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grande bretagne - Page 3

  • Les leçons séditieuses d'Oliver Cromwell

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    Oliver Cromwell (1599-1658) est sans doute le personnage de l'histoire britannique le plus controversé. Pour les uns, il s'agit d'un des plus grands héros anglais, celui qui a restauré les droits du parlement face à la monarchie. Pour d'autres, Oliver Cromwell a été un tyran sanguinaire et régicide. Il est en tout cas celui qui a instauré la République outre-manche. Quoi qu'on pense du personnage, il reste à jamais associé à une période trouble et violente de l'histoire de la Grande Bretagne.

    C'est la raison pour laquelle j'ai été très surpris de lire ce passage dans un ouvrage publié à Hambourg en 1776 par un anonyme. Il s'intitule Considérations philosophiques sur la Franc-maçonnerie dédiées à tous les Orients en France par un député de Jérusalem.

    Cet ouvrage est conçu sous la forme de dialogues entre un philosophe (profane) et un franc-maçon. Je ne serais d'ailleurs pas étonné que la forme originale de ce livre ait inspiré Gotthold Ephraïm Lessing, lequel a publié, deux ou trois ans plus tard, ses fameux Dialogues pour des Francs-Maçons avec les personnages d'Ernst et Falk (après tout, Lessing n'a-t-il pas vécu à Hambourg où il fut initié ?).

    On lit aux pages 77 et suivantes :

    « Le Maçon : Tenez il n'est pas que vous n'ayez attendu entendu parler de ce savant politique, de ce profond génie du dix-septième siècle ; c'est lui, le fameux Cromwell qui est l'auteur de la Franc-maçonnerie.

    Le Philosophe : Cromwell...

    Le Maçon : Oui monsieur. »

    Après avoir effrayé le philosophe, le franc-maçon s'empresse alors de le rassurer très vite et réfute vigoureusement l'appartenance d'Oliver Cormwell à la franc-maçonnerie.

    « Le Maçon : Vous ne voyez donc pas, Monsieur, que c'est le système  plus pitoyable, l'opinion la plus denuée de fondement qui ait jamais pu entrer dans la cervelle des visionnaires, que de prétendre que des hommes, que des Maçons, marchent fur les traces d'un sectaire ambitieux & criminel !

    Le Philosophe : Et il fallait tant de précautions pour en venir à ce début ? Parturiunt montes...

    Le Maçon : C'était, Monsieur, pour vous en faire mieux sentir le ridicule & l'absurdité.

    Le Philosophe : Mais ce préjugé impie ne saurait avoir d'empire sur personne : car, quant à la mienne, sans être fortement dévoué à la Confrérie, je ne lui proposerais pas d'avoir des vues assez profondes, pour la croire capable de viser au projet d'une république universelle.

    Le Maçon : D'autant plus que ce projet répugnerait à tous les engagements, à tous les voeux maçonniques (...) »

    Et le Maçon de poursuivre :

    « Cela n'empêche pourtant qu'il y ait des gens assez simples, pour ne pas dire imbéciles, qui embrassent une opinion aussi blâmable qu'elle est extravagante (...) Je vous assure qu'il y a plus d'une demi-douzaine de Maçons qui se repaissent l'esprit de cette illusion, & qui suivant machinalement & par instinct les cérémonies maçonniques, croient apercevoir à chaque pas les leçons séditieuses du redoutable Cromwell. »

    Il est étonnant de trouver pareille réfutation de l'appartenance maçonnique de Cromwell car elle tombe sous le sens. En effet, la franc-maçonnerie spéculative n'existait pas du vivant du lord protecteur de la République anglaise. Mais ce qui est encore plus surprenant, c'est de constater que des francs-maçons du dix-huitième siècle (« plus d'une demi-douzaine » selon l'auteur) aient pu croire à cette appartenance alors qu'on sait aujourd'hui que cette croyance a été popularisée par deux livres antimaçonniques d'un certain abbé Larudan en 1745 et 1747 : L'Ordre des Francs-Maçons trahi et leurs secrets révélés et Les Francs-Maçons écrasés.

