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histoire - Page 3

  • Les Francs-Maçons et la Commune de Paris. Quelques vérités complémentaires.

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    Le F Contremoulin a récemment annoncé sur son blog la manifestation traditionnelle de la franc-maçonnerie parisienne devant le Mur des Fédérés, au cimetière du Père Lachaise, le 1er mai prochain. C'est donc une excellente occasion, pour moi, de revenir brièvement dans cette note sur le rôle des francs-maçons durant la Commune de Paris. Je voudrais citer ici quelques passages du livre en quatre tomes du profane Maxime Du Camp (1822-1894), Les Convulsions de Paris, qui fut un témoin direct de la Commune (1). Dans le tome IV de son ouvrage, l'académicien consacre une sous-section entière du chapitre 1 à "la manifestation des francs-maçons", épisode bien connu où les délégués des loges maçonniques se sont rendus sur les remparts de la Capitale pour y planter leurs bannières.

    Je connais les vifs reproches qui ont été formulés à l'encontre de cet ouvrage. Notamment ceux du F allemand Michael Georg Conrad (1846-1927), historien, francophile, et que je crois digne de foi parce qu'il a rejeté aussi bien les violences des communards que la répression brutale du soulèvement populaire par les Versaillais. Conrad considérait le livre de Du Camp comme un pamphlet misérable, une oeuvre de mensonge et de rancune réactionnaire (2). Mais la sincérité des reproches du F Conrad ne minore pas pour autant le témoignage de Du Camp qu'il faut lire parce que celui-ci apporte une vision différente de la vulgate que l'on a l'habitude d'entendre aujourd'hui. Quand on lit Du Camp, on se rend compte qu'il est loin d'être hostile à la franc-maçonnerie. Son ton n'est pas non plus celui d'un pamphlétaire et d'un réactionnaire rancunier, mais d'un témoin qui ne partageait pas les orientations politiques des meneurs les plus extrêmes. Et quand on lit Maxime Du Camp, on se surprend à penser que son témoignage est probablement bien plus proche de la réalité historique que la légende dorée des francs-maçons sous la Commune colportée aujourd'hui.

    Que dit Maxime Du Camp dans son livre ? Il dit que la franc-maçonnerie n'a jamais soutenu la Commune. Il prétend au contraire que la Commune, par l'intermédiaire de certains FF, a tenté de compromettre la franc-maçonnerie pour la rendre solidaire du mouvement insurrectionnel. Maxime Du Camp revient ainsi sur l'entrevue qui a eu lieu à Versailles, le 11 avril 1871 entre Adolphe Thiers, chef du pouvoir exécutif, et "quelques francs-maçons agissant individuellement." 

    Voici ce qu'il écrit :

    "M. Thiers leur fit observer, en outre, qu'ils n'étaient munis d'aucun mandat régulier et qu'il les avait reçus parce qu'il se refusait à dire à personne qu'elles étaient ses intentions et sa ferme volonté. les francs-maçons, qui s'étaient délégués eux-mêmes, revinrent un peu penauds et rendirent compte à leurs loges. Celles-ci convoquèrent les membres des ateliers pour nommer une commission qui définirait le mandat dont les délégués devaient être officiellement chargés. C'est alors que les TCF de la Commune interviennent et imposent un mandat impératif qui est accepté par les délégués dans la séance du 21 avril : "1° Obtenir un armistice pour l'évacuation des villages bombardés ; 2° demander énergiquement à Versailles la paix basée sur le programme de la Commune, le seul qui puisse amener la paix définitive." En ne repoussant pas immédiatement ce mandat, les francs-maçons cessaient d'être des intermédiaires et devenaient des alliés de la Commune." (3)

    Selon Du Camp, un mandat aussi intransigeant ne pouvait aboutir qu'à l'échec et à la confrontation ultime. Comment Thiers pouvait-il accepter une paix basée sur le programme de la Commune ? Il n'y avait donc rien à négocier. Le 22 avril 1871, Thiers a donc opposé une fin de non-recevoir à la délégation de FF venue à Versailles qui en fut très irritée. C'est à ce moment là que, selon Maxime Du Camp, le processus de noyautage atteint son paroxysme. Les activistes de la Commune vont alors s'employer à parler au nom de la franc-maçonnerie tout entière.

    "[Les délégués] convoquèrent pour le 26 une assemblée plénière de tous les francs-maçons présents à Paris. C'est alors que la Commune s'empare, non pas de la franc-maçonnerie, mais du groupe libre penseur et dissident qui s'arrogeait le droit de la représenter. Au dessous de la convocation, on lisait la déclaration suivante : "En présence du refus du gouvernement de Versailles d'accepter les franchises municipales de Paris, les francs-maçons réunis en assemblée générale protestent et déclarent que, pour obtenir ces franchises, ils emploieront, à partir de ce jour, tous les moyens qui sont en leur pouvoir." Plusieurs délégués avaient refusé de signer cette provocation. Il pouvait convenir, en effet, à quelques hommes honorables d'intervenir dans une oeuvre d'apaisement mais ils répudiaient, par le seul fait de leur abstention, toute part, même indirecte, pris à la révolte. L'affiche était à peine placardée que les protestations se produisirent de toutes parts, individuelles et collectives. Un vénérable écrit : "Dans la voie nouvelle où s'est engagée la réunion maçonnique, il m'est impossible de la suivre. Il ne s'agit plus de conciliation ; on a délaissé le but humanitaire et patriotique que l'on poursuivait d'abord." (...) Les délégués savaient bien qu'ils ne représentaient pas la franc-maçonnerie et qu'ils ne représentaient qu'eux-mêmes." (4)

