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  • Humanisme n°312 - Ardentes Lumières

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    ardentes.jpgJ'ai lu le dernier dossier de la revue Humanisme consacré aux Lumières. Les articles sont majoritairement très intéressants et de qualité. On y apprend plein de choses. J'ai notamment bien apprécié le portrait de Paul-Louis Courier, ce pamphlétaire du dix-neuvième siècle que je ne connaissais pas. L'entretien avec Serge Deruette sur l'abbé Jean Meslier, cette étonnante figure de l'athéisme, est également très instructive. Cependant, je ne peux m'empêcher d'émettre des réserves sur l'orientation générale du dossier que j'ai trouvée intellectuellement malhonnête. Et je vais essayer d'expliquer pourquoi.

    Il est de coutume de désigner le dix-huitième siècle sous l'expression de « Siècle des Lumières ». Cette expression (ou cette étiquette) obéit peut-être à un souci de classification propre aux historiens et aux enseignants. Mais à mon humble avis, elle ne rend pas compte de la complexité de ce siècle. Surtout elle accrédite implicitement l'idée fausse que les siècles précédents étaient nécessairement ténébreux et arriérés et que, tout d'un coup, la philosophie de Kant, les réflexions de Condorcet, les révolutions américaine et française, etc., auraient extirpé les hommes de l'obscurantisme, de la superstition et du fanatisme en les amenant à se servir de leur entendement et en les guidant sur les chemins émancipateurs du progrès. Heureusement que les hommes n'ont pas attendu Kant pour avoir le courage de se servir de leur raison ! 

    Je trouve donc que cette approche de l'histoire en général et de l'histoire des idées en particulier, est absurde. Chaque siècle en effet contient sa part d'ombre et de lumière. La Renaissance française, période d'effervescence artistique et intellectuelle, fut par exemple contemporaine des violentes et abominables guerres de religion. Progrès et régression ont toujours cheminé ensemble. N'oublions jamais que les progrès vertigineux accomplis au vingtième siècle n'ont pas empêché l'apparition des totalitarismes et des massacres de masse. Les princes n'ont pas non plus attendu le dix-huitième siècle pour se piquer de philosophie. Faut-il par exemple rappeler les controverses des auteurs latins sur la philosophie (sapienta) comme source d'inspiration politique (cf. Quintilien, L'institution oratoire ; Cicéron, Traité des devoirs ; Marc Aurèle, Pensées pour moi-même) ?

    Comprenons-nous bien. Ce qui me dérange, ce n'est évidemment pas que l'on veuille défendre l'héritage des encyclopédistes, des philosophes ou de la Révolution, mais que l'on passe sous silence le fait que le dix-huitième siècle fut aussi celui de l'intolérance (cette période débuta en France par la répression impitoyable des protestants en Cévennes), du fanatisme (pensons à Jean Calas ou au Chevalier de La Barre), des faits divers transformés en superstitions et en grandes peurs (pensons à La Bête du Gévaudan) et de la doctrine du despotisme éclairé. Ce qui me dérange, ce n'est pas que l'on veuille célébrer l'ardente Aufklärung (les Lumières) mais que l'on oublie les lueurs intérieures de la Verklärung (l'illuminisme) alors que la franc-maçonnerie a été pourtant au coeur de ces courants divergents. Certains rites maçonniques d'ailleurs portent l'empreinte de l'illuminisme. Je pense au RER notamment. Ce rite connaît d'ailleurs un certain regain d'activité en France, y compris au sein du Grand Orient où je connais quelques antireligieux de loge bleue qui fréquentent son ordre intérieur pour des raisons de cordons et de préséances et qui, pour cela, font preuve d'une plasticité intellectuelle à toute épreuve (plasticité, c'est plus gentil qu'incohérence, mais ça revient au même).

