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godf - Page 8

  • L'affaire Lalou

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    Regarder le passé, c'est se rendre compte que les choses, parfois, n'étaient pas forcément meilleures qu'aujourd'hui. En témoigne l'initiation avortée de Charles Lalou, député du Nord, dont les opinions boulangistes avaient provoqué une expédition punitive de plus de 500 Frères le 5 février 1889.

    Ce fait divers, qu'on imaginerait mal de nos jours, a fait les choux gras de toute la presse de l'époque. Il faut se remettre dans le contexte. Le général Boulanger, personnage équivoque, soutenu aussi bien à droite (royalistes, bonapartistes) qu'à gauche (certains radicaux et socialistes), venait d'emporter les législatives partielles du 27 janvier 1889 à Paris face à Edouard Jacques, président du Conseil général de la Seine. Les partisans du général Boulanger avaient envisagé une marche sur l'Elysée à laquelle le principal intéressé s'était prudemment refusé de participer. Le camp républicain redoutait un coup d'Etat.

    C'est la raison pour laquelle l'initiation de Charles Lalou au sein de la loge La France Démocratique (présidée par Georges Laguerre, député boulangiste du Vaucluse) était apparue - à tort ou à raison - comme une provocation par les Frères les plus soucieux de défendre la jeune Troisième République en cette année du centenaire de la Révolution française.

    Pourtant, le GODF était lui-même très partagé sur l'attitude à adopter vis-à-vis de Boulanger. Par exemple, un républicain aussi incontestable que Frédéric Desmons, président du Conseil de l'Ordre, ne cachait pas sa sympathie pour le turbulent militaire.

    Voici un extrait du compte rendu du quotidien Le XIXe siècle, viscéralement antiboulangiste, en date du 6 février 1889 :

    « Le porte-parole officiel du Boulangisme, l'enfant de choeur de la Chapelle de la rue Dumont-d'Urville, a été exécuté hier au Grand-Orient de France. L'exécution a été complète; elle était méritée.

    On sait que tout dernièrement Georges Laguerre a fondé ou plutôt ressuscité loge la République Démocratique, dans le but de donner le change à l'opinion publique en faisant croire que la Maçonnerie était Boulangiste.

    Pour augmenter le nombre, d’ailleurs très restreint des Membres de cet Atelier, le Frère Laguerre, Vénérable de la Loge, a présenté à l'Initiation un des membres influents du Comité de la rue de Sèze. Mais sachant que l'admission de ce personnage soulèverait un tollé général dans le monde maçonnique, il avait imaginé le truc suivant :

    Le Bulletin Maçonnique qui indique le programme des travaux de toutes les Loges, ainsi que l'heure des séances, annonçait que la tenue de la Loge de M. Laguerre, commencerait à huit heures et demie, et ne donnerait aucun renseignement sur l'Ordre du jour.

    D'autre part, le Vénérable avait fait envoyer aux Membres de sa Loge une convocation indiquant l'ouverture des travaux pour sept heures et demie précises, c'est-à-dire une heure avant l'heure habituelle et contrairement à tous les usages Maçonniques, de façon à dire à ceux qui se présenteraient à l'heure : la comédie est finie, la pièce est jouée.

    Ce projet, si habilement préparé, échoua complètement.

    Hier, cinq cents Francs-Maçons, prévenus à la hâte, sont venus de tous les points de Paris pour assister à l'ouverture des travaux de la Loge présidée par Laguerre.

    Il ne nous est pas permis de faire le compte rendu de la séance maçonnique, ce que nous devons dire, c'est que, malgré son cynisme et son audace, le député de Vaucluse, accablé sous le poids du mépris de tous les assistants, a été contraint de lever la séance et de sortir de sa Loge sous les huées des Francs-Maçons indignés (…). »

    L'affaire fit si grand bruit que le F∴ Esprit-Eugène Hubert, directeur de la revue La Chaine d'Union de Paris et antiboulangiste notoire, se crut obligé d'appeler indirectement les FF à la modération et à la raison (cf. La Chaine d'Union de Paris, février 1889, p. 36) :

    « Quelques excès ont pu être commis dans nos travaux, quelques méconnaissances ont pu être faites de nos prescriptions et Règlements, dans ces derniers temps ; ne nous en inquiétons point outre mesure. Cela ne peut avoir aucune conséquence grave, quant au point de vue de la stabilité et de la sécurité maçonniques : au contraire cela nous servira. Nous y puisons cet enseignement profitable que nous devons nous retrancher et nous renfermer dans nos anciennes manières d'être maçonniques ; que loin d'étendre notre cercle, nous devons le restreindre ; que, sans être une Société secrète, nous sommes une Société privée qui reste chez elle, qui ne sort point de chez elle, qui n'ouvre point ses portes à tous venants ; que nous sommes une Société qui se distingue, qui se détache de toute autre société par ses mots, signes, formes et coutume. Par son indépendance, par sa tolérance, par sa fraternité, par son abnégation, par ses larges horizons d'amélioration sociale, d'union entre toutes les races, des peuples entr'eux et par ses aspirations à la concorde, à la paix dans l'Humanité entière.

    Corps d'avant-garde, elle ne peut se découvrir sans vouloir s'exposer à être paralysée, comprimée dans son oeuvre, dans son action.

