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initiation - Page 3

  • « Nous attendions le père et c'est le fils qui est venu »

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    chemin.jpgJe crois que je devais avoir 16 ans lorsque j'ai entendu pour la première fois le terme de franc-maçon sans trop savoir de quoi il s'agissait. Je me souviens d'en avoir parlé à mon père qui m'expliqua en gros ce qu'était la franc-maçonnerie et me parla en particulier de sa participation à une tenue blanche ouverte avec l'ancien grand maître Paul Axionnaz. Puis, il alla chercher dans la bibliothèque quelques numéros d'Humanisme, la revue du Grand Orient de France, qui dataient des années 60. Il m'apprit alors qu'il avait été pressenti pour entrer en loge au début des années 70. Mais cela ne s'était jamais concrétisé : mon père avait entamé à l'époque une reconversion professionnelle, il avait épousé ma mère, je venais de naître, l'homme qui souhaitait le parrainer était décédé brutalement… Pourquoi mon père n'a-t-il pas persisté ? Je ne sais pas. Chacun fait ses choix dans la vie. Peut-être a-t-il cru aussi qu'il ne serait pas suffisamment à la hauteur des espérances de son défunt parrain ?

    En tout cas, cette histoire de franc-maçonnerie a commencé à faire son chemin. J'ai me suis progressivement documenté sur le sujet. De lecture en lecture, j'ai eu une toute petite approche de l'ésotérisme maçonnique et des grandes étapes de l'histoire de l'Ordre. Le chantier m'est très vite apparu plein de promesses et l'idée de m'y faire embaucher s'est précisée. A aucun moment, je n'ai pensé que la franc-maçonnerie était réservé aux notables. A aucun moment, je n'ai pensé que je n'y aurais pas ma place. Et puis, allez savoir pourquoi, le feu est retombé sans jamais s'éteindre complètement. Je me suis cependant intéressé à d'autres choses.

    Comment la franc-maçonnerie est-elle à nouveau entrée dans le champ de mes préoccupations ? Difficile de répondre. Il me revient en mémoire deux événements. Le premier fut un séjour linguistique en Angleterre durant les vacances de Pâques en 1990 pour préparer le baccalauréat. Les cours d'anglais se donnaient dans un curieux bâtiment qui appartenait aux Odd fellows (qui est aussi connue sous l'appellation confrérie des trois anneaux), un club un peu à l'image des Rotary et Lion's. La salle principale où j'avais cours ressemblait à un temple maçonnique ! Ce que le professeur me confirma sans la moindre gêne, allant jusqu'à me préciser qu'une loge se réunissait en ce lieu.

    Le second événement fut lorsque mon père désigna du doigt le local où se réunissaient les loges de ma ville natale. Je me souviens que je passais volontairement dans cette rue et devant cette porte dont le fronton triangulaire était orné d'un linteau où étaient gravés une équerre, un compas, une règle, un niveau, et une perpendiculaire entremêlés avec la mention "5856". Que pouvait-il donc bien se passer derrière cette porte ? J'imaginais des travaux de société, des débats d'idées, des orateurs flamboyants. Je voulais y prendre ma part. Je tentais aussi de me représenter ce qu'était un rite maçonnique. A l'époque, internet n'existait pas. Je ne pouvais que laisser vagabonder mon imagination. J'idéalisais.

    En juin 1990, à 17 ans, j'avais écrit une lettre de candidature au Grand Orient de France qui me répondit dans le courant de l'été que ma demande était transférée aux responsables locaux. J'ai donc attendu que les responsables locaux se manifestent. Et ils ne sont pas manifestés. Je me souviens que durant ma première année de droit, j'avais attendu en vain un signe, un appel, une lettre. Un an après environ, en septembre 1991, j'écrivais à nouveau au Grand Orient en précisant que j'étais étonné de ne pas avoir eu de réponse de la part de la loge locale.