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    On peut en déduire que certains francs-maçons ont repris à leur compte cette figure de l'histoire anglaise. La franc-maçonnerie a donc été perçue et vécue par cette minorité de frères comme un instrument d'émancipation politique. L'auteur anonyme des Considérations philosophiques a condamné cette approche de la franc-maçonnerie au nom de la loyauté dont chaque franc-maçon doit faire preuve à l'égard de l'autorité légitime. Ça n'a toutefois nullement empêché aux « leçons séditieuses de Cromwell » de faire leur chemin dans les esprits vingt-trois ans plus tard en France.

  • Réunir ce qui est épars

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    mal du siècle, franc-maçonnerie, réunir, Grande Bretagne, FranceSans trahir de secret (de polichinelle), l’un des objectifs de la maîtrise est de réunir ce qui est épars alors qu’au grade d’apprenti on insiste plutôt sur le caractère introspectif de la démarche maçonnique et qu’au grade de compagnon l’extériorité de la démarche est davantage mise en avant, notamment au travers du voyage. Certes, il faut se garder de toute tentation simplificatrice. Cependant, pour moi, la maîtrise est la prise en considération de l’aspect intérieur et extérieur de la quête « initiatique ». Enfin, c’est ainsi que je vois les choses étant entendu que les rites se sont structurés progressivement et que la maçonnerie a beaucoup évolué, sinon dans son esprit, du moins dans ses formes. Réunir ce qui est épars, dans l’absolu, voilà bien l’une des missions du franc-maçon quel que soit son grade, quel que soit son rite. 

    Réunir ce qui est épars… Curieuse et titanesque démarche en effet qui a germé dans la tête de ces érudits britanniques après une période durant laquelle écossais protestants, irlandais catholiques (papistes) et anglais catholiques (anglicans) se sont étripés au nom de la politique et de la religion. Chacun y est allé de ses interprétations des écritures, de ses dogmes, de ses certitudes. En politique, la période Cromwell a laissé de douloureux souvenirs et la monarchie, bien que restaurée, a senti qu’il était temps de faire amende honorable et de respecter les droits du parlement. La Grande Bretagne n’offrait pas encore tout à fait l’image de cette monarchie constitutionnelle apaisée qui a tant fasciné Charles de Montesquieu et qui lui inspira, en large partie, De l’esprit des Lois.

    Il n’est pas banal de constater que des hommes, non loin de la cathédrale Saint-Paul de Londres, ont décidé un jour, le 21 juin 1717 pour être exact, de fédérer en Grande Loge des groupes constitués pour la plupart dans des tavernes sur base de la tradition de la franc-maçonnerie de métier. Et il est encore plus surprenant de retrouver, parmi ces premiers maçons spéculatifs, des individus de condition modeste à l’exception de quelques uns. Si l’histoire a retenu des noms comme Wharton, Montagu, Anderson, Désaguliers, etc., les archives, quant à elles, mentionnent aussi l’identité de quidams dont on ne sait rien ou pratiquement rien parce qu’ils n’avaient pas de titres nobiliaires ou universitaires ou de lignages particuliers. Ils étaient pourtant là.

    Il y a dans cette coexistence d'hommes différents quelque chose qui semble éclairer la doctrine de la jeune maçonnerie spéculative : la volonté d’affranchir l’homme de ses références sociales, politiques et religieuses pour, d’une part, le considérer dans la simplicité de son humanité et, d’autre part, pouvoir le percevoir en frère. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y a un désir de considérer l’homme en tant que pure abstraction, comme ce sera le cas plus tard dans les grandes déclarations révolutionnaires aux Etats-Unis ou en France. Mais il y a un peu de ça malgré tout.

    D’une certaine façon, les hommes qui imaginèrent la maçonnerie spéculative furent des traumatisés de la période d’instabilité politique que la Grande Bretagne a connue une bonne partie du XVIIème siècle comme le furent, plus tard, ces enfants terribles - héritiers malgré eux de la tourmente révolutionnaire et de l’épopée napoléonienne - que Musset décrit admirablement au premier chapitre des Confessions d’un enfant du siècle. C'est comme si le Mal du Siècle avait eu 100 ans d’avance en Grande Bretagne et avait donné naissance à une institution curieuse parallèle au monde profane.

