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histoire - Page 5

  • Les Francs-Maçons et la Commune de Paris. Quelques vérités complémentaires.

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    Le F Contremoulin a récemment annoncé sur son blog la manifestation traditionnelle de la franc-maçonnerie parisienne devant le Mur des Fédérés, au cimetière du Père Lachaise, le 1er mai prochain. C'est donc une excellente occasion, pour moi, de revenir brièvement dans cette note sur le rôle des francs-maçons durant la Commune de Paris. Je voudrais citer ici quelques passages du livre en quatre tomes du profane Maxime Du Camp (1822-1894), Les Convulsions de Paris, qui fut un témoin direct de la Commune (1). Dans le tome IV de son ouvrage, l'académicien consacre une sous-section entière du chapitre 1 à "la manifestation des francs-maçons", épisode bien connu où les délégués des loges maçonniques se sont rendus sur les remparts de la Capitale pour y planter leurs bannières.

    Je connais les vifs reproches qui ont été formulés à l'encontre de cet ouvrage. Notamment ceux du F allemand Michael Georg Conrad (1846-1927), historien, francophile, et que je crois digne de foi parce qu'il a rejeté aussi bien les violences des communards que la répression brutale du soulèvement populaire par les Versaillais. Conrad considérait le livre de Du Camp comme un pamphlet misérable, une oeuvre de mensonge et de rancune réactionnaire (2). Mais la sincérité des reproches du F Conrad ne minore pas pour autant le témoignage de Du Camp qu'il faut lire parce que celui-ci apporte une vision différente de la vulgate que l'on a l'habitude d'entendre aujourd'hui. Quand on lit Du Camp, on se rend compte qu'il est loin d'être hostile à la franc-maçonnerie. Son ton n'est pas non plus celui d'un pamphlétaire et d'un réactionnaire rancunier, mais d'un témoin qui ne partageait pas les orientations politiques des meneurs les plus extrêmes. Et quand on lit Maxime Du Camp, on se surprend à penser que son témoignage est probablement bien plus proche de la réalité historique que la légende dorée des francs-maçons sous la Commune colportée aujourd'hui.

    Que dit Maxime Du Camp dans son livre ? Il dit que la franc-maçonnerie n'a jamais soutenu la Commune. Il prétend au contraire que la Commune, par l'intermédiaire de certains FF, a tenté de compromettre la franc-maçonnerie pour la rendre solidaire du mouvement insurrectionnel. Maxime Du Camp revient ainsi sur l'entrevue qui a eu lieu à Versailles, le 11 avril 1871 entre Adolphe Thiers, chef du pouvoir exécutif, et "quelques francs-maçons agissant individuellement." 

    Voici ce qu'il écrit :

    "M. Thiers leur fit observer, en outre, qu'ils n'étaient munis d'aucun mandat régulier et qu'il les avait reçus parce qu'il se refusait à dire à personne qu'elles étaient ses intentions et sa ferme volonté. les francs-maçons, qui s'étaient délégués eux-mêmes, revinrent un peu penauds et rendirent compte à leurs loges. Celles-ci convoquèrent les membres des ateliers pour nommer une commission qui définirait le mandat dont les délégués devaient être officiellement chargés. C'est alors que les TCF de la Commune interviennent et imposent un mandat impératif qui est accepté par les délégués dans la séance du 21 avril : "1° Obtenir un armistice pour l'évacuation des villages bombardés ; 2° demander énergiquement à Versailles la paix basée sur le programme de la Commune, le seul qui puisse amener la paix définitive." En ne repoussant pas immédiatement ce mandat, les francs-maçons cessaient d'être des intermédiaires et devenaient des alliés de la Commune." (3)

    Selon Du Camp, un mandat aussi intransigeant ne pouvait aboutir qu'à l'échec et à la confrontation ultime. Comment Thiers pouvait-il accepter une paix basée sur le programme de la Commune ? Il n'y avait donc rien à négocier. Le 22 avril 1871, Thiers a donc opposé une fin de non-recevoir à la délégation de FF venue à Versailles qui en fut très irritée. C'est à ce moment là que, selon Maxime Du Camp, le processus de noyautage atteint son paroxysme. Les activistes de la Commune vont alors s'employer à parler au nom de la franc-maçonnerie tout entière.