    Ce qui me dérange, on l'aura compris, ce n'est pas que l'on fasse l'éloge de la modernité et que l'on veuille donner un second souffle aux Lumières, mais c'est que la revue Humanisme n'ait pas donné la possibilité à d'autres contributeurs de défendre des points de vue différents afin que le dossier soit au final plus équilibré et permette au lecteur de se faire librement son opinion. J'aurais aimé par exemple que la revue Humanisme ouvre ses pages à un intellectuel se réclamant de la post-modernité. Ce n'était pas insurmontable je pense. Au lieu de ça, le lecteur a droit à un article polémique et surtout méprisant de Marc Riglet (le coordonnateur du dossier !) qui étrille pèle-mêle et sans nuances Foucault, Lévi-Strauss, Morin, Touraine, Rosanvallon, Maffesoli, etc. (excusez du peu), lesquels sont présentés comme réactionnaires, c'est-à-dire comme les héritiers ou les continuateurs des anti-modernes d'hier, voire comme des imposteurs (la référence au livre de Sokal et Bricmont en conclusion permet de le sous-entendre). Je le regrette car je me souviens pour ma part d'un temps - oh ! pas si lointain - où Humanisme avait suffisamment de largeur d'esprit pour s'entretenir avec Edgar Morin respectueusement (cf. Humanisme n°203, mars 1992, p. 11 et suivantes). Vingt-quatre ans plus tard, je constate que ce respect fait cruellement défaut et que la pensée de Morin est ramenée dans la revue Humanisme à une citation décontextualisée. Ainsi réduite, la pensée de Morin peut être facilement caricaturée et qualifiée grossièrement de logorrhée creuse sur le fond, pâteuse sur la forme. Et que dire de Michel Maffesoli que Marc Riglet qualifie imprudemment de sociologue entre guillemets ? Pourquoi tant d'agressivité ? Pour ma part, je n'avais jamais entendu parler de Marc Riglet ou en tout cas je n'avais jamais fait attention à lui avant de lire ce numéro d'Humanisme. C'est sans doute parce que je suis un plouc de province inculte. Cette lacune est désormais comblée.

    Il y a quelques temps, j'avais analysé sur ce blog ce qui m'apparaissait être un malaise au sein du Grand Orient. Ce malaise concernait le discours d'appareil relatif à la laïcité que la rue Cadet relaie volontiers dans les médias sans se soucier le moins du monde de la réalité du Grand Orient comme si tous les francs-maçons de l'obédience partageaient les mêmes opinions sur tous les sujets. Pourtant, cette réalité là est infiniment plus complexe que les discours officiels qu'il faut adopter pour espérer guigner des fonctions nationales au sein de l'obédience. Je pense que l'on peut maintenant englober dans ce malaise la manière dont la ligne éditoriale de la revue Humanisme est construite. Je ne pense pas que les polémiques, les dénigrements, les éditoriaux enflammés ou encore les dessins censés éclairer petitement l'actualité, servent la cause de la revue Humanisme auprès des loges du Grand Orient de France. J'ai plutôt tendance à penser que cette dérive finira par définitivement la marginaliser. 

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    Humanisme n°312, août 2016, 9 € en offre découverte, à commander chez Conform Edition.

  • Victor Hugo, le frère introuvable

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    VH2.jpgLa franc-maçonnerie et Victor Hugo, c'est un peu l'histoire du chat et de la souris. La première a toujours considéré le second comme l'un de ses siens mais le second a toujours pris soin de garder une distance polie avec la première. Pourtant la franc-maçonnerie n'était pas étrangère à Victor Hugo puisque le général Joseph Hugo, son père, en fut un membre actif. Cependant, l'écrivain ne manifesta jamais un quelconque désir de la rejoindre comme s'il avait confusément senti qu'une éventuelle initiation aurait inévitablement engendré une récupération de son oeuvre et de ses combats. Or Victor Hugo avait cette conviction orgueilleuse qu'il n'appartenait qu'à lui-même au-delà de toutes les opinions politiques, religieuses et philosophiques qu'il ait pu avoir tout au long de sa vie. La franc-maçonnerie chercha longtemps Hugo mais ne le trouva point.