    2317347836.jpgLe Grand Orient de France ne me répondit pas mais je reçus environ quinze jours plus tard un coup de fil du Vénérable. Nous nous donnâmes rendez-vous dans un café. L'échange fut courtois et dura environ une heure. Je rencontrai ensuite quatre enquêteurs, à la fois heureux et intrigués qu'un jeune homme puisse s'intéresser à la maçonnerie au point de vouloir y rentrer. Je me souviens que presque tous avaient  tenté de me dissuader parce qu'ils craignaient que ma démarche ne soit qu'une lubie passagère. Avec le recul, je les comprends. Et j'aurais sans doute la même réserve si je devais rencontrer un profane de 19 ans. A cet âge n'a-t-on pas mieux à faire ? Plus de vingt ans après, je leur suis reconnaissant d'avoir su vaincre leurs réticences.

    Je fus effectivement accueilli en loge au cours d'une belle et chaude soirée de mai 1992. Naître à la maçonnerie marqua donc la fin de mon adolescence.  Mon initiation fut un moment d'une grande intensité dont je garde le meilleur souvenir. Je me suis retrouvé au milieu d'hommes qui avaient en moyenne trente ans de plus que moi. Et je n'ai pas oublié non plus la parole de l'Orateur prononcée ce soir là : « nous attendions le père et c'est le fils qui est venu. »

    Cette note est déjà la 200ème de ce blog ! Le temps passe décidément bien vite. Merci à tous de votre fidélité !
  • Recevoir la lumière

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    illum02copie.jpgQuand un profane a été initié aux mystères maçonniques, on dit qu'il a reçu la lumière. J'aime beaucoup cette expression qui souligne la dualité ténèbres / lumière.

    Elle me fait songer au mythe de la caverne (cf. Platon, La République, VII). Bien souvent, nous ne voyons que les ombres que la lumière répercute sur les parois de la caverne et que nous prenons pour la réalité. On peut rapprocher cette approche de celle que Descartes développe dans les Principes de la philosophie, 1ère partie, §30 : "La faculté de connaître, que nous appelons lumière naturelle, n'aperçoit jamais un objet qui ne soit vrai en ce qu'elle l'aperçoit, c'est-à-dire en ce qu'elle connaît clairement et distinctement."

    En d'autres termes, la lumière telle que je la comprends, c'est l'expérience initiatique qui permet de voir dans les choses plus que les choses, implique un dépassement des apparences et suggère la nécessité de voir l'éternité dans tout ce qui apparaît comme transitoire, fugace, fugitif (modes, opinions, événements historiques etc.)

    Le symbole, en tant qu'il exprime cette éternité, est un chemin que la Maçonnerie propose à l'initié.

    Je pense que pour atteindre cette lumière, il est nécessaire d'avoir les lumières (Aufklärung), c'est-à-dire, comme le suggérait Emmanuel Kant, d'avoir le désir et le courage de se servir de son propre entendement, de sa raison. Certains maçons ont une approche un peu différente et considèrent que chaque homme porte déjà la lumière en lui. L'illumination (Verklärung) survient quand on l'a retrouvée.

    Bref, quelles que soient les approches, toutes les initiations au grade d'apprenti sont fondées sur le passage des ténèbres à la lumière. Mais pour pleinement s'en rendre compte, je pense qu'il est nécessaire de faire silence et d'observer des temps d'arrêt. Grâce au silence, ont peut ainsi se rendre compte que c'est toujours l'heure de pointe dans son cerveau. C'est perpétuellement le choc des ombres, des idées préconçues, des sentiments incontrôlés. Il faut apprendre à les maîtriser.

  • L'initiation de Marie-Henriette Xaintrailles

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    femmes,initiation,franc-maçonnerie,marie-henriette xaintrailles,jean-claude bésuchet de saunois,françois-timoléon bègue-clavelSi les figures d'Elizabeth St Leger Aldworth et Maria Deraismes sont relativement bien connues, il en est d'autres qui, au contraire, sont tombées dans l'oubli. J'ai évoqué, il y a quelques mois, l'énigmatique Mrs Beaton initiée en Angleterre au XVIIIe siècle. Je voudrais maintenant parler de Madame Xaintrailles qui aurait été (le conditionnel est de mise) la première femme à avoir été initiée aux mystères maçonniques dans une loge française (donc hors loge d'adoption).
     