    "[Les délégués] convoquèrent pour le 26 une assemblée plénière de tous les francs-maçons présents à Paris. C'est alors que la Commune s'empare, non pas de la franc-maçonnerie, mais du groupe libre penseur et dissident qui s'arrogeait le droit de la représenter. Au dessous de la convocation, on lisait la déclaration suivante : "En présence du refus du gouvernement de Versailles d'accepter les franchises municipales de Paris, les francs-maçons réunis en assemblée générale protestent et déclarent que, pour obtenir ces franchises, ils emploieront, à partir de ce jour, tous les moyens qui sont en leur pouvoir." Plusieurs délégués avaient refusé de signer cette provocation. Il pouvait convenir, en effet, à quelques hommes honorables d'intervenir dans une oeuvre d'apaisement mais ils répudiaient, par le seul fait de leur abstention, toute part, même indirecte, pris à la révolte. L'affiche était à peine placardée que les protestations se produisirent de toutes parts, individuelles et collectives. Un vénérable écrit : "Dans la voie nouvelle où s'est engagée la réunion maçonnique, il m'est impossible de la suivre. Il ne s'agit plus de conciliation ; on a délaissé le but humanitaire et patriotique que l'on poursuivait d'abord." (...) Les délégués savaient bien qu'ils ne représentaient pas la franc-maçonnerie et qu'ils ne représentaient qu'eux-mêmes." (4)

    C'est donc dans la plus grande illégalité maçonnique et dans le plus grand désordre que fut décidée la fameuse manifestation du 29 avril 1871 qui a abouti à ce qu'un millier de maçons, en décors, plantent des bannières de loges sur les remparts de Paris. Maxime Du Camp se montre sévère à l'égard de cette initiative :

    "Si les francs-maçons qui ont cru devoir se mêler à cette manifestation derrière laquelle se cachait une déclaration de guerre au gouvernement légal, se sont imaginé qu'ils ont produit une impression sérieuse sur la population de Paris, ils ont eu de grandes illusions. On en a ri et plus d'un quolibet les a salués au passage. On a parlé de leur nombre ; on a dit qu'ils étaient cinq mille. Ce chiffre est extraordinairement gonflé ; en le réduisant de moitié, on fera encore une large part à l'exagération." (5)

    Voilà pour l'essentiel ce que Maxime Du Camp dit dans son ouvrage au sujet de la manifestation des francs-maçons sous la Commune de Paris. On le voit, sa prose n'est point haineuse même si elle n'est pas dénuée, de temps en temps, de sévérité. Maxime Du Camp se montre au contraire étrangement bienveillant à l'égard de la franc-maçonnerie dont il ne fait pourtant pas partie. En tout cas son témoignage, d'après moi, a infiniment plus de valeur historique que beaucoup de récits dithyrambiques sur cette période troublée de notre histoire.

    En effet, Du Camp décrit un processus détestable toujours à l'oeuvre aujourd'hui. Quel est-il ? C'est le fait pour quelques uns de parler au nom de la franc-maçonnerie et de l'instrumentaliser à des fins politiques. C'est l'atteinte constante et répétée à la liberté de conscience des FF. J'en ai déjà donné quelques exemples récents dans le cadre de ce blog (cf. les 25 propositions dites "du GODF" ; les interventions intempestives du Grand Maître, les communiqués ineptes du collectif laïque, etc.). 

    Maxime Du Camp montre donc que la franc-maçonnerie n'est pas un bloc monolithique de gens qui pensent la même chose. Il rappelle utilement que tous les FF n'ont pas eu la même opinion sur les événements de la Commune. Les FF n'ont pas réagi de la même manière durant cette guerre civile. Du Camp montre qu'un groupe bien décidé, et plus ou moins organisé, peut aisément circonvenir l'Ordre maçonnique en parlant crânement à sa place. 

    Il faut aussi citer ce témoignage d'un F anonyme publié en 1871 qui exprime, en une soixantaine de pages, un sentiment similaire à celui de Maxime Du Camp. L'auteur écrit en introduction de son livre et en des termes beaucoup plus polémiques :

    "J'aime trop l'institution à laquelle j'appartiens pour ne pas chercher à prouver que si des maçons ont excité à la guerre civile, du moins la maçonnerie est étrangère à des violences qu'elle réprouve ;

    Et que ceux qui ont taché de sang le drapeau maçonnique étaient des meneurs et non des ouvriers du temple de Salomon.

    Nous sommes une société secrète pour faire le bien et non pour pousser au mal. Nos armes ne se chargent pas avec de la poudre et des balles et nous n'avons pas à accomplir une mission de bouchers.

