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grande bretagne - Page 4

  • La polémique franco-britannique sur les rites maçonniques "égyptiens" au XIXe siècle

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    harry j. seymour,john yarker,robert little,william de lemerick,sigismund rosenthal,albert mackay,memphis-misraïm,glua,godf,jean-etienne marconis de nègre,georg grotefend,jean-françois champollion,gilbert thévenot,grande bretagne,franceLes rites maçonniques dits "égyptiens", longtemps restés confidentiels, ont déployé l'essentiel de leurs activités en dehors des grandes obédiences. Ils sont apparus dans le sillage des Cagliostro, Marconis de Nègre ou encore des frères Bédarride, personnages controversés et sulfureux. Puis, un peu plus tard, ils ont regroupé des individus que les loges ne voulaient pas en raison, notamment, de leurs activités politiques. Les rites de Misraïm et de Memphis, cantonnés à quelques loges pour l'essentiel, sont ainsi devenus des foyers d'agitation politique étroitement surveillés par les autorités. 

    A l’époque où les rites maçonniques "égyptiens" se sont structurés, on ne connaissait strictement rien de l’Egypte antique. On ignorait tout de son histoire, des différentes dynasties royales, de l'usage des monuments (dont une majorité était encore ensevelie dans les sables du désert) et de la signification des hiéroglyphes. L'égyptologie n’existait pas encore en tant que science autonome. On connaissait donc l'Egypte à travers l'image peu glorieuse que la Bible en donnait et aussi à travers les oeuvres de certains auteurs latins et grecs. Bref, les rites maçonniques "égyptiens", sous la houlette de leurs promoteurs, ont investi un champ vierge de toute connaissance. Ça veut donc dire qu'on a "égyptianisé", si je puis dire, les rites maçonniques comme on aurait pu très bien les "assyrianiser" si les travaux de Georg Grotefend (1775-1853) publiés dès 1802 sur l'écriture cunéiforme avaient suscité la même fascination que ceux de Jean-François Champollion (1790-1832) pour l'écriture hiéroglyphique. 

    Pourquoi les rites maçonniques "égyptiens" ne sont-ils pas parvenus à s'extirper de la marginalité ? Parce que, comme je l'ai dit, ils ont été souvent portés à bout de bras par des personnages sulfureux. Mais ce n’est pas le seul élément déterminant qui explique leur marginalité dans le monde maçonnique. Les rites "égyptiens" se sont souvent heurtés à l'hostilité marquée des obédiences maçonniques. Sous le second Empire, de nombreux républicains et révolutionnaires ont été contraints à l'exil. Même chose après l'écrasement de la Commune de Paris. C'est ainsi que des loges "égyptiennes" se sont créées en Grande Bretagne, à Londres, dans le courant des années 1860 et 1870. Ces ateliers regroupaient des proscrits mais pas uniquement comme on le croit trop souvent.

    En effet, les rites "égyptiens" ont aussi attiré des maçons britanniques en quête de mystères, de secrets et de grades. C'est ainsi que le 28 décembre 1870, une réunion des Conservateurs généraux du rite de Misraïm (90ème degré) a eu lieu dans la célèbre Freemasons' Tavern de Londres, Great-Queen Street (cf. The Freemason, édition du 31 décembre 1870). Y ont assisté l'éditeur-rédacteur Robert Wentworth Little (1840-1878), le comte William de Limerick (1840-1896) et l'artiste peintre Sigismund Rosenthal (1813-1884). L'écrivain et occultiste John Yarker (1833-1913) est devenu quant à lui le Grand Maître général du rite de Memphis en Grande Bretagne le 8 octobre 1872. Il a été nommé à cette charge par Harry J. Seymour, Grand Maître du rite de Memphis aux Etats-Unis d'Amérique.