    Qu'en est-il aujourd’hui ? Si le monde a considérablement évolué sur bien des plans, peut-on dire que l’injonction « réunir ce qui est épars » a conservé cette spécificité que j’ai brièvement tentée de décrire plus haut ? Bien que la période actuelle soit agitée (terrorisme, montée du fondamentalisme religieux, de l'extrême droite, etc.), il ne faut quand même pas oublier que nous avons la chance de vivre dans des sociétés démocratiques où le tissus associatif est important et où les occasions de rassembler ce qui est épars sont nombreuses. La maçonnerie, après avoir participé à l’émergence d’une vie politique et associative autonome, a été repoussée de ce fait en amont, dans un espace irréel, amoindrie par les épreuves. C'est peut-être pour cette raison que certains maçons, parfois, la perçoivent comme une institution inutile, complexée, dépassée, voire menacée. Et pourtant, elle est là et elle demeure bel et bien vivante. C'est donc bien qu'elle a des spécificités que d'autres associations n'ont pas. Tâchons de les (re)découvrir en toute humilité.

  • James Anderson le précurseur

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    Le pasteur James Anderson est décédé le 28 mai 1739 ainsi que l'atteste la rubrique nécrologique du Gentleman's Magazine, un périodique anglais qui - tenez-vous bien - a paru de 1731 à 1922. Une longévité qui ferait rêver aujourd'hui n'importe quel titre de presse en France. Le docteur Anderson y est présenté comme un « un éminent ministre dissident », auteur de la constitutions des francs-maçons et de généalogies royales. Un « ministre dissident » (dissenting minister) désigne un ministre du culte qui se rattache à une église séparée de l'Eglise d'Angleterre (Church of England). Dissident, James Anderson l'était. Il était pasteur de l'église d'Ecosse (presbytérienne). Le presbytérianisme prône le sacerdoce universel, c'est-à-dire le rejet du clergé et de l'épiscopat. Le Gentleman's Magazine ne s'étend pas davantage.

    J'ai donc voulu vérifier ce qu'en disait The Scots Magazine (l'homologue écossais du Gentleman's Magazine) qui est, quant à lui, le plus ancien magazine du monde. Bien que ce périodique ait connu quelques périodes d'interruption, il est publié depuis 1739 ! Ce qui est absolument incroyable et fait de ce titre de presse une véritable institution. J'étais en effet persuadé qu'un magazine contenant des articles sur des sujets d'intérêt écossais depuis maintenant 277 ans, n'avait pas pu omettre de signaler le décès de James Anderson et se montrer aussi laconique que le Gentleman's Magazine anglais. J'ai eu raison de le penser car le Scots Magazine s'est effectivement montré plus prolixe sur James Anderson que le Gentleman's Magazine (cf. The Scots Magazine, volume 1, 1739, p. 237).

    On y trouve la confirmation que le révérend Anderson est bien décédé le lundi 28 mai 1739 à son domicile d'Essex-Court, Strand, de Londres. James Anderson était docteur en théologie et membre de l'Eglise d'Ecosse. Il est présenté comme l'auteur de Généalogies Royales et de plusieurs autres œuvres. Mais le périodique - et le détail est étonnant - ne dit mot sur les constitutions et sur l'appartenance du défunt à la franc-maçonnerie. Le Scots Magazine souligne en revanche que James Anderson était un gentilhomme aux capacités rares et à la conversation la plus facétieuse. Le Scots Magazine insiste enfin sur les revers de fortune du pasteur. La brève nécrologie se termine sur une note amère. Selon le périodique, malgré ses talents et l'application utile qu'il en a faite, Anderson n'a pas eu la reconnaissance qu'il aurait été en droit d'obtenir de ses contemporains. Il semble que le pasteur ait connu des revers de fortune à la fin de sa vie suite à de mauvais investissements.

    On sait relativement peu de choses de sa vie personnelle. Il est né à Aberdeen (en Ecosse) vers 1678, de l'union de James Anderson et Joan Campbell, dans une famille de onze enfants. Sa parenté comprend des médecins, des professeurs, des pasteurs. Il est donc issue d'une famille de la bourgeoisie naissante. On sait aussi qu'il a fait des études aux Westertown et Marshall College en 1694 et sortit de l'université en 1702. Il a été comme je l'ai dit, pasteur de l'église presbytérienne et qu'il avait en charge, jusqu'en 1723, la paroisse londonienne de la Swallow Street à Piccadilly où avait officié le père de Jean Théophile Désaguliers. Il est devenu ensuite chapelain des comtes de Buchan jusqu'en 1734, puis pasteur de la paroisse de Leicester Fields jusqu'à sa mort. Anderson a été marié et père de deux enfants.