    A d'autres la guerre, l'égorgement, la destruction ; à nous la paix, le travail et la fraternité.

    Ainsi donc : A chacun selon ses oeuvres." (6)

    Naturellement, il ne s'agit pas pour moi de critiquer en bloc la Commune de Paris. Il ne s'agit pas davantage de nier l'affreuse semaine sanglante et le martyre de milliers de fédérés massacrés par les Versaillais. Il ne s'agit pas non plus de minimiser la répression féroce qui s'est abattue sur les insurgés dans les années qui suivirent (condamnations à mort, déportation au bagne, exil, etc.). Non. Il s'agit plutôt de montrer que la réalité historique est infiniment plus complexe que la vision romantique (ou mythique si on veut être plus gentil) de la Commune que les obédiences maçonniques célèbrent chaque année au Père Lachaise devant le mur des fédérés dans l'indifférence, il faut bien le dire, de la majorité des FF de France.

    Pour terminer cette note, il me semble utile de citer in extenso cette circulaire du Conseil de l'Ordre diffusée le 29 mai 1871, soit un mois après la fameuse manifestation parisienne.  

    "Grand-Orient de France

    Suprême Conseil pour la France et les possessions françaises

    O de Paris, le 29 mai 1871 (EV)

    Aux RR Ateliers de l'Obédience.

    TTCCFF,

    Les criminels et douloureux événements dont Paris vient d'être le théâtre ont donné lieu, de la part d'un certain nombre de francs-maçons, à des actes qui ont ému à juste titre la franc-maçonnerie, non seulement en France, mais aussi à l'étranger. Ces actes, la conscience publique en a déjà fait justice. D'ailleurs, les principes de notre institution et ses lois interdisaient absolument les manifestations auxquelles s'est livré ce groupe de francs-maçons, ou soi-disant tels, recrutés pour la plupart on ne sait où, et dont la majeure partie, nous sommes heureux de la constater, n'appartenait pas à l'obédience du Grand-Orient de France.

    Il n'est pas dans les attributions du Conseil de l'Ordre de statuer sur des faits de cette nature, à moins d'en être régulièrement saisi, l'assemblée générale du Grand-Orient de France a seule qualité pour en connaître. Mais ce que nous tenons à déclarer bien haut, c'est que si le Grand-Orient de France n'a pu, par suite de la dissémination de ses membres, empêcher de pareils actes, il les a réprouvés et n'y a participé en aucune manière.

    Dès le 29 avril, le jour même où avaient lieu ces coupables manifestations, et avec l'immense regret de ne pas avoir agi plus vite, les membres du Conseil de l'Ordre adressaient à tous les présidents d'ateliers et faisaient insérer dans divers journaux une protestation contre les résolutions prises dans une assemblée de francs-maçons, au Châtelet ; la veille, une réunion nombreuse de Vénérables des loges de Paris avait également protesté et tenté d'empêcher ces manifestations. Tous ces efforts ont été vains et sont venus échouer contre des passions soulevées par des influences intéressées et perverses.

    Voilà, TTCCFF, ce qu'en l'absence du Grand-Maître les membres du Conseil de l'Ordre, présents à Paris, croient devoir, sans tarder, porter à la connaissance de tous les francs-maçons, afin que les actes qui vous ont émus restent tout entiers sous la responsabilité de ceux qui les ont commis, et qu'il soit bien constaté que la maçonnerie française, en tant que corps constitué, ne s'est pas écartée un seul instant des principes qui font sa force et des sages lois qui la régissent.

    Agréez, TTCCFF, l'assurance de nos sentiments fraternels.

    Les membres du Conseil de l'Ordre

    De Saint-Jean, Montanier, Bécourt, Galibert, Grain, Renaud, Poulle, Viennot, Portallier." (7)

    __________

    (1) Maxime Du Camp, Les Convulsions de Paris, Tome IV, La Commune à l'Hôtel de Ville, 6ème édition, Hachette et Cie, Paris, 1883.

    (2) Michel Durand, Michael Georg Conrad à Paris (1878-1882), "Années d'apprentissage" d'un intellectuel critique, coll. Convergences, éd. Peter Lang, Berne, 2004.

    (3) Maxime Du Camp, Les Convulsions de Paris, op.cit., pp. 52 et 53.

    (4) Ibid. pp. 54 et 55.

    (5) Ibid. pp. 59 et 60.

    (6)  Anonyme, Les Francs-Maçons et la Commune de Paris, Du rôle qu'a joué la franc-maçonnerie durant la guerre civile, E. Dentu libraire-éditeur, Paris, 1871. 

