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initiation - Page 2

  • Le silence de l'apprenti

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    silence,apprenti,initiation,franc-maçon,progressivité,réflexion,riteLe symbole est un moment de liberté pure de la pensée, l’un des moments les plus personnels qui soit. Or, le symbole est souvent écrasé par la tyrannie des mots. C’est peut-être pour cela qu’on exige le silence de l’apprenti, d’une part, parce qu’il ne connaît rien des usages de la maçonnerie et de sa loge, et qu’il a tout à découvrir ; d’autre part, parce que le silence qu’il doit conserver quelques mois est le mode de formation de l’intime conviction à partir de laquelle il saura déjà, même inconsciemment, s’il se sent capable de poursuivre cette quête toute sa vie.

    Dans la plupart des cas, les apprentis s’efforcent sincèrement de témoigner leur attachement au modèle de l’homme parfait vers lequel ils veulent tendre. Balourds comme la lourde bonne volonté qu'ils affichent. Ils se plaisent à relever les incohérences et les défauts chez les Maîtres sans penser aux leurs. Et quand certains d'entre eux sont entrepris par des Maîtres en rupture qui tentent de les associer à leurs propres désespérances, ils sont entraînés dans ce défaut qui consistent à s’ériger en juges implacables des actions des autres.

    Souvent, les apprentis croient que la langue de bois maçonnique - celle qui permet à beaucoup d’étaler une sagesse qu’ils ne détiennent pas - est ce qu’on attend finalement d’eux. A peine sortis du silence pour présenter une planche, ils se précipitent dans les bouquins dans lesquels sont consignées des définitions arbitraires des symboles. On leur a pourtant dit : « Ici tout est symbole ». Ils répondent dans les faits « ici tout est norme ». Et, de temps en temps, certains errent comme des âmes en peine dans les limbes internautiques en appelant au secours : « Aidez-moi ! Je dois réaliser un travail personnel pour ma loge et, si possible, rédigez-le à ma place ! ».

    Je suis d’autant plus à l’aise pour parler de ces choses-là que j’ai été cet apprenti qui, comme la plupart de ses congénères, est passé à côté de son apprentissage. Je me souviens que toute question devait nécessairement recevoir une réponse. Oui, je me souviens que j’étais assez peu indulgent à l’égard de mes vieux maîtres et de leurs tours de passe-passe (« médite et tu comprendras »). Avec le recul, ils avaient raison de me répondre qu’ils n’avaient pas de réponses à mes questions et qu’à chaque jour suffit sa peine. C’était à moi d’aller au-delà de cette méfiance systématique à l’égard de ce tout ce qui ne m’apparaissait pas immédiatement évident. Mais il aurait fallu que j’en fusse conscient sur la colonne du nord. Avant de me laisser submerger par le « et pourquoi ceci ? Et pourquoi cela ? Et pourquoi le vénérable fait ceci et pas cela ? A quoi ça sert ? Hein, dis-moi toi qui sais etc. », j’aurais dû me donner le temps d’un silence, d’un grand round d’observation, pour être simplement un témoin attentif de ce qui était fait et dit en loge.

  • Le Grand Architecte de l'Univers

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    stainedglass_masonic_compasses.jpgIl y a quelques années, j'ai eu le grand plaisir de compulser des vieux tracés de travaux d'une loge nîmoise fondée en 1784. Je me souviens en particulier du compte-rendu d'un banquet rituel. Dans le procès-verbal, on rappelle à un moment donné que le Vénérable Maître a demandé au Grand Architecte de l'Univers (G∴A∴D∴L'U∴) de bénir le repas.

    Je suis désolé de jouer le couillon de service, mais "bénir" suppose l'action du divin, pas du hasard ou de je ne sais quel autre concept. Il n'y a rien de surprenant. Au XVIIIème siècle, il y avait autour du G∴A∴D∴L'U∴ un consensus. Dans l'esprit des maçons, il s'agissait de Dieu.

    Attention ! n'allons pas en déduire qu'il s'agissait d'un choix idéologique mûrement réfléchi et assumé. La société française de cette époque n'était pas aussi sécularisée qu'aujourd'hui. Dieu ou l'image de Dieu accompagnait les hommes tout au long de leur vie : du berceau (baptême) à la tombe (extrême onction). Pour le dire autrement, le G∴A∴D∴L'U∴ ou Dieu, ça allait de soi.

    Revenons aux Constitutions d'Anderson, ce texte fondateur de la maçonnerie spéculative. Dans la partie réglementaire, l'article premier fait expressément référence à Dieu et à la Religion. Si vous lisez bien le contenu de cette disposition, jamais vous n'y verrez une remise en cause de Dieu, principe transcendant. Par contre, là où vous distinguerez un net infléchissement, c'est sur la notion de religion.

