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godf - Page 4

  • Franc-Maçonnerie, soumission et liberté

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    qui frappe.jpgLa note que j'ai consacrée à mon parcours chaotique dans les ordres de sagesse du rite français a suscité quelques réactions chez les abonnés de mon infolettre. Le frère M.N., trente-deuxième du rite écossais ancien et accepté, m'a ainsi écrit un sympathique courrier électronique dans lequel il m'a fait part de sa démission, en décembre dernier, du Suprême Conseil souché sur le Grand Orient de France. Il m'a autorisé à publier sa lettre de démission. Je l'en remercie bien fraternellement car il doit être difficile de mettre un terme à un parcours de près de vingt-six ans dans les hauts grades écossais.

    Je ne me prononcerai pas sur les divergences dont ce frère fait état dans sa lettre. Je n'ai pas les moyens d'en juger. C'est son histoire. C'est son ressenti. Je retiens ici simplement l'analyse qu'il fait d'un système qu'il qualifie de tyrannique parce que fondé sur la soumission volontaire. Ce frère donne incontestablement matière à penser sur les rapports complexes que nous pouvons avoir avec la hiérarchie maçonnique, notamment quand elle nous confronte à des propos ou à des comportements que nous réprouvons dans notre for intérieur ou lorsqu'elle nous fait croiser le chemin de cons flamboyants et enrubannésCe que ce frère décrit peut en réalité s'appliquer à toute hiérarchie humaine car la franc-maçonnerie, quel que soit le rite concerné, n'a évidemment pas l'apanage de ces dysfonctionnements. Ça ne l'exonère pas pour autant de toute responsabilité. N'ambitionne-t-elle pas en effet d'être le centre de l'union ? N'offre-t-elle pas un cadre et des outils pour s'améliorer soi-même ? Il est toujours douloureux de découvrir que les actes, parfois, ne coïncident pas avec les hautes pensées.
     
    Dans les ordres de sagesse du rite français, je dois cependant dire que je n'ai jamais ressenti de pressions hiérarchiques particulières, peut-être parce que je n'ai jamais été dans une disposition d'esprit qui consistait à conserver un silence prudent dans l'espoir d'obtenir une augmentation de salaire ou une responsabilité particulière. Peut-être aussi parce que le Grand Chapitre Général est structurellement moins pyramidal et plus bordélique dans son organisation que le Suprême Conseil et que bon an, mal an, chaque frère a vocation à obtenir le quatrième ordre s'il est un minimum assidu et constant. Car il faut bien des quatrièmes ordres pour que les chapitres fonctionnent et se pérennisent.
     
    En revanche, je me suis heurté frontalement, comme ce frère, à l'imbécillité sûre d'elle-même, celle qui consiste à ériger la médiocrité en norme du travail maçonnique, celle qui interdit toute remise en cause, toute discussion qui n'aurait pas fait l'objet d'un contrôle préalable ; celle qui, par exemple, a conduit un ancien Très Sage à m'asséner brutalement des leçons de fraternité et de liberté de conscience alors qu'il a été probablement le pire président d'atelier que j'ai croisé de ma vie maçonnique, incapable d'ouvrir et de fermer correctement les travaux, donnant chaque fois l'impression de découvrir le rituel, élevant le je m'en foutisme à des sommets vertigineux ; un frère qui, en matière de liberté de conscience, était sans doute bien mieux placé que moi puisqu'il avait fréquenté, paraît-il, l'ordre intérieur du très chrétien régime écossais rectifié... J'ai appris par la suite qu'il fallait avoir été Très Sage pour espérer obtenir un jour le cinquième ordre... Tout finit par s'expliquer quand on vous donne la première lettre et que vous êtes en mesure de dire la seconde...
     
    Bref, je ne peux m'empêcher de songer à ce propos de feu Jean Mourgues, ancien Souverain Grand Commandeur du Grand Collège des Rites, que j'ai déjà eu l'occasion de citer sur ce blog :
     
    « Les grades maçonniques ne sont que des fictions dont les plus vaniteux ne savent à quoi elles les engagent. »
     
    255114976.jpgCe que disait Mourgues était vrai mais insuffisant toutefois car le problème est que les plus vaniteux sont souvent les plus bruyants et les plus entreprenants. Comme les cons de Michel Audiard, ils osent tout et c'est à cela qu'on les reconnaît. Ils pourrissent le système de l'intérieur parce qu'ils savent exploiter habilement la lâcheté de ceux qui sont à la franc-maçonnerie ce que les fidèles sont à l'Église, notamment quand ces derniers, au moment de s'apprêter à recevoir l'eucharistie, pratiquent le rite de la paix annoncé ainsi par le curé (je souligne) :
     
    « Seigneur Jésus Christ, tu as dit à tes Apôtres : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » ; ne regarde pas nos péchés mais la foi de ton Église ; pour que ta volonté s'accomplisse, donne-lui toujours cette paix, et conduis-la vers l'unité parfaite, toi qui règnes pour les siècles des siècles. »
     
    Les fidèles se donnent ensuite la paix. Ils peuvent alors communier le coeur léger et l'esprit tranquille puisque seule la foi de l'assemblée compte. Eh bien on est dans le même registre quand certains frères disent en croyant bien faire : « Tu seras peut-être déçu par les francs-maçons mais jamais par la franc-maçonnerie. » Ils pensent préserver la paix de l'institution et exalter la foi maçonnique de cette façon sans voir le travail de sape des vaniteux, des pleurnicheurs et des emmerdeurs. Ainsi lorsque j'ai confié à un des membres de mon chapitre ma décision d'en démissionner, celui-ci m'a juste conseillé de me raviser et de jouer plutôt la stratégie du pourrissement et d'une paix hypocrite, considérant que les choses allaient finir par s'arranger tôt ou tard... Quand on dit ça, c'est qu'il est temps de partir.
     