    Pourquoi parler de récupération ? N'est-ce pas faire un procès d'intention à la franc-maçonnerie ? Je ne le pense pas car l'institution maçonnique a toujours cédé un peu trop facilement à la tentation de voir des maçons sans tablier chez tous ceux qu'elle considère comme des bienfaiteurs de l'humanité. En même temps, il était inévitable que la franc-maçonnerie éprouvât le désir de compter Hugo parmi les siens, lui qui avait fait cette profession de foi universaliste lors du Congrès de la Paix de 1849 :

    « Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de batailles que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand Sénat souverain. »

    La mystique hugolienne ne pouvait pas non plus laisser les frères dans une indifférence de marbre. Dévasté par la disparition accidentelle de sa fille Léopoldine, on sait que Victor Hugo a cru pouvoir entrer en contact avec elle au moyen des doctrines spirites alors très en vogue au dix-neuvième siècle. Bien que la franc-maçonnerie n'ait jamais eu pour objet de faire tourner les tables ou de communiquer avec les esprits, on peut toutefois comprendre que cette vie spirituelle tourmentée, profondément marquée par l'idée de transcendance, ait pu toucher de nombreux frères. 

    Enfin, l'opposition courageuse de Victor Hugo au second Empire et son long exil ont également contribué à sa gloire et à renforcer son magistère moral sur une franc-maçonnerie désormais tout acquise à la République après la défaite de 1870. Certains maçons caressèrent alors le projet d'initier Victor Hugo. Je voudrais rappeler notamment ici l'initiative prise par Juliette Adam (1836-1936), la veuve du journaliste et homme politique républicain Edmond Adam (1816-1877). Le 19 août 1879, elle se présenta au domicile de Victor Hugo accompagné d'un vénérable (probablement celui de la loge de son défunt époux qui dépendait, semble-t-il, du Suprême Conseil de France). Victor Hugo raconte cet épisode de façon expéditive dans son carnet intime sans préciser le nom du vénérable et le titre distinctif de la loge concernée. Voici ce qu'il écrit :

    « Mme Ed. Adam me présente M. [espace laissé en blanc] vénérable de la loge [espace laissé en blanc] qui me presse pour être franc-maçon. J'écarte. »

    Tout semble donc indiquer que Victor Hugo ait été agacé par cette démarche. Il faut dire que l'écrivain faisait l'objet de constantes sollicitations de la part de plein de gens. C'était une véritable star que le tout-Paris voulait approcher. Quoi qu'il en soit, on a ici la preuve que Victor Hugo a « écarté » la possibilité qui lui avait été offerte d'être reçu en franc-maçonnerie.

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    Je me souviens avoir lu quelque part - mais je ne sais plus où - que Victor Hugo avait présidé un comité de promotion de La Marianne Maçonnique, ce célèbre buste de bronze sculpté en 1879 par Paul Lecreux dit Jacques France (1836-1894). Compte tenu de ce qui s'était produit la même année avec la veuve Adam, je dois dire que j'en avais été étonné au point de considérer cette information avec suspicion. En effet, pourquoi Victor Hugo aurait-il accepté de présider un comité de promotion d'une oeuvre aussi maçonniquement connotée alors qu'il avait écarté la proposition qui lui avait été faite de rejoindre la franc-maçonnerie ? C'était incohérent.

    Comme souvent, la réalité historique est légèrement différente. Le fait est que Jacques France a réalisé deux versions du buste de Marianne : une version maçonnique et autre version où les symboles maçonniques ont été remplacés par les grandes dates de la République : 1789, 1848 et 1870. En 1882, il fut décidé de créer un comité central des bustes de la République. Le vieux Victor Hugo accepta de le présider aux côtés d'ailleurs de nombreux francs-maçons parmi lesquels Emmanuel Arago (1812-1896), Louis Blanc (1811-1882), Jean Macé (1815-1894), Camille Pelletan (1846-1915), Frédéric Desmons (1832-1910) ou encore Gustave Mesureur (1847-1925). Ce Comité réunissait la Ligue de l’enseignement, le Congrès anticlérical et, bien sûr, le Grand Orient de France. Il ne s'agissait donc pas de la faire la promotion d'une oeuvre spécifique, maçonnique de surcroît, mais de participer à la diffusion des symboles et des attributs républicains dans les lieux publics. Ce qui n'était pas du tout la même chose.