    Les rites "égyptiens", on le voit, n'avait pas bonne presse au XIXe siècle. En Grande Bretagne et en France, ils étaient perçus comme dangereux et subversifs. Mais ce qu'on sait moins, c'est que les dignitaires britanniques et, plus largement anglo-saxons, s'en sont particulièrement méfiés. La raison ? Le F américain Albert Mackey (1807-1881) la donne dans son Encyclopédie de la franc-maçonnerie :

    "En 1862, lorsque Marconis a remis le rite de Memphis dans les mains des autorités dominantes de la maçonnerie française [le Grand Orient de France], beaucoup de ces loges [du rite de Memphis] existaient dans diverses parties de la France même si elles étaient en sommeil, parce que, comme nous l'avons déjà vu, dix ans auparavant, elles avaient été fermées par l'autorité civile. Si elles avaient été actives, elles n'auraient pas été reconnues par les francs-maçons français ; elles auraient été considérées comme clandestine, et il n'y aurait eu aucune affiliation possible parce que le Grand Orient ne reconnaît que les corps maçonniques qui le reconnaissent en retour comme chef de la maçonnerie française."

    Et Mackay de poursuivre :

    "Mais quand Marconis a cédé ses pouvoirs de Grand Hiérophante du rite de Memphis au Grand Orient, ce dernier autorisé le réveil des loges de Memphis à la condition qu'elles reconnaissent leur subordination au Grand Orient et qu'elles travaillent seulement aux trois premiers degrés sans conférer de diplôme supérieur à celui de maître maçon. Les membres de ces loges aux plus hauts grades dans le Rite de Memphis devaient être considérées comme de simples maîtres maçons."

    Selon Albert Mackay, il y aurait donc eu une sorte de double jeu des maçons égyptiens. D'un côté, le rite de Memphis aurait fait officiellement allégeance au GODF pour ne pas être inquiété par les pouvoirs publics et les obédiences reconnues. D'un autre, il aurait continué officieusement ses activités, c'est-à-dire à élever les frères aux plus hauts degrés du rite et à se développer au sein du GODFCe que Mackay décrit, c'est donc tout simplement un processus d'infiltration de la franc-maçonnerie par une minorité agissante ou un groupe d'individus structuré autour d'un rite non reconnu. Le GODF∴ est présenté comme la tête de pont de ce processus.

    Il est malgré tout probable que cette infiltration ait été plus un fantasme qu'une réalité empiriquement observable. Elle a néanmoins alimenté pendant des années la peur des maçons anglo-saxons en général et des maçons britanniques en particulier. Dans les années 1870, les journaux maçonniques britanniques ont en effet régulièrement tiré à boulets rouges sur les rites de Misraïm et de Memphis qualifiés de "spurious" (faux) et de "swindle" (escroquerie). Les critiques sont même devenues si insistantes et si violentes que le GODF a été contraint de réagir par l'intermédiaire de son secrétaire général, le F Gilbert Thévenot (1818-1882). Le 22 août 1873, ce dernier a écrit au F Robert Hamilton (1820-1880), Grand secrétaire général du Suprême Conseil d'Angleterre, pour dissiper des rumeurs qui couraient à son sujet : 

    "Ma réponse sera aussi simple que catégorique. La voici. Je déclare que je ne fais et n'ai jamais fait partie, ni directement ni indirectement, du soi-disant "Ancien et primitif rite de la Maçonnerie", ni du pouvoir constituant de ce rite, nouvellement implanté en Angleterre, ce que je déplore amèrement. J'affirme que la mention de mon nom comme membre honoraire et comme possédant le 95e degré de ce prétendu rite maçonnique est une imposture que je signale aux maçons de tous les pays (...)"

    On voit donc que l'essor des rites égyptiens (Misraïm et Memphis) a été particulièrement difficile au XIXe siècle en raison de leurs origines obscures et sulfureuses. Ils se sont heurtés à l'hostilité marquée des pouvoirs publics et des obédiences maçonniques qui les considéraient soit comme des escroqueries aux mains de charlatans, soit comme des foyers d'agitation révolutionnaire dirigés par des criminels.