    Je n'ai absolument pas d'amertume contrairement à ce que l'on pourrait croire. Je peux donc rassurer ceux qui se sont inquiétés de mon moral. Je vais très bien. Je continue simplement mon bonhomme de chemin au sein de la franc-maçonnerie symbolique où tout se joue et où l'essentiel se transmet. Je n'ai pas senti non plus la moindre acrimonie dans la lettre du frère M.N. Lui aussi a fait le choix de se cantonner désormais à la loge bleue. Je crois que nous nous rejoignons, lui et moi, dans l'idée que la franc-maçonnerie n'est belle que si on la considère avec sérieux, humour et gentillesse. Ces trois qualités là sont indispensables car elles ennoblissent les coeurs et rendent les hommes libres.
     
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  • A propos de ma note sur Michel Deneken

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    Ma note consacrée à la polémique relative à l'élection du professeur Deneken à la présidence de l'Université de Strasbourg semble avoir été bien relayée sur les réseaux sociaux. Au moment où j'écris ces lignes, elle a été appréciée près d'une centaine de fois rien que sur le réseau facebook. C'est sans précédent ou presque pour ce blog dont l'audience - je suis lucide - reste malgré tout assez confidentielle.

    Ces partages sont-ils plus le fait de francs-maçons que de profanes ? Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, j'y vois un signe évident de ras-le-bol à l'égard des communiqués de presse comminatoires du Grand Orient de France. Ces communiqués outrepassent généralement l'objet social de l'obédience défini par l'article premier de sa Constitution. 

    Il n'en demeure pas moins que je suis fier d'être un franc-maçon du Grand Orient de France. Et c'est bien parce que je suis attaché à mon obédience que je déplore ses dérapages incontrôlés et plus particulièrement le procès en sorcellerie que certains tentent aujourd'hui de mener en son nom contre ce théologien catholique alsacien que je ne connais pas et dont je n'avais d'ailleurs jamais entendu parler avant que son élection ne défraye la chronique.

    Je voudrais maintenant adresser quelques mots à ceux de mes frères qui ricanent volontiers à propos de la théologie. Qu'il me soit permis de leur rappeler qu'il est impossible d'être sensibilisé aux deux mille cinq cents ans de philosophie occidentale sans avoir une connaissance, même approximative, des grands débats théologiques.

    Il convient également de souligner que notre vocabulaire est pétri de théologie. Je citerai par exemple le mot « théorie » (du grec theos : Dieu et orein : observer) qui signifie étymologiquement « observer les oeuvres de Dieu ». Une théorie désignait aussi dans l'Antiquité une députation d'une cité grecque participant à une fête religieuse. Comme on peut le voir, la théologie n'est donc jamais bien loin de la philosophie et, plus largement encore, de la spéculation intellectuelle. Or la franc-maçonnerie, y compris au Grand Orient, est spéculative...

    Il faut également relever que la pratique maçonnique est influencée par la théologie sans que nous nous en rendions toujours compte. Il suffit par exemple de songer à ces spéculations, souvent admises dans les milieux maçonniques, selon lesquelles l'initiation maçonnique, assimilée à un sacrement, serait indélébile par nature. Il ne viendrait pas non plus à l'idée d'aucune obédience de remettre en cause la validité d'une initiation conférée par un vénérable maître exclu, bien plus tard, de l'Ordre maçonnique pour des raisons pénales. Or cette approche n'est autre que celle que l'Eglise catholique a consacrée, en 300 après Jésus-Christ, lors de la querelle avec les évêques donatistes. Ainsi, la validité d'un sacrement est indépendante de celui qui l'administre.

    On voit qu'il s'agit d'opinions et de croyances (dogme, du grec dogma : opinion, croyance) érigées en vérités intangibles. Le dogme s'inscrit ensuite dans un ensemble de présupposés et de croyances admis par une communauté d'individus (du grec doxa : opinion), d'où les mots « orthodoxie » et « hétérodoxie ». Ces croyances et opinions peuvent être librement discutées au sein de la communauté maçonnique (encore que cela dépende du degré d'ouverture des loges). Par exemple, en ce qui concerne le caractère indélébile de l'initiation, je me rattache à « l'hérésie » (du grec hairesis : action de prendre, faire un choix) qui refuse d'assimiler initiation maçonnique et sacrement.

    En revanche, je pense en effet que la validité de l'initiation ne dépend absolument pas de la qualité de celui qui la confère dès l'instant où il a la légitimité nécessaire. La malhonnêteté, par exemple, ne se transmet pas comme un virus. Ce n'est pas parce que on a eu la malchance d'avoir été initié dans une loge présidée par un vénérable, qui s'est révélé être un vilain coco, que l'initiation n'est pas valable ou de moindre valeur.