    (7) Ibid., pp 61 et 62.

  • Qu'est-ce qu'une réflexion maçonnique ?

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    Quand on parle de ce qu'est ou pourrait être une réflexion maçonnique, deux choses m'agacent généralement :

    1) la disqualification des préoccupations concernant les sujets profanes qui consiste à postuler une inaptitude et une incompétence pour les rejeter des loges ;

    2) la disqualification des préoccupations concernant les sujets profanes qui consiste à postuler qu’ils ne sont pas spécifiquement maçonniques.

    Cette double disqualification, à laquelle on pourrait certainement en ajouter d’autres, est à mon sens une négation de l’essence même de la F∴M.

    La FM, au fond, c’est quoi ? Une fiction qui repose sur les trois idées fortes suivantes :

    1) Les hommes sont faits pour se rencontrer, s’estimer et fraterniser à condition, d’une part, qu’ils le veuillent vraiment et, d’autre part, qu’ils aient, préalablement, des dispositions pour cela (honnêteté, loyauté, etc.). 

    2) Les hommes peuvent penser et agir dans un esprit de concorde en bannissant de leurs débats la politique et la religion dès lors que ces dernières sont perçues et vécues comme des risques ou des facteurs de division. La politique et la religion doivent être ici comprises dans le sens de politicaillerie et de fanatisme et qui ont particulièrement endeuillé l’Angleterre pendant tout le dix-septième siècle et marqué les pères fondateurs de cet Ordre singulier, né en Grande Bretagne, dont nous sommes tous les héritiers et les dépositaires.

    3) La pensée, la parole, voire l’action ne peuvent s’exprimer en toute liberté qu’au sein de groupes réunissant des amis choisis et volontaires pour vivre et échanger selon des principes d'égalité et de fraternité.

    Ces trois idées fortes, on le voit, sont donc trois exigences morales et de comportement. Si on a compris ça, je ne crains pas d'affirmer qu'on a tout compris de la FM. Du moins a-t-on compris la fiction dans laquelle nous faisons tous, à des degrés divers, de la figuration.

    On pourra bien sûr emprunter toujours des chemins de traverse et verser un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout dans les rites, dans d’autres systèmes philosophiques, dans d’autres types de démarche, dans d’autres traditions que l’on estimera complémentaires mais on ne s’égarera jamais si l’on conserve dans un recoin de sa tête ces trois idées fortes.

    Il en résulte donc un mode de sociabilité original qui ressemble à nul autre et qui revêt un caractère politique et religieux incontestables. Attention cependant à confusion ! Parce que beaucoup de FF∴ se méprennent souvent sur ce double caractère. Je ne dis pas que la F∴M∴ est un parti politique ou une église et qu'elle se considère comme telle. En revanche, je dis que la F∴M revêt un caractère politique et religieux parce que là où des individus se rassemblent et tissent des liens forts et solides, en dehors du contrôle étroit des autorités, dans un climat de discrétion, dans un monde symbolique parallèle au monde réel, où nul ne peut pénétrer s’il n’a été choisi, il y a forcément un acte fondateur de nature politique et religieuse. C'est ce qui explique d'ailleurs qu'un tel acte fondateur a immédiatement suscité la méfiance des princes et du clergé.

    La méthode choisie par la FM est celle de la spéculation (speculative masonry), c’est-à-dire de la recherche théorique et abstraite. Mais, et la précision est importante, cette spéculation a été présentée comme le résultat d’une transition, transition aujourd’hui contestée par la recherche historique récente mais qui demeure conservable sur un plan symbolique. La spéculation a été présentée comme l’héritière naturelle et légitime de l’opérativité (operative masonry), c’est-à-dire de l’action qui produit un effet.

    Pour le dire autrement, l’action, la technique, le savoir-faire ont engendré le besoin de réfléchir sur l’action, la technique et le savoir-faire et sur ce que chacun de ces éléments est susceptible d’apporter à l’homme et la société. Songeons par exemple aux bâtisseurs de cathédrales qui employaient leurs techniques pour construire ces majestueux édifices. Ils construisaient, se plantaient parfois, mais ils étaient parvenus à des degrés remarquables dans leurs arts respectifs. Ils étaient opératifs. Il manquait pourtant quelque chose : une réflexion sur l’effet utile de ces constructions que ni les rois ni les représentants du clergé ne parvenaient à expliquer parce que la plupart de leurs faits et gestes contredisaient ces splendeurs architecturales entièrement dédiées à un Dieu d’amour.

