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histoire - Page 4

  • Les origines chrétiennes de la laïcité et de la pensée libre en Occident

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    Boèce de Dacie, Siger de Brabant,Histoire, Laïcité, Philosophie, Science, Théologie, Raison, Libre Examen

    Le titre sous lequel je place mon propos mérite une explication afin d'éviter d'éventuelles incompréhensions. En cette époque où le clergé catholique romain récupère volontiers tout ce qui est susceptible de l'arranger et de lui donner meilleure image, je n'entends pas affirmer ici que la laïcité et la pensée libre s'inscrivent dans une filiation directe avec le christianisme (ce qui serait en complète contradiction par rapport à la doctrine de la Révélation et à ses implications concrètes dans l'ordre social). Je souhaite plutôt mettre en évidence le fait que l'Eglise, malgré son obscurantisme, a aussi abrité de lointains précurseurs de l'esprit moderne. En voici deux figures exemplaires : Boèce de Dacie et Siger de Brabant, philosophes du XIIIème siècle, aujourd'hui largement oubliés.

    Penser librement est un acte que l'on conçoit plus ou moins aisément de nos jours bien qu'il faille tout de même rappeler qu'une majorité d'hommes sur cette planète vit toujours sous le joug de religions intolérantes et de système politiques totalitaires. Aux XIIIème  et XIVème siècles, penser librement était tout simplement impensable. En effet, la société médiévale était une société holiste, c'est-à-dire fondée sur un dynamisme unitaire empêchant les individus de se penser comme tels, hors du cadre de la Révélation chrétienne. En d'autres termes, Dieu et l'Eglise rythmaient toutes les étapes de la vie. L'émancipation intellectuelle était automatiquement vécue comme un pêché grave, susceptible de conduire à l'hérésie.

    C'est dans ce contexte théologico-politique que Boèce et Siger, de la Faculté des arts de Paris, vont jeter un pavé dans le marigot du catholicisme romain. Prenant en quelque sorte le contre-pied de Thomas d'Aquin (la star de l'époque), nos deux compères vont ni plus ni moins démontrer que la philosophie n'est pas la servante de la théologie. Ils fondèrent leur démonstration principalement sur l'héritage aristotélicien qui commençait à pénétrer les cénacles des clercs lettrés. Le renversement de perspective était totalement révolutionnaire pour l'époque : la théologie et la philosophie sont de nature différente. La première fait intervenir une instance inaccessible à l'entendement (Dieu). La seconde la philosophie (ou la science, les deux notions étant intrinsèquement liées) demeure souveraines dans le domaine de la seule raison.

    Pour le dire autrement, que les théologiens s'occupent de la foi mais qu'ils ne se piquent pas de philosophie et de science sauf s'ils admettent que, dans ce second domaine, les références de base doivent se rechercher non dans la Révélation mais dans le Libre Examen. La réciproque est également vraie. Les philosophes ou les amis de la science doivent savoir que s'ils décident d'étudier les arcanes de la théologie, ils feront alors le choix de réfléchir dans le cadre et le respect de la Sainte Doctrine. La césure entre les domaines cités est affirmée sans ambages par Boèce de Dacie dans de Aeternitate Mundi (p. 364) :

    "Et il ressort de ceci que si le philosophe dit que quelques chose est possible ou impossible cela signifie que cela est possible ou impossible par les raisons que l'homme peut appréhender.
    Au moment même où quelqu'un abandonne les raisons il cesse d'être philosophe et la philosophie ne se fonde pas sur des révélations et des miracles."

    Boèce et Siger exposent le fait que la philosophie et la science n'ont pas pour but de préparer l'homme à l'étude de la théologie, donc des vérités divines, et a fortiori de lui fournir des raisons pour lui conférer une nouvelle légitimité. Contrairement à Thomas d'Aquin, Boèce et Siger estiment que la théologie n'a pas à instrumentaliser la philosophie et la science. Pour eux il est stupide de chercher la raison de ce que l'on doit croire par la religion puisque la foi est en elle-même inexplicable et se suffit à elle-même. De même, il est stupide de chercher dans la religion des raisons supposées expliquer la réalité ou la manifestation du monde. La réalité a des manifestations qui lui sont propres et c'est l'affaire de la philosophie et de la science de lui trouver des raisons.