    Bref, on le voit, ces débats sont beaucoup moins simples qu'il n'y paraît...

    Quant à celles et ceux qui s'offusquent volontiers du dogmatisme de la théologie, je voudrais leur dire que les dogmes catholiques de l'existence de Dieu, de la trinité, de la vocation de l'homme à la perfection ou encore de l'infaillibilité pontificale, ont pour écho d'autres dogmes, bien laïques ceux là, de la liberté de conscience, de l'amélioration matérielle et morale et du perfectionnement intellectuel et social de l'humanité ou encore de l'infaillibilité du suffrage universel (liste non exhaustive). 

    Par conséquent, il faut faire attention à ne pas commettre l'erreur commune qui consiste à croire que nous, maçons du Grand Orient, nous ne serions pas dogmatiques au motif que notre obédience prétend refuser toute affirmation dogmatique ! Il faut avoir présent à l'esprit que la proclamation de ce refus est elle-même hautement dogmatique, c'est-à-dire qu'elle est une des vérités intangibles qui fonde la cohésion des loges du Grand Orient. Si les frères du Grand Orient avaient vraiment voulu refuser toute affirmation dogmatique, alors jamais ils n'auraient eu besoin d'inscrire ce refus à l'article premier de leur Constitution !

    Enfin, et pour en revenir à l'élection parfaitement légale de M. Michel Deneken à la présidence de l'université de Strasbourg, il me paraît utile de rappeler aux laïques les plus intransigeants, voire les plus intolérants, l'article cinq de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 qui fait partie, comme tous les autres, du bloc de constitutionnalité de notre République démocratique, sociale et laïque.

    « La Loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. Tout ce qui n'est pas défendu par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas. »

    A méditer en guise de conclusion.

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    Ajout du 21 décembre 11h00

    Un lecteur fidèle m'indique qu'il n'est pas d'accord avec l'étymologie du mot théorie. Il est vrai que theorein signifie observer, contempler. Thea désigne plus la vue que theos Dieu. Il s'agirait donc littéralement et de manière redondante d'observer avec le sens de la vue. C'est en d'autres termes la science de la contemplation comme le théatre, theatron, est lieu où l'on regarde. Mais pour la pensée prélogique, puis la pensée logique née avec la raison philosophique, et a fortiori pour la théologie, il s'agit d'observer le sensible ou le réel qui exprime la manifestation du divin (ou des dieux). Il me revient en tête cette « démonstration » de l'existence de Dieu par saint Anselme. Je vais l'énoncer avec mes mots sous la forme d'un syllogisme parce qu'elle illustre la contemplation spéculative telle qu'elle pouvait s'entendre chez les docteurs de l'Eglise : Dieu est perfection. Or le monde qui nous entoure est perfection. Donc Dieu existe. Quant à la pertinence de la démonstration, alors là c'est autre chose... C'est une affaire de foi. A noter que la virulence avec laquelle l'hérésie cathare (bogomile, publicaine, des bonshommes, etc.) a été combattue par l'église catholique tient beaucoup au fait que l'église cathare rejetait le monde matériel et sensible perçu comme l'oeuvre du mal et du démon.

  • Le Grau du Roi rend hommage à la mémoire d'André Quet

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    quet1.jpgLe samedi 10 décembre, au Grau du Roi (Gard), petite ville de pêcheurs et station balnéaire sur les bords de la Méditerranée, l'école élémentaire du Repausset est devenue l'école élémentaire André Quet. Je ne vais pas revenir sur la vie et les engagements d'André Quet (1922-2014) qui sont très bien résumés sur le site internet de la commune du Grau du Roi.

    Je voudrais plutôt évoquer ici très brièvement le franc-maçon du Grand Orient de France. Je n'ai aucune légitimité particulière pour le faire. Je n'étais pas de ses intimes mais je l'ai toutefois côtoyé plusieurs années sur les colonnes des loges nîmoises L'Echo du Grand Orient, où il fut initié dans les années soixante et dont il fut le vénérable, et La Bienfaisance qu'il rejoignit plus tard.

    Je conserve, pour ma part, le souvenir d'un homme à l'esprit vif, brillant et clair comme son écriture. Je me rappelle qu'il était très attaché à la réflexion sociale en loge qui était à ses yeux une des spécificités du Grand Orient dont il fut, d'ailleurs, l'un des conseillers de l'Ordre. Je garde le souvenir d'un homme tolérant, engagé au service des autres, d'un républicain et d'un laïque convaincu. 

    André respectait la tradition et le rite maçonniques mais il les considérait comme des moyens, des outils, des objets de réflexion. Quand des frères prenaient la parole en loge pour exalter le symbolisme ou exposer un point de vue qu'il estimait un peu trop ésotérique à son goût, André, en bon rationaliste, intervenait systématiquement pour les ramener sur le plancher des vaches et rappeler la nécessité d'une franc-maçonnerie engagée au coeur de la Cité. André Quet aimait le débat. Il avait une excellente capacité de synthèse qui lui permettait de résumer en quelques phrases tout ce qui s'était dit sur les colonnes.

