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godf - Page 9

  • La réponse de la revue « The Freemason » à la lettre de J.G. Findel

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    Dans ma précédente note, j'ai reproduit la lettre virulente de l'historien allemand J.G. Findel qui a été publiée dans l'édition du 15 décembre 1877 de la revue maçonnique britannique The Freemason.

    Il convient, à présent, de s'intéresser à la réponse qui lui fut faite par le comité éditorial de ladite revue. Elle figure également dans l'édition du 15 décembre à la page 548. Je vous en propose une traduction ci-après et j'en ferai ensuite le commentaire.

    « Nous publions sur une autre page une lettre du Frère Findel qui, nous le craignons, ne donnera pleine satisfaction à aucun lecteur du journal The Freemason, et qui fera même l'objet d'une profonde réprobation par tous les francs-maçons anglo-saxons. Il semble que le Frère Findel ait des reproches à faire à notre article consacré aux enseignements théistiques de la francs-maçonnerie, publié dans notre édition du 1er décembre, au point d'y voir l'expression d'un papisme ! Nous laissons le soin à nos nombreux lecteurs d'apprécier cette remarque déraisonnable, injuste et en fait absurde. Pour l'instant, hélas ! Il en sort la vérité. Le Frère Findel approuve la décision du Grand Orient de France qui a été unanimement condamné par un million de francs-maçons anglo-saxons, et il semble être très en colère contre nous qui nous opposons à une innovation aussi révolutionnaire, et donc comme toutes les personnes en colère, il est un peu incohérente et, pour dire la vérité, complètement déraisonnable. Une de ses déclarations ne manquera pas d'interpeller nos nombreux lecteurs. Son argument, au regard des Anciens devoirs, est le suivant : si un homme est athée, il ne peut être absolument écarté de la Francs-Maçonnerie sauf s'il est un « athée stupide » ; une remarque brillante, digne des gentlemen les plus astucieux, et qui confirme ce dont on pouvait se douter, à savoir que le Frère Findel ne s'exprime pas souvent dans les termes les plus fins. Ceux qui comprennent l'anglais ne se laisseront pas abuser par une remarque aussi déraisonnable que puérile, car par l'épithète « stupide » nos Anciens devoirs transmettent un terme de reproche, et pas un terme palliatif au mot Athée. En paraphrasant, ces mots voudraient dire – si quelqu'un était aussi stupide pour être un athée, alors il ne pourrait pas s'intégrer à la société des Francs-Maçons qui reconnaît révérencieusement et a foi dans le GADLU ; personne ne peut être aussi stupide au point d'être athée - « Atheos », - personne ne devrait aussi stupide, et s'il y a quelqu'un d'aussi stupide, il ne devrait pas être Franc-Maçon. Il n'y a pas d'autres constructions possibles avec ces mots simples et toute autre interprétation nous amènerait alors vers une fertile contrée d'évasion artificielle et de subtilités jésuitiques tout à fait indignes de notre manière honnête, franche et conforme de comprendre le métier. Connaissant désormais les grandes capacités, le zèle et l'énergie, et les sentiments maçonniques du frère Findel, nous regrettons bien plus profondément de voir son nom marqué au bas d'une telle lettre que de lire les observations qu'il a estimées devoir nous adresser. Mais nous n'aurions pas rempli notre devoir de journalistes et de maçons anglais si nous ne lui avions pas répondu gentiment et fermement – que ses idées, poussées dans leurs extrémités les plus logiques, doivent aboutir à l'anéantissement de la véritable Franc-Maçonnerie. En effet, cette altération hâtive et imprudente de nos anciens landmarks et de nos vérités sacrées nous semble des plus perverse et injustifiable, et nous nous élevons, une fois encore, contre cette cruelle agitation et ce changement révolutionnaire de l'Orient de France, qui a perturbé la Franc-Maçonnerie cosmopolite, dont peuvent résulter les conséquences les plus déplorables. En Angleterre, comme en Irlande, en Ecosse, en Amérique et au Canada, nous entendons tenir fermement à nos anciens usages et nous continuerons à rejeter comme nous le faisons actuellement tous les athées et ceux qui, stupides ou autres, ne peuvent, avec nous, consciencieusement reconnaître le GALDLU et croire en lui. »

    Cette réponse du Freemason appelle plusieurs commentaires.

    1. Elle est, sur la forme, tout aussi virulente que la lettre de J.G. Findel même si elle affecte la condescendance attristée. Il est certain en tout cas que l'accusation de « papisme » a fait mouche et a été très mal ressentie à Londres en rupture avec Rome depuis le XVIe siècle. On sent bien qu'on n'est plus dans le rationnel mais dans l'affectif. Les porte-paroles de la FM∴ britannique expriment à la fois un sentiment de sidération, d'incompréhension et de fermeture.

    1. La réponse du Freemason est empreinte de mauvaise foi, notamment quand elle prétend que la décision du Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴) a été unanimement condamnée par "un million de francs-maçons anglo-saxons" (sic). En effet, il est plus que probable que les francs-maçons anglo-saxons de base n'avaient strictement aucune opinion arrêtée sur le vote conventuel de 1877, à supposer qu'ils en aient eu connaissance ! En quoi auraient-ils pu se sentir concernés par le vote de la rue Cadet ? Le G∴O∴D∴F∴ n'a jamais eu l'intention de régenter le travail maçonnique des frères anglo-saxons ! Il semble donc que la revue The Freemason confonde intentionnellement la politique des GL∴ anglo-saxonnes avec le sentiment profond de leurs membres.

    1. La revue refuse toute interprétation des « mots simples » des Anciens devoirs qu'elle impute à une mauvaise connaissance de la langue anglaise. L'athée est stupide. Le fait de le devenir ou de le revendiquer est une marque de stupidité. Les pères fondateurs n'ont pas laissé de porte ouverte pour les athées qui ne seraient pas stupides. C'est un non-sens. L'athée stupide n'a donc pas sa place au sein de la société des francs-maçons qui révère le Grand Architecte de l'Univers (GADLU∴). Tout ce qui tendrait à donner au texte des Constitutions une autre signification est donc contraire à l'orthodoxie maçonnique contenue dans les Anciens devoirs. Il n'y a pas de possibilité d'en faire une lecture dynamique ou personnelle. On peut difficilement être plus clair. En tout cas, cette position montre clairement que toutes les approches visant à faire du GADLU∴ un symbole librement interprétable est de fait nulle et non avenue au regard des Anciens devoirs dont la maçonnerie anglo-saxonne prétend être la gardienne sourcilleuse. La cause est donc entendue : pour les maçons anglo-saxons, la liberté de conscience est donc la manifestation de l'athéisme.