    « […] Mais quoique dans les temps anciens, les maçons fussent obligés, dans chaque pays d’être de la religion de ce pays ou nation, quelle qu’elle fût, aujourd’hui, il a été considéré plus commode de les astreindre seulement à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord, laissant à chacun ses propres opinions, c’est-à-dire d’être des hommes de bien et loyaux ou des hommes d’honneur et de probité quelles que soient les dénominations ou croyances religieuses qui aident à les distinguer, par suite de quoi, la maçonnerie devient le Centre de l’Union et le moyen de nouer une amitié fidèle parmi des personnes qui auraient pu rester à une perpétuelle distance. »

    gadlu,dieu,rite,initiation,franc-maçonnerie,métaphysique,liberté,réflexion,conscienceLa modernité andersonienne ne réside donc pas dans une interprétation floue du concept du G∴A∴D∴L'U∴ qui le réduirait à des approches qu'il n'a jamais eues (ex : le hasard ou je ne sais quel idéal) mais dans une « approche pluraliste et universaliste » du divin (théisme, déisme, panthéisme). Cette modernité réside simplement dans le refus que le G∴A∴D∴L'U∴ soit organiquement apparentée à une religion donnée. Ce qui n'est pas la même chose. La modernité andersonienne est d'ailleurs magnifiquement résumée dans l'épitaphe gravée en français, en grec, en hiéroglyphes égyptiens et en sanscrit sur l'imposant mausolée du F∴ Eugène Goblet d'Alviella (ancien T∴P∴S∴G∴C∴ du Suprême Conseil de Belgique) : « L'être unique a plus d'un nom ». Il est possible d'admirer ce mausolée au cimetière de Court-Saint-Etienne (Belgique)

    Autrement dit, les Constitutions d'Anderson ne remettent pas en cause la notion de Dieu ou d'un ordre monadologique quelconque ou encore d'un principe premier créateur de toute chose. C'est la raison pour laquelle la réaction des Anciens ne s'est pas faite attendre, en Grande Bretagne, avec Laurence Dermott, en France, avec Andrew Ramsay et un peu plus tard Joseph de Maistre. Que proposaient-ils si ce n'est l'inféodation de la maçonnerie à la religion (catholique) ?

    Les Constitutions de 1723 n'ont été qu'une étape. Il me paraît évident qu'elles étaient annonciatrices de changements profonds résultant non seulement de l'évolution des moeurs et des mentalités mais aussi des effets d'un cléricalisme intransigeant (cf. les nombreuses bulles pontificales d'excommunication de l'Ordre maçonnique). A partir du moment où on légitime qu'il y a plusieurs chemins possibles pour approcher l'idée du divin, on légitime aussi la liberté de conscience, et donc la contestation de l'existence du divin. Dès l'instant où le cléricalisme s'insinue dans toutes les sphères de la société, notamment au niveau politique, et se manifeste par son intolérance et son fanatisme, il génère inévitablement le rejet, l'anticléricalisme et le besoin de sécularisation de l'espace social. La franc-maçonnerie a donc exprimé ce besoin irrépressible de liberté de conscience et cette volonté d'émancipation des hommes à l'égard de la religion, notamment en Europe, et plus particulièrement dans les pays à forte tradition catholique romaine. Cette évolution doctrinale, bien sûr, s'est faite progressivement pour aboutir aux importantes réformes de 1872 (en Belgique sous la grande maîtrise du F∴ Auguste Couvreur) et 1877 (en France sous la présidence du F∴ Antoine de Saint-Jean) en faveur de la liberté absolue de conscience et à la suppression de l'invocation obligatoire « à la gloire du Grand Architecte de l'Univers » (A∴L∴G∴D∴G∴A∴D∴L'U∴). Il est apparu que le besoin de tolérance exigeait que cette invocation fût facultative et laissée à la discrétion de chaque loge. Les réformes de 1872 et 1877 n'ont donc pas soudainement surgi du néant et elles ont une signification précise.

    « A la gloire du Grand Architecte de l'Univers ». Il est intéressant de revenir sur cette invocation car les mots ont un sens. Que signifie la gloire ? Assurément pas la célébrité ou la renommée. Mais tout simplement 1) les splendeurs de la manifestation divine et l’irrépressible admiration qu’elle suscite ; 2) les hommages rendus par les créatures à leur Créateur. Le terme de « gloire » est d’ailleurs utilisée abondamment en théologie et en gnoséologie. Et les expressions sont nombreuses. Ne parle-t-on pas de « Trône de gloire » pour désigner la majesté divine ? Ne dit-on pas que le Christ sculpté les bras ouverts sur les frontons des églises est « en gloire » ? Le « séjour de gloire » n’est-il pas une autre manière de désigner le paradis perdu mais néanmoins promis aux croyants ? N’appelle-t-on pas « gloire » les rayons divergents d’un triangle représentant la sainte Trinité ?

    gadlu,dieu,rite,initiation,franc-maçonnerie,métaphysique,liberté,réflexion,conscienceIl est donc inutile de chercher midi à quatorze heures. Le G∴A∴D∴L'U∴ c'est Dieu selon la terminologie du métier. Si le G∴A∴D∴L'U∴ avait été un symbole que chacun pouvait interpréter à sa guise, alors il est bien évident qu'il aurait été complètement absurde, tant pour le G∴O∴ de Belgique que pour le G∴O∴ de France, de le rendre facultatif. Certains francs-maçons soutiennent cette position. Ils évacuent ainsi le contexte historique et la signification réelle de la formule pour mieux accréditer l'idée, au fond, que la suppression de la référence obligatoire au G∴A∴D∴L'U∴ est l'expression d'un matérialisme athée, d'une intolérance à l'égard du sentiment religieux et d'une volonté de détruire la tradition maçonnique. J'ai déjà montré que ce n'était évidemment pas le cas et que l'évolution doctrinale des GG∴OO∴ belge et français a été confortée par la bêtise crasse et les outrances d'une maçonnerie anglo-saxonne radicalement incapable de comprendre le fait maçonnique en dehors d'elle-même (les considérations politiques n'ayant pas été non plus absentes). Je n'y reviendrai donc pas ici.