    La mort de Victor Hugo, le 22 mai 1885, provoqua des « batteries de deuil » dans les loges du monde entier, en France et en Europe bien sûr, mais aussi en Amérique centrale et du sud où Hugo eut toujours une profonde influence. Les francs-maçons furent largement représentés au convoi funéraire, le 1er juin 1885, qui rassembla quelque deux millions de personnes ! Le frère Charles Floquet, membre du Suprême Conseil de France, parla sur la tombe de Victor Hugo, mais en sa qualité de président de la Chambre des Députés. Au contraire, le frère Raqueni s'exprima au nom de la franc-maçonnerie italienne. De son côté, la presse maçonnique ne fut pas en reste. Esprit-Eugène Hubert, directeur de la revue La Chaîne d'Union, avait écrit non sans grandiloquence :

    « On n'est pas Franc-Maçon parce que l'on en porte le nom ; on est Maçon quand on est possédé de ses aspirations, quand on en accomplit l'œuvre. Qui plus haut que Victor Hugo fut de notre pensée, fut de nos principes, fut de notre travail ? C'est ce qui le rend l'homme et le lien de tous les Peuples. La conscience humaine ne s'y est point trompée. Il n'y a pas eu de mot d'ordre donné ; et cependant de tous les points du monde, au même moment, s'est manifesté le même tressaillement de douleur et d'admiration reconnaissante. C'est que l'homme de l'Humanité était tombé, mais point sans tracer son rayon lumineux, mais point sans avoir ouvert les nouvelles voies du progrès et de l'amélioration sociale. »

    Sans doute le directeur de La Chaîne d'Union, s'était-il souvenu du message que Victor Hugo lui avait fait parvenir le 3 mai 1872 (cf. La Chaîne d'Union, juin 1872, p. 348 bis ; publiée à nouveau en juin 1885, p. 223).

    « Mon cher Concitoyen, bien qu'un peu tardivement, je tiens à vous remercier de votre intéressante communication. Nous avons le même amour l'Humanité, et le même but la Délivrance. Croyez, vous et vos Frères, à ma cordiale sympathie. Victor Hugo. »

    Le message est cordial certes mais on ne peut pas dire non plus qu'il témoigne d'un enthousiasme débordant. Le grand écrivain n'a pas forcé son génie pour écrire ces trois petites phrases au directeur de La Chaîne d'Union. Hugo reconnaît partager des valeurs humanistes avec les francs-maçons mais il prend toujours soin de maintenir les distances comme pour mieux signifier qu'il ne se perçoit pas comme un membre de la famille maçonnique (« Mon cher Concitoyen », « vous et vos Frères »). Ces trois phrases sont en tout cas sans commune mesure avec les nombreux hommages qui lui furent rendus par les loges du monde entier. Je citerai notamment cette adresse à la famille de Victor Hugo provenant de la loge orléanaise Les Adeptes d'Isis Montyon qui a été publiée dans Le Républicain orléanais. En voici juste un petit extrait (le reste de l'hommage est pompier et finalement sans grand intérêt) :

    « (...) Patriote, il a donné l'exemple de la résistance permanente à l'oppression. Il a flagellé le despotisme triomphant, flétri le crime, marqué du fer rouge de l'infamie le front du parjure de Décembre. Semblable aux coureurs antiques dont parle Lucrèce, il a protégé dans sa main la flamme vacillante de la liberté et l'a remise entre les nôtres. Français, il a aimé la France d'un amour sans mesure, et sa grandeur seule a pu adoucir nos désastres. Républicain, il a fait revivre la grande épopée révolutionnaire dans son âme, ses exemples et ses livres. Grand, il a chéri les humbles et pleuré sur les petits. Son cœur était comme son génie, il était immense. Il n'appartenait pas à notre Ordre, mais il en a réalisé le but, justifié les tendances, possédé l'esprit. A ce titre, la franc-maçonnerie le regarde comme l'un des siens, et le deuil qui a atteint la Patrie, la République et l'Europe doit retentir dans nos cœurs. »