    C'est donc dans la plus grande illégalité maçonnique et dans le plus grand désordre que fut décidée la fameuse manifestation du 29 avril 1871 qui a abouti à ce qu'un millier de maçons, en décors, plantent des bannières de loges sur les remparts de Paris. Maxime Du Camp se montre sévère à l'égard de cette initiative :

    "Si les francs-maçons qui ont cru devoir se mêler à cette manifestation derrière laquelle se cachait une déclaration de guerre au gouvernement légal, se sont imaginé qu'ils ont produit une impression sérieuse sur la population de Paris, ils ont eu de grandes illusions. On en a ri et plus d'un quolibet les a salués au passage. On a parlé de leur nombre ; on a dit qu'ils étaient cinq mille. Ce chiffre est extraordinairement gonflé ; en le réduisant de moitié, on fera encore une large part à l'exagération." (5)

    Voilà pour l'essentiel ce que Maxime Du Camp dit dans son ouvrage au sujet de la manifestation des francs-maçons sous la Commune de Paris. On le voit, sa prose n'est point haineuse même si elle n'est pas dénuée, de temps en temps, de sévérité. Maxime Du Camp se montre au contraire étrangement bienveillant à l'égard de la franc-maçonnerie dont il ne fait pourtant pas partie. En tout cas son témoignage, d'après moi, a infiniment plus de valeur historique que beaucoup de récits dithyrambiques sur cette période troublée de notre histoire.

    En effet, Du Camp décrit un processus détestable toujours à l'oeuvre aujourd'hui. Quel est-il ? C'est le fait pour quelques uns de parler au nom de la franc-maçonnerie et de l'instrumentaliser à des fins politiques. C'est l'atteinte constante et répétée à la liberté de conscience des FF. J'en ai déjà donné quelques exemples récents dans le cadre de ce blog (cf. les 25 propositions dites "du GODF" ; les interventions intempestives du Grand Maître, les communiqués ineptes du collectif laïque, etc.). 

    Maxime Du Camp montre donc que la franc-maçonnerie n'est pas un bloc monolithique de gens qui pensent la même chose. Il rappelle utilement que tous les FF n'ont pas eu la même opinion sur les événements de la Commune. Les FF n'ont pas réagi de la même manière durant cette guerre civile. Du Camp montre qu'un groupe bien décidé, et plus ou moins organisé, peut aisément circonvenir l'Ordre maçonnique en parlant crânement à sa place. 

    Il faut aussi citer ce témoignage d'un F anonyme publié en 1871 qui exprime, en une soixantaine de pages, un sentiment similaire à celui de Maxime Du Camp. L'auteur écrit en introduction de son livre et en des termes beaucoup plus polémiques :

    "J'aime trop l'institution à laquelle j'appartiens pour ne pas chercher à prouver que si des maçons ont excité à la guerre civile, du moins la maçonnerie est étrangère à des violences qu'elle réprouve ;

    Et que ceux qui ont taché de sang le drapeau maçonnique étaient des meneurs et non des ouvriers du temple de Salomon.

    Nous sommes une société secrète pour faire le bien et non pour pousser au mal. Nos armes ne se chargent pas avec de la poudre et des balles et nous n'avons pas à accomplir une mission de bouchers.

    A d'autres la guerre, l'égorgement, la destruction ; à nous la paix, le travail et la fraternité.

    Ainsi donc : A chacun selon ses oeuvres." (6)

    Naturellement, il ne s'agit pas pour moi de critiquer en bloc la Commune de Paris. Il ne s'agit pas davantage de nier l'affreuse semaine sanglante et le martyre de milliers de fédérés massacrés par les Versaillais. Il ne s'agit pas non plus de minimiser la répression féroce qui s'est abattue sur les insurgés dans les années qui suivirent (condamnations à mort, déportation au bagne, exil, etc.). Non. Il s'agit plutôt de montrer que la réalité historique est infiniment plus complexe que la vision romantique (ou mythique si on veut être plus gentil) de la Commune que les obédiences maçonniques célèbrent chaque année au Père Lachaise devant le mur des fédérés dans l'indifférence, il faut bien le dire, de la majorité des FF de France.

    Pour terminer cette note, il me semble utile de citer in extenso cette circulaire du Conseil de l'Ordre diffusée le 29 mai 1871, soit un mois après la fameuse manifestation parisienne.  

    "Grand-Orient de France

    Suprême Conseil pour la France et les possessions françaises

    O de Paris, le 29 mai 1871 (EV)

    Aux RR Ateliers de l'Obédience.

    TTCCFF,

    Les criminels et douloureux événements dont Paris vient d'être le théâtre ont donné lieu, de la part d'un certain nombre de francs-maçons, à des actes qui ont ému à juste titre la franc-maçonnerie, non seulement en France, mais aussi à l'étranger. Ces actes, la conscience publique en a déjà fait justice. D'ailleurs, les principes de notre institution et ses lois interdisaient absolument les manifestations auxquelles s'est livré ce groupe de francs-maçons, ou soi-disant tels, recrutés pour la plupart on ne sait où, et dont la majeure partie, nous sommes heureux de la constater, n'appartenait pas à l'obédience du Grand-Orient de France.

    Il n'est pas dans les attributions du Conseil de l'Ordre de statuer sur des faits de cette nature, à moins d'en être régulièrement saisi, l'assemblée générale du Grand-Orient de France a seule qualité pour en connaître. Mais ce que nous tenons à déclarer bien haut, c'est que si le Grand-Orient de France n'a pu, par suite de la dissémination de ses membres, empêcher de pareils actes, il les a réprouvés et n'y a participé en aucune manière.