    Restons des Temples fermés. »

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    A consulter :

    Journal Le XIXe siècle - 6 février 1889.pdf

  • Le cadeau empoisonné de Denis Sassou-Nguesso au G∴O∴D∴F∴

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    Voici une nouvelle qui est passée inaperçue. Tellement inaperçue d'ailleurs que je n'ai pas souvenir qu'on en ait parlé au Convent ou qu'on y ait fait le moindre début d'allusion.

    De quoi s'agit-il ? Du décret n°2015-462 du 13 mai 2015 portant attribution en propriété au Grand Orient de France d'un terrain à bâtir à Brazzaville, capitale de la République du Congo. Ce décret a été publié dans l'édition du 21 mai 2015 du Journal Officiel de la République du Congo (cf. la pièce jointe au bas de cette note). Il est donc entré en vigueur. Il a été pris en Conseil des Ministres par M. Pierre Mabiala, ministre des affaires foncières et du domaine public, et M. Florent Ntsiba, ministre du travail et de la sécurité sociale agissant pour le ministre de l'économie et des finances. Et il a été contresigné par M. Denis Sassou-Nguesso, président de la République et accessoirement grand maître de la Grande Loge du Congo (obédience régulière issue de la Grande Loge Nationale Française). Le droit de propriété du GODF est donc opposable aux tiers en raison de sa publication au bureau des hypothèques compétent.

    Le général Denis Sassou-Nguesso est un personnage "délicieux". Âgé de 72 ans, il cumule plus de trente ans à la tête du pays. Il a dirigé le Congo à l'époque du parti unique, de 1979 jusqu'aux élections pluralistes de 1992, qu'il a perdues. Revenu au pouvoir en 1997 à l'issue d'une violente guerre civile, il a été élu président en 2002 et réélu en 2009. Il est en ce moment occupé à changer la Constitution afin de se maintenir au pouvoir en 2016.

    Son bilan est éloquent. 70 % des Congolais vivent aujourd'hui sous le seuil de pauvreté (avec moins d'un dollar US par jour). Mais que l'on se rassure ! Car Denis Sassou-Nguesso, lui, se porte très bien. Le chef de l'État congolais et sa famille possèderaient, en effet, en région parisienne, de nombreux biens immobiliers, soit une bonne dizaine d'appartements et hôtels particuliers selon un rapport d’enquête de la police révélé en janvier 2008 par le journal Le Monde. Celui-ci a fait l'objet de plaintes pour détournement de fonds publics.

    Bref, le président de la République du Congo est la caricature du potentat africain autoritaire et vénal. La famille Sassou-Nguesso est au Congo Brazza ce que les famille Bongo et Biya sont respectivement au Gabon ou au Cameroun. Et qui plus est, elles sont toutes liées à la franc-maçonnerie depuis des décennies, comme d'ailleurs une bonne partie de l'élite politico-économique des pays d'Afrique noire francophone. C'est la raison pour laquelle le franc-maçonnerie est souvent mal vue en Afrique. Ce qui est injuste car des opposants politiques peuvent aussi fréquenter les loges, là bas ou en exil, aux côtés de modestes anonymes sans aucun engagement public. Et puis il faut noter que les religions (catholique, évangélique, musulmane) forment aussi des réseaux très puissants auprès des cercles de pouvoir africains.

    C'est dire à quel point ce décret est embarrassant et s'apparente à un cadeau empoisonné pour le GODF car il ne me semble pas que la rue Cadet ait demandé quoi que ce soit aux pouvoirs publics congolais. Et pour cause ! Le GODF ne possède aucune loge dans ce pays déjà largement pourvu en obédiences maçonniques. Alors comment expliquer une telle marque d'attention du président Sassou-Nguesso à l'égard d'une obédience qui, par dessus le marché, n'entretient pas de relations fraternelles avec la sienne ?

    Il semblerait, selon certains opposants politiques congolais réunis autour de M. Mingwa Biango, que Denis Sassou-Nguesso chercherait, par ce moyen, à s'attirer les bonnes grâces du gouvernement français pour que celui-ci l'aide à se maintenir aux pouvoirs en 2016. En effet, les relations entre M. Denis Sassou-Nguesso et M. François Hollande sont plutôt fraiches. Cela a été remarqué lors de la dernière visite officielle du président congolais à Paris le 7 juillet 2015. Le président congolais chercherait-il activement à les réchauffer en courtisant dans ce but la plus importante obédience maçonnique française classée ordinairement à gauche ? Espère-t-il que des membres du GODF∴, proches du président de la République, puissent l'appuyer? C'est de l'ordre du possible.

    Mais si tel était le cas, une telle méthode relèverait d'une "politique françafricaine à la grand papa" complètement à côté des évolutions du monde contemporain. En effet, la diplomatie française semble préoccupée par le maintien de la stabilité politique de la République du Congo et particulièrement désireuse que des élections présidentielles démocratiques puissent avoir lieu conformément à la Constitution congolaise. Au moment où la France et l'Europe sont confrontées à des vagues sans précédent de migrants, au moment même où les obédiences maçonniques européennes ont publié un communiqué à ce sujet, il paraît impossible que la France prenne le risque de favoriser une guerre civile en République du Congo en soutenant le président Sassou-Nguesso dans son projet de modification de la Constitution. En effet, l'Afrique a besoin plus que jamais de démocratie et de développement économique dans le cadre d'une nouvelle politique de coopération. Elle n'a pas besoin de chefs d'Etat qui confondent le PNB de leur pays avec leur patrimoine personnel. Il me semble donc totalement illusoire d'attendre quelque intervention du GODF∴ en remerciement de l'attribution en pleine propriété d'un terrain à bâtir à Brazzaville, si toutefois il s'agit bien de l'objectif poursuivi par l'exécutif congolais actuel.