    Sa vie maçonnique est mieux connue bien que l'on ignore la date et le lieu précis de son initiation. On sait toutefois que son père était membre d'une loge à Aberdeen. Ce qui laisse supposer que James Anderson a pu être initié dans une des loges de sa ville natale avant de s'installer en Angleterre. C'est une hypothèse d'autant plus vraisemblable que James Anderson est passé à la postérité pour avoir donné à la franc-maçonnerie spéculative, sur ordre de la Grande Loge de Londres,  ses premières constitutions rénovées comprenant l'historique de la fraternité, les obligations fondamentales, le règlement et les chants. Cette mission particulière montre que le pasteur Anderson devait être réputé pour sa connaissance des usages traditionnels de l'Ordre maçonnique. En effet, il ne faut pas oublier qu'en 1722, John Roberts avait publié Les anciennes constitutions appartenant à la société ancienne et honorables et des francs et acceptés maçons sur la base d'un vieux manuscrit du treizième siècle. La Grande Loge de Londres avait pu juger que le travail de Roberts n'était pas adapté à la jeune fraternité. James Anderson a donc effectué un travail de remise en forme des anciennes obligations pour qu'elles fussent respectées des frères. Citons l'obligation première qui est la plus connue :

    « Un maçon est obligé par sa Tenure d'obéir à la Loi morale et s'il comprend bien l'art, il ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irreligieux. Mais, quoique dans les temps anciens les maçons fussent astreints dans chaque pays d'appartenir à la religion de ce pays ou de cette nation, quelle qu'elle fût, il est cependant considéré maintenant comme plus expédient de les soumettre seulement à cette religion que tous les hommes acceptent, laissant à chacun son opinion particulière, et qui consiste à être des hommes bons et loyaux ou hommes d'honneur et de probité, quelles que soient les dénominations ou  croyances qui puissent les distinguer ; ainsi, la maçonnerie devient le centre d'union et le moyen de nouer une véritable amitié parmi des Personnes qui eussent dû demeurer perpétuellement éloignées. »

    Il a été soutenu parfois que Jean Théophile Désaguliers avait été le véritable auteur des Constitutions de 1723. Mais cette affirmation ne résiste pas à l'examen des sources. Il suffit de lire l'approbation du duc de Wharton, Grand Maître de la Grande Loge de Londres. Elle est sans ambiguïtés : James Anderson, Vénérable Maître de la Loge numéro 17, est bien l'auteur des constitutions de 1723.

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    Qui peut croire sérieusement que James Anderson a pu s'accaparer le travail du député Grand Maître Désaguliers sans que celui-ci ne réagisse ? C'est tout bonnement impossible. En outre, il faut signaler que Désaguliers a porté le cercueil d'Anderson, en compagnie de cinq autres francs-maçons, au cimetière londonien de Bullhill-Field ainsi que l'atteste le Daily Post du 2 juin 1739. L'attitude touchante de Désaguliers prouve, au contraire, l'amitié profonde et sincère qui devait unir les deux hommes. Ces faits, hélas, demeurent généralement peu connus des francs-maçons, y compris aujourd'hui, tant et si bien que James Anderson est souvent injustement perçu comme un personnage de second plan, médiocre et sans envergure.

    Pourquoi tant de haine à l'égard du pasteur écossais ? Parce que celui-ci a publié une nouvelle édition des constitutions en 1738 pour marquer la transformation de la Grande Loge de Londres en Grande Loge d'Angleterre. Et à cette occasion, Anderson a été accusé d'avoir procédé à des reformulations, des ajouts et des interpolations (extraits de texte introduits dans une œuvre à laquelle ils n'appartiennent pas). Ainsi de l'obligation première, laquelle témoigne pourtant d'une largesse d'esprit en matière d'opinions religieuses (latitudinarisme) :

