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histoire - Page 4

  • Faiblesses occultes

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    Je viens d'achever la lecture d'un article passionnant de Denis Andro sur Jean Marquès-Rivière (1903-2000) qui fut, en 1943, le scénariste du célèbre film antimaçonnique « Forces Occultes » (*). Denis Andro analyse le parcours sinueux d'un homme torturé, passé brièvement par la franc-maçonnerie avant de la combattre avec virulence (Marquès-Rivière aurait été membre de la loge Théba de la Grande Loge de France comme René Guénon d'ailleurs).

    En 1930, Jean Marquès-Rivière a une « crise » manifestement retentissante. Voici ce que Denis Andro écrit à ce sujet :

    « Certains historiens de l'occultisme et de l'ésotérisme décrivent cette crise comme le résultat d'un rituel tantrique qui aurait abouti à une forme d'obsession (pour reprendre ici un terme spirite) par une entité du monde intermédiaire. Selon un spécialiste du sivaïsme que nous avons consulté à ce propos, il s'agirait plutôt d'une expression de perturbations psychologiques. Remettons cette crise en en perspective.

    On peut observer que plusieurs protagonistes proches durant cette période de Marquès-Rivière, comme Guénon, traversent également une période de crise personnelle qui se traduit notamment par l'expression de troubles qui seraient dus à des attaques de la « contre-initiation » ; ce milieu est par ailleurs clivé par un conflit entre les « deux tradition », orientale et occidentale : ainsi Tamos – Georges Thomas (1886-1966), responsable du Voile d'Isis, ancien de la Société Théosophique et « protecteur » psychique de Guénon, a à présent un questionnement anti-oriental auquel va momentanément se rallier Marquès-Rivière – qui va chercher un dénouement de sa crise à travers le grand exorciste de l'archidiocèse de Paris Joseph de Tonquédec et le retour au catholicisme.

    Il convient de relever le rôle décisif des croyances en des attaques magiques chez ces hommes ; il mérite sans doute d'être examiné de près, comme un liant entre acteurs de ce domaine mais aussi comme un « langage » à travers lequel s'expriment les conflits – un peu comme dans les sociétés traditionnelles étudiées par les ethnologues. »

    Personnellement, je crois que « le rôle décisif des croyances en des attaques magiques » mérite d'être examiné plutôt sous l'angle de la psychiatrie que de l'ethnologie (je ne suis d'ailleurs pas étonné de noter la présence du nocif René Guénon). En effet, j'ai l'impression que Denis Andro prend un luxe de précautions pour décrire ce qui s'apparente vraisemblablement à un délire paranoïaque. Il me semble évident que Marquès-Rivière avait une condition délirante qui l'a amené à se croire persécuté. Et ce n'est pas un hasard, à mon avis, si la défaite de 1940 et l'occupation de la France par l'Allemagne nazie, lui ont permis d'exprimer sa psychose à l'échelle du pays tout entier, notamment au travers de sa dénonciation obsessionnelle et irrationnelle du fameux complot judéo-maçonnique. Cette dénonciation lui a permis de se poser en victime déresponsabilisée de ses actes et de ses paroles (l'homme a d'ailleurs fui la France pour échapper à la justice). Comment un tel individu, déjà très atteint psychologiquement, n'aurait-il pas vacillé dans un contexte de guerre et d'intenses bouleversements géopolitiques ?

    ______________

    (*) Denis Andro, Faiblesses occultes. Les incarnations politiques et spirituelles de Jean Marquès-Rivière, Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°67, année 2011. A commander chez Conform Edition.