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    A consulter :

    JO République du Congo Brazza.pdf

  • L'homme face au climat

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    Je signale la parution aux éditions Henry de L'Homme face au Climat. Cet ouvrage, publié sous l'égide de la Commission de Réflexion sur le Développement Durable (C.N.R.D.D.) du Grand Orient de France (GODF), est composé d'une sélection des travaux de cette commission issus de dix réunions interobédientielles, de la participation aux Utopiales et au Clipsas, de la conférence de Lyon du 30 mai 2015 et de travaux de francs-maçons accomplis en loge ou en région.

    GODF, Obédience, Développement durable, Cité

    A quelques semaines de la tenue de la 21ème conférence-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (COP-21), il est important, je crois, de mettre en avant les réflexions de francs-maçons sur ce sujet vaste et complexe qui concerne à la fois les questions environnementales, économiques et sociales.

    Comme le souligne le F Sylvestre C., président de la C.N.R.D.D., "nos habitudes doivent évoluer (...) Cela suppose :

    • de considérer que la planète est le bien commun de tous les hommes et de toutes les espèces vivantes et qu'il faut donc la préserver en privilégiant le recours aux énergies renouvelables,
    • de privilégier l'éducation de tous les humains et le partage des connaissances (...),
    • de mettre en oeuvre une culture de la paix nécessairement liées à la mise en oeuvre volontariste d'une transition énergétique aux objectifs ambitieux quant à la réduction des gaz à effet de serre et aux solidarités à développer en ce qui concerne le partage et l'échange des énergies,
    • d'organiser des débats citoyens sur l'opportunité et les risques de recours à l'énergie nucléaire, tant sur le plan civil que militaire, car elle apparaît de plus en plus comme une épée de Damoclès pour la survie de l'humanité,
    • d'inventer de nouvelles formes d'urbanisme non polluantes qui respecteraient la dignité humaine et faciliteraient un mieux vivre ensemble dans le respect mutuel des cultures"

    Il va de soi que ces pistes de réflexion ne sont pas énoncées limitativement.

    L'Homme face au climat, 4ème publication, juillet 2015, disponible sur le site des éditions Henry. Prix public : 12 €.

  • L'école : une cause obédientielle ?

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    Le blog maçonnique Hiram a fait état des principaux thèmes du discours d'installation du Grand Maître Daniel Keller au Convent de Reims.

    J'y étais.

    En effet, je confirme que le primus (inter pares) a insisté sur l'école "pilier de la République". Et effectivement il y a du boulot...

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  • Convent 6015 - Contre le VIF n°10

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    Le Convent du GODF va bientôt avoir lieu. J'y participerai en tant que délégué de ma loge.

    Le Convent aura à se prononcer sur de nombreux sujets, notamment sur la politique européenne de l'Obédience.

    A ce sujet, il me paraît utile de diffuser un document critique sur le dernier voeu conventuel n°10 et sur le rapport d'étape du Conseil de l'Ordre.

    Pour le consulter, il convient de mettre un des mots de semestre en minuscules.

    Je précise à cet égard qu'il est inutile de me contacter pour me les demander.

    Je ne les communiquerai pas. Pour les obtenir, il convient de se conformer à l'article 61 du RG.

  • La polémique franco-britannique sur les rites maçonniques "égyptiens" au XIXe siècle

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    harry j. seymour,john yarker,robert little,william de lemerick,sigismund rosenthal,albert mackay,memphis-misraïm,glua,godf,jean-etienne marconis de nègre,georg grotefend,jean-françois champollion,gilbert thévenot,grande bretagne,franceLes rites maçonniques dits "égyptiens", longtemps restés confidentiels, ont déployé l'essentiel de leurs activités en dehors des grandes obédiences. Ils sont apparus dans le sillage des Cagliostro, Marconis de Nègre ou encore des frères Bédarride, personnages controversés et sulfureux. Puis, un peu plus tard, ils ont regroupé des individus que les loges ne voulaient pas en raison, notamment, de leurs activités politiques. Les rites de Misraïm et de Memphis, cantonnés à quelques loges pour l'essentiel, sont ainsi devenus des foyers d'agitation politique étroitement surveillés par les autorités. 

    A l’époque où les rites maçonniques "égyptiens" se sont structurés, on ne connaissait strictement rien de l’Egypte antique. On ignorait tout de son histoire, des différentes dynasties royales, de l'usage des monuments (dont une majorité était encore ensevelie dans les sables du désert) et de la signification des hiéroglyphes. L'égyptologie n’existait pas encore en tant que science autonome. On connaissait donc l'Egypte à travers l'image peu glorieuse que la Bible en donnait et aussi à travers les oeuvres de certains auteurs latins et grecs. Bref, les rites maçonniques "égyptiens", sous la houlette de leurs promoteurs, ont investi un champ vierge de toute connaissance. Ça veut donc dire qu'on a "égyptianisé", si je puis dire, les rites maçonniques comme on aurait pu très bien les "assyrianiser" si les travaux de Georg Grotefend (1775-1853) publiés dès 1802 sur l'écriture cunéiforme avaient suscité la même fascination que ceux de Jean-François Champollion (1790-1832) pour l'écriture hiéroglyphique. 