    Cet événement est raconté dans deux ouvrages. Le premier est celui de Jean-Claude Bésuchet de Saunois (1790-1867) et s'intitule Précis historique de l'Ordre de la franc-maçonnerie depuis son introduction en France jusqu'en 1829 (Rapilly Libraire, Paris, 1829, en deux tomes). Le second est celui de François-Timoléon Bègue-Clavel (1798-1852) et s'appelle Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie et des sociétés secrètes anciennes et modernes (Pagnerre éditeur, Paris, 1843).
     
    Voici tout d'abord la version qu'en donne Bésuchet de Saunois (cf. pages 299 et suivantes de son Précis historique de l'Ordre de la franc-maçonnerie) :

    « XAINTRAILLES (madame de), femme du général de ce nom, fut son aide de camp, et mérita que le premier consul Bonaparte la maintînt dans les fonctions de son grade, et lui donnât un brevet de chef d'escadron. Elle avait droit à ces distinctions extraordinaires pour son sexe par quelques faits d'armes remarquables et par plusieurs traits d'humanité. Voici son histoire maçonnique. La loge des Artistes, présidée par le frère Cuvelier, annonce une tenue d'adoption destinée aux dames maçonnes : l'usage est que les frères , avant d'ouvrir les barrières du jardin d'Éden, se réunissent en travaux d'hommes. Madame de Xaintrailles, convoquée pour la loge d'adoption où elle devait être initiée comme femme, arrive à la loge à l'heure militaire, c'est-à-dire à l'heure fixée par la lettre de convocation. Les frères commençaient à peine les travaux maçonniques : on informe le vénérable de la présence, dans les Pas-Perdus, d'un officier supérieur en grand costume militaire. Le vénérable lui fait de mander s'il est porteur d'un diplôme. L'officier supérieur qui ne soupçonne pas que par cette pièce on entend un acte qui constate sa qualité de maçon , remet son brevet d'aide de camp ; le frère expert le porte sans l'examiner au vénérable qui en donne lecture à la loge ; l'étonnement est général. Le vénérable, ancien militaire, auteur dramatique, maçon enthousiaste, est inspiré par cet incident ; il propose à la loge d'admettre cette héroïne dont il a plusieurs fois entendu parler avec éloge, non au premier grade maçonnique des dames, mais au premier de nos grades comme franc-maçon, faisant remarquer que si le premier consul a trouvé dans la conduite guerrière de madame de Xaintrailles des motifs suffisants pour autoriser la simulation de son sexe, la loge ne pourra être blâmée d'imiter le chef du gouvernement en transgressant, en faveur de cette dame, nos lois et nos usages. La discussion est vive ; le pour et le contre sont soutenus avec une égale ardeur. Une improvisation nouvelle et pleine d'éloquence du vénérable décide la question, et la loge se charge de justifier par de puissants motifs près du Grand Orient l'innovation inouïe qu'elle se permet dans cette circonstance. Des commissaires sages et prudents vont annoncer à madame de Xaintrailles la haute faveur dont elle est l'objet , et la préparer à l'initiation des maçons , si elle accepte :« Je suis homme pour mon pays, dit-elle, je serai homme pour mes frères. » Elle se soumet aux épreuves que l'on modifie autant que les convenances l'exigent, et on la proclame apprenti maçon. Une demi-heure après les barrières du jardin d'Éden sont ouvertes, et madame de Xaintrailles, annoncée officiellement dans sa qualité maçonnique, siège sur les bancs au rang des hommes. »

    Voici ensuite la version plus édulcorée de Bègue-Clavel (cf. pages 34 et 35 de son Histoire pittoresque de la franc-maçonnerie) :
     