    Dès le 29 avril, le jour même où avaient lieu ces coupables manifestations, et avec l'immense regret de ne pas avoir agi plus vite, les membres du Conseil de l'Ordre adressaient à tous les présidents d'ateliers et faisaient insérer dans divers journaux une protestation contre les résolutions prises dans une assemblée de francs-maçons, au Châtelet ; la veille, une réunion nombreuse de Vénérables des loges de Paris avait également protesté et tenté d'empêcher ces manifestations. Tous ces efforts ont été vains et sont venus échouer contre des passions soulevées par des influences intéressées et perverses.

    Voilà, TTCCFF, ce qu'en l'absence du Grand-Maître les membres du Conseil de l'Ordre, présents à Paris, croient devoir, sans tarder, porter à la connaissance de tous les francs-maçons, afin que les actes qui vous ont émus restent tout entiers sous la responsabilité de ceux qui les ont commis, et qu'il soit bien constaté que la maçonnerie française, en tant que corps constitué, ne s'est pas écartée un seul instant des principes qui font sa force et des sages lois qui la régissent.

    Agréez, TTCCFF, l'assurance de nos sentiments fraternels.

    Les membres du Conseil de l'Ordre

    De Saint-Jean, Montanier, Bécourt, Galibert, Grain, Renaud, Poulle, Viennot, Portallier." (7)

    __________

    (1) Maxime Du Camp, Les Convulsions de Paris, Tome IV, La Commune à l'Hôtel de Ville, 6ème édition, Hachette et Cie, Paris, 1883.

    (2) Michel Durand, Michael Georg Conrad à Paris (1878-1882), "Années d'apprentissage" d'un intellectuel critique, coll. Convergences, éd. Peter Lang, Berne, 2004.

    (3) Maxime Du Camp, Les Convulsions de Paris, op.cit., pp. 52 et 53.

    (4) Ibid. pp. 54 et 55.

    (5) Ibid. pp. 59 et 60.

    (6)  Anonyme, Les Francs-Maçons et la Commune de Paris, Du rôle qu'a joué la franc-maçonnerie durant la guerre civile, E. Dentu libraire-éditeur, Paris, 1871. 

    (7) Ibid., pp 61 et 62.

  • Qu'est-ce qu'une réflexion maçonnique ?

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    Quand on parle de ce qu'est ou pourrait être une réflexion maçonnique, deux choses m'agacent généralement :

    1) la disqualification des préoccupations concernant les sujets profanes qui consiste à postuler une inaptitude et une incompétence pour les rejeter des loges ;

    2) la disqualification des préoccupations concernant les sujets profanes qui consiste à postuler qu’ils ne sont pas spécifiquement maçonniques.

    Cette double disqualification, à laquelle on pourrait certainement en ajouter d’autres, est à mon sens une négation de l’essence même de la F∴M.

    La FM, au fond, c’est quoi ? Une fiction qui repose sur les trois idées fortes suivantes :

    1) Les hommes sont faits pour se rencontrer, s’estimer et fraterniser à condition, d’une part, qu’ils le veuillent vraiment et, d’autre part, qu’ils aient, préalablement, des dispositions pour cela (honnêteté, loyauté, etc.). 

    2) Les hommes peuvent penser et agir dans un esprit de concorde en bannissant de leurs débats la politique et la religion dès lors que ces dernières sont perçues et vécues comme des risques ou des facteurs de division. La politique et la religion doivent être ici comprises dans le sens de politicaillerie et de fanatisme et qui ont particulièrement endeuillé l’Angleterre pendant tout le dix-septième siècle et marqué les pères fondateurs de cet Ordre singulier, né en Grande Bretagne, dont nous sommes tous les héritiers et les dépositaires.

    3) La pensée, la parole, voire l’action ne peuvent s’exprimer en toute liberté qu’au sein de groupes réunissant des amis choisis et volontaires pour vivre et échanger selon des principes d'égalité et de fraternité.

    Ces trois idées fortes, on le voit, sont donc trois exigences morales et de comportement. Si on a compris ça, je ne crains pas d'affirmer qu'on a tout compris de la FM. Du moins a-t-on compris la fiction dans laquelle nous faisons tous, à des degrés divers, de la figuration.

    On pourra bien sûr emprunter toujours des chemins de traverse et verser un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout dans les rites, dans d’autres systèmes philosophiques, dans d’autres types de démarche, dans d’autres traditions que l’on estimera complémentaires mais on ne s’égarera jamais si l’on conserve dans un recoin de sa tête ces trois idées fortes.

    Il en résulte donc un mode de sociabilité original qui ressemble à nul autre et qui revêt un caractère politique et religieux incontestables. Attention cependant à confusion ! Parce que beaucoup de FF∴ se méprennent souvent sur ce double caractère. Je ne dis pas que la F∴M∴ est un parti politique ou une église et qu'elle se considère comme telle. En revanche, je dis que la F∴M revêt un caractère politique et religieux parce que là où des individus se rassemblent et tissent des liens forts et solides, en dehors du contrôle étroit des autorités, dans un climat de discrétion, dans un monde symbolique parallèle au monde réel, où nul ne peut pénétrer s’il n’a été choisi, il y a forcément un acte fondateur de nature politique et religieuse. C'est ce qui explique d'ailleurs qu'un tel acte fondateur a immédiatement suscité la méfiance des princes et du clergé.