    1. La décision du G∴O∴D∴F∴ est qualifiée d'« innovation révolutionnaire ». C'est un point extrêmement intéressant sur lequel je me dois d'insister un peu. Bien entendu, ce n'est pas un compliment que la revue The Freemason adresse au Grand Orient de France. Etre « révolutionnaire » c'est une accusation d'ordre politique ! Dans l'esprit de la revue, ce qualificatif fait implicitement écho à la Révolution française, à Napoléon, à la déchristianisation de la France. Bref, c'est un qualificatif très lourd de sens. Pour une majorité de britanniques, issus des classes bourgeoises et aristocratiques formant le gros des effectifs de la Grande Loge Unie d'Angleterre (GLUA), la décision du G∴O∴D∴F∴ s'inscrit donc dans un mouvement très profond de la société française en faveur de l'athéisme, du relativisme et, même si le mot n'est pas employé, du socialisme. La revue parle en effet du « changement révolutionnaire de l'Orient de France » (sic). C'est, à mes yeux, la grande raison, peut-être même la seule, qui motive l'intransigeance des dignitaires anglo-saxons à l'égard des francs-maçons français. Elle explique d'ailleurs ce que sera la politique des GL∴ anglo-saxonnes tout au long du XXe siècle. Le G∴O∴D∴F∴, malgré lui, est perçu comme un repère de rouges, de communistes et d'athées. Et sans doute est-il encore considéré comme tel aujourd'hui en Grande Bretagne, en Irlande, aux Etats-Unis et au Canada. C'est regrettable car inexact. Mais allez l'expliquer à des obédiences qui refusent tout dialogue dès lors qu'on n'adhère pas préalablement à leur vision de la Franc-Maçonnerie...

    1. On sent bien qu'en décembre 1877, les maçons britanniques considèrent que la Franc-Maçonnerie est morte en France suite au vote conventuel du Grand Orient de France en faveur de la liberté de conscience. The Freemason ne mentionne d'ailleurs aucune alternative sur le sol français. Il ne fait absolument pas référence au Suprême Conseil de France (SCDF∴), l'autre grande obédience française de l'époque, qui, pourtant, a conservé toutes les références traditionnelles au GADLU∴ et à l'immortalité de l'âme. Mais il est vrai que le SCDF∴ est une juridiction de hauts grades qui n'est pas reconnue par les Grandes Loges anglo-saxonnes. Rappelons aussi que la Grande Loge de France (GLDF∴) ne sera fondée qu'en 1894. Cette précision est utile car elle est une pierre jetée dans le jardin des frères qui se livrent aujourd'hui à du révisionnisme historique au sujet de la prétendue régularité de la GLDF∴.

    Je m'arrête là pour le moment mais sachez, chers lecteurs fidèles, que je ne manquerai pas de revenir sur ce sujet car la position théiste ou théistique de la franc-maçonnerie anglo-saxonne, très empreinte de christianisme, lui posera très vite énormément de problèmes doctrinaux tout au long du XXe siècle, notamment en Inde (pays polythéiste) ou en Amérique latine (continent très sensible aux idéaux de la révolution française). Ces problèmes doctrinaux n'ont d'ailleurs toujours pas été surmontés.

  • L'exclusion du G∴O∴D∴F∴ en 1877 vue par l'historien allemand Joseph Gabriel Findel

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    L'abolition, en septembre 1877, de la référence obligatoire à Dieu, Grand Architecte de l'Univers, et à l'immortalité de l'âme par le Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴) est généralement bien connue des francs-maçons puisqu'on en mesure toujours aujourd'hui les effets. Le G∴O∴D∴F∴ est injustement frappé d'ostracisme par une majorité de Grandes Loges, notamment anglo-saxonnes, qui le considèrent comme irrégulier. Le G∴O∴D∴F∴ n'a jamais cherché à réintégrer la grande famille de la maçonnerie internationale. Il n'a jamais cherché non plus à se déjuger et à faire acte d'allégeance aux Grandes Loges britanniques et américaines. En revanche, il a toujours pris soin d'expliquer les motifs qui l'ont amené à évoluer dans ses principes en 1877.

    Ce que les francs-maçons savent moins en revanche, c'est que l'exclusion du G∴O∴D∴F∴ de la communauté maçonnique internationale a été abondamment commentée, dès 1877, dans l'Europe entière, y compris en Grande Bretagne. Je voudrais reproduire ici une lettre virulente que l'historien allemand Joseph Gabriel Findel a adressée à la revue maçonnique britannique The Freemason (Le Franc-Maçon). Cette lettre a été publiée dans l'édition du 15 décembre 1877 (p.549).

    Qui était Gottfried Joseph Gabriel Findel (1828-1905) ? Il s'agissait à l'époque du plus grand historien de la maçonnerie allemande. Il était aussi l'éditeur de la revue maçonnique Die Bauhütte (La Loge). Ce franc-maçon, particulièrement actif, était connu de toute l'intelligentsia maçonnique du dix-neuvième siècle. Cet esprit curieux appréciait les débats et les controverses. Il n'hésitait jamais à défendre les plus faibles. Ainsi, en 1860, lui, Findel, l'allemand originaire de Bavière, avait été nommé Grand Maître honoraire de la Grande Loge de Prince Hall. C'est un fait remarquable quand on sait que cette obédience est composée uniquement de frères afro-américains et qu'elle n'est toujours pas officiellement reconnue par un grand nombre de Grandes Loges américaines.

    Voici donc la lettre de Joseph Gabriel Findel à la revue The Freemason. Je l'ai traduite. J'en ferai ensuite un bref commentaire.

    "LA POSITITION THEISTIQUE DE LA FRANC-MACONNERIE 

    A l'éditeur du journal The Freemason,

    Cher Monsieur et Frère,

    Votre article intitulé la position théistique de la Franc-Maçonnerie, publié à la page 520 de votre revue, expose une déclaration de foi maçonnique qui détruit le caractère cosmopolite de la franc-maçonnerie pour en faire une véritable institution sectaire. Il sera difficile de s'opposer à votre approche infaillible des bases de l'art royal, que vous pensez être la seule valable, et qui, je suis au regret de le dire, s'apparente à un papisme maçonnique.

    Permettez-moi simplement de vous dire qu'en Allemagne, en Hongrie, en Italie, etc., tous les maçons ne partagent pas votre point de vue sur la résolution qui a été prise contre le Grand Orient de France. Nous regrettons votre position quelque peu intolérante. Il semble que votre vision de la Franc-Maçonnerie ne soit pas universelle, cosmopolite, ouverte, mais exclusivement « anglo-saxonne » comme vous la qualifiez. Vos idées, j'en suis convaincu, ne sont pas en accord avec l'article 1 des Constitutions de 1723 qui ne déclare pas qu'un soi-disant athée ne peut pas être membre de la Fraternité, mais énonce plutôt, dans un esprit tranquille, tolérant, élevé, qu'il ne doit pas être stupide. Si un franc-maçon est un amoureux honnête de la vérité et s'il a acquis la conviction, en cherchant consciemment la vérité, qu'il peut nier l'existence de Dieu, ou au moins toute idée d'un dieu personnel, il ne peut pas être un athée stupide et il doit être considéré comme un très bon frère et comme un homme honnête et vertueux. Si, comme vous le dites, la franc-maçonnerie cherche à être un centre d'union universel et à cultiver les sentiments de solidarité et de fraternité pour le bien de l'humanité, alors chaque loge peut initier des hommes de toutes conditions et de toutes convictions, sans exiger d'eux une quelconque profession de foi si ce n'est d'être bon et honnête.