    Pourquoi les rites maçonniques "égyptiens" ne sont-ils pas parvenus à s'extirper de la marginalité ? Parce que, comme je l'ai dit, ils ont été souvent portés à bout de bras par des personnages sulfureux. Mais ce n’est pas le seul élément déterminant qui explique leur marginalité dans le monde maçonnique. Les rites "égyptiens" se sont souvent heurtés à l'hostilité marquée des obédiences maçonniques. Sous le second Empire, de nombreux républicains et révolutionnaires ont été contraints à l'exil. Même chose après l'écrasement de la Commune de Paris. C'est ainsi que des loges "égyptiennes" se sont créées en Grande Bretagne, à Londres, dans le courant des années 1860 et 1870. Ces ateliers regroupaient des proscrits mais pas uniquement comme on le croit trop souvent.

    En effet, les rites "égyptiens" ont aussi attiré des maçons britanniques en quête de mystères, de secrets et de grades. C'est ainsi que le 28 décembre 1870, une réunion des Conservateurs généraux du rite de Misraïm (90ème degré) a eu lieu dans la célèbre Freemasons' Tavern de Londres, Great-Queen Street (cf. The Freemason, édition du 31 décembre 1870). Y ont assisté l'éditeur-rédacteur Robert Wentworth Little (1840-1878), le comte William de Limerick (1840-1896) et l'artiste peintre Sigismund Rosenthal (1813-1884). L'écrivain et occultiste John Yarker (1833-1913) est devenu quant à lui le Grand Maître général du rite de Memphis en Grande Bretagne le 8 octobre 1872. Il a été nommé à cette charge par Harry J. Seymour, Grand Maître du rite de Memphis aux Etats-Unis d'Amérique.

    Les rites "égyptiens", on le voit, n'avait pas bonne presse au XIXe siècle. En Grande Bretagne et en France, ils étaient perçus comme dangereux et subversifs. Mais ce qu'on sait moins, c'est que les dignitaires britanniques et, plus largement anglo-saxons, s'en sont particulièrement méfiés. La raison ? Le F américain Albert Mackey (1807-1881) la donne dans son Encyclopédie de la franc-maçonnerie :

    "En 1862, lorsque Marconis a remis le rite de Memphis dans les mains des autorités dominantes de la maçonnerie française [le Grand Orient de France], beaucoup de ces loges [du rite de Memphis] existaient dans diverses parties de la France même si elles étaient en sommeil, parce que, comme nous l'avons déjà vu, dix ans auparavant, elles avaient été fermées par l'autorité civile. Si elles avaient été actives, elles n'auraient pas été reconnues par les francs-maçons français ; elles auraient été considérées comme clandestine, et il n'y aurait eu aucune affiliation possible parce que le Grand Orient ne reconnaît que les corps maçonniques qui le reconnaissent en retour comme chef de la maçonnerie française."

    Et Mackay de poursuivre :

    "Mais quand Marconis a cédé ses pouvoirs de Grand Hiérophante du rite de Memphis au Grand Orient, ce dernier autorisé le réveil des loges de Memphis à la condition qu'elles reconnaissent leur subordination au Grand Orient et qu'elles travaillent seulement aux trois premiers degrés sans conférer de diplôme supérieur à celui de maître maçon. Les membres de ces loges aux plus hauts grades dans le Rite de Memphis devaient être considérées comme de simples maîtres maçons."

    Selon Albert Mackay, il y aurait donc eu une sorte de double jeu des maçons égyptiens. D'un côté, le rite de Memphis aurait fait officiellement allégeance au GODF pour ne pas être inquiété par les pouvoirs publics et les obédiences reconnues. D'un autre, il aurait continué officieusement ses activités, c'est-à-dire à élever les frères aux plus hauts degrés du rite et à se développer au sein du GODFCe que Mackay décrit, c'est donc tout simplement un processus d'infiltration de la franc-maçonnerie par une minorité agissante ou un groupe d'individus structuré autour d'un rite non reconnu. Le GODF∴ est présenté comme la tête de pont de ce processus.

    Il est malgré tout probable que cette infiltration ait été plus un fantasme qu'une réalité empiriquement observable. Elle a néanmoins alimenté pendant des années la peur des maçons anglo-saxons en général et des maçons britanniques en particulier. Dans les années 1870, les journaux maçonniques britanniques ont en effet régulièrement tiré à boulets rouges sur les rites de Misraïm et de Memphis qualifiés de "spurious" (faux) et de "swindle" (escroquerie). Les critiques sont même devenues si insistantes et si violentes que le GODF a été contraint de réagir par l'intermédiaire de son secrétaire général, le F Gilbert Thévenot (1818-1882). Le 22 août 1873, ce dernier a écrit au F Robert Hamilton (1820-1880), Grand secrétaire général du Suprême Conseil d'Angleterre, pour dissiper des rumeurs qui couraient à son sujet : 

    "Ma réponse sera aussi simple que catégorique. La voici. Je déclare que je ne fais et n'ai jamais fait partie, ni directement ni indirectement, du soi-disant "Ancien et primitif rite de la Maçonnerie", ni du pouvoir constituant de ce rite, nouvellement implanté en Angleterre, ce que je déplore amèrement. J'affirme que la mention de mon nom comme membre honoraire et comme possédant le 95e degré de ce prétendu rite maçonnique est une imposture que je signale aux maçons de tous les pays (...)"