    Construire, oui, mais pourquoi faire ? J’aime l’idée que cette question a influencé, par touches successives, les esprits au point d’inciter certains hommes à la creuser et à lui donner les prolongements que nous connaissons aujourd'hui. Il y a une grande marge entre le fait de tailler une pierre pour lui donner la forme que l’on souhaite et le fait de tailler une pierre en imaginant son rôle dans l’édifice à venir. Ceci implique une projection dans le futur et donc une réflexion sur les motivations qui accompagnent le geste. Ceci implique de briser l’automatisme d’un art acquis à force d’expériences pour réfléchir sur tous les possibles que cet art est capable d’engendrer. L’action procède d’une intention. Et réfléchir sur l’intention est un acte spéculatif car il implique un objectif à atteindre même si cet objectif sera, en réalité, atteint par d’autres, plus tard, voire beaucoup plus tard.

    Bien sûr, tout ce que je viens de dire n’est pas contenu dans des documents qui consigneraient noir sur blanc cette évolution majeure. Il est même hautement improbable que nos francs-maçons de métier aient progressivement pris conscience de cette réflexion sur leur art. Cette réflexion était sans doute l’apanage de ceux, minoritaires, qui disposaient des connaissances et des capacités suffisantes pour mener une réflexion théorique poussée. Toujours est-il qu'au début du dix-huitième siècle, cette réflexion a été remise en forme et a connu une dynamique nouvelle. Dans quelles conditions précises ? On ne le sait pas vraiment. Elle a été en tout cas à la base de l’Ordre maçonnique que nous connaissons aujourd’hui. Autour d'érudits (Anthony Sayer, Jean-Théophile Désaguliers, James Anderson, George Payne, John Montagu, etc.) les loges spéculatives ont réuni des individus volontaires et préalablement sélectionnés. D'abord en Grande Bretagne, puis très vite en France et dans le monde entier.

    On comprendra dès lors pourquoi les rites, les symboles, les différents us et coutumes doivent être compris non comme des fins en soi mais comme des outils pour imaginer tous les possibles, y compris ce qui nous semble farfelu, inconcevable, marginal. Le symbolisme comme une fin en soi reviendrait à raisonner comme un tailleur de pierre qui se heurterait à la matière à façonner parce que c’est son travail, parce qu’il doit honorer sa commande, sans prendre la peine de la projeter dans l’édifice dans lequel elle prendra sa place et jouera son rôle.

    La spéculation implique donc une capacité à imaginer son propre destin et, dans le même temps, celui d’autrui. La maçonnerie spéculative est donc, fondamentalement, une dynamique et non point un musée. Elle est une communauté de volontaires et non de velléitaires. Si elle se réduit à une communauté de velléitaires, ce en quoi elle risque de se transformer si nous n’y prenons garde, alors elle ne pourra être que génératrice d’angoisses. Car la velléité a ceci de pernicieux qu’elle réduit toute réflexion sur l’action et sur le futur à quelque chose de dérisoire et, surtout, d’inutile.

    Dans le cadre que je viens d'exposer, la pensée peut donc librement se déployer et, naturellement, aborder tous les sujets sans a priori particulier. Les sujets dits "profanes" ont autant de légitimité que les sujets dits "maçonniques". Les premiers n'ont absolument pas à être disqualifiés par les seconds.

    Par conséquent qu'est-ce qu'une réflexion maçonnique ?

    1) C'est une réflexion qui ne s'interdit a priori aucun objet et qui s'élabore lorsque la L est assemblée.

    2) C'est une réflexion qui résulte d'un échange libre et courtois et qui n'est pas nécessairement le fait de spécialistes, mais d'hommes venus de tous les horizons politiques, philosophiques, religieux, culturels, etc.

    3) C'est une réflexion qui, enfin, ne recherche pas de résultats immédiats et qui laisse le soin aux idées de faire leur chemin, à leur rythme, un peu à l'image des ruisseaux qui font les grandes rivières. 

  • Elizabeth St Leger ou comment une femme devint homme par l'initiation

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    elizabeth st leger,initiation,femmes,mixité,irlande,histoire,roger dachezLe 21 février, le F Roger Dachez est revenu sur son blog sur l'initiation de Mrs Elizabeth St Léger, la première femme à avoir été initiée aux mystères maçonniques aux alentours de 1710-1712. Roger Dachez tire deux principales réflexions de ce précédent demeuré sans suite en Grande Bretagne (du moins dans le cadre de la maçonnerie prétendument "régulière").