    « Un maçon est obligé par sa tenure d'obéir à la loi morale en tant que véritable noachite et s'il comprend bien le métier, il ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irreligieux, ni n'agira à l'encontre de sa conscience. Dans les temps anciens, les maçons chrétiens étaient tenus de se conformer aux coutumes chrétiennes de chaque pays où ils voyageaient. Mais la maçonnerie existant dans toutes les nations, même de religions diverses, ils sont maintenant tenus d'adhérer à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord (laissant à chaque frère ses propres opinions) c'est à dire être hommes de bien et loyaux, hommes d'honneur et de probité, quels que soient les noms, religions ou confession qui aident à les distinguer : car tous s'accordent sur les trois articles de Noé assez pour préserver le ciment de la Loge. Ainsi la maçonnerie est leur centre de l'union et l'heureux moyen de concilier des personnes qui, autrement, n'auraient pu que rester perpétuellement étrangères. »

    L'ouvrage The Pocket Companion.  An History of Freemasonry (1754) donne ses explications sur ces modifications. Il indique dans sa préface (comme c'est du vieil anglais, la traduction est modernisée et n'est pas littérale) de manière quelque peu inélégante :

    « Le Docteur Anderson qui s'est impliqué dans l'ancien travail [la constitution de 1723], a sollicité la faveur de réimprimer ledit livre des constitutions avec les faits de la société [maçonnique] jusqu'à l'année 1738. Ce qui lui fut accordé, la gestion de cette réimpression ayant été laissée au Docteur. Mais quelle que soit la cause qui puisse l'expliquer, que ce soit ses problèmes de santé, ou dans le fait qu'il ait trop fait confiance à des étrangers [pour la mise en forme ou l'impression], le travail est apparu très mutilé, au point qu'il a été revu et corrigé par le Grand Maître Payne (...). »

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    Ces critiques sont injustes. Réduire la version de 1738 à des problèmes de santé, sans doute réels (Anderson est mort l'année suivante), ou à des indélicatesses d'éditeur-imprimeur, semble pour le moins grotesques. C'est une façon de nier l'apport de cette nouvelle version dans la manière de comprendre la franc-maçonnerie spéculative.

    Il faut remettre en perspective le travail de James Anderson sans le dénigrer. La Grande Loge de Londres ne lui a pas demandé d'écrire une histoire plus ou moins rocambolesque de l'ordre maçonnique ou de compiler de vieux manuscrits ayant régi la vie des loges opératives. La mission, que lui a confiée la Grande Loge de Londres, a été de fournir à la jeune franc-maçonnerie spéculative un compte rendu clair des charges et devoirs de l'ancienne fraternité afin que les maçons modernes puissent s'y référer et disposer ainsi d'une base réglementaire la plus solide possible.

    Anderson a donc parfaitement rempli sa mission. Si le pasteur presbytérien fait du franc-maçon un enfant de Dieu (ni athée stupide, ni libertin irréligieux) - ce qui, après tout, peut se comprendre d'un homme d'église - il ne propose pas pour autant de l'assujettir à une théologie particulière. Le maçon est d'abord celui qui a le culte de l'amitié et respecte l'opinion d'autrui. C'est celui qui n'agit pas contre sa conscience (version 1738). C'est à ce niveau là que le révérend James Anderson introduit une rupture majeure avec les temps anciens afin d'adapter la maçonnerie aux réalités du temps présent car les hommes peuvent avoir des croyances et des opinions particulières. Et l'on voit bien que cette approche dynamique annonce implicitement l'évolution doctrinale de 1877 en France. James Anderson est à bien des égards un précurseur de la liberté de conscience. Par son action, il a plus ou moins ouvert la voie à une conception libérale de la franc-maçonnerie. Et c'est précisément pour cette raison qu'il a été dénigré immédiatement après son décès. En effet, il est plus facile de taper sur les morts car ils ne peuvent pas se défendre.

    Dans son travail, Anderson ne critique pas. Il n'analyse pas. Il se contente de raconter une histoire légendaire dans un récit clair, lisible et concis comme on devait la raconter dans les vieilles guildes du temps jadis lorsque les maçons opératifs se réunissaient entre eux. Ecrire est la seule façon de ne point oublier et d'immortaliser ce qui mérite d'être retenu par les générations suivantes. Peu importe l'invraisemblance de l'historique. La légende a une fonction de légitimation et d'affirmation de l'Ordre maçonnique dans l'histoire des hommes. Il en est de même du cadre réglementaire des constitutions par lequel un groupe d'hommes s'est doté librement de ses propres règles et usages.