    Après tout ce que je viens de dire, le lecteur pourra se demander les raisons pour lesquelles Victor Hugo a maintenu la franc-maçonnerie à distance respectueuse. J'ai parlé plus haut d'une crainte de récupération tant il est vrai que la franc-maçonnerie remet volontiers des tabliers symboliques à ceux qui n'en ont jamais porté. Il me semble que cet hypothèse est recevable. J'y en ajouterai une autre, peut-être encore moins flatteuse pour notre ordre initiatique. Comme je l'ai dit, Victor Hugo a payé chèrement son opposition à Napoléon III puisqu'il fut contraint à l'exil pendant dix-neuf ans, très exactement du 12 décembre 1851 au 5 septembre 1870. Victor Hugo a donc eu le temps de méditer longuement sur le sens de son action et de se rendre compte que la franc-maçonnerie institutionnelle, celle des obédiences, s'était rangée sagement du côté du second Empire après avoir bruyamment célébré la République en 1848.

  • Ce jour où j'ai accueilli Michel Maffesoli et Daniel Keller en loge

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    daniel keller,michel maffesoli,ego sum,godf,cévennes,franc-maçonnerie,rencontre,discussion,philosophie,loge,fraternitéLe samedi 20 août 2016, mon atelier a eu le grand plaisir d'accueillir Michel Maffesoli, professeur émérite de sociologie à la Sorbonne, et Daniel Keller, Grand Maître du Grand Orient de France. Le blog maçonnique s'en est d'ailleurs fait l'écho.

    La visite de Michel Maffesoli a eu pour origine les propos malheureux d'un ancien conseiller de l'ordre de mon obédience. Michel Maffesoli lui avait d'ailleurs adressé une réponse sous la forme d'une lettre ouverte argumentée que j'avais relayée sur ce blog. Je crois savoir que le destinataire n'a pas daigné y répondre.

    Quoi qu'il en soit, je tiens vraiment à remercier ce détracteur sans lequel je n'aurais sans doute jamais eu l'idée de proposer à Michel Maffesoli d'intervenir en loge. Je tiens aussi à le rassurer. Aucune « malédiction » particulière ne s'est abattue sur la loge que je présidePersonne, à ma connaissance, n'est devenu subitement « maffesolien » au cours de cette tenue. En revanche, tous ceux qui y ont assisté, ont fait la connaissance d'un homme absolument remarquable, généreux et abordable qui leur a présenté une conférence très intéressante sur la franc-maçonnerie face aux défis du monde contemporain. Pour un atelier comme le mien, accueillir un intellectuel de l'envergure de Maffesoli a été une chance. Les retours que j'ai eus de cette tenue sont d'ailleurs excellents et très positifs.

    J'ai eu également le grand plaisir d'accueillir à cette occasion le frère Daniel Keller. J'en ai été d'autant plus touché que je ne l'ai pas ménagé sur ce blog. J'ai donc été très sensible - mes frères aussi d'ailleurs - au fait que le Grand Maître du Grand Orient de France réserve sa dernière visite officielle à une loge rurale des Cévennes. Daniel Keller est brillant et plein d'énergie. Il est doté d'un redoutable esprit de synthèse et d'une vaste culture. Lui non plus n'est pas devenu « maffesolien » et ne s'est d'ailleurs pas gêné pour exprimer des désaccords de fond avec le conférencier. 

    daniel keller,michel maffesoli,ego sum,godf,cévennes,franc-maçonnerie,rencontre,discussion,philosophie,logeJ'exprime donc à Michel Maffesoli et à Daniel Keller ma profonde gratitude d'être venus dans ma loge et d'avoir montré par l'exemple que l'on peut avoir des opinions divergentes sur plein de sujets tout en conservant les uns pour les autres le plus grand respect. La lumière naît toujours du dialogue. C'est aussi ça la franc-maçonnerie. Je remercie, une fois encore, les nombreux visiteurs venus, parfois de fort loin, pour assister à nos travaux.