    On voit donc que l'essor des rites égyptiens (Misraïm et Memphis) a été particulièrement difficile au XIXe siècle en raison de leurs origines obscures et sulfureuses. Ils se sont heurtés à l'hostilité marquée des pouvoirs publics et des obédiences maçonniques qui les considéraient soit comme des escroqueries aux mains de charlatans, soit comme des foyers d'agitation révolutionnaire dirigés par des criminels.

    Dans ce climat de méfiance et de peur, la réaction britannique vis-à-vis de ces systèmes maçonniques devait être soulignée parce qu'elle demeure très peu connue des francs-maçons français et, plus généralement encore, de la recherche maçonnologique. Cependant, comment en expliquer le sens profond ? Comment expliquer cette focalisation des maçons d'outre-Manche sur des rites finalement ultra minoritaires ? Ma réponse est la suivante. Cette réaction a fondamentalement pour explication un positionnement politique de la franc-maçonnerie britannique à l'égard de la franc-maçonnerie française. Cette focalisation sur les rites "égyptiens" n'a été, à mon avis, qu'un prétexte pour dénoncer le GODF et, au-delà de ce dernier, tout ce que la France pouvait représenter non seulement en termes d'instabilité politique (le Consulat, le Premier Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet, le Second Empire, la Guerre de 1870, les événements de la Commune, la République) mais aussi de risques d'exportation de la révolution en dehors de ses frontières. J'en veux pour preuve un article de la revue The Freemason du 29 avril 1871 (p.264) intitulé Freemasonry in France (Franc-maçonnerie en France). On peut y lire une condamnation sans appel de la Commune de Paris et de l'action de médiation entreprise par certains francs-maçons français ainsi qu'une condamnation du rite de Misraïm accusé d'avoir déployé ses activités sur le sol anglais grâce au soutien du GODF∴. Un extrait mérite d'être cité car il est on ne peut plus clair :

    "Freemasons of England disavow most heartily the manifestoes of those misguided French brethen, and repudiate any connection in their fraternization with the Communists or Red Republicans. It is nevertheless important to bear in mind that it is with their action as a body we find fault, and not with the opinions which any individual Mason may choose to enunciante and support."

    "Les Francs-Maçons d'Angleterre désavouent de tout leur coeur les manifestes de ceux qui, parmi les frères français, se sont égarés et ils répudient toute connexion dans leur fraternisation avec les communistes et les républicains rouges. Il est néanmoins important de garder à l'esprit c'est dans leur action en tant que corps [maçonnique] que nous décelons une faute, et pas dans les opinions que tout maçon, à titre individuel, peut choisir d'exprimer et de soutenir."

    Extraordinaire n'est-ce pas ? Je trouve ce paradoxe savoureux. Les francs-maçons français sont ainsi mis au ban de la franc-maçonnerie universelle parce qu'ils prétendent agir au nom de l'Ordre maçonnique dans les événements de la Commune de Paris (j'ai déjà montré effectivement dans une note que des maçons s'étaient arrogés le droit d'agir et de parler au nom de la maçonnerie française et que les frères étaient en réalité très partagé sur le mouvement). Mais ceux qui les désavouent "de tout leur coeur" dans les colonnes du Freemason font exactement la même chose ! Ils les désavouent au nom des Francs-Maçons d'Angleterre, c'est-à-dire en tant que corps maçonnique ! Il y a donc tout simplement ici l'expression d'une condamnation politique et d'un rejet clair et net de la Commune de Paris et des communistes même si on prend soin de rappeler que chaque maçon, à titre individuel, demeure libre de ses opinions.

    Pour le dire encore autrement, je crois que la rupture de la maçonnerie anglo-saxonne en 1877 avec la maçonnerie française (la querelle du Grand Architecte de l'Univers, n'en déplaise au F Alain Bernheim) a été d'autant plus brutale qu'il y a eu, tout au long des années 1860 et 1870, ces polémiques incessantes sur le rôle et la place des rites de Memphis et Misraïm perçus tous deux comme des chevaux de Troie de la révolution sociale et politique dans une Angleterre hyper industrialisée. La Commune de Paris a également été un traumatisme chez les dignitaires britanniques. La mise à l'écart du GODF et, à travers lui, de la maçonnerie française, était en quelque sorte déjà dans les tuyaux depuis quelques années. Il fallait attendre un prétexte supplémentaire pour rompre.

    Autrement dit, on a les ingrédients d'une rupture de nature politique si on ajoute à la peur des rouges infiltrés dans des réseaux (rites égyptiens, structures clandestines) la peur des libres penseurs et des athées présentés comme des individus dépourvus de morale. Evidemment, cette double peur fait sourire aujourd'hui compte tenu du recul historique dont on dispose mais je reste persuadé qu'elle subsiste encore de nos jours du côté des GGLL britanniques et américaines. En tout cas, dans le contexte de l'époque, elle s'explique très bien. On peut en comprendre l'étrange vigueur. En effet, à la fin du XIXe siècle, l'univers mental des francs-maçons reposait encore largement sur une approche mythifiée de leur propre histoire. Nombreux étaient ceux qui, en France, pensaient que la Révolution de 1789 avait été fomentée dans les loges. Nombreux étaient ceux qui, en Grande Bretagne, étaient disposés à le croire... 