  • Les processions maçonniques publiques

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    Les guildes et autres corporations avaient l'habitude d'organiser des processions au Moyen Age. Généralement ces processions avaient lieu lors de la fête du saint patron du métier concerné. En ce qui concerne les maçons, les processions étaient organisées le jour de saint Pierre (29 juin), de saint Thomas (3 juillet) ou de saint Benoît (le 11 juillet). Les tailleurs de pierres, eux, fêtaient la saint Claude le 6 juin. Dans certains endroits d'Europe, il arrivait que toutes les guildes se réunissent pour défiler le 24 juin dans les rues avant l'office religieux le jour de saint Jean le Baptiste. On notera que cette période de l'année est proche du solstice d'été dans l'hémisphère nord. Les jours avoisinants le solstice d'été sont les plus longs de l'année. Ils sont la source de nombreuses célébrations dans différentes cultures au cours de l'histoire.

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    Dès ses origines, la franc-maçonnerie spéculative a intégré les processions publiques comme pour témoigner de sa filiation, sinon historique du moins spirituelle, avec la franc-maçonnerie opérative. De 1721 à 1728, la Grande Loge de Londres organisait deux processions par an dans les rues de la capitale britannique. La première avait lieu le 24 juin pour la saint Jean le Baptiste (solstice d'été), la seconde le 27 décembre pour la saint Jean l'évangéliste (solstice d'hiver). Les frères défilaient, dûment décorés, de Queen's Arms à Stationer's Hall dans le quartier de la cathédrale saint Paul. Ce qui représentait quand même un parcours d'environ six kilomètres, soit une heure et demie de trajet en marchant tranquillement. A partir de 1728, des coches et des chars furent introduits et les jours des processions changèrent quelque peu. Des processions eurent quelques fois lieu le 30 janvier, jour du souvenir de l'exécution du roi Charles 1er. En 1734 on agrégea une fanfare pour la première fois à une procession. En 1739, il y eut même trois fanfares dans le cortège.

    2194798522.jpgCeci dit, l'expression publique de la maçonnerie, au travers des processions, n'a pas toujours été sans violences, notamment en Angleterre. Ainsi, il est établi que cinq processions maçonniques au moins furent perturbées par des processions burlesques, voire des bagarres : en 1724, le 19 mars 1741, le 27 avril 1742, le 2 mai 1744 et le 18 avril 1745. Les journaux de l'époque en témoignent.

    En 1724, William Hogarth a ainsi caricaturé la procession burlesque de l'ordre des Gormagons (ou Gormogons). La gravure s'intitule : The Mystery of Masonry brought to light by ye Gormagons (le mystère de la maçonnerie mis en lumière par vous, Gormagons). Cette gravure a été publiée le 3 décembre 1724 dans le Daily Post. L'ordre des Gormagons avait été fondé par le duc de Wharton, ancien Grand Maître de la Grande Loge de Londres en 1723, pour tourner en ridicule la franc-maçonnerie. L'ancien dignitaire avait voulu se venger de la jeune Grande Loge qui ne l'avait pas réélu à la grande maîtrise et lui avait préféré le comte de Dalkeith. Les Gormagons avaient pour objectif de dénigrer des maçons. Ils ne dédaignaient pas non plus de faire le coup de poing.

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    William Hogarth s'est inspiré des personnages du roman de Miguel de Cervantès, l'ingénieux Don Quichotte de la Manche, tels qu'il avaient été peints, quelques années plus tôt, par le peintre français Charles Antoine Coypel. Il existe beaucoup d'interprétations de cette gravure. Je n'en ai trouvé aucune qui me satisfasse pleinement. Certains croient même reconnaître le duc de Wharton derrière Don Quichotte et le pasteur Anderson à côté de l'âne Rucio, le dos courbé et la tête entre les barreaux de l'échelle. Ce ne sont que des hypothèses. Rien n'indique que le pasteur Anderson ait fait partie des Gormagons. Il n'était pas un obligé du duc de Wharton. Il n'était pas non plus connu pour des sympathies jacobites. On sait qu'il eut droit à des obsèques maçonniques en 1739 dont la presse britannique de l'époque se fit l'écho. Quant au duc de Wharton, celui-ci se lassa très vite de l'ordre fantaisiste qu'il avait fondé et il reprit très vite des activités maçonniques en Espagne et en France. Il devint d'ailleurs le premier Grand Maître de la franc-maçonnerie française en 1728. Ce qui montre que les relations entre les maçons britanniques et français étaient mal engagées depuis le départ...