     
    jean marquès-rivière,collabo,antimaçonnisme,psychiatrie,haine,rené guénon,fascisme,denis andro,histoireEn 1943, le film « Forces occultes » sort sur les écrans. Le scénario de ce moyen-métrage de cinquante minutes a été réalisé par deux anciens francs-maçons  : Jean Marquès-Rivière et Jean Mamy (sous le pseudonyme de Paul Riche). Ces hommes se sont tournés du côté des nazis dès 1941 et se sont dépensés sans compter pour éliminer toute résistance au régime vichyste. Marquès-Rivière fuit la France dès la fin de la guerre sentant que ses positions ne lui éviteraient pas la peine capitale. En effet, il fut condamné à mort par contumace. Mamy, lui, a été fusillé en 1949. Marquès-Rivière présenta le film au public parisien le 9 mars 1943. Il vilipenda les Juifs et les francs-maçons dans des termes odieux : « Il est pitoyable que la mémoire si courte des Français leur ait déjà fait oublier les causes profondes de la situation présente. Car, enfin, qui dirigeait le régime pourri qui a ruiné et ensanglanté la France, qui en formait les cadres permanents et reconnus, sinon la Maçonnerie, paravent commode de la juiverie internationale ? » Tant de haine jetée sur les francs-maçons ne fut pas sans conséquence. Le bilan des persécutions a été lourd car sur les soixante mille francs-maçons fichés par la police de Vichy, six mille ont été inquiétés et près de mille ont été déportés dans les camps de concentration ou fusillés.
  • Des Loges hors du commun

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    histoire,franc-maçonnerie,conform edition,nancy,boulangisme,toulon,bonaparte alexandre chevalier,godf,france,cultureChroniques d'Histoire Maçonnique (CHM), c'est la revue de l'Institut d'Etudes et de Recherches Maçonniques (IDERM) du Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴). Sans doute moins connue qu'Humanisme ou La Chaîne d'Union, cette revue mériterait pourtant d'être (re)découverte par les maçons. Je viens en tout cas de la lire et je voudrais vous donner l'envie de vous la procurer.

    Dans le numéro 76, les CHM proposent quatre études dont deux sont rassemblées dans le dossier intitulé « Des loges hors du commun ».

    La première étude, écrite par Jean-Claude Couturier, étudie la façon dont les francs-maçons en général, et ceux de Nancy en particulier, ont réagi face à la montée du boulangisme à la fin du XIXe siècle. J'ai d'ailleurs déjà montré à quel point l'émergence politique, aussi soudaine que brève, du « Brav' Général » avait suscité de vives tensions au sein du G∴O∴D∴F∴. En tout cas, Nancy n'a pas été choisie au hasard. La loge « Saint-Jean de Jérusalem », qui existe toujours d'ailleurs, était l'une des plus actives du G∴O∴D∴F∴. En outre, la ville était devenue frontalière suite à la défaite de 1870 qui, comme l'on sait, avait abouti à l'annexion de l'Alsace et d'une grande partie de la Lorraine par l'Allemagne. L'auteur expose les différentes sensibilités politiques présentes dans l'arrondissement de Nancy. Il revient sur le parcours de certaines figures locales, profanes et maçonnes, qui se sont affrontées : Maurice Barrès, Paul Adam, Emile Gouttière-Vernolle, le publiciste Gugenheim, Alexis Schneider, l'ancien député de Nancy, le bouillonnant Gabriel, etc. A cette époque, des approches différentes de la République se sont opposées avec, d'un côté, « les opportunistes », c'est-à-dire des républicains modérés plus préoccupés d'économie que de social et, de l'autre, « les révisionnistes », sensibles à l'idée d'une république césariste, autoritaire et sociale. Cet affrontement a permis au radicalisme de mieux se structurer. Ce mouvement politique et idéologique a tenté par la suite de concilier les progrès économiques avec les progrès sociaux. Il a toujours été profondément attaché à une république parlementaire, au respect des lois constitutionnelles de 1875 et au refus de toute personnalisation excessive du pouvoir. Les maçons, eux, ont dû faire des choix dans cette période agitée.

    La deuxième étude est celle de Jean-Pierre Zimmer. Elle est consacrée à la loge « Les Vrais Amis Réunis d'Egypte » à l'orient de Toulon. Cet atelier est né sous la 1ère République, plus exactement sous le Directoire, durant la campagne de Bonaparte en Egypte. La loge fut fondée à Alexandrie le 28 août 1799 et elle était composée essentiellement de militaires de la marine. De retour en France, la loge s'établit à Toulon, port militaire, qu'elle ne quitta plus jusqu'à sa mise en sommeil aux alentours du mois d'octobre 1845. L'auteur retrace minutieusement la vie de cet atelier. C'est l'occasion également pour lui de revenir sur l'histoire du G∴O∴D∴F∴ dans la première moitié du XIXe siècle (la période napoléonienne, la Restauration et la Monarchie de Juillet). On se rend compte, par exemple, qu'une loge pouvait connaître des variations d'effectifs assez incroyables et qu'on aurait bien du mal à concevoir de nos jours. Ainsi, entre 1806 à 1807, Les Vrais Amis Réunis d'Egypte étaient passés de 48 à 61 membres... Voilà bien une croissance exceptionnelle qui laisserait rêveur n'importe quel Vénérable aujourd'hui. Jean-Pierre Zimmer montre bien cependant que cette loge demeurait fragile. En effet, les Frères sédentaires devaient nécessairement composer avec les Frères militaires qui étaient souvent sur les mers pour plusieurs mois.