    Dans ce climat de méfiance et de peur, la réaction britannique vis-à-vis de ces systèmes maçonniques devait être soulignée parce qu'elle demeure très peu connue des francs-maçons français et, plus généralement encore, de la recherche maçonnologique. Cependant, comment en expliquer le sens profond ? Comment expliquer cette focalisation des maçons d'outre-Manche sur des rites finalement ultra minoritaires ? Ma réponse est la suivante. Cette réaction a fondamentalement pour explication un positionnement politique de la franc-maçonnerie britannique à l'égard de la franc-maçonnerie française. Cette focalisation sur les rites "égyptiens" n'a été, à mon avis, qu'un prétexte pour dénoncer le GODF et, au-delà de ce dernier, tout ce que la France pouvait représenter non seulement en termes d'instabilité politique (le Consulat, le Premier Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet, le Second Empire, la Guerre de 1870, les événements de la Commune, la République) mais aussi de risques d'exportation de la révolution en dehors de ses frontières. J'en veux pour preuve un article de la revue The Freemason du 29 avril 1871 (p.264) intitulé Freemasonry in France (Franc-maçonnerie en France). On peut y lire une condamnation sans appel de la Commune de Paris et de l'action de médiation entreprise par certains francs-maçons français ainsi qu'une condamnation du rite de Misraïm accusé d'avoir déployé ses activités sur le sol anglais grâce au soutien du GODF∴. Un extrait mérite d'être cité car il est on ne peut plus clair :

    "Freemasons of England disavow most heartily the manifestoes of those misguided French brethen, and repudiate any connection in their fraternization with the Communists or Red Republicans. It is nevertheless important to bear in mind that it is with their action as a body we find fault, and not with the opinions which any individual Mason may choose to enunciante and support."

    "Les Francs-Maçons d'Angleterre désavouent de tout leur coeur les manifestes de ceux qui, parmi les frères français, se sont égarés et ils répudient toute connexion dans leur fraternisation avec les communistes et les républicains rouges. Il est néanmoins important de garder à l'esprit c'est dans leur action en tant que corps [maçonnique] que nous décelons une faute, et pas dans les opinions que tout maçon, à titre individuel, peut choisir d'exprimer et de soutenir."

    Extraordinaire n'est-ce pas ? Je trouve ce paradoxe savoureux. Les francs-maçons français sont ainsi mis au ban de la franc-maçonnerie universelle parce qu'ils prétendent agir au nom de l'Ordre maçonnique dans les événements de la Commune de Paris (j'ai déjà montré effectivement dans une note que des maçons s'étaient arrogés le droit d'agir et de parler au nom de la maçonnerie française et que les frères étaient en réalité très partagé sur le mouvement). Mais ceux qui les désavouent "de tout leur coeur" dans les colonnes du Freemason font exactement la même chose ! Ils les désavouent au nom des Francs-Maçons d'Angleterre, c'est-à-dire en tant que corps maçonnique ! Il y a donc tout simplement ici l'expression d'une condamnation politique et d'un rejet clair et net de la Commune de Paris et des communistes même si on prend soin de rappeler que chaque maçon, à titre individuel, demeure libre de ses opinions.

    Pour le dire encore autrement, je crois que la rupture de la maçonnerie anglo-saxonne en 1877 avec la maçonnerie française (la querelle du Grand Architecte de l'Univers, n'en déplaise au F Alain Bernheim) a été d'autant plus brutale qu'il y a eu, tout au long des années 1860 et 1870, ces polémiques incessantes sur le rôle et la place des rites de Memphis et Misraïm perçus tous deux comme des chevaux de Troie de la révolution sociale et politique dans une Angleterre hyper industrialisée. La Commune de Paris a également été un traumatisme chez les dignitaires britanniques. La mise à l'écart du GODF et, à travers lui, de la maçonnerie française, était en quelque sorte déjà dans les tuyaux depuis quelques années. Il fallait attendre un prétexte supplémentaire pour rompre.