  • Le lien fraternel selon la revue Die Bauhütte

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    Je reproduis ici la version originale d'un extrait du numéro du 5 janvier 1878 de la revue maçonnique allemande Die Bauhütte éditée par le F∴ Joseph Gabriel Findel (1828-1905). Il s'agit d'un petit texte de la rubrique intitulée "Feuilleton" (cf. p. 8) dans laquelle on trouve habituellement des nouvelles des francs-maçons du monde entier. Il faut contextualiser ce petit texte. En septembre 1877, la franc-maçonnerie mondiale est secouée par la décision du GODF de supprimer l'obligation de croire en Dieu, GADLU, et en l'immortalité de l'âme pour les candidats à l'initiation maçonnique. J'ai déjà montré que cette réforme votée en septembre 1877 avait été vivement critiquée par les francs-maçons anglo-saxons et que leur violente réaction avait suscité en retour la réprobation virulente du F∴ Findel dans les colonnes de la revue britannique The Freemason. Cette dernière a répondu à son tour à Findel. La polémique n'a cessé d'enfler de semaine en semaine.

    Voici donc le texte en question. Il a la forme d'une brève. L'auteur n'est pas mentionné. Par conséquent, rien ne dit qu'il soit de la main de Joseph Findel car Die Bauhütte a toujours pu compter sur de nombreux FF rédacteurs.

    England. Der "Freemason" gibt in seiner besonders reich und glänzend ausgestatteten. Weihnachts-Nr eine besprechung sämmtlicher maurerischen Zeitschriften, mit denen er im Tauschverhältniss steht und der liebenswürdige Herausgeber, bruder Woodford, weiss jeder einige freundliche Worte zu widmen,  auch der Monde Mac, mit er der am wenigsten Übereinstimmt.

    Im Uebrigen wird die Agitation gegen den Grossorient von Frankreich mit allem Schwung betrieben, dasselbe Thema kehrt in verschiedenen Artikeln unter allen Formen und Wendungen wieder und schliesslich ists doch nur ein müssiger und leidenschaftlicher Streit um Worte. Mehrere Brüder betonen in dieser Weihnachts-Nr, dass die Maurer den Parsen, den Hindu, selbst die Amerikanische Rothhaut für aufnahmefähig halten, weil diese Alle in irgend einer Form einen Schöpfer oder ein höheres Wesen anerkennen.

    Als ob diejenigen, welche mit dem Namen Atheisten belegt werden, nicht auch ein oberstes Princip, eine Urkraft annehmen und als ob die Weltanschauung eines denkenden Mannes nicht geläuterter wäre, als die eines Feueranbeters oder rothhäutigen Indianers! Trotzdem tönt aus dem Munde jedes englischen Freimaurers : « Ans Kreuz mit ihm » und « der Jude wird verbrannt »

    Je ne vais pas faire une traduction littérale de ce texte mais plutôt exprimer l'idée générale car je ne maîtrise pas suffisamment la langue de Goethe.

    Il est tout d'abord rappelé que la revue britannique The Freemason est une revue particulièrement riche et brillante et que son numéro de Noël 1877 a été à la hauteur de sa réputation. The Freemason entretient des relations avec de nombreuses revues maçonniques dans le monde et son éditeur responsable, le F Adolphus Woodford (1821-1887), a toujours des paroles aimables pour les FF qui lui écrivent, y compris pour ceux avec lesquels il est le plus en désaccord.

    Il est ensuite relevé que les critiques contre le GODF se poursuivent. Ce sont les mêmes sujets qui reviennent dans divers articles. Et finalement, on se rend compte que toute cette agitation semble se réduire à une querelle passionné de mots.

    On retient de toute cette controverse l'idée, au fond, que les francs-maçons de Grande Bretagne seraient plus indulgents à l'égard du parsi (l'adepte de la religion de Zoroastre dans la Perse antique), de l'hindou et même de l'indien américain peau-rouge qu'à l'égard des athées. Pourquoi ? Parce que les premiers reconnaissent tous un créateur ou un être suprême sous une forme ou une autre tandis que les seconds, eux, n'acceptent pas l'idée d'un principe suprême ou d'une force primordiale. En lisant la revue The Freemason, on a donc l'impression que la représentation du monde d'un libre penseur ou d'un homme qui réfléchit n'est pas plus pure que celle d'un adorateur du feu ou d'un indien peau-rouge.

    Le texte se termine par la conclusion suivante qui a été extrêmement mal ressentie en Grande Bretagne: 
    « Trotzdem tönt aus dem Munde jedes englischen Freimaurers : « Ans Kreuz mit ihm » und « der Jude wird verbrannt » »Ce qui signifie : « Cependant retentit de la bouche de chaque franc-maçon anglais: « Crucifie-le » et « le Juif est brûlé »». Dans son édition du 26 mars 1878 (p.8), The Freemason s'indigne : "What does it mean ?" (qu'est-ce que cela signifie ?). Ce titre exprime clairement l'incompréhension. On peut lire dans la célèbre revue londonienne :

    There is no such tolerant body in existence as the English Grand Lodge. Since 1813 that Grand Lodge has pratically declared for universal toleration, and in the recent struggle in Germany against the unwise exclusion of the Hebrews, the toleration of the English Grand Lodge has more than once been appealed to brother Findekl himself (...) We persecute non one, we excommunicate no one, we condemn no one.