    Boèce et Siger ont donc jeté les bases d'une méthodologie de la séparation de la foi et de la philosophie (ou de la science). Ils ont défendu l'idée que la recherche, le libre examen ou la pensée libre devaient exister pour eux-mêmes sans se préoccuper des implications chrétiennes des connaissances acquises et des découvertes. D'un point de vue purement intellectuel, il faut être conscient de la révolution engendrée par cette position mais pour en saisir la véritable portée historique, il convient de noter que les œuvres de Boèce de Dacie et de Siger de Brabant ont rapidement pénétré le domaine politique. L'existence d'une raison théorique, indépendante de la Révélation et des dogmes, s'est très vite accompagnée de réflexions sur l'existence d'une raison pratique ou politique. Ces réflexions, ni Boèce ni Siger ne les ont menées. Les prolongements logiques dans le domaine politique ont été donc assurés principalement par Dante dans De la Monarchie et Marsile de Padoue dans Défenseur de la Paix. La religion et la philosophie sont pensées comme deux domaines distincts. Elles ne doivent pas être confondues. On connaît la parole de Jésus "rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César" (Luc 20:25). L'ordre religieux doit donc se préoccuper de ses propres affaires et l'ordre politique des siennes.

  • Ordre templier et Ordre maçonnique

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    Sceau.gifL’Ordre du Temple a disparu au début du XIVème siècle, de la volonté du roi Philippe IV le Bel et abandonné de la protection du pape Clément V (qui se souvenait peut-être que son prédécesseur, Boniface VIII, avait reçu dans la tronche une mandale de Guillaume de Nogaret).

    Le Temple a été victime du pouvoir spirituel (Clément V mais aussi les archevêques de Ravennes, Tarragone ou Mayence) et du pouvoir temporel des monarchies de l’époque (Philippe IV donc, mais également Jacques II d’Aragon, Denis du Portugal, Edouard II d’Angleterre).

    Pourquoi cette collusion contre le Temple ? Non pas parce que celui-ci détenait je ne sais quel secret susceptible d'ébranler l'église catholique romaine, mais parce qu'il était puissant, riche, prêtait volontiers aux Souverains, et avait su tisser tout un réseau de commanderies et préfectures qui risquait d’en faire un Etat dans l’Etat. C'est donc une raison beaucoup plus terre à terre qui a causé la perte de l'Ordre du Temple : le désir d'en finir avec un bailleur de fonds et un créancier de plus en plus encombrant pour les jeunes Etats européens et l'église romaine.

    Depuis sa destruction, l'Ordre du Temple alimente les thèses les plus fantaisistes.

    Il y a les thèses sur la filiation qui remonteraient à Jésus en personne et qui présentent peu d’intérêt si ce n’est celui du divertissement.

    Il y a aussi les thèses relatives à la survie de l’Ordre des Pauvres Chevaliers du Christ (le nom officiel de l'Ordre du Temple) beaucoup plus abondantes. Elles ne reposent sur aucune source historique mais sur des affirmations péremptoires. La plus connue est celle qui postule que le Temple a survécu au sein de sociétés secrètes, notamment au sein de la franc-maçonnerie.

    Il y a enfin les contes et légendes. En Languedoc-Roussillon, il existe des patelins qui ont leurs histoires de spectres, de fantômes de Templiers errants, etc. « Mange ta soupe sinon le Templier va frapper à la porte et t’emmener avec lui. »

    Et ne parlons pas de certaines associations qui, aujourd’hui, revendiquent être les seules héritières de cet Ordre de moines soldats. Dans les années 60, l’extrême droite y a puisé (et y puise encore) un de ses thèmes favoris (la préservation de l’Occident chrétien).