    Aujourd'hui il est important de se rendre compte que nous vivons, en Belgique et en France du moins, sur une approche « fourre-tout » du G∴A∴D∴L'U∴. Cette approche est certes respectable, je ne dis pas le contraire, mais il faut juste se rappeler qu'elle n'est apparue qu'à la fin du XIXème et au XXème siècle, notamment avec les travaux des FF∴ Oswald Wirth et de Jean Corneloup (il y en a d'autres bien sûr). Les deux que j'ai cités ont contribué à populariser une vision relativiste du G∴A∴D∴L'U∴ pour transformer la formule en symbole et faire ainsi habilement coïncider la tradition maçonnique avec les scrupules de conscience des uns et des autres. Le but est noble et vise la recherche de la tolérance la plus large. 

    Pour ma part, je n'ai aucun problème avec le G∴A∴D∴L'U∴. Ma loge de rite français a choisi de ne pas s'y référer précisément parce qu'elle en connait l'histoire et la signification. Elle appartient de surcroît au G∴O∴D∴F∴ qui se refuse à toute affirmation dogmatique et laisse le soin à chaque franc-maçon de se déterminer librement par rapport à toutes les questions métaphysiques. La qualité de nos travaux ne s'en ressent pas. Nous n'en sommes pas moins réguliers puisque nous respectons nos règles de travail. C'est en tout cas notre spécificité de L∴ qui, je l'admets, peut très bien ne pas convenir à d'autres. Il m'est cependant arrivé maintes fois de visiter des LL∴ où le G∴A∴D∴L'U∴ faisait partie du paysage sans que cela m'ait posé le moindre problème de conscience alors que je suis pourtant, croyez-moi, un athée convaincu.

    3006625972.jpgEn effet, Dieu ou l'idée de Dieu ne me dérange pas. Je conçois tout à fait que la démarche maçonnique puisse envisager la transcendance en fonction d'un corpus symbolique largement emprunté à la Bible. En revanche la croyance obligatoire en Dieu et en sa volonté révélée érigée en pré-requis de l'initiation maçonnique me révulse comme me révulsent ces individus qui se convertissent à la maçonnerie comme d'autres se convertissent à une confession religieuse. Généralement, ces derniers prennent tout au pied de la lettre. Ils découvrent un rite et sont incapables d'en sortir. Ils n'envisagent pas d'autres conceptions que la leur. Tout se réduit à leur approche étriquée et exclusive du sacré. En maçonnerie, ils projettent leur rapport magique et primitif à la transcendance. Ils croient au troc qui consiste à amadouer le divin, souvent représenté de façon anthropomorphique, par de mesquines prières comme si leur petite vie d'initiés méritait je ne sais quelle considération particulière.

    Enfin, lire la Bible ou ouvrir les travaux de loge en présence de ce livre sacré, ne suppose pas que l'on croit littéralement en ce qu'il recèle. C'est un témoignage de l'esprit humain qui en vaut d'autres (c'est d'ailleurs la raison pour laquelle la Bible n'a jamais été exclusive dans les ateliers). Pour s'en persuader, il suffit de prendre un autre exemple. Ainsi, lire et comprendre un mythe gréco-latin n'implique pas chez le lecteur une adhésion ou une croyance en l'existence de Zeus et de toute sa smala olympienne. Pourtant, il fut une époque où les êtres humains pensaient différemment et croyaient réellement en l'existence de ces dieux fantasques et versatiles.

  • Sociabilité maçonnique, sociabilité des tavernes

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    3294218.jpgDéfinir la maçonnerie spéculative, c'est revenir au texte fondateur : les Constitutions d'Anderson. Celles-ci énoncent clairement que la franc-maçonnerie est le centre de l'union et permet de nouer une amitié sincère entre des personnes qui, sans elle, seraient restées perpétuellement étrangères.

    L'originalité profonde de la maçonnerie spéculative réside dans l'idée simple que les hommes sont faits pour se rencontrer et fraterniser. Et que cette rencontre, pour porter ses fruits, doit s'effectuer par delà les clivages qui les séparent d'ordinaire. Ces premières rencontres ont eu lieu dans les tavernes, c'est-à-dire dans les lieux de sociabilité les plus basiques, dans ces pièces ouvertes aux hommes de passage qui venaient écluser quelques bocs de bière tout en parlant des étoiles.