    La méthode choisie par la FM est celle de la spéculation (speculative masonry), c’est-à-dire de la recherche théorique et abstraite. Mais, et la précision est importante, cette spéculation a été présentée comme le résultat d’une transition, transition aujourd’hui contestée par la recherche historique récente mais qui demeure conservable sur un plan symbolique. La spéculation a été présentée comme l’héritière naturelle et légitime de l’opérativité (operative masonry), c’est-à-dire de l’action qui produit un effet.

    Pour le dire autrement, l’action, la technique, le savoir-faire ont engendré le besoin de réfléchir sur l’action, la technique et le savoir-faire et sur ce que chacun de ces éléments est susceptible d’apporter à l’homme et la société. Songeons par exemple aux bâtisseurs de cathédrales qui employaient leurs techniques pour construire ces majestueux édifices. Ils construisaient, se plantaient parfois, mais ils étaient parvenus à des degrés remarquables dans leurs arts respectifs. Ils étaient opératifs. Il manquait pourtant quelque chose : une réflexion sur l’effet utile de ces constructions que ni les rois ni les représentants du clergé ne parvenaient à expliquer parce que la plupart de leurs faits et gestes contredisaient ces splendeurs architecturales entièrement dédiées à un Dieu d’amour.

    Construire, oui, mais pourquoi faire ? J’aime l’idée que cette question a influencé, par touches successives, les esprits au point d’inciter certains hommes à la creuser et à lui donner les prolongements que nous connaissons aujourd'hui. Il y a une grande marge entre le fait de tailler une pierre pour lui donner la forme que l’on souhaite et le fait de tailler une pierre en imaginant son rôle dans l’édifice à venir. Ceci implique une projection dans le futur et donc une réflexion sur les motivations qui accompagnent le geste. Ceci implique de briser l’automatisme d’un art acquis à force d’expériences pour réfléchir sur tous les possibles que cet art est capable d’engendrer. L’action procède d’une intention. Et réfléchir sur l’intention est un acte spéculatif car il implique un objectif à atteindre même si cet objectif sera, en réalité, atteint par d’autres, plus tard, voire beaucoup plus tard.

    Bien sûr, tout ce que je viens de dire n’est pas contenu dans des documents qui consigneraient noir sur blanc cette évolution majeure. Il est même hautement improbable que nos francs-maçons de métier aient progressivement pris conscience de cette réflexion sur leur art. Cette réflexion était sans doute l’apanage de ceux, minoritaires, qui disposaient des connaissances et des capacités suffisantes pour mener une réflexion théorique poussée. Toujours est-il qu'au début du dix-huitième siècle, cette réflexion a été remise en forme et a connu une dynamique nouvelle. Dans quelles conditions précises ? On ne le sait pas vraiment. Elle a été en tout cas à la base de l’Ordre maçonnique que nous connaissons aujourd’hui. Autour d'érudits (Anthony Sayer, Jean-Théophile Désaguliers, James Anderson, George Payne, John Montagu, etc.) les loges spéculatives ont réuni des individus volontaires et préalablement sélectionnés. D'abord en Grande Bretagne, puis très vite en France et dans le monde entier.

    On comprendra dès lors pourquoi les rites, les symboles, les différents us et coutumes doivent être compris non comme des fins en soi mais comme des outils pour imaginer tous les possibles, y compris ce qui nous semble farfelu, inconcevable, marginal. Le symbolisme comme une fin en soi reviendrait à raisonner comme un tailleur de pierre qui se heurterait à la matière à façonner parce que c’est son travail, parce qu’il doit honorer sa commande, sans prendre la peine de la projeter dans l’édifice dans lequel elle prendra sa place et jouera son rôle.

    La spéculation implique donc une capacité à imaginer son propre destin et, dans le même temps, celui d’autrui. La maçonnerie spéculative est donc, fondamentalement, une dynamique et non point un musée. Elle est une communauté de volontaires et non de velléitaires. Si elle se réduit à une communauté de velléitaires, ce en quoi elle risque de se transformer si nous n’y prenons garde, alors elle ne pourra être que génératrice d’angoisses. Car la velléité a ceci de pernicieux qu’elle réduit toute réflexion sur l’action et sur le futur à quelque chose de dérisoire et, surtout, d’inutile.

    Dans le cadre que je viens d'exposer, la pensée peut donc librement se déployer et, naturellement, aborder tous les sujets sans a priori particulier. Les sujets dits "profanes" ont autant de légitimité que les sujets dits "maçonniques". Les premiers n'ont absolument pas à être disqualifiés par les seconds.

    Par conséquent qu'est-ce qu'une réflexion maçonnique ?

    1) C'est une réflexion qui ne s'interdit a priori aucun objet et qui s'élabore lorsque la L est assemblée.

    2) C'est une réflexion qui résulte d'un échange libre et courtois et qui n'est pas nécessairement le fait de spécialistes, mais d'hommes venus de tous les horizons politiques, philosophiques, religieux, culturels, etc.

    3) C'est une réflexion qui, enfin, ne recherche pas de résultats immédiats et qui laisse le soin aux idées de faire leur chemin, à leur rythme, un peu à l'image des ruisseaux qui font les grandes rivières. 

  • Un papier peint maçonnique a été découvert dans un presbytère du Doubs

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    Le journal L'Est Républicain et le blog Hiram signalent une découverte extraordinaire. Un papier peint maçonnique unique au monde a été retrouvé, lors d'une rénovation, dans la chambre d'une cure abandonnée à Remoray-Boujeons, petit village de trois cents habitants dans le département du Doubs.