    Bref, le Temple décimé a le dos assez large pour qu’on le fasse parler à sa place et pour qu’on y projette ses rêves. Chez bon nombre de gens, la filiation fantasmée devient la filiation authentique. Toute mise en discussion, sur base d’études accomplies par des médiévistes chevronnés, est suspecte et souvent considérée comme une irruption scientiste dans l’univers du mystère. Difficile de trouver son chemin à travers les reconstructions douteuses et les élucubrations ésotériques.

    L’Idéal Templier et l’Idéal Maçonnique se rejoignent-ils ? Pour répondre à cette question, encore conviendrait-il de s’entendre sur le contenu des ces idéaux respectifs si tant est que cela soit possible. Difficile de mettre en perspective l’univers mental de moines soldats du Moyen Age avec celui de nos contemporains.

    J’esquisserai toutefois un léger parallèle qui n’a pas de rapport avec le domaine des idées mais plutôt avec celui de la psychologie. Temple et Franc-Maçonnerie sont des noms évocateurs, des irruptions de merveilleux dans la banalité du quotidien où le quidam projette ses désirs de perfectibilité et d'amour universel (c'est la même chose pour le mythique ordre de la rose-croix qui a beaucoup fait fantasmer les amateurs de mystères). Il s'agit d'un acte de foi en somme dont on peut trouver des évocations dans certains degrés maçonniques. Cet acte de foi est assurément respectable mais il a toujours besoin des garde-fous de la Raison pour ne pas laisser la place au délire.

  • Les Francs-Maçons et la Commune de Paris. Quelques vérités complémentaires.

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    Le F Contremoulin a récemment annoncé sur son blog la manifestation traditionnelle de la franc-maçonnerie parisienne devant le Mur des Fédérés, au cimetière du Père Lachaise, le 1er mai prochain. C'est donc une excellente occasion, pour moi, de revenir brièvement dans cette note sur le rôle des francs-maçons durant la Commune de Paris. Je voudrais citer ici quelques passages du livre en quatre tomes du profane Maxime Du Camp (1822-1894), Les Convulsions de Paris, qui fut un témoin direct de la Commune (1). Dans le tome IV de son ouvrage, l'académicien consacre une sous-section entière du chapitre 1 à "la manifestation des francs-maçons", épisode bien connu où les délégués des loges maçonniques se sont rendus sur les remparts de la Capitale pour y planter leurs bannières.

    Je connais les vifs reproches qui ont été formulés à l'encontre de cet ouvrage. Notamment ceux du F allemand Michael Georg Conrad (1846-1927), historien, francophile, et que je crois digne de foi parce qu'il a rejeté aussi bien les violences des communards que la répression brutale du soulèvement populaire par les Versaillais. Conrad considérait le livre de Du Camp comme un pamphlet misérable, une oeuvre de mensonge et de rancune réactionnaire (2). Mais la sincérité des reproches du F Conrad ne minore pas pour autant le témoignage de Du Camp qu'il faut lire parce que celui-ci apporte une vision différente de la vulgate que l'on a l'habitude d'entendre aujourd'hui. Quand on lit Du Camp, on se rend compte qu'il est loin d'être hostile à la franc-maçonnerie. Son ton n'est pas non plus celui d'un pamphlétaire et d'un réactionnaire rancunier, mais d'un témoin qui ne partageait pas les orientations politiques des meneurs les plus extrêmes. Et quand on lit Maxime Du Camp, on se surprend à penser que son témoignage est probablement bien plus proche de la réalité historique que la légende dorée des francs-maçons sous la Commune colportée aujourd'hui.