    La première réflexion, écrit-il, c'est que "jamais Elizabeth St Leger n’a posé la moindre revendication au sujet de  la "libération" des femmes". Alors quelle pouvait-être bien la signification de l'initiation de cette jeune fille au début du XVIIIe siècle ?

    Je pense pour ma part qu'il n'y a aucun message particulier lié à cette initiation fortuite, donc imprévue. Une jeune femme, à peine sortie de l'adolescence, surprend une loge réunie au sein du château familial. Elle est alors initiée sur le champ pour qu'elle puisse prêter serment à son tour de ne jamais rien graver ni buriner au sujet des mystères de l'ordre maçonnique. C'est du pragmatisme pur et simple. On agrège au groupe celle qui pourrait divulguer ce qu'elle a vu et entendu. Comment expliquer que cette initiation ait été possible ? Comment se fait-il surtout qu'Elizabeth St Léger ait pu demeurer jusqu'à la fin de sa longue vie membre d'une L nonobstant les règlements maçonniques et en particulier les Constitutions d'Anderson qui, on le sait, excluaient les femmes de l'initiation maçonnique ? J'ai une réponse qui vaut ce qu'elle vaut mais qui, après tout, n'est pas plus absurde qu'une autre.

    Je vais vous raconter une petite histoire que l'on se transmet dans ma famille. Il y a fort longtemps, ma grand-mère (ou mon arrière-grand-mère je ne sais plus) avait reçu à dîner le chanoine et archiprêtre de la cathédrale d'Uzès (Gard). Comme elle savait que celui-ci avait un solide appétit, elle avait mis bien sûr les petits plats dans les grands pour contenter le saint-homme. Elle lui avait notamment préparé un succulent gigot. Or, au moment de lui en servir une tranche, elle se rendit compte avec horreur que c'était le vendredi saint ! Le chanoine la rassura. Il bénit alors le plat en ces termes : "Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, viande, je te baptise poisson." Et tout le monde put alors se régaler.

    Bien que la comparaison puisse manquer d'élégance, je pense néanmoins que le Vicomte Doneraile fit à sa fille ce que le bon chanoine fit au gigot. Elizabeth St Leger fut baptisée garçon comme la viande fut baptisée poisson. En d'autres termes, Elizabeth St Leger est devenue symboliquement homme parce des circonstances particulières exigeaient que la L prenne à son sujet une décision urgente. Il n'y avait donc aucune raison, par la suite, de défaire ce qui avait été décidée.

    Pour le reste, il est évidemment impossible, à mon sens, d'attribuer à l'initiation de la jeune aristocrate la moindre valeur émancipatrice pour la femme. Comment Mrs St Leger aurait-elle pu revendiquer quoi que soit à une époque où la femme était placée sous la tutelle économique, juridique et sociale de l'homme ? Comment aurait-elle pu même concevoir un renversement ou un rééquilibrage possible du patriarcat ? Au XVIIIe siècle, la femme n'était pas un sujet de droit, même en Irlande. Elle était entièrement soumise à la volonté de son père ou, quand elle était épouse, à celle de son mari. 

    La deuxième réflexion du F Dachez à propos de cet épisode singulier de l'histoire maçonnique est que "les FF n’ont alors pas estimé que l’initiation d’une femme fût "ontologiquement" impensable". Je ne suis pas sûr que l'on puisse présenter les choses sous un angle aussi élaboré. D'ailleurs l'histoire ne dit pas qu'il y a eu un débat à ce sujet. De toute façon, s'il y en a eu un, nous n'en connaissons pas le contenu. Nous savons simplement le contexte : une L∴ assemblée surprise par une jeune profane bien née (1). Et le résultat : l'initiation de la petite curieuse. Le F∴ Dachez souligne bien le fait que les FF∴ avaient été confrontés à "un cas extrême" (sic). Ce cas n'avait donc pas vocation à se répéter. Cela signifie donc que les FF∴ de la L du Vicomte Doneraile ont agi tout simplement de manière pragmatique. Leurs contemporains des autres LL n'ont d'ailleurs tiré de cette affaire aucun enseignement sur la légitimité possible d'une présence féminine en franc-maçonnerie. Il n'y a donc eu aucun acte fondateur dans ce qui s'apparentait, au fond, à un fait divers exceptionnel. Je ne pense même pas que l'on puisse y voir des paradoxes.