    Autrement dit, on a les ingrédients d'une rupture de nature politique si on ajoute à la peur des rouges infiltrés dans des réseaux (rites égyptiens, structures clandestines) la peur des libres penseurs et des athées présentés comme des individus dépourvus de morale. Evidemment, cette double peur fait sourire aujourd'hui compte tenu du recul historique dont on dispose mais je reste persuadé qu'elle subsiste encore de nos jours du côté des GGLL britanniques et américaines. En tout cas, dans le contexte de l'époque, elle s'explique très bien. On peut en comprendre l'étrange vigueur. En effet, à la fin du XIXe siècle, l'univers mental des francs-maçons reposait encore largement sur une approche mythifiée de leur propre histoire. Nombreux étaient ceux qui, en France, pensaient que la Révolution de 1789 avait été fomentée dans les loges. Nombreux étaient ceux qui, en Grande Bretagne, étaient disposés à le croire... 

  • La lumière brille aussi dans le Caucase mais dans un contexte géopolitique compliqué

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    russie,géorgie,france,grande bretagne,etats-unis,franc-maçonnerie,andrei bogdanov,achil ebralidzeUne petite note de géopolitique maçonnique pour ce dimanche 17 mai. Je vous emmène dans la région du Caucase sur les rives orientales de la Mer noire, en Géorgie.

    Le 14 mars dernier, la G∴L Georgie a été consacrée à Tbilissi. Elle a pour Grand Maître le F Archil Ebralidze qui, déjà, annonçait la couleur, en novembre 2013, dans le numéro 12 de la Gazette provinciale des francs-maçons de la province de Durham (Angleterre). Le F Ebralidze, alors membre de la RL Fawcett n°661 de Seaham, y annonce son intention de développer la franc-maçonnerie en Géorgie, où il est installé depuis 2007. Ce qui, soit dit en passant, est courageux et tout à son honneur car la Géorgie, comme toutes les anciennes terres soviétiques, a subi pendant des décennies une propagande antimaçonnique intense. Et le clergé orthodoxe local n'est pas spécialement réputé pour son ouverture d'esprit.

    Un passage de la lettre d'Ebralidze, en page 11, mérite d'être citée (je l'ai traduite) :

    "En 2008, j'ai rejoint la loge Aurora n°5 de la Grande Loge de Russie (...) Je suis maintenant passé maître et trésorier de la loge. Je suis parvenu à apporter la lumière maçonnique à deux de mes cousins, leurs garçons et mon beau-fils ainsi que d'un certain nombre de mes amis proches."

    Et c'est là qu'on se dit que c'est mal parti... Si cette GL de Géorgie a pour racine un homme qui parraine des membres de sa famille et quelques uns de ses amis proches, si cet homme est en plus bombardé Grand Maître quelques mois plus tard, alors le risque de donner naissance à une maçonnerie clanique est élevée avec toutes les dérives éventuelles que cela peut comporter.

    Remarquez, je ne veux pas faire de mauvais procès anticipés à nos FF Géorgiens mais disons que le contexte nourrit quand même le doute car la toute jeune GL de Georgie a été installée par la GL de Russie, elle-même sujette au clanisme politique. Cette dernière a pour GM le F Andrei Vladimirovich Bogdanov (rien à voir avec nos deux martiens hexagonaux). Bogdanov est un homme politique. Il préside l'ancien Parti démocratique de la Russie devenu aujourd'hui le parti de la Juste Cause. Bogdanov est un ultralibéral béât comme on peut l'être quand on a subi la planification soviétique. Il croit aux forces du marché comme on peut croire au GADLU (lui, manifestement, associe les deux).

    Le problème est que l'élection de Bogdanov à la tête de la GL de Russie en juin 2007 a donné lieu à une scission en 2008. Une minorité de l'Obédience a en effet considéré qu'il n'était pas sain, pour le développement harmonieux de la maçonnerie, que le F Bogdanov présente sa candidature à la présidence de la Russie en mars 2008 (il a fait royalement un peu plus de 1% des suffrages ; on se souvient que Dimitri Medvedev, poussé par Vladimir Poutine, a été confortablement élu avec 70% des voix). Il semble qu'on soit bien dans le cadre d'une maçonnerie clanique où les cadres de la GL de Russie sont aussi les cadres du mouvement Juste Cause. Les détracteurs de Bogdanov prétendent même que celui-ci est en réalité de mèche avec le pouvoir et qu'il joue en quelque sorte le rôle de l'idiot utile censé monter au monde entier que la Russie est démocratique et respecte les libertés publiques (c'est bien entendu un reproche de détracteur qu'il convient de considérer avec prudence).