    Que dit Maxime Du Camp dans son livre ? Il dit que la franc-maçonnerie n'a jamais soutenu la Commune. Il prétend au contraire que la Commune, par l'intermédiaire de certains FF, a tenté de compromettre la franc-maçonnerie pour la rendre solidaire du mouvement insurrectionnel. Maxime Du Camp revient ainsi sur l'entrevue qui a eu lieu à Versailles, le 11 avril 1871 entre Adolphe Thiers, chef du pouvoir exécutif, et "quelques francs-maçons agissant individuellement." 

    Voici ce qu'il écrit :

    "M. Thiers leur fit observer, en outre, qu'ils n'étaient munis d'aucun mandat régulier et qu'il les avait reçus parce qu'il se refusait à dire à personne qu'elles étaient ses intentions et sa ferme volonté. les francs-maçons, qui s'étaient délégués eux-mêmes, revinrent un peu penauds et rendirent compte à leurs loges. Celles-ci convoquèrent les membres des ateliers pour nommer une commission qui définirait le mandat dont les délégués devaient être officiellement chargés. C'est alors que les TCF de la Commune interviennent et imposent un mandat impératif qui est accepté par les délégués dans la séance du 21 avril : "1° Obtenir un armistice pour l'évacuation des villages bombardés ; 2° demander énergiquement à Versailles la paix basée sur le programme de la Commune, le seul qui puisse amener la paix définitive." En ne repoussant pas immédiatement ce mandat, les francs-maçons cessaient d'être des intermédiaires et devenaient des alliés de la Commune." (3)

    Selon Du Camp, un mandat aussi intransigeant ne pouvait aboutir qu'à l'échec et à la confrontation ultime. Comment Thiers pouvait-il accepter une paix basée sur le programme de la Commune ? Il n'y avait donc rien à négocier. Le 22 avril 1871, Thiers a donc opposé une fin de non-recevoir à la délégation de FF venue à Versailles qui en fut très irritée. C'est à ce moment là que, selon Maxime Du Camp, le processus de noyautage atteint son paroxysme. Les activistes de la Commune vont alors s'employer à parler au nom de la franc-maçonnerie tout entière.

    "[Les délégués] convoquèrent pour le 26 une assemblée plénière de tous les francs-maçons présents à Paris. C'est alors que la Commune s'empare, non pas de la franc-maçonnerie, mais du groupe libre penseur et dissident qui s'arrogeait le droit de la représenter. Au dessous de la convocation, on lisait la déclaration suivante : "En présence du refus du gouvernement de Versailles d'accepter les franchises municipales de Paris, les francs-maçons réunis en assemblée générale protestent et déclarent que, pour obtenir ces franchises, ils emploieront, à partir de ce jour, tous les moyens qui sont en leur pouvoir." Plusieurs délégués avaient refusé de signer cette provocation. Il pouvait convenir, en effet, à quelques hommes honorables d'intervenir dans une oeuvre d'apaisement mais ils répudiaient, par le seul fait de leur abstention, toute part, même indirecte, pris à la révolte. L'affiche était à peine placardée que les protestations se produisirent de toutes parts, individuelles et collectives. Un vénérable écrit : "Dans la voie nouvelle où s'est engagée la réunion maçonnique, il m'est impossible de la suivre. Il ne s'agit plus de conciliation ; on a délaissé le but humanitaire et patriotique que l'on poursuivait d'abord." (...) Les délégués savaient bien qu'ils ne représentaient pas la franc-maçonnerie et qu'ils ne représentaient qu'eux-mêmes." (4)

    C'est donc dans la plus grande illégalité maçonnique et dans le plus grand désordre que fut décidée la fameuse manifestation du 29 avril 1871 qui a abouti à ce qu'un millier de maçons, en décors, plantent des bannières de loges sur les remparts de Paris. Maxime Du Camp se montre sévère à l'égard de cette initiative :