    La Franc-Maçonnerie est une institution purement humaine, fondée sur un principe d'humanisme plutôt que sur des objectifs d'ordre métaphysique ou d'orthodoxie religieuse, qui ne peut exister que dans un cadre cosmopolite et qui doit permettre la plus grande liberté de conscience, de pensée et de religion, laissant à chacun de ses membres, dans son for intérieur, le soin de déterminer ce qu'il doit croire ou ne pas croire sur des questions qui ont, de tout temps, séparé les hommes au lieu de les unir.

    Permettez-moi de rappeler aux lecteurs du journal The Freemason ce que j'ai écrit dans l'introduction de mon « Histoire de la Franc-Maçonnerie », pages 1 à 10, notamment à propos de la dédicace du livre des constitutions de 1738.

    Mais il n'est pas dans mes intentions de faire des déclarations générales sur la manière dont on doit comprendre l'art royal, mais d'aider à la compréhension de la résolution du Grand Orient de France. Nos frères français n'ont pas abandonné la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme en enlevant ces principes de leur constitution, mais ils ont affirmé qu'un telle profession de foi ne dépendait pas de la loi maçonnique. Le Grand Orient de France a seulement fait le choix de la liberté de conscience et n'a pris position contre aucune foi religieuse. Dès lors la véritable signification de la constitution maçonnique française est maintenant que chaque frère maçon peut croire ou ne pas croire en Dieu et que chaque loge française peut décider souverainement quel candidat doit être initié ou non. Le vote français est uniquement l'affirmation de la liberté de conscience, pas la négation de la foi.

    L'excommunication dont le Grand Orient de France a fait l'objet par les Grandes Loges maçonniques est par conséquent un acte intolérant de papauté, et la négation même de l'esprit du métier, le début de la fin de la Franc-Maçonnerie cosmopolite. L'excommunication du Grand Orient de France prouve seulement l'esprit sectaire qui a présidé à la décision de ces Grandes Loges, lesquelles ont oublié que le but de la Franc-Maçonnerie est d'unir tous les hommes bons de toutes croyances et professions ; ces Grandes Loges professent la séparation, détruisent le métier et ruinent l'héritage de nos pères fondateurs les plus libéraux et les plus tolérants. L'union de la Franc-Maçonnerie ne sera bientôt plus qu'une illusion si les maçons anglo-saxons condamnent les maçons français, allemands, italiens, etc. et réciproquement.

    Fraternellement,

    J.G. Findel"

    Cette lettre appelle quelques commentaires.

    Les mots employés par Joseph Gabriel Findel sont violents et le ton de la lettre est polémique. L'auteur fustige "l'excommunication" du G∴O∴D∴F∴, le "papisme maçonnique", le sectarisme et l'intolérance de Grandes Loges qu'il évite soigneusement de nommer. Ces mots ne sont pas anodins surtout lorsqu'ils sont publiés dans une revue maçonnique anglo-saxonne lue par des francs-maçons majoritairement de confession anglicane et protestante. Findel leur dit au fond que leurs Grandes Loges n'ont rien à envier à l'Eglise catholique, apostolique et romaine qui, au nom de son dogmatisme, condamne tous ceux qui pensent différemment d'elle.

    Findel rappelle ensuite la signification du vote conventuel de 1877. Il le dit très bien : le G∴O∴D∴F∴ n'a jamais fait profession d'athéisme ; il a simplement proclamé que la liberté de conscience était à la base du travail maçonnique ; il a laissé le soin à chacun de ses membres de se déterminer librement par rapport aux questions métaphysiques. Même si l'auteur ne le dit pas clairement, on sent bien qu'il espère amener la maçonnerie anglo-saxonne à adopter une position moins intransigeante à l'égard du G∴O∴D∴F∴. Pour Findel, l'excommunication du G∴O∴D∴F∴ ne peut être que le fruit d'un malentendu, d'une réaction immédiate et épidermique. Rien ne la justifie sur un plan doctrinal. Elle s'appuie sur une compréhension dynamique des principes maçonniques et trouve sa base même dans les constitutions de l'Ordre. Lorsque la maçonnerie anglo-saxonne aura compris que le G∴O∴D∴F∴ ne prétendait pas parler au nom de la maçonnerie universelle, elle finira par accepter que l'obédience française suive sa propre voie et réintègre la grande famille maçonnique universelle. 

    Cependant, si Findel espère implicitement une normalisation des relations entre la maçonnerie anglo-saxonne et la maçonnerie française, il reste explicitement pessimiste dans sa lettre. En fin connaisseur des relations maçonniques, il sait que les obédiences maçonniques anglo-saxonnes ne sont pas prêtes à se déjuger. En cette fin d'année 1877, il est parfaitement conscient que cette rupture inédite et brutale est de nature à compromettre durablement l'unité de l'Ordre maçonnique. Joseph Gabriel Findel est au fond d'une très grande lucidité. Il a immédiatement compris que la spécificité du travail maçonnique ne pouvait conditionner la reconnaissance interobédientielle sous peine d'aboutir à des exclusions à la chaîne et à un émiettement de l'Ordre maçonnique en diverses chapelles qui ne se parlent plus ou qui font semblant de cohabiter hypocritement.

    La suite des événements a hélas donné raison à l'analyse pessimiste de Findel puisque la maçonnerie anglo-saxonne, en 2015, fait toujours semblant d'ignorer le G∴O∴D∴F∴ alors que celui-ci est pourtant l'obédience maçonnique d'Europe continentale la plus ancienne et la plus importante en effectifs. Ce qui est totalement surréaliste il faut bien le reconnaître. Joseph Gabriel Findel méritait donc bien que je l'extirpe de l'oubli le temps de cette note, d'autant plus que sa lettre vivifiante a connu une postérité singulière en Amérique latine. En effet, lorsque la Grande Loge Unie d'Angleterre et les Grandes Loges américaines ont refusé de reconnaître la Grande Loge d'Uruguay en 1950 en raison de sa proximité philosophique avec le G∴O∴D∴F∴, de nombreuses obédiences maçonniques d'Amérique latine se sont alors immédiatement élevées contre cette décision. Parmi elles, le Grand Orient Fédéral d'Argentine. Celui-ci s'est référé à la lettre de Joseph Gabriel Findel pour fustiger l'intolérance et le sectarisme des puissantes obédiences anglo-saxonnes. Sans grand succès il faut bien le dire puisque la G∴L∴ d'Uruguay a fini par rentrer dans le rang dix ans plus tard.

  • Hypocrisie d'appareils : les rencontres maçonniques La Fayette

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    J'ai écouté ce dimanche 3 mai 2015 l'émission Divers Aspects de la Pensée contemporaine diffusée sur France Culture. Le Grand Orient de France (GODF) avait invité, dans le cadre de son temps de parole, René Rampnoux, 3ème Grand Maître Adjoint du Grand Orient de France et Jean-François Variot, Grand Orateur de la Grande Loge Nationale Française (GLNF) pour parler des rencontres maçonniques La Fayette qui auront lieu le 28 mai prochain.