    Je voudrais enfin conclure cette note en publiant ici cet extrait de mon discours de bienvenue :

    « (...) la franc-maçonnerie ne se réduit pas aux grands centres urbains. Elle existe aussi dans les zones rurales grâce à l'implication de celles et ceux qui, parfois, font des heures de trajet pour ouvrir les travaux (...).

    Les Cévennes donnent l'image première d'un pays indompté et sauvage. L'image est séduisante. Cependant, elle est trompeuse. Les cultures, notamment celles du châtaigner et du mûrier, ont façonné le paysage des vallées cévenoles. Afin de cultiver le châtaigner, arbre fruitier qui fut une source de subsistance pendant des siècles, les Cévenols ont généralisé la construction de terrasses, appelées faïsses ou bancels, et produit un énorme travail de drainage des eaux. Des canaux, les béals ou biefs, acheminent l'eau sur plusieurs kilomètres. Cette œuvre phénoménale, toujours visible bien que dégradée en raison de la déprise agricole de la seconde moitié du XXe siècle, explique que l'on parle de « paysage construit ».

    Eh bien, voyez-vous, j'aime l'idée qu'une loge maçonnique participe aussi de la construction du paysage. Non pas de ceux qui s'offrent à nos sens immédiats, c'est-à-dire de nos montagnes et de nos vallées, mais de nos paysages intérieurs où les idées, les contacts, les solidarités ont besoin, comme l'eau des faïsses, de canaux pour circuler, drainer, irriguer, se diffuser et, au bout du processus, apporter une forme de vie spirituelle originale au sein du corps social. Notre loge a vocation à unir les individus par delà les clivages religieux, politiques, philosophiques et sociaux. Elle entend faire son travail en réunissant ce qui est épars. Ni plus ni moins. »

  • Ali Margarot ou la crainte du déshonneur

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    Laïcité, France, Nîmes, Gard, Ali Margarot, GODF, République, église catholique, église réformée, La fête qu'Ali Margarot avait organisée pour sa famille et ses amis, le 19 avril 1885, s'était pourtant bien déroulée. Le Maire de Nîmes avait fait venir autour de lui celles et ceux qu'il appréciait. Dans le jardin de sa propriété, il se promenait entre les groupes d'invités. Margarot avait eu un mot gentil pour chacun, charmeur et brillant comme à l'accoutumée. Lorsqu'un des invités le prenait par le bras pour commenter l'actualité, lui présenter une doléance ou exprimer une opinion sur la situation politique locale, Margarot prenait le temps de l'écouter et de lui répondre. Aucune des personnes présentes ce jour là n'aurait pu anticiper le drame. Dans la nuit du 19 au 20 avril 1885, Ali Margarot se tira une balle dans la tête. Le premier maire républicain de Nîmes avait donc choisi brutalement de tirer sa révérence à la stupéfaction de tous. Il avait quarante-six ans.

    Ali Jacques Etienne Auguste Margarot est né à Nîmes le 28 juillet 1838 de l'union d'Auguste Jean Margarot (1808-1874), un banquier négociant fortuné, et d'Elisabeth Elisa Pauc (1808-1885). Il avait une soeur de trois ans sa cadette : Valentine. Le prénom Ali peut surprendre dans ce milieu protestant. Il s'agit peut-être d'une contraction d'Alibert, d'Albert ou d'Alfred ou éventuellement d'une erreur d'état civil. Elie est peut-être devenu Ali suite à l'indélicatesse ou l'incompréhension d'un officier d'état civil. 