    "Si les francs-maçons qui ont cru devoir se mêler à cette manifestation derrière laquelle se cachait une déclaration de guerre au gouvernement légal, se sont imaginé qu'ils ont produit une impression sérieuse sur la population de Paris, ils ont eu de grandes illusions. On en a ri et plus d'un quolibet les a salués au passage. On a parlé de leur nombre ; on a dit qu'ils étaient cinq mille. Ce chiffre est extraordinairement gonflé ; en le réduisant de moitié, on fera encore une large part à l'exagération." (5)

    Voilà pour l'essentiel ce que Maxime Du Camp dit dans son ouvrage au sujet de la manifestation des francs-maçons sous la Commune de Paris. On le voit, sa prose n'est point haineuse même si elle n'est pas dénuée, de temps en temps, de sévérité. Maxime Du Camp se montre au contraire étrangement bienveillant à l'égard de la franc-maçonnerie dont il ne fait pourtant pas partie. En tout cas son témoignage, d'après moi, a infiniment plus de valeur historique que beaucoup de récits dithyrambiques sur cette période troublée de notre histoire.

    En effet, Du Camp décrit un processus détestable toujours à l'oeuvre aujourd'hui. Quel est-il ? C'est le fait pour quelques uns de parler au nom de la franc-maçonnerie et de l'instrumentaliser à des fins politiques. C'est l'atteinte constante et répétée à la liberté de conscience des FF. J'en ai déjà donné quelques exemples récents dans le cadre de ce blog (cf. les 25 propositions dites "du GODF" ; les interventions intempestives du Grand Maître, les communiqués ineptes du collectif laïque, etc.). 

    Maxime Du Camp montre donc que la franc-maçonnerie n'est pas un bloc monolithique de gens qui pensent la même chose. Il rappelle utilement que tous les FF n'ont pas eu la même opinion sur les événements de la Commune. Les FF n'ont pas réagi de la même manière durant cette guerre civile. Du Camp montre qu'un groupe bien décidé, et plus ou moins organisé, peut aisément circonvenir l'Ordre maçonnique en parlant crânement à sa place. 

    Il faut aussi citer ce témoignage d'un F anonyme publié en 1871 qui exprime, en une soixantaine de pages, un sentiment similaire à celui de Maxime Du Camp. L'auteur écrit en introduction de son livre et en des termes beaucoup plus polémiques :

    "J'aime trop l'institution à laquelle j'appartiens pour ne pas chercher à prouver que si des maçons ont excité à la guerre civile, du moins la maçonnerie est étrangère à des violences qu'elle réprouve ;

    Et que ceux qui ont taché de sang le drapeau maçonnique étaient des meneurs et non des ouvriers du temple de Salomon.

    Nous sommes une société secrète pour faire le bien et non pour pousser au mal. Nos armes ne se chargent pas avec de la poudre et des balles et nous n'avons pas à accomplir une mission de bouchers.

    A d'autres la guerre, l'égorgement, la destruction ; à nous la paix, le travail et la fraternité.

    Ainsi donc : A chacun selon ses oeuvres." (6)

    Naturellement, il ne s'agit pas pour moi de critiquer en bloc la Commune de Paris. Il ne s'agit pas davantage de nier l'affreuse semaine sanglante et le martyre de milliers de fédérés massacrés par les Versaillais. Il ne s'agit pas non plus de minimiser la répression féroce qui s'est abattue sur les insurgés dans les années qui suivirent (condamnations à mort, déportation au bagne, exil, etc.). Non. Il s'agit plutôt de montrer que la réalité historique est infiniment plus complexe que la vision romantique (ou mythique si on veut être plus gentil) de la Commune que les obédiences maçonniques célèbrent chaque année au Père Lachaise devant le mur des fédérés dans l'indifférence, il faut bien le dire, de la majorité des FF de France.

    Pour terminer cette note, il me semble utile de citer in extenso cette circulaire du Conseil de l'Ordre diffusée le 29 mai 1871, soit un mois après la fameuse manifestation parisienne.  

    "Grand-Orient de France

    Suprême Conseil pour la France et les possessions françaises

    O de Paris, le 29 mai 1871 (EV)

    Aux RR Ateliers de l'Obédience.