    C'est ce qui explique que la légitimité de l'initiation des femmes - que je ne remets nullement en cause dans son principe (est-il besoin de le souligner ?) - s'est posée, beaucoup plus tard à la fin du XIXe siècle, à un autre niveau, c'est-à-dire non pas sur un plan strictement maçonnique, mais sur le plan profane de l'égalité des droits. Ce qui est certes infiniment respectable, mais n'est tout de même pas la même chose. Les femmes ont donc voulu faire comme les hommes. Elles ont voulu les imiter. Elles ont voulu porter le tablier comme elles ont voulu par la suite porter le pantalon. Elles se sont appropriées, petit à petit, de revendication en revendication, un patrimoine symbolique et un environnement initiatique qui ne leur étaient pas originairement destinés quoi qu'on en dise aujourd'hui.   

    __________

    (1) On peut raisonnablement douter que la décision eût été identique si la curieuse avait été une simple domestique au service du Vicomte... 

  • Un papier peint maçonnique a été découvert dans un presbytère du Doubs

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    Le journal L'Est Républicain et le blog Hiram signalent une découverte extraordinaire. Un papier peint maçonnique unique au monde a été retrouvé, lors d'une rénovation, dans la chambre d'une cure abandonnée à Remoray-Boujeons, petit village de trois cents habitants dans le département du Doubs.

    Selon L'Est Républicain :

    "Ce papier peint retrace toute la vie de saint Joseph en plusieurs tableaux selon quelques chapitres de la Genèse. Mais -et c’est un vrai sujet d’étonnement- il est truffé de symboles maçonniques et de références aux repères rituéliques maçons. Les plus flagrants sont l’équerre et le compas sur la représentation d’un monument. D’autres sont disséminés dans le panoramique comme la grenade, l’œil de la connaissance, la lune et le soleil… Une représentation de Baphomet, créature mi-homme, mi-bouc, apparaîtrait au-dessus d’un panneau. Elle aurait été vénérée par les Templiers et par quelques loges ou rituels maçonniques inspirés par l’égyptologie."

    Manifestement, le journaliste extrapole beaucoup. Il semble commettre en tout cas une confusion entre le Joseph de l'Ancien Testament, le patriarche fils de Jacob, et le Joseph du Nouveau Testament, le charpentier, père terrestre de Jésus Christ. Si le premier est évoqué allusivement au grade de Prévôt et Juge (1), 7ème degré du rite écossais ancien et accepté (REAA), le second, lui en revanche, ne joue aucun rôle en FM bien qu'il soit malgré tout du "métier". Quant à la présence de Baphomet sur le papier peint, si toutefois elle est avérée (je n'ai pas pu contempler ce chef d'oeuvre), je signale que cette divinité fantasmagorique n'a jamais fait la moindre vénération chez les Templiers et encore moins chez les FF, sauf, bien sûr, dans l'imagination délirante des auteurs anti-maçons, notamment dans celle de l'inénarrable Léo Taxil.

    Comment expliquer la présence d'un tel papier peint dans cette petite localité du Doubs ? Le journaliste de L'Est Républicain avance une hypothèse formulée par la présidente de l’association de sauvegarde du patrimoine local qui lie cette présence à un événement qui avait défrayé la chronique dans la première moitié du dix-neuvième siècle. Il rappelle que cette commune a été partie prenante dans un conflit qui l'a opposée avec d'autres communes du canton de Mouthe au jeune prince Pierre Charles Marie d’Arenberg (1790-1877). L'aristocrate, qui venait d'hériter d'un vaste domaine, entendait reprendre le contrôle de l'usage des forêts lui appartenant. Cette demande en cantonnement des forêts contre l'usage des communes a provoqué à l'époque une importante bataille juridique. Le conflit a cependant pu se régler à l'amiable grâce, semble-t-il, aux bons office du jeune curé C.S. Salomon en charge de la paroisse de Remoray.

    Ce papier peint est-il un cadeau du Prince pour remercier le prélat d'avoir su trouver un terrain d'entente pour mettre un terme définitif au conflit dans le canton ? C'est possible. Mais si c'est le cas, l'oeuvre date-t-elle vraiment des années 1807-1810 ? On peut se poser la question car l'intervention du curé de Remoray a eu lieu avec certitude d'octobre à décembre 1834 (2). Si le panoramique date bien des années 1807-1810, c'est que le chef d'oeuvre est alors sans rapport direct avec cet événement local et qu'il était bel et bien présent dans la cure avant la résolution du contentieux opposant les communes du canton au prince d'Arenberg. Les historiens trancheront peut-être un jour.