    Les rites sont apparus rapidement mais, originellement, ils étaient réduits à la portion congrue. On traçait un tableau sur le sol, on échangeait des mots de reconnaissance et on partait ensemble sur les chemins sinueux de la confrontation des points de vue. "L'esprit de pub" en somme avec quelque chose de singulier en plus. D'ailleurs, ce qui est amusant, c'est que dans les Constitutions, on trouve une injonction à la sobriété en matière de boisson et de nourriture lorsque la loge est fermée : "Vous pouvez jouir d'innocents plaisirs, vous traitant réciproquement suivant vos Moyens, mais en évitant tout excès et en n'incitant pas un Frère à manger ou à boire plus qu'il n'en a envie (...)". On venait en franc-maçonnerie pour expédier les affaires courantes de la Loge et l'on y entendait des interventions, des poèmes, des lectures diverses, des embryons de ce que nous appelons aujourd'hui des planches ou des morceaux d'architecture.

    J'aime ce tableau représentant la réception du poète écossais Robert Burns au sein de la loge Canongate Kilwinning n°2 en 1787. Il est exposé, paraît-il, au musée de la Grande Loge d'Ecosse à Edimbourg. Il s'agit d'une scène imaginaire car les historiens ont établi qu'elle n'a jamais eu lieu. Cependant, le plus important n'est pas là mais dans le comportement général des participants. On peut observer un certain relâchement qui évoque plus une arrière-salle de taverne où l'on mange, boit, fume et joue, qu'à une réunion de loge maçonnique telle qu'on peut la concevoir et la vivre aujourd'hui. D'ailleurs, il existe une autre version de ce tableau exposée cette fois aux Galeries Nationales d'Ecosse à Edimbourg (National Galleries Scotland) où le peintre a visiblement gommé cette impression de joyeux désordre.

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    Je ne sais pas si ces deux versions sont l'oeuvre du F∴ William Stewart Watson et si elles ont été peintes toutes les deux en 1846. En tout cas, si j'ai trouvé facilement des informations sur les origines du tableau exposé aux Galeries Nationales d'Ecosse, je n'ai pas trouvé en revanche d'informations précises sur le tableau exposé au musée de la G∴L∴ d'Ecosse. Et rien sur les différences manifestes entre les deux tableaux (j'ai sans doute mal cherché). J'ai toutefois l'impression que l'on confond les deux versions.

  • Recevoir la lumière

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    illum02copie.jpgQuand un profane a été initié aux mystères maçonniques, on dit qu'il a reçu la lumière. J'aime beaucoup cette expression qui souligne la dualité ténèbres / lumière.

    Elle me fait songer au mythe de la caverne (cf. Platon, La République, VII). Bien souvent, nous ne voyons que les ombres que la lumière répercute sur les parois de la caverne et que nous prenons pour la réalité. On peut rapprocher cette approche de celle que Descartes développe dans les Principes de la philosophie, 1ère partie, §30 : "La faculté de connaître, que nous appelons lumière naturelle, n'aperçoit jamais un objet qui ne soit vrai en ce qu'elle l'aperçoit, c'est-à-dire en ce qu'elle connaît clairement et distinctement."

    En d'autres termes, la lumière telle que je la comprends, c'est l'expérience initiatique qui permet de voir dans les choses plus que les choses, implique un dépassement des apparences et suggère la nécessité de voir l'éternité dans tout ce qui apparaît comme transitoire, fugace, fugitif (modes, opinions, événements historiques etc.)

    Le symbole, en tant qu'il exprime cette éternité, est un chemin que la Maçonnerie propose à l'initié.

    Je pense que pour atteindre cette lumière, il est nécessaire d'avoir les lumières (Aufklärung), c'est-à-dire, comme le suggérait Emmanuel Kant, d'avoir le désir et le courage de se servir de son propre entendement, de sa raison. Certains maçons ont une approche un peu différente et considèrent que chaque homme porte déjà la lumière en lui. L'illumination (Verklärung) survient quand on l'a retrouvée.

    Bref, quelles que soient les approches, toutes les initiations au grade d'apprenti sont fondées sur le passage des ténèbres à la lumière. Mais pour pleinement s'en rendre compte, je pense qu'il est nécessaire de faire silence et d'observer des temps d'arrêt. Grâce au silence, ont peut ainsi se rendre compte que c'est toujours l'heure de pointe dans son cerveau. C'est perpétuellement le choc des ombres, des idées préconçues, des sentiments incontrôlés. Il faut apprendre à les maîtriser.

  • L'initiation de Marie-Henriette Xaintrailles

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    femmes,initiation,franc-maçonnerie,marie-henriette xaintrailles,jean-claude bésuchet de saunois,françois-timoléon bègue-clavelSi les figures d'Elizabeth St Leger Aldworth et Maria Deraismes sont relativement bien connues, il en est d'autres qui, au contraire, sont tombées dans l'oubli. J'ai évoqué, il y a quelques mois, l'énigmatique Mrs Beaton initiée en Angleterre au XVIIIe siècle. Je voudrais maintenant parler de Madame Xaintrailles qui aurait été (le conditionnel est de mise) la première femme à avoir été initiée aux mystères maçonniques dans une loge française (donc hors loge d'adoption).
     
    Cet événement est raconté dans deux ouvrages. Le premier est celui de Jean-Claude Bésuchet de Saunois (1790-1867) et s'intitule Précis historique de l'Ordre de la franc-maçonnerie depuis son introduction en France jusqu'en 1829 (Rapilly Libraire, Paris, 1829, en deux tomes). Le second est celui de François-Timoléon Bègue-Clavel (1798-1852) et s'appelle Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie et des sociétés secrètes anciennes et modernes (Pagnerre éditeur, Paris, 1843).
     