    TTCCFF,

    Les criminels et douloureux événements dont Paris vient d'être le théâtre ont donné lieu, de la part d'un certain nombre de francs-maçons, à des actes qui ont ému à juste titre la franc-maçonnerie, non seulement en France, mais aussi à l'étranger. Ces actes, la conscience publique en a déjà fait justice. D'ailleurs, les principes de notre institution et ses lois interdisaient absolument les manifestations auxquelles s'est livré ce groupe de francs-maçons, ou soi-disant tels, recrutés pour la plupart on ne sait où, et dont la majeure partie, nous sommes heureux de la constater, n'appartenait pas à l'obédience du Grand-Orient de France.

    Il n'est pas dans les attributions du Conseil de l'Ordre de statuer sur des faits de cette nature, à moins d'en être régulièrement saisi, l'assemblée générale du Grand-Orient de France a seule qualité pour en connaître. Mais ce que nous tenons à déclarer bien haut, c'est que si le Grand-Orient de France n'a pu, par suite de la dissémination de ses membres, empêcher de pareils actes, il les a réprouvés et n'y a participé en aucune manière.

    Dès le 29 avril, le jour même où avaient lieu ces coupables manifestations, et avec l'immense regret de ne pas avoir agi plus vite, les membres du Conseil de l'Ordre adressaient à tous les présidents d'ateliers et faisaient insérer dans divers journaux une protestation contre les résolutions prises dans une assemblée de francs-maçons, au Châtelet ; la veille, une réunion nombreuse de Vénérables des loges de Paris avait également protesté et tenté d'empêcher ces manifestations. Tous ces efforts ont été vains et sont venus échouer contre des passions soulevées par des influences intéressées et perverses.

    Voilà, TTCCFF, ce qu'en l'absence du Grand-Maître les membres du Conseil de l'Ordre, présents à Paris, croient devoir, sans tarder, porter à la connaissance de tous les francs-maçons, afin que les actes qui vous ont émus restent tout entiers sous la responsabilité de ceux qui les ont commis, et qu'il soit bien constaté que la maçonnerie française, en tant que corps constitué, ne s'est pas écartée un seul instant des principes qui font sa force et des sages lois qui la régissent.

    Agréez, TTCCFF, l'assurance de nos sentiments fraternels.

    Les membres du Conseil de l'Ordre

    De Saint-Jean, Montanier, Bécourt, Galibert, Grain, Renaud, Poulle, Viennot, Portallier." (7)

    __________

    (1) Maxime Du Camp, Les Convulsions de Paris, Tome IV, La Commune à l'Hôtel de Ville, 6ème édition, Hachette et Cie, Paris, 1883.

    (2) Michel Durand, Michael Georg Conrad à Paris (1878-1882), "Années d'apprentissage" d'un intellectuel critique, coll. Convergences, éd. Peter Lang, Berne, 2004.

    (3) Maxime Du Camp, Les Convulsions de Paris, op.cit., pp. 52 et 53.

    (4) Ibid. pp. 54 et 55.

    (5) Ibid. pp. 59 et 60.

    (6)  Anonyme, Les Francs-Maçons et la Commune de Paris, Du rôle qu'a joué la franc-maçonnerie durant la guerre civile, E. Dentu libraire-éditeur, Paris, 1871. 

    (7) Ibid., pp 61 et 62.

  • Qu'est-ce qu'une réflexion maçonnique ?

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    Quand on parle de ce qu'est ou pourrait être une réflexion maçonnique, deux choses m'agacent généralement :

    1) la disqualification des préoccupations concernant les sujets profanes qui consiste à postuler une inaptitude et une incompétence pour les rejeter des loges ;

    2) la disqualification des préoccupations concernant les sujets profanes qui consiste à postuler qu’ils ne sont pas spécifiquement maçonniques.

    Cette double disqualification, à laquelle on pourrait certainement en ajouter d’autres, est à mon sens une négation de l’essence même de la F∴M.