    Selon L'Est Républicain :

    "Ce papier peint retrace toute la vie de saint Joseph en plusieurs tableaux selon quelques chapitres de la Genèse. Mais -et c’est un vrai sujet d’étonnement- il est truffé de symboles maçonniques et de références aux repères rituéliques maçons. Les plus flagrants sont l’équerre et le compas sur la représentation d’un monument. D’autres sont disséminés dans le panoramique comme la grenade, l’œil de la connaissance, la lune et le soleil… Une représentation de Baphomet, créature mi-homme, mi-bouc, apparaîtrait au-dessus d’un panneau. Elle aurait été vénérée par les Templiers et par quelques loges ou rituels maçonniques inspirés par l’égyptologie."

    Manifestement, le journaliste extrapole beaucoup. Il semble commettre en tout cas une confusion entre le Joseph de l'Ancien Testament, le patriarche fils de Jacob, et le Joseph du Nouveau Testament, le charpentier, père terrestre de Jésus Christ. Si le premier est évoqué allusivement au grade de Prévôt et Juge (1), 7ème degré du rite écossais ancien et accepté (REAA), le second, lui en revanche, ne joue aucun rôle en FM bien qu'il soit malgré tout du "métier". Quant à la présence de Baphomet sur le papier peint, si toutefois elle est avérée (je n'ai pas pu contempler ce chef d'oeuvre), je signale que cette divinité fantasmagorique n'a jamais fait la moindre vénération chez les Templiers et encore moins chez les FF, sauf, bien sûr, dans l'imagination délirante des auteurs anti-maçons, notamment dans celle de l'inénarrable Léo Taxil.

    Comment expliquer la présence d'un tel papier peint dans cette petite localité du Doubs ? Le journaliste de L'Est Républicain avance une hypothèse formulée par la présidente de l’association de sauvegarde du patrimoine local qui lie cette présence à un événement qui avait défrayé la chronique dans la première moitié du dix-neuvième siècle. Il rappelle que cette commune a été partie prenante dans un conflit qui l'a opposée avec d'autres communes du canton de Mouthe au jeune prince Pierre Charles Marie d’Arenberg (1790-1877). L'aristocrate, qui venait d'hériter d'un vaste domaine, entendait reprendre le contrôle de l'usage des forêts lui appartenant. Cette demande en cantonnement des forêts contre l'usage des communes a provoqué à l'époque une importante bataille juridique. Le conflit a cependant pu se régler à l'amiable grâce, semble-t-il, aux bons office du jeune curé C.S. Salomon en charge de la paroisse de Remoray.

    Ce papier peint est-il un cadeau du Prince pour remercier le prélat d'avoir su trouver un terrain d'entente pour mettre un terme définitif au conflit dans le canton ? C'est possible. Mais si c'est le cas, l'oeuvre date-t-elle vraiment des années 1807-1810 ? On peut se poser la question car l'intervention du curé de Remoray a eu lieu avec certitude d'octobre à décembre 1834 (2). Si le panoramique date bien des années 1807-1810, c'est que le chef d'oeuvre est alors sans rapport direct avec cet événement local et qu'il était bel et bien présent dans la cure avant la résolution du contentieux opposant les communes du canton au prince d'Arenberg. Les historiens trancheront peut-être un jour.

    Mais alors pourquoi ces références aux symboles maçonniques ? Elles sont en effet inattendues surtout dans ce petit canton rural de France et a fortiori dans un presbytère. On en est réduit à formuler des hypothèses sur l'appartenance maçonnique des protagonistes.

    Le prince Pierre d'Arenberg était-il franc-maçon ? C'est très probable bien que son appartenance ne soit pas attestée. En tout cas son père, le prince Louis-Englebert d'Arenberg (1750-1820), a bien été membre des RRLL La Candeur à l'O de Paris en 1783 et L'Heureuse rencontre à l'O de Bruxelles en 1786 (3). Il était d'ailleurs un personnage important de la FM bruxelloise. Pour autant, les engagements du père n'ont pas été nécessairement ceux du fils. Ce que l'on peut relever, c'est que le prince Pierre, chef de la Maison française des Arenberg, a été un dignitaire du premier empire avant de rallier la restauration monarchique à partir de 1815. Il est donc fort possible qu'il ait été initié, sous le premier empire, période où la franc-maçonnerie était florissante.

    Le curé Salomon était-il franc-maçon ? Là en revanche, c'est tout à fait improbable. Le journaliste de L'Est Républicain affirme pourtant que les prêtres catholiques étaient nombreux dans les LL. C'est vrai mais au dix-huitième siècle seulement. En 1834, cette appartenance était devenue totalement inconcevable. Il faut en effet rappeler qu'en un peu plus d'une décennie, c'est-à-dire plus exactement de 1821 à 1832, il y a eu pas moins de quatre encycliques virulentes contre la FM et l'indifférentisme religieux ! Par conséquent, il était impossible pour un curé, même aux idées larges et libérales, de tailler la pierre brute dans un tel contexte... C'était courir le risque d'une excommunication immédiate et sans appel. Le curé Salomon semble avoir été plutôt proche des idées de Félicité de Lamennais, personnage considérable du monde catholique français en conflit ouvert avec la hiérarchie de l'Eglise (4).

    Et si les deux protagonistes n'étaient pas FF ? Il faudrait alors en déduire que le créateur de l'oeuvre, lui, l'a été. Son identité n'est pas connue ou n'a pas été révélée. Mais dans cas, pourquoi mettre des références maçonniques sur un papier peint destiné à un presbytère ? Quelle utilité si le destinataire n'était pas en mesure d'en comprendre le sens ? On le saura peut-être un jour. A moins que l'on prenne des références compagnonniques pour des références maçonniques ?