    Ancien instituteur et directeur d'école, André Quet avait aussi un sens pédagogique développé. C'était certainement la raison pour laquelle il appréciait le contact avec les apprentis et les compagnons. Il était d'ailleurs souvent chargé de dispenser l'instruction maçonnique en salle humide pendant que la loge procédait aux augmentations de salaire. Il aimait aussi participer activement aux commissions chargées de traiter les questions annuelles posées par le Convent.

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    Je suis heureux que la commune du Grau du Roi ait rendu un si bel hommage à la mémoire de cet homme apprécié de tous.

  • De l'éparpillement obédientiel en France

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    obédience, structure, organisation, morcellement, France, franc-maçonnerie, GODF, GLDf, GLNF, DH, GLFF, GLMU, GLMF, LNF, OITAR, La France n'a pas connu un nombre important d'obédiences maçonniques pendant un longue période. La raison, à mon avis, tient au fait que les obédiences maçonniques résultaient d'une adaptation des loges à ces contraintes extérieures objectives.Elles étaient une réponse à ces contraintes. Voici quelques exemples de contraintes bien connues qui ont engendré de nouvelles formes d'organisations maçonniques.

    Contrainte extérieure   Adaptation des loges   Réponse obtenue
             
    Patrimonialisation de l'office de Vénérable et des loges   Grand Orient de France (1773)   Election libre et annuelle du Vénérable et des officiers
             
    Difficultés d'instaurer et de pérenniser un nouveau rite face à l'hégémonie du GODF
      Suprême Conseil de France (1804)   Pratique du rite écossais ancien et accepté
             
    Refus de l'initiation des femmes   Ordre maçonnique mixte international Le Droit Humain (1893)   Initiation des femmes et mixité
             
    Tutelle encombrante des hauts grades sur les loges symboliques   Grande Loge de France (1894)   Autonomie des loges symboliques
             
    Rupture avec la franc-maçonnerie dite régulière   Grande Loge Nationale Française (1913)   Régularité et reconnaissance internationale
             
    Loges d'adoption souchées sur les loges masculines   Grande Loge Féminine de France (1952)   Autonomie d'une maçonnerie spécifiquement féminine
             
    Isolement de la GLNF en France
      GLNF Opéra (1958)   Régularité et ouverture aux autres obédiences françaises

    Nous avons ci-dessus le paysage maçonnique français d'après guerre. On le constate, chaque obédience était la réponse à des contraintes bien précises. L'adaptation à ces contraintes et la réponse qui a été trouvée, a forgé l'identité et les pratiques de chaque obédience.

    On peut citer d'autres exemples équivalents. Ainsi, la Grande Loge Mixte Universelle (1973) résulte aussi de la volonté d'échapper à la tutelle des ateliers de hauts grades. L'Ordre Initiatique et Traditionnel de l'Art Royal (1974) résulte également de la volonté d'instaurer et de pérenniser un nouveau rite : le rite opératif et chevaleresque de Salomon. La Grande Loge de l'Alliance Maçonnique Française (2012) s'est constituée en vue d'obtenir la reconnaissance de la franc-maçonnerie anglo-saxonne et d'offrir une alternative à la Grande Loge Nationale Française. Cependant, cette capacité d'adaptation des loges n'explique pas tout et notamment l'émiettement continu de la franc-maçonnerie française en obédiences de plus en plus microscopiques et aux différences de plus en plus artificielles. Aujourd'hui, on a le sentiment d'une désorganisation croissante de la franc-maçonnerie française et d'un certain manque de cohésion.

    Comment peut-on expliquer la situation présente ?

    Je crois qu'on ne peut pas se satisfaire d'une approche essentiellement fonctionnaliste ou mécaniste. La psychologie joue sans doute aussi un rôle. En effet, j'ai l'impression aujourd'hui que fonder une obédience devient un idéal en soi. C'est comme si le fait de créer une structure nouvelle allait non seulement satisfaire les aspirations de ceux qui la rejoignent mais aussi gommer tous les problèmes observés ailleurs. Dans ce cadre, l'autre devient un allié. Il participe au même désir de fondation. Je vois en lui de la réciprocité. Grâce à lui, je vais me réaliser dans la nouvelle obédience ou dans la nouvelle loge. Sauf que l'euphorie ne dure qu'un temps. La réalité finit toujours par s'imposer. Pour exister dans une nouvelle structure, il faut savoir rentrer, de temps en temps, en opposition avec l'autre sinon on tombe dans une indifférenciation mortifère. C'est la raison pour laquelle les conflits peuvent devenir aussi forts et passionnés que les sentiments ayant présidé à la création de la nouvelle structure. Il suffit de songer par exemple aux problèmes qui secouent actuellement la Grande Loge de l'Alliance Maçonnique Française. Des contraintes finissent par surgir avec le risque finalement de favoriser un autre éparpillement. Je me demande donc si la création de nouvelles obédiences ne provient pas de l'incapacité des loges d'une part, à s'accommoder des contraintes inévitables de l'obédience et d'autre part, à y résister quand c'est nécessaire ou justifié.