    La troisième étude est celle de Jean-Yves Guengant. Elle est tout à fait singulière et passionnante car elle traite d'un pan méconnu de notre histoire. Pendant cinq années, le camp de prisonniers de l'Ile Longue, dans la presqu'île de Crozon (Finistère), a regroupé des milliers de civils arrêtés après la déclaration du guerre d'août 1914. Il s'agissait d'Allemands ou de ressortissants de pays alliés de l'Allemagne, lesquels étaient jugés potentiellement dangereux par les pouvoirs publics français. Jusqu'en 1919, ce camp a accueilli plus de cinq mille prisonniers. Une loge maçonnique a été fondée dans ce camp pendant quelques mois, à partir de janvier 1918. Elle prit le titre distinctif « In Ketten zum Licht » (Des Chaînes à la Lumière). L'auteur montre, de façon émouvante, comment les fondateurs se débrouillèrent pour créer cette loge, réunir le peu de matériel dont ils disposaient pour ouvrir régulièrement. On fit appel également à la mémoire de certains pour le rituel, etc.

    La quatrième étude est un portrait du Dr. Alexandre Chevalier (1910-1969), ancien Grand Maître du G∴O∴D∴F∴ (1965-1966), par Denis Lefebvre. Ce portrait m'a vraiment impressionné parce qu'il m'a permis de découvrir un maçon que je ne connaissais pas. J'avais sans doute déjà lu son nom parmi la liste des Grands Maîtres de l'Obédience mais sans chercher à savoir qui il était. Désormais, je le connais mieux grâce aux Chroniques d'Histoire Maçonnique. Cependant, je ne vais pas en dire davantage parce que j'ai l'intention de consacrer une note à Alexandre Chevalier. Le portrait de Lefebvre recèle en effet bien des enseignements sur le fonctionnement du G∴O∴D∴F∴. En lisant cette étude, j'ai pris conscience que l'oubli dans lequel le Grand Maître Chevalier est tenu, doit beaucoup à ceux qui, par la suite, se sont efforcés de réduire le G∴O∴D∴F∴ à des postures politico-médiatiques (mais ça, c'est un jugement personnel).

    Bref, j'ai passé d'agréables moments de lecture !

    Les Chroniques d'Histoire Maçonnique forment certes une revue savante, mais elles ont aussi vocation à s'adresser à un large public. Point n'est besoin d'être un historien chevronné pour pouvoir les apprécier. Il suffit d'aimer l'histoire en général et l'histoire maçonnique en particulier. Il suffit surtout d'être un peu curieux et d'avoir le désir de connaître le passé, peut-être pour mieux comprendre le présent et mieux anticiper le futur.

    Chroniques d'Histoire Maçonniques, n°76, Des Loges hors du commun, Institut d'Etudes et de Recherches Maçonniques. ISSN 0018-7364. Prix Public 10 €. Pour connaître les conditions d'abonnement, cliquez sur le site de Conform Editions.

  • Les origines chrétiennes de la laïcité et de la pensée libre en Occident

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    Boèce de Dacie, Siger de Brabant,Histoire, Laïcité, Philosophie, Science, Théologie, Raison, Libre Examen

    Le titre sous lequel je place mon propos mérite une explication afin d'éviter d'éventuelles incompréhensions. En cette époque où le clergé catholique romain récupère volontiers tout ce qui est susceptible de l'arranger et de lui donner meilleure image, je n'entends pas affirmer ici que la laïcité et la pensée libre s'inscrivent dans une filiation directe avec le christianisme (ce qui serait en complète contradiction par rapport à la doctrine de la Révélation et à ses implications concrètes dans l'ordre social). Je souhaite plutôt mettre en évidence le fait que l'Eglise, malgré son obscurantisme, a aussi abrité de lointains précurseurs de l'esprit moderne. En voici deux figures exemplaires : Boèce de Dacie et Siger de Brabant, philosophes du XIIIème siècle, aujourd'hui largement oubliés.