    La procession du 19 mars 1741 a fait l'objet de satires et de caricatures. Les "mock masons" (les faux maçons, "faux" au sens où ils n'étaient pas opératifs) ont été moqués dans la presse comme en témoigne cette gravure publiée dans un journal dirigé par Anne II Dodd, fille d'Anne Dodd (une magnat de la presse de cette époque), avec un texte de Paul Whitehead et d'Henry Carey, Esq.

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    Et celle de George Bickham l'aîné.

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    Le 27 avril 1742, une procession maçonnique a été perturbée dans Londres par des plaisantins et des canailles. Elle a été immortalisée par la gravure satirique d'Antoine Benoist intitulée A Geometrical View of the Grand Procession of the Scald Miserable Masons (une vue géométrique de la grande procession des misérables maçons échaudés).

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    Le London Daily Post du 28 avril 1742 note à ce sujet :

    "Hier a eu lieu la fête annuelle de l'ancienne et honorable société des francs-maçons ; ils ont fait à cette occasion une procession de Brook street à Haberdasher's hall et ont offert un divertissement élégant et la soirée s'est achevée dans cette harmonie et cette décence propres à cette société. Mais quelque temps avant que cette société n'ait commencé sa chevauchée, de nombreux cireurs de chaussures et ramoneurs, etc., à pieds ou en chariots, l'avaient devancée en se livrant à un ridicule spectacle pompeux. Ils se sont rendus en procession jusqu'à Temple Bar en plaisantant sur les francs-maçons et en jetant, d'après que nous avons appris, une centaine de livres sterlings, ce qui a provoqué d'importantes bousculades."

    Les années suivantes donnèrent lieu à des confrontations. Les autorités incitèrent la Grande Loge d'Angleterre à abandonner cette coutume sans toutefois y parvenir. En 1744, des maçons et des anti-maçons furent même traduits en justice pour des troubles à l'ordre public. En 1745, quatre processions antimaçonniques ont été organisées pour contrecarrer la procession annuelle des maçons londoniens. Il y eut des bagarres. Finalement, ces échauffourées récurrents amenèrent la Grande Loge d'Angleterre à cesser les processions publiques annuelles dans les rues la capitale britannique à partir de 1747, sans toutefois les abandonner totalement mais en les limitant à des événements exceptionnels.

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    De nos jours, la tradition des processions maçonniques publiques demeure toujours bien vivante dans les pays anglo-saxons. Aux Etats-Unis en particulier où de grandes parades sont organisées régulièrement. Ces cortèges, généralement, ont lieu lors des fêtes d'ordre ou bien, parfois, lors d'une cérémonie de pose d'une première pierre (d'un temple maçonnique ou d'un bâtiment religieux). En Europe continentale, et plus particulièrement dans les pays de tradition catholique, cette pratique ne s'est jamais développée en raison de l'excommunication qui a frappé les francs-maçons dès 1738. Révéler son appartenance était risqué (notamment pour les prêtres membres de la fraternité). Les persécutions sous les régimes fasciste, nazi, franquiste, salazariste et vichyste n'ont évidemment rien arrangé. Les choses évoluent cependant à leur rythme. En France, il arrive ainsi de plus en plus fréquemment que les francs-maçons défilent publiquement en cordons et sautoirs à l'occasion de manifestations profanes à fort enjeu social (défense de la laïcité et du vivre ensemble, antiracisme, promotion des libertés publiques et individuelles, etc.) ou lors d'occasions particulières (par exemple, le premier mai, au cimetière du Père Lachaise, devant le mur des fédérés). Et encore ! Ces extériorisations sont essentiellement le fait des obédiences dites libérales et adogmatiques.