    Je reviens à notre toute jeune GL de Géorgie. Je crois qu'elle a du souci à se faire avec une telle fée penchée sur son berceau, et ce d'autant plus qu'elle semble avoir été fondée dans la précipitation et dans un contexte des plus électriques. En effet, il convient de rappeler que le 8 février 2015, la GL d'Ukraine a installé une loge à Tbilissi. Il est très probable que la GL de Russie ait voulu signifier que la Géorgie était sa sphère d'influence et qu'il était hors de question qu'une obédience géorgienne puisse voir le jour en dehors de son intervention... Fonder une GL  en un mois... Chapeau !

    Rappelons tout de même - car le détail est amusant - que ce sont ces mêmes FF qui prétendent ne pas faire de la politique et représenter une maçonnerie de tradition. Ce qui est également cocasse, c'est l'extraordinaire passivité des obédiences anglo-saxonnes (britanniques et américaines pour l'essentiel) face à cette situation. Elles savent pourtant pertinemment que les dignitaires de ces pays ne sont "réguliers" que pour le carnet d'adresses.

    Ce qui est enfin paradoxal, et qui doit être souligné, c'est que les FF de ces pays renouent de plus en plus des liens fraternels avec les obédiences françaises prétendument irrégulières (le GODF ou la GLDF notamment) parce qu'ils rejettent toute instrumentalisation de l'Ordre maçonnique à des fins politiques ou d'affaires. Et le drame, c'est que ces obédiences françaises, obnubilées par la médiocrité des polémiques hexagonales, par exemple sur la CMF ou plus récemment encore sur les états d'âme d'Alain Graesel, semblent ne pas se rendre compte de ce mouvement d'insatisfaction et de cette demande de rapprochement...

  • De "l'image intellectuelle" de la franc-maçonnerie française

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    2226946352.jpgLire le blog de Roger Dachez est toujours un bonheur renouvelé. On en ressort toujours enrichi de nouvelles connaissances. Et sans doute a-t-il raison quand il écrit le 26 janvier dernier dans un billet consacré au 45e anniversaire de la revue Renaissance Traditionnelle :

    "Or tout cela [la recherche maçonnologique] ne suscite pas toujours l’enthousiasme massif des francs-maçons français, il faut bien le reconnaitre – pour aussitôt le déplorer. L’érudition fait parfois peur et, plus encore, le travail intellectuel rebute, et surtout on ne saisit pas toujours le caractère prioritaire de l’enquête historique pour éclairer « l’ésotérisme maçonnique ». Je ne reviendrai pas ici sur les dangers d’une exégèse aventureuse qui suppose qu’on peut interpréter des symboles sans rien connaître de leur contexte d’apparition, de leurs sources, des commentaires dont ils furent accompagnés au cours du temps, des mutations qu’ils ont pu subir. C’est en partie pourquoi la littérature maçonnique est si volontiers médiocre – au mieux –,  confuse – trop souvent –, et au pire, délirante. C’est aussi pour cette raison que, dans notre pays, à la différence  ce qu’on observe dans nombre d’autres pays européennes, le domaine maçonnique n’est pas considéré, dans les milieux académiques, comme un champ d’étude digne de ce nom…et que l’image intellectuelle de la maçonnerie est si dégradée…"

    Qu'il me soit permis toutefois de tempérer l'opinion de l'auteur dont l'anglophilie le conduit souvent à se montrer un peu trop sévère à l'égard de ce qui se passe en France. Je ne suis pas sûr que le franc-maçon britannique ou américain ou le franc-maçon belge "de base" ait un appétit de connaissances universitaires (dans le domaine maçonnologique bien entendu) plus développé que son homologue français. Je sais bien que la "masonic education" est développée chez nos amis anglo-saxons. Mais favorise-t-elle vraiment l'esprit critique alors qu'on constate simultanément le conservatisme arrogant dont font preuve les Grandes Loges régulières ? On peut en douter.