    5c8e83c302b72365b8c488b182d26a71.jpgIl convient de remarquer également que la structuration de base de ces nouvelles obédiences se réalise souvent autour de leaders censés les protéger. C'est Pierre de Ribaucourt pour la Grande Loge Nationale Française Opéra, René Guilly pour la Loge Nationale Française, Jacques de Lapersonne pour l'Ordre Initiatique et Traditionnel de l'Art Royal, Paul Gourdot pour la Grande Loge Mixte de France ou, plus près de nous, Simon Giovannaï pour le Grand Orient Traditionnel de Méditerranée, Marcel Laurent pour la Grande Loge des Cultures et de la Spiritualité ou encore Alain Juillet pour la Grande Loge de l'Alliance Maçonnique Française.

    Corrélativement, les membres de ces obédiences semblent se comporter de façon régressive en se plaçant sous la protection de ces hommes providentiels incarnant la structure nouvelle. Régressive au sens où les membres perdent leur autonomie de jugement à l'égard du leader. Qui s'émeut, au sein de la Grande Loge des Cultures et de la Spiritualité, de voir l'épouse du Grand Maître en prendre la tête ? En général, plus l'obédience est petite, plus ses membres font tout prévenir l'intrusion de la réalité dans leurs fantasmes. Cela atteint parfois des sommets avec les obédiences égyptiennes qui passent souvent leur temps à s'exclure mutuellement à coup de filiations ou de patentes toutes plus rocambolesques les unes que les autres.

    Je note cependant que cette structuration de base autour du leader est également de plus en plus marquée dans les obédiences les plus importantes. Je suis en effet effaré de constater à quel point les francs-maçons de la Grande Loge Nationale Française semblent considérer que tous leurs problèmes passés sont résolus par la seule action de Jean-Pierre Servel soudainement paré de toutes les vertus alors que celui-ci a pourtant été aux côtés de François Stifani ! C'est la même chose au Grand Orient de France, mon obédience, où je suis chaque fois consterné de voir l'effervescence autour de l'élection du Grand Maître comme si c'était l'acmé de la vie obédientielle. Cette personnalisation excessive de l'obédience m'a toujours semblé baroque alors que son règlement général ne définit pas la fonction de Grand Maître ! Cela est assez paradoxal pour une obédience qui se présente volontiers comme à l'avant-garde républicaine... 

    Enfin, il y a peut-être autre chose à la base de ce manque de cohésion et de logique : la franc-maçonnerie a de moins en moins d'ennemis. Je m'explique. Une structure a souvent besoin d'ennemis pour assurer et maintenir sa cohésion. Elle mobilise ainsi plus facilement ses membres qui demeurent davantage en éveil et unis. Or aujourd'hui, force est de constater que la franc-maçonnerie est plutôt bien acceptée au sein de notre société démocratique, pluraliste et sécularisée. Personne ne réclame son interdiction à part, bien sûr, un seuil incompressible d'extrémistes politiques et religieux ou de paranoïaques du complot dont la capacité de nuisance semble limitée.

    De façon générale, la franc-maçonnerie prend moins de coups parce qu'elle s'est retirée depuis longtemps du forum. Elle a laissé le soin aux partis politiques, aux syndicats, au monde associatif, aux individus d'investir le champ du débat public et de la réaction immédiate aux événements du temps présent. L'énergie que les francs-maçons ont économisé en ne cherchant plus à répondre à leurs détracteurs, est désormais dépensée dans de consternantes querelles de personne ou de chapelle. C'est pourtant dans l'adversité et non dans le confort qu'on peut réellement éprouver la valeur et la solidité des obédiences.

  • Le GODF et les hommes politiques

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    jup.jpgJ'ai lu avec grand intérêt la prise de position de Gérard Contremoulin au sujet de la venue d'Alain Juppé au siège du Grand Orient de France.

    Il écrit :

    « La Lumière s'est braquée sur cette session de travail maçonnique du GODF où un candidat à la « Primaire » d'une organisation politique, Alain Juppé, s'est exprimé dans le Temple Arthur Groussier, le grand Temple de la rue Cadet. Cette solennité, rehaussée par la présence du Grand-Maître n'est pas un fait banal... »

    La présentation de l'événement est biaisée. En effet, Alain Juppé est venu au GODF, à l'initiative de trois loges, en tant que candidat à l'élection présidentielle et non en tant que candidat à la primaire de la droite. On aurait pu certes écrire candidat présomptif mais qu'est-ce que cela aurait changé puisque, de toute façon, chacun sait que son destin présidentiel dépend de sa victoire éventuelle à la primaire organisée par les partis de la droite républicaine ?

    Alain Juppé a été invité à plancher sur le thème : Comment la République peut entretenir et développer la citoyenneté ? Je n'ai pas assisté à sa conférence mais je présume qu'il s'est exprimé avec la hauteur de vue nécessaire bien que l'on n'entende pas toujours de hautes pensées sous les voûtes étoilées des temples maçonniques (mais c'est un autre sujet).

    Bref, nous ne sommes pas encore en période électorale durant laquelle la communication politique est strictement encadrée par la loi. Dès l'instant où les loges concernées ont sollicité et obtenu l'autorisation du Conseil de l'Ordre, je ne vois vraiment pas où est le problème, qu'il s'agisse d'Alain Juppé ou d'un autre élu attaché aux valeurs républicaines et démocratiques. 