    Je ne vais pas répéter ici ce que j'ai déjà écrit au sujet de ce colloque parisien. Je dirai simplement que cette écoute confirme le sentiment selon lequel ce rapprochement aussi précipité que circonstanciel vise surtout à marginaliser les obédiences qui, l'année dernière, ont tenté l'aventure chimérique de la Confédération Maçonnique de France. 

    Les intervenants ont longuement tourné autour du pot en maniant la langue de bois maçonnique avec dextérité. Chacun a ainsi rappelé les spécificités de son obédience. Chacun a insisté sur l'importance de ces rencontres inédites. Chacun a indiqué que le GODF et la GLNF n'entretenaient pas de relations officielles (quel scoop !). Chacun a enfin brièvement disserté sur le mythe, le logos, la spiritualité. Bref, les coutumes du GODF et de la GLNF divergent et divergent c'est énorme comme le disait le regretté Pierre Desproges.

    On ressort donc de cette écoute avec l'impression bizarre d'un ronronnement sans grand intérêt. Ah si ! Jean-François Variot a quand même souligné que ces rencontres avaient vocation à se répéter. Les promesses n'engageant que ceux qui y croient, nous verrons bien l'année prochaine. Demain est un autre jour...

    Mais pourquoi de telles rencontres maintenant en mai 2015 après un siècle de développement séparé ? Qu'est-ce qui fait qu'aujourd'hui une telle rencontre est possible ? Qu'en attend-on ? Ces rencontres sont-elles des caprices de Grand Maître ou procèdent-elles d'un mouvement plus profond et plus durable ? Pourquoi ces rencontres n'aboutissent-elles pas à un rapprochement sur le terrain entre les loges des deux obédiences ? Pourquoi lie-t-on encore spécificité et reconnaissance ? Que pense la Grande Loge Unie d'Angleterre de ce colloque si toutefois elle en pense quelque chose ?

    Ce sont ces questions là qui, je le crois, intéressent prioritairement les FF et ce sont précisément ces questions là - concrètes, est-il besoin de le souligner ? - qui n'ont pas été posées.

  • Le succès médiatique du G∴O∴D∴F∴ selon François Koch

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    Le 17 avril dernier, le journaliste François Koch publie une note sur son blog intitulée : C'est dans l'air : la Franc-Maçonnerie revient en politique ?

    Un passage m'a interpellé. Je le cite :

    Version actuelle :

    "Y a-t-il donc un retour de la Franc-maçonnerie en Politique? Pas vraiment, à mon avis. En revanche, un succès médiatique du GODF, sans conteste. Depuis 4 mois, la séquence apporte de la visibilité pour la première obédience française, même si c’est parfois pour des raisons dramatiques. Le 9 décembre, c’était le show télé de Daniel Keller, au Petit Journal. Exercice réussi. Puis le drame qui a frappé la France le 7 janvier. Parmi les victimes au siège de Charlie, deux frères du GODF : Bernard Maris et Michel Renaud. Le 11 janvier, des obédiences, dont le GODF, défilent dans la rue, avec leurs cordons. Et le 13 janvier,une conférence publique est organisée Rue Cadet sur le thème : Etre franc-maçon après le 7 janvier."

    Il n'y a rien qui vous saute aux yeux ?

    Lisez bien.

    Il n'y a vraiment rien qui vous heurte ou vous choque ? 

    Moi oui car si on suit le raisonnement de François Koch, le GODF semble avoir profité médiatiquement des attentats de janvier alors qu'il les a subis de plein fouet comme tout le monde en France et que deux de ses membres ont trouvé la mort.

    Comment peut-on y voir les éléments d'un "succès médiatique sans conteste" ?

    Je pense que le journaliste de L'Express, en professionnel avisé, s'est rendu compte après coup de sa maladresse. Il me semble d'ailleurs qu'il a modifié la version initiale de sa note à deux endroits. Il ne parle plus de "séquence vraiment bonne" mais d'une "séquence qui apporte de la visibilité". Il a ajouté "même si c'est parfois pour des raisons dramatiques." 

    Il se fait que j'avais copié-collé la version initiale de ce passage (celle du 17 avril) pour l'envoyer par mail à un F. Voilà comment elle était rédigée à l'époque (je mets en gras et en rouge la phrase qui a été depuis modifié par le journaliste) :

    Version initiale :

    "Y a-t-il donc un retour de la Franc-maçonnerie en Politique? Pas vraiment, à mon avis. En revanche, un succès médiatique du GODF, sans conteste.
    Depuis 4 mois, la séquence apparaît vraiment bonne pour la première obédience française. Le 9 décembre, c’était le show télé de Daniel Keller, au Petit Journal. Exercice réussi. Puis le drame qui a frappé la France le 7 janvier. Parmi les victimes au siège de Charlie, deux frères du GODF : Bernard Maris et Michel Renaud. Le 11 janvier, des obédiences, dont le GODF, défilent dans la rue, avec leurs cordons. Et le 13 janvier, une conférence publique est organisée Rue Cadet sur le thème :Etre franc-maçon après le 7 janvier."

    Le problème est que sa note, même retravaillée d'une façon plus heureuse, n'atténue pas le raisonnement. 

    On peut dire beaucoup de choses sur le GODF, bonnes ou mauvaises. On peut par exemple ne pas être d'accord sur sa "politique" d'extériorisation. Mais je trouve qu'il est profondément révoltant et injuste de mettre sur le même plan "le show" de Keller au Petit Journal de Yann Barthès et le drame du 7 janvier comme si ces deux faits, sans commune mesure et qui n'ont évidemment pas la même nature, formaient les éléments d'une seule et même séquence de 4 mois et participaient cyniquement au succès médiatique du GODF.  

    Conclusion ? François Koch s'est méchamment planté sur ce coup là.

  • Les Francs-Maçons et la Commune de Paris. Quelques vérités complémentaires.

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    Le F Contremoulin a récemment annoncé sur son blog la manifestation traditionnelle de la franc-maçonnerie parisienne devant le Mur des Fédérés, au cimetière du Père Lachaise, le 1er mai prochain. C'est donc une excellente occasion, pour moi, de revenir brièvement dans cette note sur le rôle des francs-maçons durant la Commune de Paris. Je voudrais citer ici quelques passages du livre en quatre tomes du profane Maxime Du Camp (1822-1894), Les Convulsions de Paris, qui fut un témoin direct de la Commune (1). Dans le tome IV de son ouvrage, l'académicien consacre une sous-section entière du chapitre 1 à "la manifestation des francs-maçons", épisode bien connu où les délégués des loges maçonniques se sont rendus sur les remparts de la Capitale pour y planter leurs bannières.