    Pour ma part, il m'est arrivé de fréquenter, dans les années 90, des séminaires de l'Institut des Religions et de la Laïcité (IERL) de l'Université libre de Bruxelles (ULB), mon alma mater. Je peux vous assurer qu'on était loin d'y retrouver des armadas d'étudiants francs-maçons pour suivre - même en auditeurs libres - les enseignements d'Hervé Hasquin, Luc Néfontaine, Anne Morelli ou Guy Haarscher, ces dignes successeurs de feu John Bartier. Je peux même vous dire qu'une majorité de francs-maçons d'outre-Quiévrain n'avait pas la moindre idée des riches apports scientifiques de la recherche belge à la maçonnologie.

    Je ne crois donc pas que "l'image intellectuelle de la maçonnerie" soit forcément plus flamboyante ailleurs en dépit de réalisations remarquables. C'est vrai qu'en Amérique ou en Belgique, la maçonnerie a été capable de créer des universités. Mais c'est sans doute aussi parce que ces créations s'inscrivaient dans des logiques institutionnelles propres à ces pays (cf. les notions de "community" aux Etats-Unis et de "pilarisation" en Belgique). En France, la maçonnerie n'a pas eu besoin de créer une université. Elle s'est plutôt bornée à oeuvrer dans le sens d'une meilleure diffusion des savoirs. Elle a ainsi combattu, de l'intérieur, la tutelle du clergé catholique sur l'enseignement. Elle a soutenu les scientifiques qui prônaient la libre recherche et l'indépendance d'esprit par rapport aux dogmes religieux. Elle a également souhaité que l'enseignement universitaire ne soit pas uniquement réservé à ceux qui en avaient les moyens financiers. Bref, elle a contribué à réformer les institutions universitaires existantes sans avoir eu besoin d'en créer une à son image.

    Il suffit de songer à ce que coûte une année dans une université britannique ou américaine pour relativiser les "mérites" de la franc-maçonnerie anglo-saxonne... Et du temps où j'étudiais en Belgique, les droits d'inscription étaient certes beaucoup moins élevés que de l'autre côté de la Manche et de l'Atlantique, mais ils tournaient quand même aux alentours de  25 000 francs belges (environ 750 €).  J'imagine enfin que les frères anglo-saxons sont confrontés, eux aussi, à l'enthousiasme créatif d'une certaine littérature mystico-ésotérique. Et je ne parle même pas de l'antimaçonnisme qui y est virulent. Allez sur Youtube. Le nombre de vidéos conspirationnistes d'origine américaine est hallucinant. Quant aux frères belges, c'est une certitude : ils lisent ce que nous lisons ; nous lisons ce qu'ils lisent. Comment ne pas rappeler ici qu'il existe entre eux et nous de très grandes affinités maçonniques, intellectuelles et philosophiques ? Eux savent aussi ce qu'est l'intolérance des clergés.

    Je réfute donc cette idée selon laquelle le maçon français se désintéresserait de la recherche maçonnologique et de toute étude sérieuse. L'image intellectuelle de la maçonnerie ne me parait pas aussi dégradée que Roger Dachez le prétend. A bien des égards même, la maçonnerie française est d'un dynamisme - certes parfois un peu brouillon - qui n'a rien à envier à celui qu'on peut trouver ailleurs sous d'autres latitudes. Et puis, je ne suis pas dupe non plus du petit monde de la recherche maçonnique qui cultive volontiers l'entre-soi. On retrouve d'ailleurs souvent les mêmes têtes de conférences en conférences, de colloques en colloques, d'interviews en interviews, de salons du livre en salons du livre, de documentaires télévisés en documentaires télévisés. Roger Dachez donc, mais aussi Pierre MollierAlain Bauer et Ludovic Marcos. Ou bien son éminence Alain Bernheim, le "Jean Daniel" de la maçonnerie, qui a su élever l'estime de soi à des hauteurs vertigineuses, ou encore le sulfureux Jean-Marc Vivenza, mais aussi "le chevalier" Jean-François Var, Irène Mainguy, Cécile Révauger ou encore Jean Solis.