    Contremoulin poursuit :

    « Or, la venue rue Cadet de deux candidats à la Primaire de « Les Républicains et du Centre », Nathalie Kosciusko-Morizet et Alain Juppé, parce qu'ils ne sont pas et pour aucun des deux, des candidats aux élections de la République, n'ont aucune raison d'être accueillis au GODF»

    Position étonnante et alambiquée qui postule que ces deux personnages publics « n'ont aucune raison d'être accueilli au GODF » (sic). Aucune ? Les deux, que je sache, sont bien en lice pour l'élection présidentielle. Et puis, NKM et Juppé sont venus pour traiter une question, exposer leur façon de voir les choses à l'aune de leur expérience d'élu, et non pour décliner bêtement un programme électoral devant des francs-maçons qui ne partagent pas nécessairement les mêmes idées qu'eux (ce qui est mon cas).

    A moins que ce qui dérange notre frère Contremoulin est que ces deux politiques ne sont pas du même bord que lui...

    Sans titre 3.jpg

    Ce qui serait pour le moins savoureux et reviendrait tout simplement à faire implicitement de la politique politicienne sous couvert de vouloir en préserver le GODF !

    Quoi qu'il en soit des intentions des uns et des autres, il faut savoir raison garder. Si on tourne son regard vers le passé, on se rendra compte que le GODF de la première moitié du vingtième siècle était certainement bien plus « instrumentalisable politiquement » qu'il ne l'est aujourd'hui.

    Les loges du GODF ont toujours invité des personnes issues du corps politique ou de la société civile pour traiter de questions profanes. Cette pratique est très ancienne. Pour vous donner un exemple, voici un extrait des ordres du jour des loges de la région parisienne de mars 1932 (merci à Hervé M. pour le document !).

    Gérard Contremoulin, Politique, GODF

    Imaginez en 2016 le tollé si une loge avait voulu organiser une tenue blanche sur le « conflit des races » (sic) et des puissances au Proche Orient ou ailleurs dans le monde. Imaginez si Juppé était venu psalmodier son programme ou Mélenchon de ses démêlés avec ses anciens camarades... On est donc loin, très loin même, de ce qui se faisait avant.

    Voici encore un autre document qui atteste du militantisme des loges (merci, une fois encore, à Hervé M. qui me permet de vous faire profiter des archives de son grand père). Il paraît que cet autocollant a été distribué aux frères de Melun (Seine et Marne), probablement dans les années 30. Les frères étaient invités à le coller.

    Gérard Contremoulin, Politique, GODF

    Imaginez si un Vénérable ou une Obédience avait l'inconscience de faire pareil aujourd'hui ? Imaginez un seul instant si un frère se mettait en tête de distribuer en salle humide les tracts politiques de son candidat préféré ? Je ne suis pas sûr que les nostalgiques de la franc-maçonnerie de la troisième République toléreraient aujourd'hui de telles pratiques dans les loges.

  • Mieux vaut Attard que jamais ?

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    françois koch,isabelle attard,jean-michel baylet,godfLe député écologiste du Calvados, Mme Isabelle Attard, a publiquement accusé M. Jean-Michel Baylet d'avoir commis des violences graves sur une de ses anciennes collaboratrices. Les faits remonteraient à 2002 et auraient été classés sans suite par la justice. Pour le Parquet, il n'y aurait donc pas eu matière à poursuite. Qu'à cela ne tienne ! M. François Koch de l'hebdomadaire L'Express s'est saisi du sujet et y a consacré une note sur son blog. Voici ce que le journaliste écrit :

    « Jean-Michel Baylet, Ministre de l’Aménagement du Territoire, de la Ruralité et des Collectivités territoriales depuis février dernier, a été accusé par la députée Isabelle Attard, ex-EELV, d’avoir agressé physiquement une collaboratrice, accusation formulée en pleine séance de l’Assemblée nationale. Le ministre qui a présidé pendant vingt le Parti radical de gauche est une figure franc-maçonne du Sud-Ouest, membre du GODF. Il l’est l’un des deux frères du GODF du gouvernement Valls, avec Jean-Yves Le Drian (Valls lui-même ayant quitté l’obédience, comme Jean-Vincent Placé). »

    L'appartenance maçonnique de Jean-Michel Baylet est effectivement de notoriété publique. Et alors ? Que vient-elle faire ici ? Quel rapport y a-t-il entre les accusations de Mme Attard et l'appartenance de M. Baylet au Grand Orient ? Quelle valeur informative ce rappel ajoute-t-il aux affirmations de Mme Attard ? M. Koch se garde bien de l'expliquer. Se risquerait-il à faire systématiquement allusion à la confession religieuse de ministres cités dans des fait divers ? Imaginez le tollé qu'un tel procédé provoquerait !

  • Grande Loge de France (suite et fin)

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    GLDF.jpgJe viens de recevoir un gentil message d'un membre de la Grande Loge de France manifestement chagriné que je sois venu en appui d'un texte écrit par un « collège des invisibles » (dont je ne connais aucun des membres) et publié sur le blog de La Maçonne.