    Je connais les vifs reproches qui ont été formulés à l'encontre de cet ouvrage. Notamment ceux du F allemand Michael Georg Conrad (1846-1927), historien, francophile, et que je crois digne de foi parce qu'il a rejeté aussi bien les violences des communards que la répression brutale du soulèvement populaire par les Versaillais. Conrad considérait le livre de Du Camp comme un pamphlet misérable, une oeuvre de mensonge et de rancune réactionnaire (2). Mais la sincérité des reproches du F Conrad ne minore pas pour autant le témoignage de Du Camp qu'il faut lire parce que celui-ci apporte une vision différente de la vulgate que l'on a l'habitude d'entendre aujourd'hui. Quand on lit Du Camp, on se rend compte qu'il est loin d'être hostile à la franc-maçonnerie. Son ton n'est pas non plus celui d'un pamphlétaire et d'un réactionnaire rancunier, mais d'un témoin qui ne partageait pas les orientations politiques des meneurs les plus extrêmes. Et quand on lit Maxime Du Camp, on se surprend à penser que son témoignage est probablement bien plus proche de la réalité historique que la légende dorée des francs-maçons sous la Commune colportée aujourd'hui.

    Que dit Maxime Du Camp dans son livre ? Il dit que la franc-maçonnerie n'a jamais soutenu la Commune. Il prétend au contraire que la Commune, par l'intermédiaire de certains FF, a tenté de compromettre la franc-maçonnerie pour la rendre solidaire du mouvement insurrectionnel. Maxime Du Camp revient ainsi sur l'entrevue qui a eu lieu à Versailles, le 11 avril 1871 entre Adolphe Thiers, chef du pouvoir exécutif, et "quelques francs-maçons agissant individuellement." 

    Voici ce qu'il écrit :

    "M. Thiers leur fit observer, en outre, qu'ils n'étaient munis d'aucun mandat régulier et qu'il les avait reçus parce qu'il se refusait à dire à personne qu'elles étaient ses intentions et sa ferme volonté. les francs-maçons, qui s'étaient délégués eux-mêmes, revinrent un peu penauds et rendirent compte à leurs loges. Celles-ci convoquèrent les membres des ateliers pour nommer une commission qui définirait le mandat dont les délégués devaient être officiellement chargés. C'est alors que les TCF de la Commune interviennent et imposent un mandat impératif qui est accepté par les délégués dans la séance du 21 avril : "1° Obtenir un armistice pour l'évacuation des villages bombardés ; 2° demander énergiquement à Versailles la paix basée sur le programme de la Commune, le seul qui puisse amener la paix définitive." En ne repoussant pas immédiatement ce mandat, les francs-maçons cessaient d'être des intermédiaires et devenaient des alliés de la Commune." (3)

    Selon Du Camp, un mandat aussi intransigeant ne pouvait aboutir qu'à l'échec et à la confrontation ultime. Comment Thiers pouvait-il accepter une paix basée sur le programme de la Commune ? Il n'y avait donc rien à négocier. Le 22 avril 1871, Thiers a donc opposé une fin de non-recevoir à la délégation de FF venue à Versailles qui en fut très irritée. C'est à ce moment là que, selon Maxime Du Camp, le processus de noyautage atteint son paroxysme. Les activistes de la Commune vont alors s'employer à parler au nom de la franc-maçonnerie tout entière.

    "[Les délégués] convoquèrent pour le 26 une assemblée plénière de tous les francs-maçons présents à Paris. C'est alors que la Commune s'empare, non pas de la franc-maçonnerie, mais du groupe libre penseur et dissident qui s'arrogeait le droit de la représenter. Au dessous de la convocation, on lisait la déclaration suivante : "En présence du refus du gouvernement de Versailles d'accepter les franchises municipales de Paris, les francs-maçons réunis en assemblée générale protestent et déclarent que, pour obtenir ces franchises, ils emploieront, à partir de ce jour, tous les moyens qui sont en leur pouvoir." Plusieurs délégués avaient refusé de signer cette provocation. Il pouvait convenir, en effet, à quelques hommes honorables d'intervenir dans une oeuvre d'apaisement mais ils répudiaient, par le seul fait de leur abstention, toute part, même indirecte, pris à la révolte. L'affiche était à peine placardée que les protestations se produisirent de toutes parts, individuelles et collectives. Un vénérable écrit : "Dans la voie nouvelle où s'est engagée la réunion maçonnique, il m'est impossible de la suivre. Il ne s'agit plus de conciliation ; on a délaissé le but humanitaire et patriotique que l'on poursuivait d'abord." (...) Les délégués savaient bien qu'ils ne représentaient pas la franc-maçonnerie et qu'ils ne représentaient qu'eux-mêmes." (4)

    C'est donc dans la plus grande illégalité maçonnique et dans le plus grand désordre que fut décidée la fameuse manifestation du 29 avril 1871 qui a abouti à ce qu'un millier de maçons, en décors, plantent des bannières de loges sur les remparts de Paris. Maxime Du Camp se montre sévère à l'égard de cette initiative :

    "Si les francs-maçons qui ont cru devoir se mêler à cette manifestation derrière laquelle se cachait une déclaration de guerre au gouvernement légal, se sont imaginé qu'ils ont produit une impression sérieuse sur la population de Paris, ils ont eu de grandes illusions. On en a ri et plus d'un quolibet les a salués au passage. On a parlé de leur nombre ; on a dit qu'ils étaient cinq mille. Ce chiffre est extraordinairement gonflé ; en le réduisant de moitié, on fera encore une large part à l'exagération." (5)

    Voilà pour l'essentiel ce que Maxime Du Camp dit dans son ouvrage au sujet de la manifestation des francs-maçons sous la Commune de Paris. On le voit, sa prose n'est point haineuse même si elle n'est pas dénuée, de temps en temps, de sévérité. Maxime Du Camp se montre au contraire étrangement bienveillant à l'égard de la franc-maçonnerie dont il ne fait pourtant pas partie. En tout cas son témoignage, d'après moi, a infiniment plus de valeur historique que beaucoup de récits dithyrambiques sur cette période troublée de notre histoire.

    En effet, Du Camp décrit un processus détestable toujours à l'oeuvre aujourd'hui. Quel est-il ? C'est le fait pour quelques uns de parler au nom de la franc-maçonnerie et de l'instrumentaliser à des fins politiques. C'est l'atteinte constante et répétée à la liberté de conscience des FF. J'en ai déjà donné quelques exemples récents dans le cadre de ce blog (cf. les 25 propositions dites "du GODF" ; les interventions intempestives du Grand Maître, les communiqués ineptes du collectif laïque, etc.). 

    Maxime Du Camp montre donc que la franc-maçonnerie n'est pas un bloc monolithique de gens qui pensent la même chose. Il rappelle utilement que tous les FF n'ont pas eu la même opinion sur les événements de la Commune. Les FF n'ont pas réagi de la même manière durant cette guerre civile. Du Camp montre qu'un groupe bien décidé, et plus ou moins organisé, peut aisément circonvenir l'Ordre maçonnique en parlant crânement à sa place. 