    Penser librement est un acte que l'on conçoit plus ou moins aisément de nos jours bien qu'il faille tout de même rappeler qu'une majorité d'hommes sur cette planète vit toujours sous le joug de religions intolérantes et de système politiques totalitaires. Aux XIIIème  et XIVème siècles, penser librement était tout simplement impensable. En effet, la société médiévale était une société holiste, c'est-à-dire fondée sur un dynamisme unitaire empêchant les individus de se penser comme tels, hors du cadre de la Révélation chrétienne. En d'autres termes, Dieu et l'Eglise rythmaient toutes les étapes de la vie. L'émancipation intellectuelle était automatiquement vécue comme un pêché grave, susceptible de conduire à l'hérésie.

    C'est dans ce contexte théologico-politique que Boèce et Siger, de la Faculté des arts de Paris, vont jeter un pavé dans le marigot du catholicisme romain. Prenant en quelque sorte le contre-pied de Thomas d'Aquin (la star de l'époque), nos deux compères vont ni plus ni moins démontrer que la philosophie n'est pas la servante de la théologie. Ils fondèrent leur démonstration principalement sur l'héritage aristotélicien qui commençait à pénétrer les cénacles des clercs lettrés. Le renversement de perspective était totalement révolutionnaire pour l'époque : la théologie et la philosophie sont de nature différente. La première fait intervenir une instance inaccessible à l'entendement (Dieu). La seconde la philosophie (ou la science, les deux notions étant intrinsèquement liées) demeure souveraines dans le domaine de la seule raison.

    Pour le dire autrement, que les théologiens s'occupent de la foi mais qu'ils ne se piquent pas de philosophie et de science sauf s'ils admettent que, dans ce second domaine, les références de base doivent se rechercher non dans la Révélation mais dans le Libre Examen. La réciproque est également vraie. Les philosophes ou les amis de la science doivent savoir que s'ils décident d'étudier les arcanes de la théologie, ils feront alors le choix de réfléchir dans le cadre et le respect de la Sainte Doctrine. La césure entre les domaines cités est affirmée sans ambages par Boèce de Dacie dans de Aeternitate Mundi (p. 364) :

    "Et il ressort de ceci que si le philosophe dit que quelques chose est possible ou impossible cela signifie que cela est possible ou impossible par les raisons que l'homme peut appréhender.
    Au moment même où quelqu'un abandonne les raisons il cesse d'être philosophe et la philosophie ne se fonde pas sur des révélations et des miracles."

    Boèce et Siger exposent le fait que la philosophie et la science n'ont pas pour but de préparer l'homme à l'étude de la théologie, donc des vérités divines, et a fortiori de lui fournir des raisons pour lui conférer une nouvelle légitimité. Contrairement à Thomas d'Aquin, Boèce et Siger estiment que la théologie n'a pas à instrumentaliser la philosophie et la science. Pour eux il est stupide de chercher la raison de ce que l'on doit croire par la religion puisque la foi est en elle-même inexplicable et se suffit à elle-même. De même, il est stupide de chercher dans la religion des raisons supposées expliquer la réalité ou la manifestation du monde. La réalité a des manifestations qui lui sont propres et c'est l'affaire de la philosophie et de la science de lui trouver des raisons.

    Boèce et Siger ont donc jeté les bases d'une méthodologie de la séparation de la foi et de la philosophie (ou de la science). Ils ont défendu l'idée que la recherche, le libre examen ou la pensée libre devaient exister pour eux-mêmes sans se préoccuper des implications chrétiennes des connaissances acquises et des découvertes. D'un point de vue purement intellectuel, il faut être conscient de la révolution engendrée par cette position mais pour en saisir la véritable portée historique, il convient de noter que les œuvres de Boèce de Dacie et de Siger de Brabant ont rapidement pénétré le domaine politique. L'existence d'une raison théorique, indépendante de la Révélation et des dogmes, s'est très vite accompagnée de réflexions sur l'existence d'une raison pratique ou politique. Ces réflexions, ni Boèce ni Siger ne les ont menées. Les prolongements logiques dans le domaine politique ont été donc assurés principalement par Dante dans De la Monarchie et Marsile de Padoue dans Défenseur de la Paix. La religion et la philosophie sont pensées comme deux domaines distincts. Elles ne doivent pas être confondues. On connaît la parole de Jésus "rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César" (Luc 20:25). L'ordre religieux doit donc se préoccuper de ses propres affaires et l'ordre politique des siennes.