    « Bien que la loi qui interdit aux femmes l'accès des loges soit absolue, elle a pourtant été enfreinte une fois dans une circonstance assez remarquable.  La loge des Frères-Artistes, présidée par le frère Cuvelier de Trie, donnait une fête d'adoption. Avant l'introduction des femmes, les frères avaient ouvert leurs travaux ordinaires. Au nombre des visiteurs qui attendaient dans les pas perdus, se trouvait un jeune officier en uniforme de chef d'escadron. On lui demande son diplôme. Après avoir hésité quelques instants, il remet un papier plié à l'expert, qui, sans l'ouvrir, va le porter à l'orateur. Ce papier était un brevet d'aide-de-camp, délivré à madame de Xaintrailles, femme du général de ce nom, qui, à l'exemple des demoiselles de Fernig et d'autres héroïnes républicaines, s'était distinguée dans les guerres de la révolution, et avait gagné ses grades à la pointe de son épée. Lorsque l'orateur lut à la loge le contenu de ce brevet, l'étonnement fut général. Les esprits s'exaltèrent, et il fut spontanément décidé que le premier grade, non de la maçonnerie d'adoption, mais de la vraie maçonnerie, serait conféré séance tenante à une femme qui, tant de fois, avait manifesté des vertus toutes viriles, et avait mérité d'être chargée de missions importantes, qui exigeaient autant de discrétion que de courage et de prudence. On se rendit aussitôt près de madame de Xaintrailles, pour lui faire part de la décision de la loge, et lui demander si elle acceptait une faveur sans exemple jusqu'alors. Sa réponse fut affirmative. « Je suis homme pour mon pays, dit-elle ; je serai homme pour mes frères. » La réception eut lieu; et, depuis cette époque, madame de Xaintrailles assista souvent aux travaux des loges. » 
     
    On constate que les deux versions de ce même événement diffèrent légèrement sur la forme. Pour Bésuchet de Saunois, Madame Xaintrailles devait être initiée mais dans le cadre de la maçonnerie d'adoption. C'est parce qu'elle s'est présentée en avance et en uniforme de militaire, au moment où la "loge des hommes" se réunissait, qu'elle est devenue soudainement un sujet de débat et que la question de son initiation à la franc-maçonnerie s'est alors posée. Bésuchet impute principalement la responsabilité de cette décision au vénérable Cuvelier. Il précise qu'il y a eu un débat contradictoire nourri au sein de la loge. Cette histoire s'est produite sous le Consulat, entre 1800 et 1804, puisque Bésuchet fait explicitement référence au Premier consul, donc à Napoléon Bonaparte. Bègue-Clavel, lui, précise que Madame Xintrailles fut initiée mais dans l'enthousiasme général et sans faire référence explicitement à Cuvelier et à un débat contradictoire au sein de la loge.
     
    Bésuchet et Bègue-Clavel, ne donnent cependant aucun élément précis sur la récipiendaire. On connait pourtant son identité. Il s'agit vraisemblablement de la prussienne Marie-Henriette Heiniken. En 1790, cette berlinoise fit la connaissance du général Antoine Charles Dominique Lauthier-Xaintrailles (1769-1833) dont elle devint la maîtresse, puis l'aide de camp en 1793 lorsque celui-ci fut nommé général. Elle connut la notoriété non seulement pour avoir porté l'uniforme mais aussi pour s'être distinguée, à maintes reprises, sur le champ de bataille. Elle reprit aux Prussiens un parc d'artillerie, arrêta la révolte de la 44ème demi-brigade, sauva le 11ème bataillon du Doubs et un gros détachement de gendarmerie. Elle préserva des horreurs de la guerre les habitants d'Edenhoffen et se dévoua auprès des soldats blessés. Elle se fit appeler par le nom de son amant dans l'espoir qu'il accepte un jour de l'épouser (cf. Léon Hennet, Madame Xaintrailles, chef d'escadron, aide de camp, Carnet de la sabretache: revue d'histoire militaire: rétrospective: Mme Xaintrailles, Paris, Sabretache, 1906, pp 355-356). Mais elle fut pourtant abandonnée par le général Xaintrailles. Le Premier consul Bonaparte la chargea alors d'une mission confidentielle en Egypte. Elle obtint une pension en 1814 qui lui fut retirée à la chute de l'Empire. Elle mourut dans la pauvreté en 1818.
     