    La FM, au fond, c’est quoi ? Une fiction qui repose sur les trois idées fortes suivantes :

    1) Les hommes sont faits pour se rencontrer, s’estimer et fraterniser à condition, d’une part, qu’ils le veuillent vraiment et, d’autre part, qu’ils aient, préalablement, des dispositions pour cela (honnêteté, loyauté, etc.). 

    2) Les hommes peuvent penser et agir dans un esprit de concorde en bannissant de leurs débats la politique et la religion dès lors que ces dernières sont perçues et vécues comme des risques ou des facteurs de division. La politique et la religion doivent être ici comprises dans le sens de politicaillerie et de fanatisme et qui ont particulièrement endeuillé l’Angleterre pendant tout le dix-septième siècle et marqué les pères fondateurs de cet Ordre singulier, né en Grande Bretagne, dont nous sommes tous les héritiers et les dépositaires.

    3) La pensée, la parole, voire l’action ne peuvent s’exprimer en toute liberté qu’au sein de groupes réunissant des amis choisis et volontaires pour vivre et échanger selon des principes d'égalité et de fraternité.

    Ces trois idées fortes, on le voit, sont donc trois exigences morales et de comportement. Si on a compris ça, je ne crains pas d'affirmer qu'on a tout compris de la FM. Du moins a-t-on compris la fiction dans laquelle nous faisons tous, à des degrés divers, de la figuration.

    On pourra bien sûr emprunter toujours des chemins de traverse et verser un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout dans les rites, dans d’autres systèmes philosophiques, dans d’autres types de démarche, dans d’autres traditions que l’on estimera complémentaires mais on ne s’égarera jamais si l’on conserve dans un recoin de sa tête ces trois idées fortes.

    Il en résulte donc un mode de sociabilité original qui ressemble à nul autre et qui revêt un caractère politique et religieux incontestables. Attention cependant à confusion ! Parce que beaucoup de FF∴ se méprennent souvent sur ce double caractère. Je ne dis pas que la F∴M∴ est un parti politique ou une église et qu'elle se considère comme telle. En revanche, je dis que la F∴M revêt un caractère politique et religieux parce que là où des individus se rassemblent et tissent des liens forts et solides, en dehors du contrôle étroit des autorités, dans un climat de discrétion, dans un monde symbolique parallèle au monde réel, où nul ne peut pénétrer s’il n’a été choisi, il y a forcément un acte fondateur de nature politique et religieuse. C'est ce qui explique d'ailleurs qu'un tel acte fondateur a immédiatement suscité la méfiance des princes et du clergé.

    La méthode choisie par la FM est celle de la spéculation (speculative masonry), c’est-à-dire de la recherche théorique et abstraite. Mais, et la précision est importante, cette spéculation a été présentée comme le résultat d’une transition, transition aujourd’hui contestée par la recherche historique récente mais qui demeure conservable sur un plan symbolique. La spéculation a été présentée comme l’héritière naturelle et légitime de l’opérativité (operative masonry), c’est-à-dire de l’action qui produit un effet.

    Pour le dire autrement, l’action, la technique, le savoir-faire ont engendré le besoin de réfléchir sur l’action, la technique et le savoir-faire et sur ce que chacun de ces éléments est susceptible d’apporter à l’homme et la société. Songeons par exemple aux bâtisseurs de cathédrales qui employaient leurs techniques pour construire ces majestueux édifices. Ils construisaient, se plantaient parfois, mais ils étaient parvenus à des degrés remarquables dans leurs arts respectifs. Ils étaient opératifs. Il manquait pourtant quelque chose : une réflexion sur l’effet utile de ces constructions que ni les rois ni les représentants du clergé ne parvenaient à expliquer parce que la plupart de leurs faits et gestes contredisaient ces splendeurs architecturales entièrement dédiées à un Dieu d’amour.