    Ne voyez nulle ironie dans mes propos car j'admire sincèrement la plupart de ces frères et soeurs qui contribuent, chacun à leur manière, à une meilleure connaissance de la franc-maçonnerie. Encore faut-il qu'ils restent aussi à leur place et qu'ils n'oublient pas que la franc-maçonnerie ne se réduit pas à l'acquisition d'un savoir cumulatif dispensé par des clercs de la maçonnologie. Avant d'être un objet d'étude, la maçonnerie est surtout un art tout d'exécution. Pour le dire autrement, la maçonnerie est un "savoir-être" et un "savoir-faire". On peut avoir la tête bien pleine et rester un maçon médiocre. On peut ignorer beaucoup de choses tout en ayant compris l'essentiel que l'on peut exprimer dans la fermeté de caractère, dans l'altruisme et la philanthropie, dans la douceur et la bienveillance, dans la volonté de maintenir la cohésion d'une loge, etc. Ces chemins là ne sont pas à négliger. Si on les perd de vue, on se perd parce qu'ils témoignent de toutes les difficultés de l'initiation maçonnique.

    Au fond, je crois qu'un bon maçon est avant tout celui qui parvient à concilier la pensée et l'action. Autrement dit, c'est celui qui a la capacité d'agir en homme de pensée et de penser en homme d'action. C'est l'homme qui triomphe de la névrose. C'est celui qui vainc la procrastination et la velléité. Les maçons qui m'ont le plus marqué étaient loin d'être des érudits et des théoriciens. Certains d'entre eux n'avaient jamais ouvert de livres ou bien alors rarement et ne s'en cachaient d'ailleurs pas. Certains d'entre eux n'avaient pas eu l'opportunité de suivre des études. Quelques uns n'en avaient eu pas le temps, emportés par le tourbillon de la vie. Il s'agissait de petits employés, de commerçants, d'artisans, de retraités, de fonctionnaires, bref d'anonymes qui venaient en loge avec pour tout bagage leur bon sens, leur esprit de synthèse et de conciliation, leur expérience et la volonté de connaître son prochain pour travailler avec lui à l'avènement d'une humanité meilleure et plus éclairée. Ils raisonnaient. Ils agissaient. Ils vivaient. Ils ressentaient. Ils fraternisaient.

    Le peu que je sais de la maçonnerie, c'est bien à ces anonymes que je le dois. Les chercheurs et les écrivains prolifiques, eux, m'ont appris à conserver un esprit critique par rapport à la franc-maçonnerie, à me défier des gourous, des tribuns, des préjugés, et c'est vrai, de cette paresse qui, trop souvent, conduit nombre de maçons à négliger l'histoire de leur Ordre au profit d'un symbolisme fourre-tout ou d'interprétations erronées.

    3116658840.jpgEn conclusion, que Roger Dachez se rassure ! L'image intellectuelle de la maçonnerie française n'est ni meilleure ni plus dégradée qu'ailleurs. La maçonnerie française est bien vivante. Elle déploie ses activités dans des coins qu'il n'imagine pas. C'est "un bordel gaulois" comme me le répétait malicieusement feu Régis Blanchet (disparu il y a bientôt dix ans !). Ce "bordel gaulois" n'a rien d'un musée ou d'un déambulatoire où l'on parle à voix basse et où l'on compulse de vieux grimoires. C'est une rivière souterraine aux résurgences imprévisibles qui jaillissent dans un bruit de tonnerre et vous obligent à hausser la voix. Il est d'ailleurs inutile de lutter contre son courant. Il faut au contraire se laisser emporter et surprendre pour en tirer le meilleur parti de sa force.