    Cependant, il ne faut pas se méprendre. Le cas de Madame Xaintrailles, si extraordinaire soit-il, n'est pas aussi isolé que ce qu'on pourrait penser. En effet, à la fin du XVIIIème siècle, les femmes soldats n'étaient pas rares. Bègue-Clavel l'a d'ailleurs souligné en faisant allusion aux demoiselles Fernig et aux autres héroïnes républicaines. Certaines de ces femmes se travestissaient en hommes. Comme le remarque Jean-Clément Martin (cf. Travestissements, impostures et la communauté historienne - À propos des femmes soldats de la Révolution et de l’Empire, Politix, Volume 19 - n° 74/2006, p. 31-48) : "Ces femmes soldats ont profité de la liberté donnée par la Révolution – surtout entre 1791 et 1794 – qui permet à tous les individus d’inventer leur vie, quels que soient les statuts et les convictions." Si nombre d'entre elles ont porté l'uniforme, c'est plus par un souci d'affirmation individuelle, dans le cadre d'un parcours de vie singulier, que par un désir conscient et systématique de renverser le système patriarcal.
     
    Par conséquent, on ne peut pas déduire de l'histoire racontée par Bésuchet de Saunois et Bègue-Clavel je ne sais quel message en faveur de l'émancipation des femmes et de leur entrée en franc-maçonnerie. Il est impossible, à mon avis, de lui attribuer pareille signification. D'une certaine manière, celle-ci semble confirmer ce que j'avais écrit, en février 2015 ici même sur ce blog, au sujet de Mrs St Leger Aldworth. En effet, à l'instar de la jeune aristocrate irlandaise, Mme Xaintrailles a été considérée symboliquement comme un homme parce que des circonstances particulières avaient exigé que la loge prît une décision urgente à son égard (« Je suis homme pour mon pays ; je serai homme pour mes frères. »). La femme était dans la salle des Pas Perdus, en uniforme de chef d'escadron, donc travesti en homme. Son identité, en fin de compte, ne fut découverte que lorsqu'on lui demanda de justifier sa qualité maçonnique, c'est-à-dire juste avant d'entrer dans le Temple. Sa ponctualité aux travaux a confirmé chez elle d'étranges vertus viriles (désolé pour le cliché des femmes toujours en retard ; je ne fais que reprendre Bésuchet et Bègue-Clavel). La loge des Frères artistes fut obligée de débattre de ce cas extraordinaire, comme le fit la loge du Vicomte de Doneraile quasiment cent ans plus tôt. Elle décida alors d'initier la femme sur le champ.
     
    Parlons de cette loge justement. On a des informations assez précises à son sujet. Si l'on s'en réfère à Bésuchet de Saunois, la loge des Frères artistes a été fondée le 22 juin 1797 (22ème jour du 4ème mois 5797) à l'orient de Paris. Elle a été présidée par Jean-Guillaume Cuvelier de Trie (1766-1824), avocat mais surtout homme de lettres et de théâtre dont le surnom était, toujours selon Bésuchet, le "Corneille des boulevards" (sic). Il s'agissait donc d'un auteur de seconde, voire de troisième catégorie, qui n'avait sans doute pas le talent nécessaire pour marquer les Belles Lettres de son empreinte. Mais il semble en tout cas que l'homme avait une imagination féconde puisqu'il créa, en 1801 et à partir de la loge des Frères artistes, l'ordre sacré des Sophisiens, mélange très improbable (mais très en vogue à l'époque) de franc-maçonnerie et d'égyptomanie.
     
    Il semble que cette loge était encore en activités en 1829 lors de la parution du livre de Bésuchet de Saunois. Celui-ci note en effet :
     
    "Cette respectable loge conserve encore aujourd'hui un rang distingué parmi les ateliers de la capitale. Elle a été présidée depuis quelques années par les frères Fauchet et Bouilly, aujourd'hui (1828) orateurs du Grand Orient." (cf. Précis historique, op. cit., Tome 1, éd. 1829, pp. 99 et 100).
     
    Dans l'annuaire qui figure au tome 1 de son ouvrage, Bésuchet de Saunois a même pris soin de préciser qu'un chapitre était souchée sur la loge des Frères artistes, ce qui confirme qu'il s'agissait incontestablement d'un atelier important.
     
