soit à une époque où la femme était placée sous la tutelle économique, juridique et sociale de l'homme ? Comment aurait-elle pu même concevoir un renversement ou un rééquilibrage possible du patriarcat ? Au XVIIIe siècle, la femme n'était pas un sujet de droit, même en Irlande. Elle était entièrement soumise à la volonté de son père ou, quand elle était épouse, à celle de son mari. 

    La deuxième réflexion du F Dachez à propos de cet épisode singulier de l'histoire maçonnique est que "les FF n’ont alors pas estimé que l’initiation d’une femme fût "ontologiquement" impensable". Je ne suis pas sûr que l'on puisse présenter les choses sous un angle aussi élaboré. D'ailleurs l'histoire ne dit pas qu'il y a eu un débat à ce sujet. De toute façon, s'il y en a eu un, nous n'en connaissons pas le contenu. Nous savons simplement le contexte : une L∴ assemblée surprise par une jeune profane bien née (1). Et le résultat : l'initiation de la petite curieuse. Le F∴ Dachez souligne bien le fait que les FF∴ avaient été confrontés à "un cas extrême" (sic). Ce cas n'avait donc pas vocation à se répéter. Cela signifie donc que les FF∴ de la L du Vicomte Doneraile ont agi tout simplement de manière pragmatique. Leurs contemporains des autres LL n'ont d'ailleurs tiré de cette affaire aucun enseignement sur la légitimité possible d'une présence féminine en franc-maçonnerie. Il n'y a donc eu aucun acte fondateur dans ce qui s'apparentait, au fond, à un fait divers exceptionnel. Je ne pense même pas que l'on puisse y voir des paradoxes.

    C'est ce qui explique que la légitimité de l'initiation des femmes - que je ne remets nullement en cause dans son principe (est-il besoin de le souligner ?) - s'est posée, beaucoup plus tard à la fin du XIXe siècle, à un autre niveau, c'est-à-dire non pas sur un plan strictement maçonnique, mais sur le plan profane de l'égalité des droits. Ce qui est certes infiniment respectable, mais n'est tout de même pas la même chose. Les femmes ont donc voulu faire comme les hommes. Elles ont voulu les imiter. Elles ont voulu porter le tablier comme elles ont voulu par la suite porter le pantalon. Elles se sont appropriées, petit à petit, de revendication en revendication, un patrimoine symbolique et un environnement initiatique qui ne leur étaient pas originairement destinés quoi qu'on en dise aujourd'hui.   

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    (1) On peut raisonnablement douter que la décision eût été identique si la curieuse avait été une simple domestique au service du Vicomte... 

  • L'initiation maçonnique est-elle indélébile ?

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    Je voudrais consacrer cette note au caractère prétendument indélébile de l’initiation maçonnique que certains francs-maçons défendent avec plus ou moins de bonheur et qui consiste à dire : « Une fois maçon, toujours maçon. »

    Il est vrai que cette expression est séduisante mais je crois qu’il est important, justement, d'en mesurer toutes les conséquences. Pour prendre un exemple, voici ce que Licio Gelli, ancien V M∴ de la L P2 de sinistre mémoire, déclarait à la revue Humanisme (n°213, décembre 1993, p.63) à l’occasion d’une interview :

    « -Humanisme : Vous considérez-vous encore comme maçon ?

    -Licio Gelli : « Semel abbas, semper abbas », une fois abbé, abbé pour toujours (1). Une fois maçon, maçon pour toujours. Je le suis au-delà des formules, des obédiences, avec mon âme, devant ma conscience. Avec sérénité et sans fanatisme, comme j’ai vécu toute chose dans ma vie. »

    Gelli peut bien croire ce qu'il veut et postuler le caractère indélébile de l'initiation. Ça n'a rien changé au fait qu'il a été finalement radié du GO d'Italie et que la L∴ P2 a été démolie. L'appartenance maçonnique ne saurait donc dépendre des seuls sentiments personnels. Elle repose sur la reconnaissance des FF∴.

    Pourquoi rappeler cette déclaration de Gelli ?

    Tout simplement pour souligner que l'initiation maçonnique n’a rien d’un sacrement qui confèrerait à celui qui le reçoit une sorte de grâce surnaturelle. Je laisse d'ailleurs cette conception étrange de l'initiation maçonnique aux férus d'occultisme et plus généralement à ceux qui ont une certaine propension à confondre la franc-maçonnerie avec un culte religieux.

    Il faut prendre l'initiation maçonnique pour ce qu'elle est, c'est-à-dire comme le passage ritualisé et symbolique qui mène de l'état de profane à celui de franc-maçon. En d'autres termes, ce passage permet à un individu d'intégrer volontairement et consciemment un groupe d'hommes constitué en loge et, au-delà, un Ordre fondé sur la tolérance mutuelle, le respect des autres et de soi-même et la liberté absolue de conscience. 

    Il y a une vingtaine d'années, le F Jean-Robert Ragache avait d'ailleurs donné une définition concise mais très claire de l'initiation maçonnique. Il disait :

    "L'initiation, c'est traditionnellement l'intégration au groupe avec une expérience commune, l'expérience d'un passé commun." (2)

    Or qui dit intégration au groupe dit aussi possibilité d'en partir. En effet, la franc-maçonnerie est un Ordre que l'on peut quitter quand on veut et dont on peut même être exclu. Autrement dit, si on ne peut pas défaire ce qui a été, on ne peut pas non plus prétendre être toujours ce que l’on n’est plus.

    Quand on démissionne ou que l'on est exclu de l'Ordre maçonnique, on n'est plus franc-maçon. Il n'y a rien d'extraordinaire à cela. On perd ipso facto sa qualité maçonnique. Cet état n'est pas infamant. Il est tout simplement la conséquence de son comportement, de ses actes ou de ses choix.

    Il y a cependant un cas particulier où la qualité maçonnique est "éternelle". C'est quand un F∴, membre actif ou honoraire d'une L∴, décède. On dit alors est qu'il est "passé à l'O éternel". C'est une manière élégante, non pas de postuler l'existence d'une vie après la mort (3), mais de signifier qu'il est mort "en activités" ou, pour le dire autrement, sans avoir coupé, de son vivant, les liens avec son atelier.

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    (1) Expression latine qui, parait-il, vient de la règle bénédictine. Je ne l'ai pas vérifié. Je pense qu'il s'agit plutôt d'un proverbe d'origine médiévale qui signifie que le sacerdoce est indélébile. La dignité de l'abbé serait perpétuelle même après une démission, même s'il fait d'autres choix de vie, etc. Ce qui est faux, bien entendu. Le père Pascal Vésin, par exemple, en a fait la triste expérience.

    (2) Table ronde du 16 mars 1993, in Les Constitutions d'Anderson, traduction La Tierce (1743), Romillat, Paris, 1993, p.31.

    (3) La F∴M∴ (même celle qui se dit "régulière") ne défend et ne promeut aucune théologie et aucune eschatologie particulières. Elle n'est pas, je le répète, un culte religieux qui aurait un discours ferme et établi sur la nature de Dieu, la destinée de l'homme et la fin des temps.