  • Ordre templier et Ordre maçonnique

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    Sceau.gifL’Ordre du Temple a disparu au début du XIVème siècle, de la volonté du roi Philippe IV le Bel et abandonné de la protection du pape Clément V (qui se souvenait peut-être que son prédécesseur, Boniface VIII, avait reçu dans la tronche une mandale de Guillaume de Nogaret).

    Le Temple a été victime du pouvoir spirituel (Clément V mais aussi les archevêques de Ravennes, Tarragone ou Mayence) et du pouvoir temporel des monarchies de l’époque (Philippe IV donc, mais également Jacques II d’Aragon, Denis du Portugal, Edouard II d’Angleterre).

    Pourquoi cette collusion contre le Temple ? Non pas parce que celui-ci détenait je ne sais quel secret susceptible d'ébranler l'église catholique romaine, mais parce qu'il était puissant, riche, prêtait volontiers aux Souverains, et avait su tisser tout un réseau de commanderies et préfectures qui risquait d’en faire un Etat dans l’Etat. C'est donc une raison beaucoup plus terre à terre qui a causé la perte de l'Ordre du Temple : le désir d'en finir avec un bailleur de fonds et un créancier de plus en plus encombrant pour les jeunes Etats européens et l'église romaine.

    Depuis sa destruction, l'Ordre du Temple alimente les thèses les plus fantaisistes.

    Il y a les thèses sur la filiation qui remonteraient à Jésus en personne et qui présentent peu d’intérêt si ce n’est celui du divertissement.

    Il y a aussi les thèses relatives à la survie de l’Ordre des Pauvres Chevaliers du Christ (le nom officiel de l'Ordre du Temple) beaucoup plus abondantes. Elles ne reposent sur aucune source historique mais sur des affirmations péremptoires. La plus connue est celle qui postule que le Temple a survécu au sein de sociétés secrètes, notamment au sein de la franc-maçonnerie.

    Il y a enfin les contes et légendes. En Languedoc-Roussillon, il existe des patelins qui ont leurs histoires de spectres, de fantômes de Templiers errants, etc. « Mange ta soupe sinon le Templier va frapper à la porte et t’emmener avec lui. »

    Et ne parlons pas de certaines associations qui, aujourd’hui, revendiquent être les seules héritières de cet Ordre de moines soldats. Dans les années 60, l’extrême droite y a puisé (et y puise encore) un de ses thèmes favoris (la préservation de l’Occident chrétien).

    Bref, le Temple décimé a le dos assez large pour qu’on le fasse parler à sa place et pour qu’on y projette ses rêves. Chez bon nombre de gens, la filiation fantasmée devient la filiation authentique. Toute mise en discussion, sur base d’études accomplies par des médiévistes chevronnés, est suspecte et souvent considérée comme une irruption scientiste dans l’univers du mystère. Difficile de trouver son chemin à travers les reconstructions douteuses et les élucubrations ésotériques.

    L’Idéal Templier et l’Idéal Maçonnique se rejoignent-ils ? Pour répondre à cette question, encore conviendrait-il de s’entendre sur le contenu des ces idéaux respectifs si tant est que cela soit possible. Difficile de mettre en perspective l’univers mental de moines soldats du Moyen Age avec celui de nos contemporains.

    J’esquisserai toutefois un léger parallèle qui n’a pas de rapport avec le domaine des idées mais plutôt avec celui de la psychologie. Temple et Franc-Maçonnerie sont des noms évocateurs, des irruptions de merveilleux dans la banalité du quotidien où le quidam projette ses désirs de perfectibilité et d'amour universel (c'est la même chose pour le mythique ordre de la rose-croix qui a beaucoup fait fantasmer les amateurs de mystères). Il s'agit d'un acte de foi en somme dont on peut trouver des évocations dans certains degrés maçonniques. Cet acte de foi est assurément respectable mais il a toujours besoin des garde-fous de la Raison pour ne pas laisser la place au délire.