    Quoi qu'il en soit, j'aimerais bien croire que ce chef d'oeuvre ait un lien avec la résolution du contentieux des forêts du canton de Mouthe. J'aimerais croire aussi au lien fraternel entre le Prince d'une des plus grandes familles aristocratiques d'Europe et le petit curé de Remoray. Cela donnerait encore plus de valeur au message attaché à ce chef d'oeuvre en cours de restauration. En effet, il me plairait assez de penser que les intentions du prince aient été de souligner symboliquement les talents de médiateur du curé Salomon le bien nommé (5) en faisant allusion au grade maçonnique de Prévôt et Juge qui est fondé sur l'idée de justice et d'harmonie sociale.

    Mais j'en doute.

    ___________

    Notes

    (1) Dictionnaire universel de la Franc-Maçonnerie, sous la direction de Daniel Ligou, PUF, Paris, 1990. Ce degré n'est pas pratiqué dans les loges de perfection. Il est simplement conféré par communication.

    (2) Jean-Luc Mayaud, Les secondes républiques du Doubs, Annales Littéraires de l'Université de Besançon, éd. Les Belles Lettres, Paris, 1986, p. 251 et suiv.

    (3) Voir l'arbre généalogique de la famille d'Arenberg sur généanet

    (4) Cette proximité de pensée avec les idées de Lamennais est d'autant plus probable que le grand séminaire de Besançon était dirigé au début du XIXe siècle par l'abbé Thomas Gousset, mennaissien avéré, qui deviendra pourtant plus tard cardinal.

    (5) Comment ne pas penser ici à son illustre homonyme, le Roi Salomon qui fit construire le Temple de Jérusalem, lieu archétypique auquel tous les francs-maçons se réfèrent ? Le Roi Salomon était également réputé pour la sagesse de ses jugements.

  • L'Obédience et la Loge

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    Le blog La Maçonne a publié une réflexion très intéressante sur l'utilité des obédiences. Je vous invite à la lire et vais en profiter pour apporter à mon tour mon point de vue sur ce vaste sujet.

    Il est de bon ton actuellement de dénigrer les obédiences maçonniques. Il faut dire que ces dernières ne manquent jamais une occasion de donner le bâton pour se faire battre. Ceci dit, il faut essayer de prendre un peu de hauteur et rappeler, non pas ce que sont les obédiences - lesquelles résultent des vicissitudes de l'histoire - mais ce qu'est fondamentalement l'Obédience en dehors de toute considération de pays, de rite et de conception du travail maçonnique. En effet, l'Obédience et la Loge sont organiquement liées. Il est même vain de tenter de déterminer des préséances entre les deux structures car l'une et l'autre ont fondé l'Ordre maçonnique tel que nous le connaissons aujourd'hui.

    Le premier acte fondateur de la Franc-Maçonnerie spéculative naissante fut en effet la réunion de quatre loges londoniennes dans une arrière salle de l'auberge de lOie et le Gril le 24 juin 1717. Cette réunion a donné naissance à la Grande Loge de Londres, première obédience maçonnique moderne.

    Le second acte fondateur de la Franc-Maçonnerie spéculative naissante fut la publication en 1723 des Constitutions rédigées par le révérend James Anderson à la demande de John Montagu, alors premier Grand Maître de la jeune Grande Loge de Londres.

    On peut donc dire, sans crainte de trop se tromper, que l'Obédience est quasiment aussi ancienne que la Loge. Il en résulte deux enseignements pour les francs-maçons du vingt-et-unième siècle.

    Le premier, c'est que pour durer, la franc-maçonnerie spéculative a éprouvé très vite le besoin de fédérer ses forces vives. En d'autres termes, les loges ont ressenti la nécessité de s'unir. Et quand plusieurs loges se réunissent, elles forment logiquement une "Grande Loge".

    Le second, c'est que la réunion de ces loges a débouché, tout aussi logiquement, sur la volonté de les doter de règles communes. A ce sujet, le juriste Dominique Rémy observe :

    "[...] ce qui est important, sous l'angle juridique, c'est l'idée de texte fondateur. Un texte fondateur, c'est un acte de fondation, c'est un acte juridique. Hauriou, il y a un demi-siècle, expliquait d'une part que l'institution ou la fondation trouve leur fondement dans une idée commune, un but commun, qui est la cause même de leur existence. Il trouve la base de la juridicité de l'institution, dans le fait que toute institution sécrète du droit, notamment deux catégories de droit essentielles existant dans toute institution, un droit disciplinaire et un droit statutaire. Ce qui est original, dans les Constitutions d'Anderson, c'est qu'il y a là un acte fondateur fait par des personnes privées pour une idée, un but d'ordre purement symbolique qui institue un système juridique séparé." (1)

    L'Obédience est donc la structure qui a contribué à la pérennité de l'Ordre maçonnique en instaurant un corpus de règles statutaires et disciplinaires. Elle est à la fois autorité régulatrice et légitimatrice. C'est elle qui délivre les patentes permettant aux loges de travailler régulièrement, c'est-à-dire selon les règles communément acceptées par tous les autres ateliers. C'est du moins ainsi qu'on comprenait le rôle et la place de l'Obédience au dix-huitième siècle. Et c'est ce qui explique aussi que le premier objectif d'une loge qui se créait à l'époque était d'obtenir la fameuse patente synonyme de reconnaissance.

    Ça, c'est le principe. Et puis il y a la pratique. Celle-ci a évolué très rapidement dans le sens que nous connaissons aujourd'hui. L'Obédience, autorité régulatrice et légitimatrice, est devenue malheureusement un enjeu de pouvoir. Les obédiences se sont substituées à l'Obédience, chacune prétendant incarner l'Ordre et l'orthodoxie maçonniques. C'est dérisoire certes, mais tellement humain. C'est ce qui s'est produit, dès le dix-huitième siècle, en Grande Bretagne avec la querelle ayant opposé la Grande Loge des Anciens à la Grande Loge des Modernes jusqu'en 1813.