    Ce frère m'indique notamment ceci :

    « Pour ce qui concerne la GLDF, merci de vous y intéresser, je ne commenterais pas vos dires, mais je soulignerai simplement que TOUT ce qui s'est fait ces dernières années a été voté par les convents à une majorité de plus de 80% des délégués des loges... au moins. Que l'orientation prise par mon obédience ne convienne pas à certaines « sensibilités », je peux tout à fait le concevoir, mais il parait évident qu'elle correspond au désir d'une large majorité de frères.. . Quand à ramener « l'esprit » de l'obédience à celui qu'il était au temps de notre dernière guerre des religions, cela me parait aussi abusif que de ramener le GODF à l'esprit de godillot du pouvoir qui a été le sien à certains moments de son histoire (...). »

    Je souhaiterais, sans polémiquer, rappeler les points suivants :

    1°) On peut prendre de très mauvaises décisions même à 80% de majorité. Ce faisant, il ne s'agit pas d'un jugement de valeur de ma part mais d'une réalité que les instances de la Grande Loge de France ont fini par admettre en renonçant à poursuivre des démarches illusoires de reconnaissance auprès de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Je comprends que ces instances aient tenté un rapprochement avec Londres en spéculant sur les déboires de la Grande Loge Nationale Française. Ça fait tellement longtemps qu'elles y travaillent. Elles ont voulu profiter de l'aubaine.

    2°) Il est un fait que la Grande Loge de France - obnubilée par les promesses inconsidérées de quelques Grandes Loges européennes - a cru pouvoir obtenir cette reconnaissance dans le cadre d'une chimérique confédération maçonnique de France. Dans ce but, elle s'est progressivement marginalisée en France au cours des dernières années, par exemple en se désolidarisant de l'Institut Maçonnique de France et du Salon du Livre Maçonnique de Paris ou en édictant une circulaire, pour le moins singulière, sur les intervisites. Je me souviens que cette situation avait créé un certain émoi parmi les frères de la Grande Loge de France. Dans quelle proportion ? Je l'ignore. Suffisamment en tout cas pour qu'il se remarque.

    3°) A titre personnel, j'ai toujours pris soin de pas commenter outre mesure les décisions d'une obédience à laquelle je n'appartiens pas. Ainsi je ne me rappelle pas de m'être particulièrement alarmé de la constitution de la confédération maçonnique de France, probablement parce que j'étais déjà convaincu, comme Michel Barrat, que la montagne accoucherait inévitablement d'une souris. Par ailleurs, il m'est même arrivé de défendre Marc Henry (que je n'ai jamais rencontré) sur ce blog.

    4°) Je n'ai jamais eu l'intention de réduire l'esprit de la Grande Loge de France à la « Belle Epoque », période au cours de laquelle la franc-maçonnerie française fut particulièrement impliquée dans les débats politiques, économiques et sociaux. C'eût été absurde bien entendu. Une obédience évolue avec le temps. En revanche, j'ai voulu rappeler dans ma note, au travers d'Henri Brisson et d'Hégésippe Légitimus, que la réflexion sur des sujets dits « profanes » a toujours fait partie de l'histoire de la Grande Loge de France et qu'elle n'est pas illégitime. Je renvoie également les lecteurs à l'éloge funèbre de Frédéric Desmons par Gustave Mesureur. Il m'a toujours paru utile de rappeler ce passé là car je sais que certains frères de la Grande Loge de France ont tendance à vouloir le gommer ou l'atténuer fortement.

    Pour conclure, je tiens à dire que je n'ai aucun souci particulier avec la Grande Loge de France.

  • Humanisme n°312 - Ardentes Lumières

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    ardentes.jpgJ'ai lu le dernier dossier de la revue Humanisme consacré aux Lumières. Les articles sont majoritairement très intéressants et de qualité. On y apprend plein de choses. J'ai notamment bien apprécié le portrait de Paul-Louis Courier, ce pamphlétaire du dix-neuvième siècle que je ne connaissais pas. L'entretien avec Serge Deruette sur l'abbé Jean Meslier, cette étonnante figure de l'athéisme, est également très instructive. Cependant, je ne peux m'empêcher d'émettre des réserves sur l'orientation générale du dossier que j'ai trouvée intellectuellement malhonnête. Et je vais essayer d'expliquer pourquoi.

    Il est de coutume de désigner le dix-huitième siècle sous l'expression de « Siècle des Lumières ». Cette expression (ou cette étiquette) obéit peut-être à un souci de classification propre aux historiens et aux enseignants. Mais à mon humble avis, elle ne rend pas compte de la complexité de ce siècle. Surtout elle accrédite implicitement l'idée fausse que les siècles précédents étaient nécessairement ténébreux et arriérés et que, tout d'un coup, la philosophie de Kant, les réflexions de Condorcet, les révolutions américaine et française, etc., auraient extirpé les hommes de l'obscurantisme, de la superstition et du fanatisme en les amenant à se servir de leur entendement et en les guidant sur les chemins émancipateurs du progrès. Heureusement que les hommes n'ont pas attendu Kant pour avoir le courage de se servir de leur raison ! 