    Il faut aussi citer ce témoignage d'un F anonyme publié en 1871 qui exprime, en une soixantaine de pages, un sentiment similaire à celui de Maxime Du Camp. L'auteur écrit en introduction de son livre et en des termes beaucoup plus polémiques :

    "J'aime trop l'institution à laquelle j'appartiens pour ne pas chercher à prouver que si des maçons ont excité à la guerre civile, du moins la maçonnerie est étrangère à des violences qu'elle réprouve ;

    Et que ceux qui ont taché de sang le drapeau maçonnique étaient des meneurs et non des ouvriers du temple de Salomon.

    Nous sommes une société secrète pour faire le bien et non pour pousser au mal. Nos armes ne se chargent pas avec de la poudre et des balles et nous n'avons pas à accomplir une mission de bouchers.

    A d'autres la guerre, l'égorgement, la destruction ; à nous la paix, le travail et la fraternité.

    Ainsi donc : A chacun selon ses oeuvres." (6)

    Naturellement, il ne s'agit pas pour moi de critiquer en bloc la Commune de Paris. Il ne s'agit pas davantage de nier l'affreuse semaine sanglante et le martyre de milliers de fédérés massacrés par les Versaillais. Il ne s'agit pas non plus de minimiser la répression féroce qui s'est abattue sur les insurgés dans les années qui suivirent (condamnations à mort, déportation au bagne, exil, etc.). Non. Il s'agit plutôt de montrer que la réalité historique est infiniment plus complexe que la vision romantique (ou mythique si on veut être plus gentil) de la Commune que les obédiences maçonniques célèbrent chaque année au Père Lachaise devant le mur des fédérés dans l'indifférence, il faut bien le dire, de la majorité des FF de France.

    Pour terminer cette note, il me semble utile de citer in extenso cette circulaire du Conseil de l'Ordre diffusée le 29 mai 1871, soit un mois après la fameuse manifestation parisienne.  

    "Grand-Orient de France

    Suprême Conseil pour la France et les possessions françaises

    O de Paris, le 29 mai 1871 (EV)

    Aux RR Ateliers de l'Obédience.

    TTCCFF,

    Les criminels et douloureux événements dont Paris vient d'être le théâtre ont donné lieu, de la part d'un certain nombre de francs-maçons, à des actes qui ont ému à juste titre la franc-maçonnerie, non seulement en France, mais aussi à l'étranger. Ces actes, la conscience publique en a déjà fait justice. D'ailleurs, les principes de notre institution et ses lois interdisaient absolument les manifestations auxquelles s'est livré ce groupe de francs-maçons, ou soi-disant tels, recrutés pour la plupart on ne sait où, et dont la majeure partie, nous sommes heureux de la constater, n'appartenait pas à l'obédience du Grand-Orient de France.

    Il n'est pas dans les attributions du Conseil de l'Ordre de statuer sur des faits de cette nature, à moins d'en être régulièrement saisi, l'assemblée générale du Grand-Orient de France a seule qualité pour en connaître. Mais ce que nous tenons à déclarer bien haut, c'est que si le Grand-Orient de France n'a pu, par suite de la dissémination de ses membres, empêcher de pareils actes, il les a réprouvés et n'y a participé en aucune manière.

    Dès le 29 avril, le jour même où avaient lieu ces coupables manifestations, et avec l'immense regret de ne pas avoir agi plus vite, les membres du Conseil de l'Ordre adressaient à tous les présidents d'ateliers et faisaient insérer dans divers journaux une protestation contre les résolutions prises dans une assemblée de francs-maçons, au Châtelet ; la veille, une réunion nombreuse de Vénérables des loges de Paris avait également protesté et tenté d'empêcher ces manifestations. Tous ces efforts ont été vains et sont venus échouer contre des passions soulevées par des influences intéressées et perverses.

    Voilà, TTCCFF, ce qu'en l'absence du Grand-Maître les membres du Conseil de l'Ordre, présents à Paris, croient devoir, sans tarder, porter à la connaissance de tous les francs-maçons, afin que les actes qui vous ont émus restent tout entiers sous la responsabilité de ceux qui les ont commis, et qu'il soit bien constaté que la maçonnerie française, en tant que corps constitué, ne s'est pas écartée un seul instant des principes qui font sa force et des sages lois qui la régissent.

    Agréez, TTCCFF, l'assurance de nos sentiments fraternels.

    Les membres du Conseil de l'Ordre

    De Saint-Jean, Montanier, Bécourt, Galibert, Grain, Renaud, Poulle, Viennot, Portallier." (7)

    __________

    (1) Maxime Du Camp, Les Convulsions de Paris, Tome IV, La Commune à l'Hôtel de Ville, 6ème édition, Hachette et Cie, Paris, 1883.

    (2) Michel Durand, Michael Georg Conrad à Paris (1878-1882), "Années d'apprentissage" d'un intellectuel critique, coll. Convergences, éd. Peter Lang, Berne, 2004.

    (3) Maxime Du Camp, Les Convulsions de Paris, op.cit., pp. 52 et 53.

    (4) Ibid. pp. 54 et 55.

    (5) Ibid. pp. 59 et 60.

    (6)  Anonyme, Les Francs-Maçons et la Commune de Paris, Du rôle qu'a joué la franc-maçonnerie durant la guerre civile, E. Dentu libraire-éditeur, Paris, 1871. 

    (7) Ibid., pp 61 et 62.

  • Les loges d'études et de recherche

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    Le blog Hiram a annoncé la création d'une nouvelle L à Reims dont le titre distinctif sera "Humanisme et Perspectives".

    Il s'agit d'une L d'études et de recherche. Le règlement général du GODF définit ce type d'atelier de la façon suivante

    "La Loge d'Etudes et de Recherche a pour vocation de réunir des Frères membres de l'Obédience autour d'un sujet intéressant la Maçonnerie en général et / ou l'Ordre en particulier."

    En clair, une L d'études et de recherche n'initie pas. Elle a pour objet l'étude d'un sujet en particulier. Elle agrège des FF désireux de travailler sur le sujet qui a motivé sa création. 

    Bon, ce que je vais dire n'engage que moi et risque de ne pas faire plaisir aux promoteurs du projet, mais je considère que les LL d'études et de recherche sont des aberrations maçonniques.

    En effet, une L normalement constituée réfléchit sur tous les sujets. Rien ne lui interdit non plus d'approfondir un sujet pendant plusieurs années. Mais elle a également pour devoir d'initier des profanes et d'en faire de bons maçons. Le travail maçonnique, c'est celui que l'on fait sur soi-même. Ce n'est pas l'acquisition d'un savoir cumulatif. Du temps où je m'occupais de l'instruction des jeunes maçons dans ma L, j'aimais leur dire ceci pour les bouger, surtout lorsqu'ils commençaient à préparer leurs premiers exposés (leurs "planches" comme on dit en maçonnerie) :

    "Parler de tolérance, de justice et de fraternité à la manière des professeurs de philosophie, ce n'est pas ce qu'on vous demande ; ce qu'on vous demande, c'est d'être tolérant, juste et fraternel le plus possible et c'est de puiser dans le travail de la L, dans les échanges avec les FF∴, dans leurs expériences, des éléments qui participeront à votre propre édification morale et intellectuelle. L'Art royal, c'est quelque chose d'artisanal. Ce n'est pas de la sophistique pour des esprits mondains et superficiels. C'est un art tout d'exécution. Difficile. Parce qu'il vous oblige à concilier la pensée et l'action. A agir en homme de pensée et à penser en homme d'action."