    Il faut donc toujours garder à l'esprit ce qui précède. C'est la meilleure façon, me semble-t-il, de ne pas accorder une importance excessive à ce que peuvent dire ou faire les obédiences (françaises ou étrangères) contemporaines. Et c'est en même temps une excellente manière de ne pas oublier non plus ce que les francs-maçons leur doivent parce que, sans elles, c'est-à-dire sans le cadre statutaire et disciplinaire qu'elles leur offrent, les loges n'auraient certainement pas pu prospérer et la franc-maçonnerie survivre aux affres du temps.

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    (1) Table ronde du 16 mars 1993, retranscrite in Les Constitutions d'Anderson, traduction de La Tierce (1742), éd. Romillat, Paris, 1993, p.9.

     

  • Retour sur la loi du 9 décembre 1905

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    La loi du 9 décembre 1905 portant séparation de l'Eglise et de l'Etat passe souvent pour l'une des grandes "lois maçonniques" votée durant la période de "La Belle Epoque". Pourtant, à y regarder de plus près, cette paternité revendiquée bruyamment aujourd'hui par les Obédiences françaises les plus anciennes (je pense principalement au Grand Orient et à la Grande Loge) doit être fortement nuancée, non que la franc-maçonnerie fût étrangère aux débats parlementaires bien sûr, mais plutôt parce que les francs-maçons qui siègeaient à la Chambre des députés et du Sénat étaient loin de partager le même point de vue sur le projet législatif défendu par le profane Aristide Briand.

    Durant l'année 1905, le Conseil de l'Ordre du Grand Orient de France, pourtant fortement politisé (1), s'est bien gardé d'adresser aux parlementaires maçons la moindre consigne, leur laissant le soin de voter selon leur conscience. Il semble que le Conseil fédéral de la Grande Loge de France ait agi de façon identique. Cette prudence des exécutifs obédientiels montre bien que le projet de loi était loin de faire l'unanimité parmi les parlementaires maçons.

    L’extrême gauche (composée des socialistes unifiés et des radicaux socialistes) en critiquait volontiers « l’inefficacité ». Selon elle, la proposition de loi n'allait pas assez loin et se montrait plutôt clémente à l'égard des cléricaux en organisant la dévolution des biens ecclésiastiques à des associations cultuelles de droit privé (art. 4 et 6 de la proposition de loi). Les critiques se concentrèrent également sur le transfert de propriété des églises et des cathédrales aux collectivités publiques. Ce qui suppose une obligation d'entretien nouvelle de ce patrimoine immobilier considérable aux frais du contribuable. Nombreux furent les laïques, francs-maçons ou pas, qui s'en inquiétèrent.

    Par exemple, le profane Georges Clemenceau, radical, avait durement critiqué cet aspect du projet de loi. Il y voyait une compromission imaginée par le "socialiste papalin" Aristide Briand et une sorte de prolongement, sous une autre forme néanmoins, de l'esprit concordataire. Il vota cependant la loi. Du côté des socialistes unifiés, le rapporteur Aristide Briand, ancien compagnon de route de Jean Jaurès, était considéré comme un traitre, un ambitieux opportuniste aux dérives droitières et un personnage dont il fallait grandement se méfier. Il n'est pas douteux que l'on devait retrouver de semblables appréciations négatives parmi les francs-maçons siégeant à la Chambre et au Sénat.

    André Combes estime le nombre de parlementaires maçons à environ 150 faute d'annuaire (2). C'est à la fois beaucoup et peu. Beaucoup parce que ça montre non seulement que la franc-maçonnerie jouissait d'un certain prestige, d'une certaine aura sous la Troisième République, mais qu'elle avait aussi incontestablement la capacité de rassembler des parlementaires de sensibilités différentes. Peu parce que les parlementaires maçons - députés et sénateurs donc - étaient loin de former arithmétiquement à eux seuls un courant majoritaire. En effet, si l'on prend l'exemple de la chambre des députés élue en 1902, on constate que celle-ci était composée de 589 députés. L'extrême gauche  regroupait durant cette législature 274 députés et ne disposait donc pas de la majorité absolue. Dans son mémoire, Céline Chadélat se montre plus précise sans pour autant citer clairement ses sources. Elle affirme que la législature de 1902-06 comptait 171 députés maçons (3). D'où sort-elle ce chiffre ? Mystère.

    En fait, la réalité est qu'on n'en sait rien. Comme je l'ai dit, il n'existe pas d'annuaires de parlementaires francs-maçons. En outre, il faut se méfier des appartenances maçonniques que l'on prête indûment à des personnes qui n'ont jamais fréquenté les loges et qui n'ont jamais hésité à jouer sur cette ambiguité. 

    Il est donc impossible de mesurer concrètement ce que fut l'action de la franc-maçonnerie sur le processus d'élaboration de la loi du 9 décembre 1905. Une chose est sûre en tout cas, c'est qu'il a fallu convaincre bien d'autres parlementaires républicains pour former une majorité à la Chambre et au Sénat. Des parlementaires républicains qu'on ne retrouvait pas dans les loges mais qui comprenaient parfaitement l'esprit et les objectifs de conciliation de la loi défendue par Briand.