    Voici tout d'abord la version qu'en donne Bésuchet de Saunois (cf. pages 299 et suivantes de son Précis historique de l'Ordre de la franc-maçonnerie) :

    « XAINTRAILLES (madame de), femme du général de ce nom, fut son aide de camp, et mérita que le premier consul Bonaparte la maintînt dans les fonctions de son grade, et lui donnât un brevet de chef d'escadron. Elle avait droit à ces distinctions extraordinaires pour son sexe par quelques faits d'armes remarquables et par plusieurs traits d'humanité. Voici son histoire maçonnique. La loge des Artistes, présidée par le frère Cuvelier, annonce une tenue d'adoption destinée aux dames maçonnes : l'usage est que les frères , avant d'ouvrir les barrières du jardin d'Éden, se réunissent en travaux d'hommes. Madame de Xaintrailles, convoquée pour la loge d'adoption où elle devait être initiée comme femme, arrive à la loge à l'heure militaire, c'est-à-dire à l'heure fixée par la lettre de convocation. Les frères commençaient à peine les travaux maçonniques : on informe le vénérable de la présence, dans les Pas-Perdus, d'un officier supérieur en grand costume militaire. Le vénérable lui fait de mander s'il est porteur d'un diplôme. L'officier supérieur qui ne soupçonne pas que par cette pièce on entend un acte qui constate sa qualité de maçon , remet son brevet d'aide de camp ; le frère expert le porte sans l'examiner au vénérable qui en donne lecture à la loge ; l'étonnement est général. Le vénérable, ancien militaire, auteur dramatique, maçon enthousiaste, est inspiré par cet incident ; il propose à la loge d'admettre cette héroïne dont il a plusieurs fois entendu parler avec éloge, non au premier grade maçonnique des dames, mais au premier de nos grades comme franc-maçon, faisant remarquer que si le premier consul a trouvé dans la conduite guerrière de madame de Xaintrailles des motifs suffisants pour autoriser la simulation de son sexe, la loge ne pourra être blâmée d'imiter le chef du gouvernement en transgressant, en faveur de cette dame, nos lois et nos usages. La discussion est vive ; le pour et le contre sont soutenus avec une égale ardeur. Une improvisation nouvelle et pleine d'éloquence du vénérable décide la question, et la loge se charge de justifier par de puissants motifs près du Grand Orient l'innovation inouïe qu'elle se permet dans cette circonstance. Des commissaires sages et prudents vont annoncer à madame de Xaintrailles la haute faveur dont elle est l'objet , et la préparer à l'initiation des maçons , si elle accepte :« Je suis homme pour mon pays, dit-elle, je serai homme pour mes frères. » Elle se soumet aux épreuves que l'on modifie autant que les convenances l'exigent, et on la proclame apprenti maçon. Une demi-heure après les barrières du jardin d'Éden sont ouvertes, et madame de Xaintrailles, annoncée officiellement dans sa qualité maçonnique, siège sur les bancs au rang des hommes. »

    Voici ensuite la version plus édulcorée de Bègue-Clavel (cf. pages 34 et 35 de son Histoire pittoresque de la franc-maçonnerie) :
     
    « Bien que la loi qui interdit aux femmes l'accès des loges soit absolue, elle a pourtant été enfreinte une fois dans une circonstance assez remarquable.  La loge des Frères-Artistes, présidée par le frère Cuvelier de Trie, donnait une fête d'adoption. Avant l'introduction des femmes, les frères avaient ouvert leurs travaux ordinaires. Au nombre des visiteurs qui attendaient dans les pas perdus, se trouvait un jeune officier en uniforme de chef d'escadron. On lui demande son diplôme. Après avoir hésité quelques instants, il remet un papier plié à l'expert, qui, sans l'ouvrir, va le porter à l'orateur. Ce papier était un brevet d'aide-de-camp, délivré à madame de Xaintrailles, femme du général de ce nom, qui, à l'exemple des demoiselles de Fernig et d'autres héroïnes républicaines, s'était distinguée dans les guerres de la révolution, et avait gagné ses grades à la pointe de son épée. Lorsque l'orateur lut à la loge le contenu de ce brevet, l'étonnement fut général. Les esprits s'exaltèrent, et il fut spontanément décidé que le premier grade, non de la maçonnerie d'adoption, mais de la vraie maçonnerie, serait conféré séance tenante à une femme qui, tant de fois, avait manifesté des vertus toutes viriles, et avait mérité d'être chargée de missions importantes, qui exigeaient autant de discrétion que de courage et de prudence. On se rendit aussitôt près de madame de Xaintrailles, pour lui faire part de la décision de la loge, et lui demander si elle acceptait une faveur sans exemple jusqu'alors. Sa réponse fut affirmative. « Je suis homme pour mon pays, dit-elle ; je serai homme pour mes frères. » La réception eut lieu; et, depuis cette époque, madame de Xaintrailles assista souvent aux travaux des loges. » 
     
    On constate que les deux versions de ce même événement diffèrent légèrement sur la forme. Pour Bésuchet de Saunois, Madame Xaintrailles devait être initiée mais dans le cadre de la maçonnerie d'adoption. C'est parce qu'elle s'est présentée en avance et en uniforme de militaire, au moment où la "loge des hommes" se réunissait, qu'elle est devenue soudainement un sujet de débat et que la question de son initiation à la franc-maçonnerie s'est alors posée. Bésuchet impute principalement la responsabilité de cette décision au vénérable Cuvelier. Il précise qu'il y a eu un débat contradictoire nourri au sein de la loge. Cette histoire s'est produite sous le Consulat, entre 1800 et 1804, puisque Bésuchet fait explicitement référence au Premier consul, donc à Napoléon Bonaparte. Bègue-Clavel, lui, précise que Madame Xintrailles fut initiée mais dans l'enthousiasme général et sans faire référence explicitement à Cuvelier et à un débat contradictoire au sein de la loge.
     