    Ali Margarot vécut à Nîmes toute sa jeunesse. Vers 1857, le jeune Margarot quitta Nîmes pour aller faire ses études de droit à Paris. Là bas, il se lia d'amitié avec Léon Gambetta (1838-1882) avec lequel il fréquenta les milieux républicains de la capitale alors que nous étions - il faut le rappeler - sous le second Empire. Son diplôme de droit en poche, Ali Margarot est revenu à Nîmes, au quai de la fontaine, pour travailler avec son père et reprendre la banque familiale. Il s'inscrivit aussi au barreau de Nîmes.

    laïcité,france,nîmes,gard,ali margarot,godf,république,église catholique,église réformée,frédéric desmons,edmond about,léon gambettaAli Margarot rejoignit les opposants à Napoléon III. Il avait une parole vive, une tête aristocratique et fine, une instruction complète, une intelligence rare et une sorte de séduction innée qui l'avaient immédiatement rendu populaire chez les républicains gardois.

    C'est probablement dans les années 1860 qu'Ali Margarot se fit recevoir franc-maçon au sein de la loge L'Echo du Grand Orient à l'orient de Nîmes où il fréquenta peut-être le pasteur Frédéric Desmons (1832-1910) qui y fut initié le 8 mars 1861. En réalité, on ne connaît pas la date de l'initiation d'Ali Margarot car la liasse et les tableaux de la loge nîmoise pour la période 1857-1900 ont été enlevés du fonds maçonnique de la Bibliothèque Nationale de France par les nazis (cf. Daniel Ligou, Frédéric Desmons et la Franc-Maçonnerie sous la Troisième République, éd. Gédalge, Paris, 1966, p. 57). Il est probable que Margarot avait trouvé en loge les relais nécessaires à son action politique au service de la cause républicaine bien que L'Echo du Grand Orient (fondé en 1857) fût à l'origine bonapartiste comme d'ailleurs la plupart des ateliers maçonniques du Grand Orient sous la période autoritaire du second Empire.

    Ali Margarot versa totalement et passionnément dans la politique après la chute du second Empire. A Nîmes, à partir de 1871, il devint le principal opposant à Adolphe Blanchard, le maire royaliste. Il ne ménagea alors ni son argent ni sa peine pour arriver à établir définitivement à Nîmes l'influence républicaine. Il finança un journal de combat, Le Gard républicain qui devint ensuite L'Union Républicaine du Midi. Il institua des bibliothèques, des cours populaires et des réunions ouvrières. Lorsque la République fut définitivement hors de danger, Margarot put enfin compter sur l'appui résolu du gouvernement et de la préfecture du Gard. Le royaliste Blanchard fut ainsi contraint de démissionner en 1880 pour avoir refusé de fêter le 14 juillet devenu officiellement fête nationale cette année là. Ali Margarot fut nommé maire par décret le 5 novembre 1880 sous l'étiquette républicaine. Il fut aussi le premier maire élu par le conseil municipal de Nîmes en 1882. 

    laïcité,france,nîmes,gard,ali margarot,godf,république,église catholique,église réformée,frédéric desmonsA la tête de la municipalité, Ali Margarot soutint des projets urbanistiques d'aménagement du centre ville. Laïque convaincu, il fit appliquer sans faiblir la loi Ferry sur l'enseignement laïque, gratuit et obligatoire. Il soutint le projet de création du muséum d'histoire naturelle de la ville sur le boulevard des Calquières devenu boulevard Amiral Courbet (ce muséum a été inauguré en 1895). Républicain intransigeant, il combattit le régionalisme des félibres, souvent catholiques et royalistes. Inutile de préciser que la politique nîmoise était extrêmement clivée à l'époque. Les haines étaient tenaces et s'exprimaient parfois sous des formes inattendues et comiques. Un contributeur de la revue de poésie, La Muse française, raconte ainsi cette anecdote (cf. « Lettres d'un provincial. Pompes funèbres », La Muse française, juillet 1929, p. 494 et suivantes) :