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    Notes

    (1) En 1904-1905, il y avait sur les 33 Conseillers de l'Ordre un ministre, sept députés, de deux sénateurs, trois anciens députés et plusieurs maires et conseillers

    (2) A. Combes, La franc-maçonnerie française en 1905, Idées en mouvement, n°20, revue de la ligue de l'enseignement, juin-juillet 2004.

    (3) Céline Chadélat, La franc-maçonnerie face à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, Université d'Aix-en-Provence, p. 54.

  • De la déconstruction des expressions maçonniques

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    Roger Dachez est revenu avec son érudition coutumière sur certaines expressions utilisées en loge dont l'origine maçonnique lui semble sujette à caution. Ainsi de l'expression "Vénérable Maître et vous tous mes frères en vos grades et qualités" qui, selon lui, serait une réminiscence de la fonction publique et le témoignage d'un temps où la franc-maçonnerie frayait avec le pouvoir politico-administratif. Il y a un peu plus d'un mois, j'ai entendu en loge le frère Ludovic Marcos, conservateur du musée du Grand Orient, émettre à peu près le même constat lorsqu'il nous a présenté son très bel ouvrage consacré à l'histoire illustrée du rite français.

    J'avoue que j'ai le plus grand mal à comprendre cette volonté de tout déconstruire et de critiquer systématiquement nos usages - à commencer nos expressions - sous prétexte qu'ils seraient d'origine maçonnique douteuse. Il me paraît évident que la franc-maçonnerie a toujours emprunté aux traditions et aux comportements de différentes époques. Elle s'en est nourrie. Ce sont justement ces emprunts multiples qui ont participé à ce qu'elle est devenue aujourd'hui. Elle a donc pu légitimement utilisé certaines expressions en cours dans le monde profane au point d'en faire des expressions rituelles, si bien assimilées d'ailleurs qu'elles passent pour avoir été, de toute éternité, dans nos usages.

    Où est donc le problème ? Personnellement, je ne le vois pas mais brûle d'impatience que l'on me démontre, documents à l'appui, la façon dont les frères, aux XVIIIe et XIXe siècles, prenaient la parole en loge. Or, les seuls documents que je connaisse de ces temps, sont des procès-verbaux de tenues (les "tracés"), lesquels d'ailleurs ressemblent fort à ceux que l'on dresse aujourd'hui. J'avais eu la joie d'en lire quelques uns à l'époque où j'avais participé au "rallumage des feux" (j'espère que l'expression ne sera pas invalidée) d'une loge il y a bientôt 20 ans. Peut-être existe-t-il des transcriptions de débats ayant eu lieu il y a 200 ans et qui confirment, effectivement, ce que Dachez et Marcos soutiennent ? Mais, personnellement, je ne le pense pas, sinon ces deux éminents spécialistes n'auraient manqué, ni l'un ni l'autre, de s'y référer pour justifier leurs propos.

    Donc la question demeure. Où est le problème au juste ? A mon avis nulle part sauf si l'on tient absolument à ce qu'il y ait problème. L'expression "Vénérable Maître et vous tous mes frères en vos grades et qualités" est donc parfaitement maçonnique précisément parce qu'elle est consacrée par l'usage. Et finalement, n'est-ce pas le plus important avant même de déterminer ses origines éventuelles ?

    Je voudrais citer ici un extrait de l'article IV de la Constitution du Grand Orient de France :

    "L'initiation comporte plusieurs degrés ou grades.

    Les trois premiers degrés sont celui d'Apprenti, celui de Compagnon et celui de Maître qui seul donne au Franc-Maçon la plénitude de ses droits maçonniques."

    Et cet extrait de l'article V qui dispose :

    "Au sein des réunions maçonniques, tous les Francs-Maçons sont placés sous le niveau de l'égalité la plus parfaite. Il n'existe entre eux d'autre distinction que celle de la hiérarchie des Offices."

    L'expression critiquée par Roger Dachez sur son blog me semble donc parfaitement cohérente. Elle fait une référence directe à ces deux articles de la Constitution et, plus généralement encore, à une réalité connue de toutes les loges maçonniques quelles qu'en soient les Obédiences. En Franc-Maçonnerie, coexistent une hiérarchie initiatique (celle des grades ou degrés) et une hiérarchie des offices (celles des qualités ou fonctions). Quand on prend la parole en loge, on s'adresse donc au Vénérable Maître et aux frères et, par courtoisie, on rappelle que chacun a un parcours maçonnique singulier, donc un grade, et qu'il y a parmi eux des frères chargés d'un office indispensable au bon fonctionnement de l'atelier.

    En revanche, il convient effectivement de bannir cette détestable habitude qui consiste à dire "en vos rangs, grades et qualités" puisque les frères sont placés sous le niveau de l'égalité. Il n'y a donc pas de rangs. La distinction des grades (dont un seul, en loge bleue, confère la plénitude des droits maçonniques) et des offices est largement suffisante.

    Quant au "j'ai dit", qui ponctue invariablement la fin d'une prise de parole, il est très probablement un héritage de l'art oratoire gréco-latin comme le souligne Dachez. Il fut un temps, par exemple, où les avocats clôturaient leurs plaidoiries par un théâtral "j'ai dit" (dixi). L'usage s'est perdu depuis dans les prétoires, si bien que lorsqu'il réapparaît, certains croient y déceler la manifestation insidieuse d'une connivence fraternelle entre avocats et magistrats. Dans les confréries étudiantes belges, que j'ai fréquentées lorsque j'étais plus jeune, on utilise la même expression pour achever une prise de parole.

    Va-t-il falloir, là aussi, abandonner cette expression sous prétexte que son origine maçonnique n'est pas clairement établie ? Ne peut-on pas y voir simplement l'affirmation du sujet qui a parlé ?