    Construire, oui, mais pourquoi faire ? J’aime l’idée que cette question a influencé, par touches successives, les esprits au point d’inciter certains hommes à la creuser et à lui donner les prolongements que nous connaissons aujourd'hui. Il y a une grande marge entre le fait de tailler une pierre pour lui donner la forme que l’on souhaite et le fait de tailler une pierre en imaginant son rôle dans l’édifice à venir. Ceci implique une projection dans le futur et donc une réflexion sur les motivations qui accompagnent le geste. Ceci implique de briser l’automatisme d’un art acquis à force d’expériences pour réfléchir sur tous les possibles que cet art est capable d’engendrer. L’action procède d’une intention. Et réfléchir sur l’intention est un acte spéculatif car il implique un objectif à atteindre même si cet objectif sera, en réalité, atteint par d’autres, plus tard, voire beaucoup plus tard.

    Bien sûr, tout ce que je viens de dire n’est pas contenu dans des documents qui consigneraient noir sur blanc cette évolution majeure. Il est même hautement improbable que nos francs-maçons de métier aient progressivement pris conscience de cette réflexion sur leur art. Cette réflexion était sans doute l’apanage de ceux, minoritaires, qui disposaient des connaissances et des capacités suffisantes pour mener une réflexion théorique poussée. Toujours est-il qu'au début du dix-huitième siècle, cette réflexion a été remise en forme et a connu une dynamique nouvelle. Dans quelles conditions précises ? On ne le sait pas vraiment. Elle a été en tout cas à la base de l’Ordre maçonnique que nous connaissons aujourd’hui. Autour d'érudits (Anthony Sayer, Jean-Théophile Désaguliers, James Anderson, George Payne, John Montagu, etc.) les loges spéculatives ont réuni des individus volontaires et préalablement sélectionnés. D'abord en Grande Bretagne, puis très vite en France et dans le monde entier.

    On comprendra dès lors pourquoi les rites, les symboles, les différents us et coutumes doivent être compris non comme des fins en soi mais comme des outils pour imaginer tous les possibles, y compris ce qui nous semble farfelu, inconcevable, marginal. Le symbolisme comme une fin en soi reviendrait à raisonner comme un tailleur de pierre qui se heurterait à la matière à façonner parce que c’est son travail, parce qu’il doit honorer sa commande, sans prendre la peine de la projeter dans l’édifice dans lequel elle prendra sa place et jouera son rôle.

    La spéculation implique donc une capacité à imaginer son propre destin et, dans le même temps, celui d’autrui. La maçonnerie spéculative est donc, fondamentalement, une dynamique et non point un musée. Elle est une communauté de volontaires et non de velléitaires. Si elle se réduit à une communauté de velléitaires, ce en quoi elle risque de se transformer si nous n’y prenons garde, alors elle ne pourra être que génératrice d’angoisses. Car la velléité a ceci de pernicieux qu’elle réduit toute réflexion sur l’action et sur le futur à quelque chose de dérisoire et, surtout, d’inutile.

    Dans le cadre que je viens d'exposer, la pensée peut donc librement se déployer et, naturellement, aborder tous les sujets sans a priori particulier. Les sujets dits "profanes" ont autant de légitimité que les sujets dits "maçonniques". Les premiers n'ont absolument pas à être disqualifiés par les seconds.

    Par conséquent qu'est-ce qu'une réflexion maçonnique ?

    1) C'est une réflexion qui ne s'interdit a priori aucun objet et qui s'élabore lorsque la L est assemblée.

    2) C'est une réflexion qui résulte d'un échange libre et courtois et qui n'est pas nécessairement le fait de spécialistes, mais d'hommes venus de tous les horizons politiques, philosophiques, religieux, culturels, etc.

    3) C'est une réflexion qui, enfin, ne recherche pas de résultats immédiats et qui laisse le soin aux idées de faire leur chemin, à leur rythme, un peu à l'image des ruisseaux qui font les grandes rivières.