    « Un de mes amis, qui habitait Nîmes et qui n'approuvait point la manière d'administrer du maire que cette ville avait alors et qui s'appelait Ali Margarot, avait un chien et une chienne qu'il nomma, le chien Margarot et la chienne Ali. Dans une ville comme Nîmes tout se sait, surtout les choses que l'on crie dans la rue. On finit donc par savoir à la mairie de quels noms mon ami avait appelé ses chiens. On s'en divertit peut-être, mais, officiellement, il fallut s'en indigner et faire cesser un tel scandale. Mon ami fut mandé au cabinet de Monsieur le Commissaire central qui lui exprima son étonnement, son mécontentement et lui fit commandement de changer, sans délai, les noms sacrilèges. Sans se demander si Monsieur le Commissaire avait le droit d'exiger un tel changement, mon ami promit de le faire. Il tint sa promesse en appelant désormais son chien Ali et sa chienne Margarot. »

    En 1885, Ali Margarot était alors au sommet de sa carrière. Il siégeait au conseil de l'Ordre du Grand Orient de France en compagnie de Frédéric Desmons et Charles Cousin. Sans doute aurait-il joué un rôle plus important au niveau national s'il n'était pas mort prématurément. Les circonstances en ont décidé autrement. En effet, Ali Margarot avait un secret de plus en plus lourd à porter : la banque, dont il avait hérité de son père, avait fait de mauvais investissements. Margarot s'était rendu compte, mais tardivement, qu'il était difficile de mener de front une carrière professionnelle et une carrière politique. Margarot n'a pas su ou voulu choisir. Quand le maire de Nîmes comprit que la liquidation judiciaire de son établissement bancaire devenait inéluctable, il préféra alors se donner la mort plutôt que d'affronter le déshonneur de cette situation. Le 23 avril 1885, le docteur H.-M. Vincent, l'un de ses intimes, écrivit dans Le XIXème siècle, le quotidien anciennement dirigé par Edmond About :

    « [Nîmes] est, cette bonne ville, une ville unique, férocement divisée, avec, dans toutes les mémoires, le souvenir sanglant des vieilles guerres de religion. A Nîmes, il n'y a ni républicains, ni réactionnaires, mais des « protestants » et des « catholiques », et cet abîme creusé entre les habitants n'est pas seulement moral; des quartiers sont carlistes et des quartiers radicaux ; on dit d'un citoyen qu'il est « de l'enclos Rey » ou « de la Placette », suivant qu'il attend avec impatience la restauration des Bourbons ou qu'il marque un profond mépris pour la « légitimité » (...)

    Jeune, riche, aimable autant qu'on peut l'être, il sut, lui l'élégant, le lettré, vivre auprès du peuple, partager ses joies et ses tristesses, encourager les malheureux, soutenir les pauvres; avocat, il ne plaidait point, mais il travaillait à compléter son instruction, très vaste, et suivait assidûment les séances des loges maçonniques dont il faisait partie. Ainsi il contribuait à organiser la difficile victoire du parti républicain dans le Gard (...) 

    La mort de cet homme de bien a plongé dans le deuil la ville tout entière ; on n'aime pas à moitié, au pays d'Elysée Méraut, et je pourrais citer mille détails touchants de l'affection profonde dont les Nîmois l'entouraient. Des causes de cette mort, qui fut, hélas ! volontaire, je ne veux dire ici qu'un mot. M. Ali Margarot, banquier, avait mis sa bourse au service de la cause qu'il servait ; il était de ceux qui comprennent le dévouement à la manière antique, sans exceptions ni réserves, et il meurt pour n'avoir jamais su refuser un service. Quels que soient, devant cette tombe entr'ouverte, nos regrets et notre tristesse, nous ne saurions trouver, contre le vaillant qui nous a si brutalement quittés, une parole de blâme. »

    Le souvenir d'Ali Margarot s'est effacé avec le temps. La ville de Nîmes ne lui a même pas dédié la plus petite impasse.