    Bésuchet et Bègue-Clavel, ne donnent cependant aucun élément précis sur la récipiendaire. On connait pourtant son identité. Il s'agit vraisemblablement de la prussienne Marie-Henriette Heiniken. En 1790, cette berlinoise fit la connaissance du général Antoine Charles Dominique Lauthier-Xaintrailles (1769-1833) dont elle devint la maîtresse, puis l'aide de camp en 1793 lorsque celui-ci fut nommé général. Elle connut la notoriété non seulement pour avoir porté l'uniforme mais aussi pour s'être distinguée, à maintes reprises, sur le champ de bataille. Elle reprit aux Prussiens un parc d'artillerie, arrêta la révolte de la 44ème demi-brigade, sauva le 11ème bataillon du Doubs et un gros détachement de gendarmerie. Elle préserva des horreurs de la guerre les habitants d'Edenhoffen et se dévoua auprès des soldats blessés. Elle se fit appeler par le nom de son amant dans l'espoir qu'il accepte un jour de l'épouser (cf. Léon Hennet, Madame Xaintrailles, chef d'escadron, aide de camp, Carnet de la sabretache: revue d'histoire militaire: rétrospective: Mme Xaintrailles, Paris, Sabretache, 1906, pp 355-356). Mais elle fut pourtant abandonnée par le général Xaintrailles. Le Premier consul Bonaparte la chargea alors d'une mission confidentielle en Egypte. Elle obtint une pension en 1814 qui lui fut retirée à la chute de l'Empire. Elle mourut dans la pauvreté en 1818.
     
    Cependant, il ne faut pas se méprendre. Le cas de Madame Xaintrailles, si extraordinaire soit-il, n'est pas aussi isolé que ce qu'on pourrait penser. En effet, à la fin du XVIIIème siècle, les femmes soldats n'étaient pas rares. Bègue-Clavel l'a d'ailleurs souligné en faisant allusion aux demoiselles Fernig et aux autres héroïnes républicaines. Certaines de ces femmes se travestissaient en hommes. Comme le remarque Jean-Clément Martin (cf. Travestissements, impostures et la communauté historienne - À propos des femmes soldats de la Révolution et de l’Empire, Politix, Volume 19 - n° 74/2006, p. 31-48) : "Ces femmes soldats ont profité de la liberté donnée par la Révolution – surtout entre 1791 et 1794 – qui permet à tous les individus d’inventer leur vie, quels que soient les statuts et les convictions." Si nombre d'entre elles ont porté l'uniforme, c'est plus par un souci d'affirmation individuelle, dans le cadre d'un parcours de vie singulier, que par un désir conscient et systématique de renverser le système patriarcal.
     
    Par conséquent, on ne peut pas déduire de l'histoire racontée par Bésuchet de Saunois et Bègue-Clavel je ne sais quel message en faveur de l'émancipation des femmes et de leur entrée en franc-maçonnerie. Il est impossible, à mon avis, de lui attribuer pareille signification. D'une certaine manière, celle-ci semble confirmer ce que j'avais écrit, en février 2015 ici même sur ce blog, au sujet de Mrs St Leger Aldworth. En effet, à l'instar de la jeune aristocrate irlandaise, Mme Xaintrailles a été considérée symboliquement comme un homme parce que des circonstances particulières avaient exigé que la loge prît une décision urgente à son égard (« Je suis homme pour mon pays ; je serai homme pour mes frères. »). La femme était dans la salle des Pas Perdus, en uniforme de chef d'escadron, donc travesti en homme. Son identité, en fin de compte, ne fut découverte que lorsqu'on lui demanda de justifier sa qualité maçonnique, c'est-à-dire juste avant d'entrer dans le Temple. Sa ponctualité aux travaux a confirmé chez elle d'étranges vertus viriles (désolé pour le cliché des femmes toujours en retard ; je ne fais que reprendre Bésuchet et Bègue-Clavel). La loge des Frères artistes fut obligée de débattre de ce cas extraordinaire, comme le fit la loge du Vicomte de Doneraile quasiment cent ans plus tôt. Elle décida alors d'initier la femme sur le champ.
     