    Je trouve donc que cette approche de l'histoire en général et de l'histoire des idées en particulier, est absurde. Chaque siècle en effet contient sa part d'ombre et de lumière. La Renaissance française, période d'effervescence artistique et intellectuelle, fut par exemple contemporaine des violentes et abominables guerres de religion. Progrès et régression ont toujours cheminé ensemble. N'oublions jamais que les progrès vertigineux accomplis au vingtième siècle n'ont pas empêché l'apparition des totalitarismes et des massacres de masse. Les princes n'ont pas non plus attendu le dix-huitième siècle pour se piquer de philosophie. Faut-il par exemple rappeler les controverses des auteurs latins sur la philosophie (sapienta) comme source d'inspiration politique (cf. Quintilien, L'institution oratoire ; Cicéron, Traité des devoirs ; Marc Aurèle, Pensées pour moi-même) ?

    Comprenons-nous bien. Ce qui me dérange, ce n'est évidemment pas que l'on veuille défendre l'héritage des encyclopédistes, des philosophes ou de la Révolution, mais que l'on passe sous silence le fait que le dix-huitième siècle fut aussi celui de l'intolérance (cette période débuta en France par la répression impitoyable des protestants en Cévennes), du fanatisme (pensons à Jean Calas ou au Chevalier de La Barre), des faits divers transformés en superstitions et en grandes peurs (pensons à La Bête du Gévaudan) et de la doctrine du despotisme éclairé. Ce qui me dérange, ce n'est pas que l'on veuille célébrer l'ardente Aufklärung (les Lumières) mais que l'on oublie les lueurs intérieures de la Verklärung (l'illuminisme) alors que la franc-maçonnerie a été pourtant au coeur de ces courants divergents. Certains rites maçonniques d'ailleurs portent l'empreinte de l'illuminisme. Je pense au RER notamment. Ce rite connaît d'ailleurs un certain regain d'activité en France, y compris au sein du Grand Orient où je connais quelques antireligieux de loge bleue qui fréquentent son ordre intérieur pour des raisons de cordons et de préséances et qui, pour cela, font preuve d'une plasticité intellectuelle à toute épreuve (plasticité, c'est plus gentil qu'incohérence, mais ça revient au même).

    Ce qui me dérange, on l'aura compris, ce n'est pas que l'on fasse l'éloge de la modernité et que l'on veuille donner un second souffle aux Lumières, mais c'est que la revue Humanisme n'ait pas donné la possibilité à d'autres contributeurs de défendre des points de vue différents afin que le dossier soit au final plus équilibré et permette au lecteur de se faire librement son opinion. J'aurais aimé par exemple que la revue Humanisme ouvre ses pages à un intellectuel se réclamant de la post-modernité. Ce n'était pas insurmontable je pense. Au lieu de ça, le lecteur a droit à un article polémique et surtout méprisant de Marc Riglet (le coordonnateur du dossier !) qui étrille pèle-mêle et sans nuances Foucault, Lévi-Strauss, Morin, Touraine, Rosanvallon, Maffesoli, etc. (excusez du peu), lesquels sont présentés comme réactionnaires, c'est-à-dire comme les héritiers ou les continuateurs des anti-modernes d'hier, voire comme des imposteurs (la référence au livre de Sokal et Bricmont en conclusion permet de le sous-entendre). Je le regrette car je me souviens pour ma part d'un temps - oh ! pas si lointain - où Humanisme avait suffisamment de largeur d'esprit pour s'entretenir avec Edgar Morin respectueusement (cf. Humanisme n°203, mars 1992, p. 11 et suivantes). Vingt-quatre ans plus tard, je constate que ce respect fait cruellement défaut et que la pensée de Morin est ramenée dans la revue Humanisme à une citation décontextualisée. Ainsi réduite, la pensée de Morin peut être facilement caricaturée et qualifiée grossièrement de logorrhée creuse sur le fond, pâteuse sur la forme. Et que dire de Michel Maffesoli que Marc Riglet qualifie imprudemment de sociologue entre guillemets ? Pourquoi tant d'agressivité ? Pour ma part, je n'avais jamais entendu parler de Marc Riglet ou en tout cas je n'avais jamais fait attention à lui avant de lire ce numéro d'Humanisme. C'est sans doute parce que je suis un plouc de province inculte. Cette lacune est désormais comblée.

    Il y a quelques temps, j'avais analysé sur ce blog ce qui m'apparaissait être un malaise au sein du Grand Orient. Ce malaise concernait le discours d'appareil relatif à la laïcité que la rue Cadet relaie volontiers dans les médias sans se soucier le moins du monde de la réalité du Grand Orient comme si tous les francs-maçons de l'obédience partageaient les mêmes opinions sur tous les sujets. Pourtant, cette réalité là est infiniment plus complexe que les discours officiels qu'il faut adopter pour espérer guigner des fonctions nationales au sein de l'obédience. Je pense que l'on peut maintenant englober dans ce malaise la manière dont la ligne éditoriale de la revue Humanisme est construite. Je ne pense pas que les polémiques, les dénigrements, les éditoriaux enflammés ou encore les dessins censés éclairer petitement l'actualité, servent la cause de la revue Humanisme auprès des loges du Grand Orient de France. J'ai plutôt tendance à penser que cette dérive finira par définitivement la marginaliser. 

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    Humanisme n°312, août 2016, 9 € en offre découverte, à commander chez Conform Edition.