    La revue The Freemason proteste énergiquement. Pour elle, il n'y a évidemment pas de Grande Loge aussi tolérante que la Grande Loge Unie d'Angleterre. Depuis 1813, celle-ci pratique la tolérance universelle. Et de préciser que dans le récent combat qui a eu lieu en Allemagne contre l'exclusion absurde des juifs des loges, le F Findel, lui-même, a su se référer à la tolérance anglaise. Pour la revue britannique, personne n'est persécuté, personne n'est excommunié et condamné. Fin de la discussion.

    Je crois cependant que la revue The Freemason a commis un contresens magistral. La revue Die Bauhütte n'a jamais soutenu que les francs-maçons britanniques étaient antisémites ou appelaient aux pogroms. Comment aurait-elle pu affirmer pareille ineptie, elle qui s'est battue contre la non admission des juifs au sein de certaines obédiences allemandes ? « Crucifie-le » et « le Juif est brûlé » font, à mon avis, implicitement référence à la pièce de théâtre Nathan le Sage, du F Gottold Ephraïm Lessing (1729-1781), un classique de la littérature allemande, et plus particulièrement à la scène où le patriarche de Jérusalem réclame au templier qu’on amène au bûcher Nathan, ce juif coupable d’avoir élevé dans le judaïsme sa fille adoptive Recha alors qu'il savait qu'elle était d'origine chrétienne. Le F Lessing s'était publiquement élevé contre les Grandes Loges qui, en Prusse notamment, refusaient l'initiation aux juifs. Dans ses Dialogues pour des francs-maçons, une autre de ses pièces, Lessing a également abordé la question majeure de la tolérance qui exige que chacun dépasse les préjugés et les méfiances.

    La conclusion du passage publié dans Die Bauhütte a donc un sens tout à fait différent que celui que lui prête The Freemason. La référence implicite et subtile à l'oeuvre de Lessing est une manière de dire que les maçons britanniques se comportent à l'égard des athées ou des libres penseurs comme le patriarche de Jérusalem s'est comporté à l'égard du juif Nathan. Ils condamnent, comme lui, sur des apparences et des préjugés bien qu'ils s'en défendent. Ils s'enferment, comme lui, dans leurs certitudes et ne veulent absolument pas écouter ce qu'on leur dit. Ils oublient, comme lui, que la vérité se trouve dans le lien fraternel qui unit les hommes et qu'elle disparaît dans leurs querelles. Ce qu'un précepte maçonnique énonce d'ailleurs de la manière suivante : « La concorde grandit ce qui est petit ; la discorde annihile ce qui est grand.» Le lien fraternel est donc précieux. La franc-maçonnerie se doit de le cultiver.

    En 1877, la liberté de conscience a fait irruption brutalement dans le monde maçonnique même s'il convient de souligner que le GO de Belgique a précédé le GO de France dans cette voie. Dès le début de l'année 1878, à Leipzig (Allemagne), le comité de rédaction de la revue Die Bauhütte savait déjà que le combat en faveur de la pensée libre serait difficile et se heurterait frontalement à l'intolérance des esprits dogmatiques, que ce soit en France, en Grande Bretagne, en Allemagne ou n'importe où ailleurs dans le monde.

  • Le G∴A∴D∴L∴U∴ dans la controverse de 1877

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    Il m'a été rapporté que le F Alain Bernheim, que l'on ne présente plus, ne serait pas d'accord avec ma note du 14 mai dernier relative à la réforme de 1877. Il précise ce qui suit dans un mail qui ne m'était pas destiné mais qui m'a été fraternellement transmis.

    "On lit sous la date du 14 mai 2015 sur le BLOG « 3,5,7 » dont les commentaires sont fermés et l’auteur anonyme:

    « L'abolition, en septembre 1877, de la référence obligatoire à Dieu, Grand Architecte de l'Univers, et à l'immortalité de l'âme par le Grand Orient de France (GODF) est généralement bien connue des francs-maçons puisqu'on en mesure toujours aujourd'hui les effets. »

    Eh bien non, elle n’est pas « généralement bien connue des francs-maçons » puisque ces mots sont inexacts.

    Pourquoi inexacts ? Parce que :

    1) A été modifiée en 1877 la phrase suivante de l’art. 1 de la Constitution de 1865 :

    Elle a pour principes l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la solidarité humaine. Elle regarde la liberté de conscience comme un droit propre à chaque homme et n'exclut personne pour ses croyances.  

    2) Phrase qui a été ainsi modifiée en 1877:

    Elle a pour principes la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine.

    3) On ne trouve dans aucune versions des Constitutions du GODF, depuis 1849, les mots  Grand Architecte de l'Univers. Ces mots n’ont pas été prononcés une seule fois par le pasteur Desmons au Convent de 1877.

    alain bernheim"

    Ce que dit Alain Bernheim est tout à fait exact. Le Convent de 1877 s'est effectivement prononcé sur la modification de l'article 1er de la Constitution du Grand Orient de France après des débats bien connus. Pour autant ce que je dis n'est absolument pas faux car le voeu n°IX, présenté par le F Frédéric Desmons, lors de la séance conventuelle du jeudi 13 septembre 1877, a aussi une histoire qu'il convient de rappeler sous peine d'en détourner le sens. Alain Bernheim le sait parfaitement mais ça va mieux en le disant.