    Mais alors pourquoi ces références aux symboles maçonniques ? Elles sont en effet inattendues surtout dans ce petit canton rural de France et a fortiori dans un presbytère. On en est réduit à formuler des hypothèses sur l'appartenance maçonnique des protagonistes.

    Le prince Pierre d'Arenberg était-il franc-maçon ? C'est très probable bien que son appartenance ne soit pas attestée. En tout cas son père, le prince Louis-Englebert d'Arenberg (1750-1820), a bien été membre des RRLL La Candeur à l'O de Paris en 1783 et L'Heureuse rencontre à l'O de Bruxelles en 1786 (3). Il était d'ailleurs un personnage important de la FM bruxelloise. Pour autant, les engagements du père n'ont pas été nécessairement ceux du fils. Ce que l'on peut relever, c'est que le prince Pierre, chef de la Maison française des Arenberg, a été un dignitaire du premier empire avant de rallier la restauration monarchique à partir de 1815. Il est donc fort possible qu'il ait été initié, sous le premier empire, période où la franc-maçonnerie était florissante.

    Le curé Salomon était-il franc-maçon ? Là en revanche, c'est tout à fait improbable. Le journaliste de L'Est Républicain affirme pourtant que les prêtres catholiques étaient nombreux dans les LL. C'est vrai mais au dix-huitième siècle seulement. En 1834, cette appartenance était devenue totalement inconcevable. Il faut en effet rappeler qu'en un peu plus d'une décennie, c'est-à-dire plus exactement de 1821 à 1832, il y a eu pas moins de quatre encycliques virulentes contre la FM et l'indifférentisme religieux ! Par conséquent, il était impossible pour un curé, même aux idées larges et libérales, de tailler la pierre brute dans un tel contexte... C'était courir le risque d'une excommunication immédiate et sans appel. Le curé Salomon semble avoir été plutôt proche des idées de Félicité de Lamennais, personnage considérable du monde catholique français en conflit ouvert avec la hiérarchie de l'Eglise (4).

    Et si les deux protagonistes n'étaient pas FF ? Il faudrait alors en déduire que le créateur de l'oeuvre, lui, l'a été. Son identité n'est pas connue ou n'a pas été révélée. Mais dans cas, pourquoi mettre des références maçonniques sur un papier peint destiné à un presbytère ? Quelle utilité si le destinataire n'était pas en mesure d'en comprendre le sens ? On le saura peut-être un jour. A moins que l'on prenne des références compagnonniques pour des références maçonniques ?

    Quoi qu'il en soit, j'aimerais bien croire que ce chef d'oeuvre ait un lien avec la résolution du contentieux des forêts du canton de Mouthe. J'aimerais croire aussi au lien fraternel entre le Prince d'une des plus grandes familles aristocratiques d'Europe et le petit curé de Remoray. Cela donnerait encore plus de valeur au message attaché à ce chef d'oeuvre en cours de restauration. En effet, il me plairait assez de penser que les intentions du prince aient été de souligner symboliquement les talents de médiateur du curé Salomon le bien nommé (5) en faisant allusion au grade maçonnique de Prévôt et Juge qui est fondé sur l'idée de justice et d'harmonie sociale.

    Mais j'en doute.

    ___________

    Notes

    (1) Dictionnaire universel de la Franc-Maçonnerie, sous la direction de Daniel Ligou, PUF, Paris, 1990. Ce degré n'est pas pratiqué dans les loges de perfection. Il est simplement conféré par communication.

    (2) Jean-Luc Mayaud, Les secondes républiques du Doubs, Annales Littéraires de l'Université de Besançon, éd. Les Belles Lettres, Paris, 1986, p. 251 et suiv.

    (3) Voir l'arbre généalogique de la famille d'Arenberg sur généanet

    (4) Cette proximité de pensée avec les idées de Lamennais est d'autant plus probable que le grand séminaire de Besançon était dirigé au début du XIXe siècle par l'abbé Thomas Gousset, mennaissien avéré, qui deviendra pourtant plus tard cardinal.

    (5) Comment ne pas penser ici à son illustre homonyme, le Roi Salomon qui fit construire le Temple de Jérusalem, lieu archétypique auquel tous les francs-maçons se réfèrent ? Le Roi Salomon était également réputé pour la sagesse de ses jugements.