    Parlons de cette loge justement. On a des informations assez précises à son sujet. Si l'on s'en réfère à Bésuchet de Saunois, la loge des Frères artistes a été fondée le 22 juin 1797 (22ème jour du 4ème mois 5797) à l'orient de Paris. Elle a été présidée par Jean-Guillaume Cuvelier de Trie (1766-1824), avocat mais surtout homme de lettres et de théâtre dont le surnom était, toujours selon Bésuchet, le "Corneille des boulevards" (sic). Il s'agissait donc d'un auteur de seconde, voire de troisième catégorie, qui n'avait sans doute pas le talent nécessaire pour marquer les Belles Lettres de son empreinte. Mais il semble en tout cas que l'homme avait une imagination féconde puisqu'il créa, en 1801 et à partir de la loge des Frères artistes, l'ordre sacré des Sophisiens, mélange très improbable (mais très en vogue à l'époque) de franc-maçonnerie et d'égyptomanie.
     
    Il semble que cette loge était encore en activités en 1829 lors de la parution du livre de Bésuchet de Saunois. Celui-ci note en effet :
     
    "Cette respectable loge conserve encore aujourd'hui un rang distingué parmi les ateliers de la capitale. Elle a été présidée depuis quelques années par les frères Fauchet et Bouilly, aujourd'hui (1828) orateurs du Grand Orient." (cf. Précis historique, op. cit., Tome 1, éd. 1829, pp. 99 et 100).
     
    Dans l'annuaire qui figure au tome 1 de son ouvrage, Bésuchet de Saunois a même pris soin de préciser qu'un chapitre était souchée sur la loge des Frères artistes, ce qui confirme qu'il s'agissait incontestablement d'un atelier important.
     
    Alors, me direz-vous, l'initiation de la Xaintrailles a-t-elle vraiment eu lieu ou bien s'agit-il au contraire d'une légende ? Je n'ai évidemment pas la réponse à cette question. Pour tenter de résoudre l'énigme ou tenter d'approcher une certaine forme de vérité, il faudrait se rendre au fonds maçonnique de la Bibliothèque nationale de France pour éplucher soigneusement les archives de la loge des Frères artistes. Si cet événement a eu lieu, il est impensable de ne pas en retrouver la trace dans les archives de cette loge si tant est qu'elles aient été parfaitement bien conservées. Malgré tout, j'éprouve à l'égard de l'initiation maçonnique de Mme Xaintrailles les mêmes doutes que pour l'initiation de Mrs St Leger Aldworth ou de Mrs Beaton pour la bonne et simple raison que j'ai beaucoup de peine à croire que Madame Xaintrailles ait de son vivant si peu attiré l'attention de ses contemporains en maçonnerie qu'on n'en ait parlé guère ailleurs que dans les ouvrages de Bésuchet de Saunois et Bègue-Clavel. Je me dis que cet événement a tout aussi bien pu sortir tout droit de l'imagination fertile de Cuvelier de Trie. En effet, quand on a une aptitude à inventer et à écrire des histoires, quand de surcroît on pousse le vice à créer un ordre fantaisiste et pseudo initiatique, il est alors tout à fait possible d'inventer l'initiation d'une femme de général révolutionnaire.
  • L'influence des "hauts grades"

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    Lu sous la plume du F Jean-Luc Maxence (je souligne) :

    "À l’heure où la Grande Loge de France (GLDF) se cherche avec grande inquiétude un Grand Maître pour succéder au précédent qui vient d’achever ses trois années de grands discours éloquents et de verrouillage absurde par le Suprême Conseil de France (...)"

    Ce n'est pas la référence au Suprême Conseil de France qui m'intéresse, mais plutôt l'allusion au verrouillage dont on l'accuse. C'est un vieux reproche dont il n'a pas l'apanage. Toutes les juridictions de hauts grades, quel que soit le rite, sont soupçonnées d'exercer une encombrante tutelle sur les obédiences symboliques.

    Je suis dans les hauts grades depuis 1997. Je suis cependant très loin d'être au nirvana de la hiérarchie maçonnique. Pour autant, je dois dire que je n'ai jamais constaté que les ateliers dits "supérieurs" exerçaient une influence directe sur la vie des loges bleues. Ils ont en effet bien d'autres sujets de préoccupation, à commencer par une vie qui leur est propre ! En revanche, j'ai croisé le chemin de nombreux maçons qui se faisaient une montagne des ateliers de perfectionnement. Ce qui n'est pas la même chose.

    Alors d'où vient cette croyance en la capacité des hauts grades à exercer une influence sur les loges symboliques ? Je pense qu'elle vient principalement de la "cordonnite" ou si l'on préfère du désir irrépressible de collectionner les degrés et dignités maçonniques. Je crois donc que ce qu'on appelle "l'influence des hauts grades" est en réalité directement proportionnelle à l'envie du maçon de poursuivre son cheminement dans la hiérarchie initiatique.

    En d'autres termes, quand un F a envie de faire de la grimpette, il donne forcément de l'importance aux grades qu'il convoite. Et il prête inévitablement de l'influence aux juridictions maçonniques qui les administrent. Ce qui peut l'inciter à intérioriser certaines contraintes et certaines limites pour être dans le ton ou pour plaire à d'éventuels parrains qui seraient disposés à le présenter. C'est au fond un jeu de société que l'on retrouve dans plein d'autres milieux et dans plein d'autres hiérarchies. Certains y sont sensibles. D'autres pas.