    En 1875, la L La Fraternité progressive de Villefranche-sur-Saône (Rhône) a présenté un voeu visant à la réforme de l'article 1 de la Constitution du Grand Orient de France. Ce voeu était motivé par un incident survenu dans cette loge lors de l'initiation de deux profanes qui avaient déclaré, sous le bandeau, l'un qu'il croyait en l'Etre suprême, l'autre qu'il n'y croyait pas. Chacune de ces deux positions pouvait être défendue réglementairement. L'article 1 de la constitution adopté le 5 juin 1865 énonçait en effet à sa première phrase : "La Franc-Maçonnerie a pour principe l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la solidarité humaine". Le même article énonçait à sa deuxième phrase : "Elle regarde la liberté de conscience comme un droit proche propre à chaque homme et n'exclut personne pour ses croyances" (Bull. GO, 1865, pp.230 et suiv.). Mais alors pourquoi initier le croyant et rejeter l'athée ? Le compromis réglementaire de 1865 ne pouvait donc que susciter l'insatisfaction parmi les frères et amener à des situations comme celle à laquelle la loge de Villefranche-sur-Saône a été confrontée.

    D'où l'adoption du voeu n°IX qui est d'ailleurs passée à la postérité sous le nom de « la querelle du Grand Architecte ». Dans son ouvrage consacré à Frédéric Desmons et à la Franc-Maçonnerie sous la Troisième République (publié aux éditions Gedalge, Paris, 1966), le regretté Daniel Ligou n'a-t-il pas intitulé le quatrième chapitre relatif au vote du voeu n°IX « Le Grand Architecte de l'Univers » (cf. les pages 79 et suivantes) ? Ce qui s'est passé en 1877, c'est donc bel et bien bien une controverse au sujet de la place du GADLU. C'est ainsi qu'elle a été comprise par les tenants de la régularité attachés à une vision théiste ou théistique de la franc-maçonnerie. Ces derniers ne se sont guère embarrassés d'en comprendre les origines au regard des dispositions de l'article 1 de la Constitution du GODF qui furent successivement adoptées, en 1849, 1854 et 1865. Il est exact cependant que le GODF n'a pas immédiatement supprimé la formule ALGDGADLU en tête de ses correspondances officielles mais qu'il a été logiquement amené à le faire dans le prolongement de la réforme de 1877.

    Je comprends le raisonnement qui vise à sortir le GADLU de la controverse parce qu'il s'agit de défendre l'idée, au fond, que cette formule est un symbole librement interprétable. Pourquoi pas d'ailleurs ? Moi ça ne me dérange pas le moins du monde et, pour tout dire, je m'en tamponne dans les grandes largeurs. Sauf que cette formule n'a jamais été perçue comme telle ! Ni aujourd'hui ni aux siècles précédents. Ou bien alors il faut croire que les frères qui nous ont précédés passaient leur temps à polémiquer sur des contresens, à commencer par les Grandes Loges britanniques et américaines. Ce dont je doute (il n'y a qu'à constater l'échec retentissant de la CMF en porte à faux sur cette question comme sur beaucoup d'autres).

    Le GADLU, c'est donc originairement une formule pour désigner Dieu selon la terminologie du métier. C'est lorsqu'on a voulu concilier cette formule traditionnelle avec la liberté de conscience que l'on a prétendu faire du GADLU un symbole (ce fut notamment la position défendue par le F∴ Joannis Corneloup en 1945 lorsque celui-ci avait espéré un rapprochement entre le GODF et les GGLL anglo-saxonnes à la faveur de la fin de la seconde guerre mondiale). Et je le repète : pourquoi pas si ça peut aider des FF à trouver le sommeil ? Mais on sait ce que les Anglais en pensent depuis 1877 :

    « In England, as in Ireland, and Scotland, and America, and Canada, we mean to stand firmly « super vias antiquas » and will continue to exclude as we actually shall reject all Atheists, and those who, wether « stupid » or otherwise, cannot, with us, conscientiously aknowledge and believe in T.G.A.O.T.U. » (The Freemason, December 15th 1877, p. 548).

    Pour terminer avec un sourire, je voudrais rappeler ici une anecdote que le F∴ Roger Dachez (un grand ami d'Alain Bernheim) a raconté sur son blog dans une note du 17 septembre 2014 :

    "Je me souviens qu'un jour, Brent Morris, un haut dignitaire du Suprême Conseil de la Juridiction Sud du Scottish Rite des USA, fin connaisseur de l’histoire de la maçonnerie - et membre de la loge Quatuor Coronati de Londres - me disait, alors que j'évoquais devant lui en souriant les contorsions intellectuelles de certains maçons français devant ces notions :

    "Roger, I can't understand them. The question is very simple: do you believe in God ? YES or NO ?"

    Brent a raison. Il faut simplifier. Donc simplifions. Je lui aurais donc répondu simplement : "Qu'est-ce que ça peut bien te foutre Brent que je croie ou pas ? T'as besoin de le savoir pour me serrer la main et m'offrir un verre ?"

    Voilà en tout cas la réponse qu'un pauvre petit blogueur anonyme souhaitait apporter à son illustrissime contradicteur.