    Alors, me direz-vous, l'initiation de la Xaintrailles a-t-elle vraiment eu lieu ou bien s'agit-il au contraire d'une légende ? Je n'ai évidemment pas la réponse à cette question. Pour tenter de résoudre l'énigme ou tenter d'approcher une certaine forme de vérité, il faudrait se rendre au fonds maçonnique de la Bibliothèque nationale de France pour éplucher soigneusement les archives de la loge des Frères artistes. Si cet événement a eu lieu, il est impensable de ne pas en retrouver la trace dans les archives de cette loge si tant est qu'elles aient été parfaitement bien conservées. Malgré tout, j'éprouve à l'égard de l'initiation maçonnique de Mme Xaintrailles les mêmes doutes que pour l'initiation de Mrs St Leger Aldworth ou de Mrs Beaton pour la bonne et simple raison que j'ai beaucoup de peine à croire que Madame Xaintrailles ait de son vivant si peu attiré l'attention de ses contemporains en maçonnerie qu'on n'en ait parlé guère ailleurs que dans les ouvrages de Bésuchet de Saunois et Bègue-Clavel. Je me dis que cet événement a tout aussi bien pu sortir tout droit de l'imagination fertile de Cuvelier de Trie. En effet, quand on a une aptitude à inventer et à écrire des histoires, quand de surcroît on pousse le vice à créer un ordre fantaisiste et pseudo initiatique, il est alors tout à fait possible d'inventer l'initiation d'une femme de général révolutionnaire.
  • L'influence des "hauts grades"

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    Lu sous la plume du F Jean-Luc Maxence (je souligne) :

    "À l’heure où la Grande Loge de France (GLDF) se cherche avec grande inquiétude un Grand Maître pour succéder au précédent qui vient d’achever ses trois années de grands discours éloquents et de verrouillage absurde par le Suprême Conseil de France (...)"

    Ce n'est pas la référence au Suprême Conseil de France qui m'intéresse, mais plutôt l'allusion au verrouillage dont on l'accuse. C'est un vieux reproche dont il n'a pas l'apanage. Toutes les juridictions de hauts grades, quel que soit le rite, sont soupçonnées d'exercer une encombrante tutelle sur les obédiences symboliques.

    Je suis dans les hauts grades depuis 1997. Je suis cependant très loin d'être au nirvana de la hiérarchie maçonnique. Pour autant, je dois dire que je n'ai jamais constaté que les ateliers dits "supérieurs" exerçaient une influence directe sur la vie des loges bleues. Ils ont en effet bien d'autres sujets de préoccupation, à commencer par une vie qui leur est propre ! En revanche, j'ai croisé le chemin de nombreux maçons qui se faisaient une montagne des ateliers de perfectionnement. Ce qui n'est pas la même chose.

    Alors d'où vient cette croyance en la capacité des hauts grades à exercer une influence sur les loges symboliques ? Je pense qu'elle vient principalement de la "cordonnite" ou si l'on préfère du désir irrépressible de collectionner les degrés et dignités maçonniques. Je crois donc que ce qu'on appelle "l'influence des hauts grades" est en réalité directement proportionnelle à l'envie du maçon de poursuivre son cheminement dans la hiérarchie initiatique.

    En d'autres termes, quand un F a envie de faire de la grimpette, il donne forcément de l'importance aux grades qu'il convoite. Et il prête inévitablement de l'influence aux juridictions maçonniques qui les administrent. Ce qui peut l'inciter à intérioriser certaines contraintes et certaines limites pour être dans le ton ou pour plaire à d'éventuels parrains qui seraient disposés à le présenter. C'est au fond un jeu de société que l'on retrouve dans plein d'autres milieux et dans plein d'autres hiérarchies. Certains y sont sensibles. D'autres pas.

    Je ne me souviens pas en tout cas que l'on m'ait demandé une seule fois de faire la révérence ou des courbettes devant qui que ce soit pour entrer dans un chapitre. Je n'ai jamais reçu la moindre consigne de me comporter d'une façon particulière en loge. Je n'ai même jamais assisté à une seule réunion de chapitre dont l'ordre du jour était consacré à la vie des loges locales et à la manière de les contrôler.

    Pour terminer, je voudrais citer de mémoire ce que disait le F Jean Mourgues à propos des grades maçonniques. Je ne sais plus dans quel livre j'avais lu cette phrase. Je la trouve en tout cas très belle et profondément vraie. A mon avis, elle résume parfaitement la réalité triviale de la progression initiatique.

    "Les grades ne sont que des fictions dont les plus vaniteux ne savent pas à quoi elles les engagent."