    Cantonner un atelier à la seule production intellectuelle, c'est donc oublier le sens même de la démarche maçonnique, et ce d'autant plus qu'on ne peut pas dire que les LL d'études et de recherche françaises se distinguent généralement par leurs travaux. Bref, on dit souvent (et à juste raison d'ailleurs) aux AA et aux CC que les LL ne sont pas des écoles, des universités ou des cours du soir et on se rend compte finalement que les Obédiences favorisent la création de pseudo-loges qui se prennent pour des centres de recherche.

    Je me souviens qu'il existait au GODF une L de ce genre à Paris dont le nom était Léonard de Vinci. Lors de sa création, au milieu des années 90, celle-ci avait l'ambition de devenir une L∴ d'études et de recherche sauf que, si je ne m'abuse, le règlement général de l'époque ne reconnaissait pas encore ce type d'atelier. Le GODF∴ compte aujourd'hui 7 LL d'études et de recherche pour un effectif total avoisinant une centaine de FF.

    Très bien. Mais pour quels résultats ?

    Il n'y a pas que le GODF dans cette situation. Je pense aussi à la GLDF qui avait créé dans les années 90 sa propre L d'études et de recherche - Jean Scot Erigène n°1000 - dont, personnellement, je n'ai pas lu le moindre travail (la GLDF abrite depuis d'autres LL de recherche) même si je sais que cet atelier a édité plusieurs numéros d'une revue.

    C'est déjà plus concret.

    Mais bon, de vous à moi, quel en est fondamentalement l'intérêt et, surtout, quelle est la part du travail effectué réellement par les FF∴ de ces LL ? Sont-ils sagement assis ? Ou bien leurs prises de parole participent-elles vraiment du travail d'étude et de la recherche ? En quoi le cadre d'une L∴ au travail apporte-t-il quelque chose de différent par rapport à ce que font ordinairement tous les ateliers de France et de Navarre ?

    Bref, je n'ai jamais vraiment compris à quoi servait ce genre de loge. Si vous invitez des spécialistes de tel ou tel domaine à parler en loge et que vous vous engagez à publier leurs communications quelques temps après, vous ne faites rien d'autre qu'un travail éditorial que les universitaires et autres organisateurs de colloques connaissent bien. Qu'y a-t-il de spécifiquement maçonnique ?

    Lorsque je résidais en Belgique, j'avais également fréquenté les travaux d'une L de recherche bruxelloise - L'Ane d'Or n°63 de la Grande Loge de Belgique - qui, à l'époque, ne produisait rien de particulier mais réunissait pourtant des frères qui avaient l'ambition de réfléchir sur la maçonnerie. Nous n'étions pas beaucoup sur les colonnes. Une petite dizaine et encore je suis généreux. Je ne sais pas non plus ce que cette L, au demeurant très sympathique, est devenue aujourd'hui. Je suppose qu'elle existe toujours. A-t-elle produit quelque chose de remarquable ?

    La palme des LL d'études et de recherche revient incontestablement à la microscopique Loge Nationale Française (LNF) qui ne compte pas moins dix loges d'études et de recherche alors qu'elle revendique à peine trois cents membres ! Je pense que nombre d'entre elles sont en réalité des coquilles vides.

    Il faut donc en revenir aux sources et se poser la question : "qu'est-ce qu'une L d'études et de recherche ?" Il s'agit d'une forme spécifique de loge qui est apparue au XIXe siècle en Grande Bretagne dans un but précis :

    • soit pour codifier un rite et fortifier ainsi l'unité de la maçonnerie britannique après des décennies de schisme entre les anciens et les modernes (ce que fit la L Emulation of Improvement en créant le style émulation)
    • soit pour pallier l'absence de travaux autres que rituéliques (c'est ce que fait la L Quatuor Coronati de Londres ; elle réfléchit et publie depuis 1886 sur l'histoire et symbolisme maçonniques).

    Pour le dire autrement, une L d'études et de recherche se comprend tout à fait dans les Obédiences dites "régulières" où l'essentiel du travail des LL se borne à faire vivre les rites et les tradition. Dans les LL prétendument "régulières", on fait donc principalement de la cérémonie, à la différence des LL dites "irrégulières" où les conférences et les échanges sont nombreux et variés.

    Dans un tel contexte, on peut comprendre que certains maçons réguliers aient pu éprouver le désir de faire autre chose et d'adapter le cadre maçonnique à la production intellectuelle. La L Quatuor Coronati est connue pour l'excellence de ses travaux et bénéficie d'un réseau étendu de membres correspondants. En France, la L parisienne Villard de Honnecourt, de la Grande Loge Nationale Française (GLNF), poursuit un but identique et se distingue par la publication d'une revue de maçonnologie de très bonne qualité.

    Conclusion. Les LL d'études et de recherche en France ne marchent pas de façon générale, non parce que les maçons français ont une inaptitude à la recherche, mais tout simplement parce que l'écrasante majorité des ateliers de notre pays permet déjà aux FF et aux SS d'échanger sur tous les sujets sans qu'il y ait besoin de structures particulières.

    Alors comment expliquer leur développement depuis une vingtaine d'années ? C'est très simple. Les LL∴ d'études et de recherche participent aux stratégies d'image des Obédiences (c'est flagrant en ce qui concerne la petite LNF). Une L d'études et de recherche, ça donne une image intellectuelle. Pour le dire autrement, une L d'études et de recherche, ça fait bien dans le décor même si celle-ci n'étudie et ne recherche pas grand-chose.

    De toute façon, qui ira le vérifier ?

  • Les turbulents héritiers de l'antimaçonnisme

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    La vidéo des Brigandes, manifestement, interpelle beaucoup de FF sur la toile. Le F Geplu du Blog maçonnique Hiram.be m'a ainsi demandé mon avis sur un message qu'il a reçu de ce groupe d'activistes. Il a eu la gentillesse d'en publier un extrait. D'autres s'interrogent sur la qualité de la réalisation, sur de possibles complicités internes, sur le lieu aussi (s'agit-il d'un temple maçonnique ou d'une reconstitution et où se situe-t-il ?) et enfin sur le matériel et la documentation qu'il a fallu aux Brigandes et à ceux qui sont derrière pour mettre au point cette vidéo. Peut-être parviendra-t-on, un jour, à en savoir davantage sur ce mystérieux groupe qui ne porte pas les maçons en son coeur.

    Je voudrais revenir brièvement ici sur l'aspect "documentation" qui semble inquiéter certains lecteurs du blog. C'est vrai que Les Brigandes semblent beaucoup connaître de choses sur la FMmême si ces connaissances sont mises au service d'une propagande contre ellePourtant, il n'y a rien de surprenant à cela. Si l'antimaçonnisme a toujours charrié son lot impressionnant de crétins, il a pu aussi prospérer grâce à gens curieux et, parfois, très cultivés.