    Je ne me souviens pas en tout cas que l'on m'ait demandé une seule fois de faire la révérence ou des courbettes devant qui que ce soit pour entrer dans un chapitre. Je n'ai jamais reçu la moindre consigne de me comporter d'une façon particulière en loge. Je n'ai même jamais assisté à une seule réunion de chapitre dont l'ordre du jour était consacré à la vie des loges locales et à la manière de les contrôler.

    Pour terminer, je voudrais citer de mémoire ce que disait le F Jean Mourgues à propos des grades maçonniques. Je ne sais plus dans quel livre j'avais lu cette phrase. Je la trouve en tout cas très belle et profondément vraie. A mon avis, elle résume parfaitement la réalité triviale de la progression initiatique.

    "Les grades ne sont que des fictions dont les plus vaniteux ne savent pas à quoi elles les engagent."

  • L'initiation maçonnique est-elle indélébile ?

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    Je voudrais consacrer cette note au caractère prétendument indélébile de l’initiation maçonnique que certains francs-maçons défendent avec plus ou moins de bonheur et qui consiste à dire : « Une fois maçon, toujours maçon. »

    Il est vrai que cette expression est séduisante mais je crois qu’il est important, justement, d'en mesurer toutes les conséquences. Pour prendre un exemple, voici ce que Licio Gelli, ancien V M∴ de la L P2 de sinistre mémoire, déclarait à la revue Humanisme (n°213, décembre 1993, p.63) à l’occasion d’une interview :

    « -Humanisme : Vous considérez-vous encore comme maçon ?

    -Licio Gelli : « Semel abbas, semper abbas », une fois abbé, abbé pour toujours (1). Une fois maçon, maçon pour toujours. Je le suis au-delà des formules, des obédiences, avec mon âme, devant ma conscience. Avec sérénité et sans fanatisme, comme j’ai vécu toute chose dans ma vie. »

    Gelli peut bien croire ce qu'il veut et postuler le caractère indélébile de l'initiation. Ça n'a rien changé au fait qu'il a été finalement radié du GO d'Italie et que la L∴ P2 a été démolie. L'appartenance maçonnique ne saurait donc dépendre des seuls sentiments personnels. Elle repose sur la reconnaissance des FF∴.

    Pourquoi rappeler cette déclaration de Gelli ?

    Tout simplement pour souligner que l'initiation maçonnique n’a rien d’un sacrement qui confèrerait à celui qui le reçoit une sorte de grâce surnaturelle. Je laisse d'ailleurs cette conception étrange de l'initiation maçonnique aux férus d'occultisme et plus généralement à ceux qui ont une certaine propension à confondre la franc-maçonnerie avec un culte religieux.

    Il faut prendre l'initiation maçonnique pour ce qu'elle est, c'est-à-dire comme le passage ritualisé et symbolique qui mène de l'état de profane à celui de franc-maçon. En d'autres termes, ce passage permet à un individu d'intégrer volontairement et consciemment un groupe d'hommes constitué en loge et, au-delà, un Ordre fondé sur la tolérance mutuelle, le respect des autres et de soi-même et la liberté absolue de conscience. 

    Il y a une vingtaine d'années, le F Jean-Robert Ragache avait d'ailleurs donné une définition concise mais très claire de l'initiation maçonnique. Il disait :

    "L'initiation, c'est traditionnellement l'intégration au groupe avec une expérience commune, l'expérience d'un passé commun." (2)

    Or qui dit intégration au groupe dit aussi possibilité d'en partir. En effet, la franc-maçonnerie est un Ordre que l'on peut quitter quand on veut et dont on peut même être exclu. Autrement dit, si on ne peut pas défaire ce qui a été, on ne peut pas non plus prétendre être toujours ce que l’on n’est plus.

    Quand on démissionne ou que l'on est exclu de l'Ordre maçonnique, on n'est plus franc-maçon. Il n'y a rien d'extraordinaire à cela. On perd ipso facto sa qualité maçonnique. Cet état n'est pas infamant. Il est tout simplement la conséquence de son comportement, de ses actes ou de ses choix.

    Il y a cependant un cas particulier où la qualité maçonnique est "éternelle". C'est quand un F∴, membre actif ou honoraire d'une L∴, décède. On dit alors est qu'il est "passé à l'O éternel". C'est une manière élégante, non pas de postuler l'existence d'une vie après la mort (3), mais de signifier qu'il est mort "en activités" ou, pour le dire autrement, sans avoir coupé, de son vivant, les liens avec son atelier.

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    (1) Expression latine qui, parait-il, vient de la règle bénédictine. Je ne l'ai pas vérifié. Je pense qu'il s'agit plutôt d'un proverbe d'origine médiévale qui signifie que le sacerdoce est indélébile. La dignité de l'abbé serait perpétuelle même après une démission, même s'il fait d'autres choix de vie, etc. Ce qui est faux, bien entendu. Le père Pascal Vésin, par exemple, en a fait la triste expérience.

    (2) Table ronde du 16 mars 1993, in Les Constitutions d'Anderson, traduction La Tierce (1743), Romillat, Paris, 1993, p.31.

    (3) La F∴M∴ (même celle qui se dit "régulière") ne défend et ne promeut aucune théologie et aucune eschatologie particulières. Elle n'est pas, je le répète, un culte religieux qui aurait un discours ferme et établi sur la nature de Dieu, la destinée de l'homme et la fin des temps.