    Tenez ! Le profane Bernard Faÿ par exemple. Ce brillant universitaire,  nommé administrateur général de la Bibliothèque nationale en 1940, était un spécialiste reconnu du dix-huitième siècle et de la franc-maçonnerie. Mais c’était surtout fondamentalement un idéologue d’extrême droite et un antisémite virulent qui savait pertinemment que si les faits ne corroboraient pas son idéologie, il fallait s’arranger pour qu’ils lui fussent conformes. C'est la raison pour laquelle il n'a pas hésité à prendre des libertés avec l’histoire et à présenter l'Ordre maçonnique de façon grotesque et inquiétante au grand public. C'est ce qu'il fit avec l'exposition maçonnique du Petit Palais à Paris dès octobre 1940 et, un an plus tard, dans la revue mensuelle qu'il dirigea jusqu'en 1944 -  Les Documents Maçonniques - (cette revue est tombée récemment dans le domaine public et elle est désormais consultable en ligne sur le site de la Bibliothèque Nationale de France). 

    Un autre exemple. Le F Jean-Baptiste Bidegain. C'était au départ un maçon estimable qui a viré à l’antimaçonnisme le plus sournois au début du XXème siècle, alors même qu’il avait été secrétaire général adjoint du GODF. Le drame de cet homme intelligent et cultivé, son calvaire intime même, fut de mettre ensuite son talent d’écriture, son esprit d’analyse et son expérience maçonnique au service d'une ambition dévorante et d'un besoin de reconnaissance jamais assouvi. Il a voulu se venger de ceux dont ils estimaient qu’ils avaient intrigué contre lui au sein de l’appareil du GODF lors du départ du secrétaire général, Narcisse-Amédée Vadecard. Lui, l'adjoint, guignait le poste. Il ne l'a pas obtenu. Il a choisi de trahir le GODF pour collaborer avec les milieux monarchistes et catholiques. Il est devenu l'informateur du député nationaliste Guyot de Villeneuve en 1904 et fut à l'origine de l'affaire des fiches qui provoqua un grave scandale à l'époque mais qui, aujourd'hui, s'explique très bien eu égard au contexte politique (on était encore en pleine affaire Dreyfus et les républicains avaient, à juste raison, de sérieux doutes sur la loyauté d'une partie des officiers). 

    De façon générale, ce qui m'a toujours interpellé, c'est moins la propagande que les propagandistes. On trouve souvent des personnes cultivées qui mettent sciemment tout leur talent, tout leur savoir au service du mensonge et de mesquins règlements de compte. Il faut en particulier se souvenir de tous ces parcours, de tous ces hommes qui furent les ennemis actifs de l'Ordre maçonnique. Certains d'entre eux furent sur les colonnes (comme quoi l'ennemi n'est pas toujours celui qu'on croit). Ils sont des sources d'inspiration pour bon nombre d'adversaires de la FM.

    Avec Les Brigandes, Bernard Faÿ, Edouard Drumont, Jules Guérin, Mgr Jouin, Charles Maurras, Maurice Barrès, Paul Riche, Jean Marquès-Rivière, Jean-Baptiste Bidegain, Jules Doinel et tant d'autres, ont à nouveau de turbulents héritiers.

  • Ces chères revues du G∴O∴D∴F∴

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    La prochaine émission Divers aspects de la pensée contemporaine, qui aura lieu ce dimanche 1er mars de 9h40 à 10h00 sur les ondes de France Culture, traitera du thème : « Les revues du GODF et les 150 ans de La Chaîne d’Union ». Elle aura pour invité Bernard Chanez, 1er Grand Maître ajoint du Grand Orient de France.

    Il est difficile de ne pas faire le lien avec un courrier que j'ai reçu, il y a quelques jours, me signalant que la revue Joaben du Grand Chapitre Général de France (GCDF) était désormais intégrée dans le catalogue de la société commerciale Conform édition (ce qui est déjà le cas de toutes les revues dont va parler le F Chanez). Ce courrier était également une invitation (pressante ?) à m'y abonner. 

    Je crains donc que l'émission radiophonique de dimanche ne soit, en réalité, qu'un simple encart publicitaire d'une vingtaine de minutes pour vanter auprès des auditeurs les mérites de ces différentes revues et pour les inciter à s'y abonner. Quand on connaît la crise de la presse, qui est aussi celle du livre, on peut raisonnablement penser que l'état de santé des revues du GODF ne soit pas des meilleurs et que le conseil de l'Ordre mène actuellement, et sans oser le dire clairement, une campagne d'abonnement, non seulement auprès de ses propres membres mais aussi du grand public.

    Je ne parlerai pas ici du "grand public". Je me contenterai d'évoquer les membres du GODF dont un grand nombre n'est pas abonné à ces revues. J'en fais partie et j'en ai déjà expliqué les raisons à travers l'exemple d'Humanisme. Et je pense que ce que j'ai écrit en décembre dernier peut fort bien s'appliquer à l'une quelconque des autres revues. Cependant je dois y ajouter une autre chose qui a son importance : leur prix. Il n'est certes pas excessif par rapport à des revues similaires, mais je ne vois pas pourquoi la capitation ne prendrait pas déjà en compte l'abonnement à l'une de ces revues. Je ne vois pas pourquoi il faudrait en plus faire la démarche de s'y abonner. 

    Si je voulais recevoir l'ensemble de ces revues, je serais ainsi obligé de débourser une centaine d'euros supplémentaire qui viendrait s'ajouter à ma capitation et aux frais liés aux activités maçonniques (agapes, frais de déplacement, etc.). Je ne peux financièrement me le permettre. Et je suis persuadé de ne pas être seul dans ce cas. Alors on peut bien écrire des lettres ou faire des émissions sur le thème "abonnez-vous s'il vous plait", ça n'y changera rien. 

    ____________________

    Ajout du 1er mars 2015

    Je dois malheureusement constater que j'avais vu juste. J'ai écouté l'émission qui s'est réduite à un encart publicitaire pour des revues. Pourquoi gaspiller du temps d'antenne pour ça ? C'est dommage me semble-t-il. Au passage, j'ai relevé une perle du F Chanez qui a répété, par deux fois, que le GM∴ Daniel Keller avait décidé d'un colloque pour le 150ème anniversaire de la revue La Chaîne d'Union. Je ne sais s'il faut attribuer cette formulation maladroite au stress de la prise de parole, mais les FF∴ du G∴ODF∴, dont je fais partie, seront "ravis" en tout cas d'apprendre qu'ils ont un G∴M∴ qui s'occupe et décide de tout, tel un monarque. Ce qui est pour le moins paradoxal dans une Obédience qui n'a jamais fait mystère de son attachement passionné à la République. Nous avons un monarque qui s'exprime dans tous les médias, au nom de l'Obédience, qui écrit tribune vide sur tribune vide dans les journaux (la dernière ayant été publiée dans Mediapart). Un communiquant en somme.